samedi 27 octobre 2018

Le syndrome de l'autruche - George Marshall


Le syndrome de l'autruche - George Marshall

Un bouquin fort intéressant qui a une approche originale du changement climatique : il essaie de comprendre pourquoi c'est un problème que nous mettons de côté avec une aisance déconcertante, malgré son importance critique. George Marshall va à la rencontre de pas mal de climato-sceptique et autres climato-négationistes, puis il s'attaque à l'aspect psychologique du problème, et enfin propose quelques solutions avant de, dans les dernières pages, faire un rapide résumé du triste avenir probable. J'ai toujours du mal à trouver des chiffres sur l'élévation du niveau des mers : Marshall parle de 10 mètres pour une augmentation de 4° vers 2060, avec une augmentation qui pourrait aller jusqu'à 8° à la fin du siècle. Pas la peine de préciser que la civilisation humaine telle qu'on la connait, dans de telles conditions, aurait un visage bien différent.

Avant de relever des points intéressants de façon chronologique, notons que Marshall semble vouloir prendre exemple sur la religion pour repenser la communication autour du changement climatique. Et on le comprend : les religions, ça marche plutôt bien. Mais je ne peut m'empêcher de penser que c'est bien naïf : les religions sont des négations de la réalité qui offrent de l'espoir, alors que l'environnementalisme est une (tentative de) compréhension de la réalité qui peut difficilement offrir autre chose que de sombres perspectives.

Petit point sur le biais de confirmation : la tendance à privilégier les preuves qui étayent nos connaissances, idées et croyances. C'est à dire que ce ne sont pas tant les faits qui forment les opinions, mais les opinions qui offrent un cadre interprétatif des faits. (p.41)

Un autre biais, le biais de disponibilité : la tendance à se forger une opinion par rapport aux informations les plus accessibles. Celui-là fait surestimer l'importance des événements proches et empêche de se projeter dans le passé ou l'avenir. (p.42)

« L'attitude adoptée face à la question du changement climatique est devenue un code social,au même titre que le contrôle des armes à feu : un moyen rapide de savoir qui fait partie de notre groupe et partage nos inquiétudes. » (p.56) C'est la tendance innée qu'a l'être humain à la pensée tribale : les opinions ne sont pas tant forgées sur la réalité que sur le besoin de créer une communauté aux croyances communes qui s'opposent aux croyances d'autres communautés.

Autre facteur : l'effet de témoin. « Plus le problème est connu par d'autres (supposons-nous), plus nous faisons abstraction de notre bon sens et observons les comportements autour de nous pour savoir comment réagir. » (p.61) « Ainsi, si vos opinions sur le changement climatique diffèrent des opinions socialement admises, vous vous retrouvez à mesurer deux risques : celui, vague et hasardeux , du changement climatique et celui, certain et très personnel, de la transgression de la norme. Nous finissons souvent par décider qu'il vaut mieux ne pas évoquer le sujet, même avec nos proches. » (p.63)

« Pour les conservateurs, le problème du changement climatique est tombé à pique pour remplacer l'épouvantail du communisme qui avait si longtemps mobilisé leurs forces. » (p.77) Ainsi la position de climato-négationiste a un avantage clair : elle a un ennemi, l'écolo gauchiste. Alors que sensibiliser sur le changement climatique est ardu : l'ennemi, ce sont les habitudes des sociétés dans lesquelles nous vivons. « Pour faire changer les choses, il faut des mouvements sociaux. Pour qu'il y ait des mouvements sociaux, il faut des cibles physiques, ou un produit, ou un lieu qui puissent faire l'objet de boycott, de blocus, d'occupation. Et pour qu'un récit d'occupation fonctionne, il faut un opposant. » (p.85)

Marshall va papoter avec Daniel Kahneman, l'auteur du fascinant Thinking, fast and slow, qui ne se révèle guère optimiste. Je sélectionne deux problèmes. (p.105+)
  • Notre cerveau est fait pour surtout réagir aux problèmes immédiats et irréfutables. Le changement climatique ne répond pas à ce critère. 
  • Répondre au changement climatique impliquerait d'accepter des baisses du niveau de vie : or, notre cerveau déteste les pertes encore plus qu'il n'aime les gains. 
« Une question devient problématique si elle ne porte que sur des pertes et non sur des gains. Et elle est problématique si ces pertes sont à long terme et non à court terme. Et elle est problématique si elle apparait globalement incertaine. Le changement climatique est une fusion presque parfaite de ces trois facteurs. » (p.106)

Marshall évoque la réponse inverse à celle du militant écolo moyen : le bright-sidind. Voir le changement climatique comme une opportunité, porté par une foi intense dans les capacités humaines. On y retrouve beaucoup les courants libertariens, et l'auteur évoque Sustainia, une sorte de fantasme technologiste surréaliste porté par des riches et puissants. Par exemple : « On peut ainsi lire sur les plaquettes d'information brillantes de Sustainia l'histoire d'un héros du futur, Prabhu, un entrepreneur capitaliste travaillant dans le domaine des panneaux solaires et basé à Seattle, qui se rend à une réunion d'affaire dans son avion solaire (...). A Sustainia on peut entendre des phrases telles que : "Inutile de culpabiliser sur la quantité d'énergie utilisée - vous savez qu'elle est non polluante."» (p.246) Et comme le dit Marshall, ce genre de position, étant, on peut le dire, du déni, « promeut un mode de vie ambitieux et énergivore, tout en ignorant entièrement les profondes inégalités, la pollution et les déchets nécessaires pour permettre ce mode de vie. » (p.248)

Pendant qu'on est sur le déni à dimension surréaliste, mentionnons la visite de l'auteur chez Shell, où, pour des raisons de sécurité, on le presse de faire attention à ses lacets et de bien tenir la rambarde dans les escaliers, pour ne pas se blesser. (p.291) Et il est bien dans des bureaux : pas sur une station pétrolière. L'esprit humain peut faire de sacrés pirouettes pour se donner bonne conscience.

Un problème dans le débat sur le changement climatique : le débat est concentré sur les émissions (de gaz, surtout) et pas sur l'origine de ces pollutions, à savoir l'extraction de combustibles fossiles. Ainsi, se prendre la tête sur l'émission de gaz ne mènera pas à grand chose si rien ne change à l'origine du cycle.

Fait fascinant : les études comportementales signalent que les parents ne se préoccupent pas plus du changement climatique, mais moins. Avoir un enfant encouragerait à mettre en place des stratégies d'évitement et de déni pour ne pas faire face au futur réaliste. (p.311)

400 pages, 2014, actes sud

mercredi 24 octobre 2018

Confessions - Saint Augustin


Confessions - Saint Augustin

La dernière fois que j'avais essayé de lire les Confessions, je n'étais pas allé bien loin. Saint Augustin passe en effet une phrase sur trois à louer la gloire de Dieu, ce qui devient vite fatiguant. Mais cette fois, je me suis accroché, et j'ai même apprécié. L'écriture d'Augustin n'y est pas pour rien : c'est d'une élégance rare. Il parle de son enfance, et des péchés commis, comme par exemple voler des poires pour le simple plaisir de voler. Puis c'est l’adolescence et les attraits de la chair qui vont avec, et Augustin se repent beaucoup. Il regrette aussi d'avoir été si sensible aux charmes des spectacles. Il ne semble ne pas pouvoir vivre sans les femmes et, si j'ai bien calculé, a un fils à dix-huit ans. Il devient professeur de rhétorique et se tourne vers le manichéisme, qu'il passe beaucoup de temps à critiquer. Le néo-platonisme est une porte d'entée vers la foi chrétienne. Petit à petit, il trébuche avec ses amis jusqu'au catholicisme, il se convertit, abandonne ses leçons pour se consacrer à Dieu et à l'écriture. Sa mère meurt, il loue sa piété, et est très triste. Et puis... Il abandonne la narration pour passer à de la doctrine chrétienne très sèche. Ouille. Oui, j'ai encore abandonné les Confessions en cours de route. Cette fois, vers la page 350 sur 550. J'ai feuilleté la suite, et je ne suis pas très chaud pour deux-cent pages de pure théologie. Je ne doute pas que ce soit très intéressant pour comprendre la pensée chrétienne, mais une autre fois peut-être.

Il y a déjà beaucoup à tirer de la partie plus narrative des Confessions. Ce qui m'a le plus marqué, c'est à quel point dans la vision augustinienne du monde le divin imprègne toute chose. Ainsi, tout ce qui arrive de bien, c'est grâce à Dieu, et tout ce qui arrive de mal, c'est à cause de l'homme. Un peu facile, non ? Augustin sort du manichéisme, qui oppose deux puissantes forces du bien et du mal, mais pourtant il mentionne quelques fois le démon, Satan, pour expliquer le mal. J'ai du mal à percevoir en quoi c'est différent du manichéisme. Mais c'est sans doute que le problème du mal me semble impossible à résoudre religieusement, à moins d'accepter que le divin n'est pas que bonté, loin de là.

La haine de la vie se retrouve en filigrane un peu partout : « cette vie misérable, à laquelle je ne sais si je dois donner le nom d'une vie mortelle, ou plutôt d'une mort vivante. » (p.32) Et encore une magnifique prose pour décrire les attraits de la chair :
Je mettais mon plus grand plaisir à aimer et à être aimé. Mais je ne demeurais pas dans les bornes de l'amitié chaste et lumineuse où les seuls esprits s'entr'aiment d'une manière spirituelle. Les vapeurs grossières et impures qui s'élevaient de la boue et du limon de ma chair et des bouillons de ma jeunesse obscurcissaient mon cœur et l'offusquaient de telle sorte qu'il ne pouvait discerner la sérénité pure et resplendissante d'une affection pure et légitime d'avec les images ténébreuses d'un amour infâme. Ces deux causes qui se mêlaient ensemble allumaient en moi le feu d'une brutale concupiscence, emportaient la faiblesse de mon age dans les dérèglements violents des passions, comme au travers des roches et des précipices, et la plongeant dans le gouffre des crimes honteux. (p.66)
Et, en même temps, Augustin affirme à Dieu que « toutes vos œuvres rendent un témoignage public que vous êtes ennemi de toutes corruption et de tout mal. » (p.79) Mais alors, d'où viennent les tourments de l'adolescence, les tentations de la chair, qui semblent si, justement, mauvaises ? J'ai vraiment du mal à percevoir comment Augustin se sort de ces pirouettes théologiques. Ainsi, page 226 : « Quel est donc le principe du mal, puisque Dieu qui est tout bon, n'a rien fait qui ne fût bon ?»

Je trouve en note quelque chose qui se rapproche d'une réponse :
L'un des axes de la pensée augustinienne : l'homme a été crée pour le bonheur, pour jouir de Dieu. L'action de la Grâce divine substitue à l'attrait des biens illusoires et éphémères la joie intense de la découverte du Bien véritable, infini et éternel. Aucune théologie n'a pu retrouver un tel lyrisme poétique : de là sa séduction dans tout l'occident chrétien (p.572)
Mais c'est un peu le serpent qui se mort la queue : le Bien véritable peut-il être le Bien véritable s'il est à l'origine de la mort, du désir charnel, de la maladie, de la douleur, de la guerre (Babel) ?

Fait amusant : pour démolir l’astrologie, qui l'a un temps tenté, Augustin utilise les mêmes arguments que j'ai déjà utilisé contre des chrétiens qui mentionnaient de prétendues prophéties réalisées qu'on trouverait dans la bible pour justifier sa véracité. A savoir, qu'il arrive aisément que le hasard et l'esprit de l'homme peuvent aisément, combinés, trouver un vague sens dans à peu près n’importe quoi, surtout quand il s'agit de confirmer ses croyances. (p.120)

Un ami cher à Augustin meurt, et il est dévasté. Il écrit les mots suivants : « Car d'où venait que cette affliction m'avait si aisément pénétré le cœur, sinon de ce que j'avais rependu mon âme sur l'instabilité d'un sable mouvant, et aimant une personne mortelle comme si elle eut été immortelle ? » (p.127) J'ai l'impression qu'ici Augustin dit que le seul être que l'on peut aimer sans souffrir est Dieu. C'est, à mon sens, un aveu : aimer Dieu est ainsi pratique, c'est une sécurité. C'est à peu près ce qu'il dit un peu plus tard : « Car celui-là seul ne perd aucun de ses amis qui n'en aime aucun qu'en celui qui ne se peut jamais perdre. » (p.129)

Un exemple classique : Augustin est mortellement malade, et il attribue sa guérison à Dieu. Mais à qui attribue-t-il la cause de sa maladie ? Je ne comprends pas. (p.127)

Un exemple de la pensée typiquement religieuse d’obéissance. Augustin parle de sa mère : « Elle reçut cet ordre avec tant de respect et d’obéissance, que je ne pus voir sans admiration qu'elle ne se fût si facilement résolue à condamner plutôt la coutume qu'elle suivait auparavant, qu'à examiner pourquoi on ne lui permettait pas de la suivre. » (p.183.) Ça me hérisse les poils. 

A propos de l'interprétation de la bible : « en tirant les voiles mystiques il découvrait les sens cachés des passages qui à les interpréter selon la lettre semblent enseigner une mauvaise doctrine ». (p.189) Ainsi, le sens des textes sacrés est modifiable a volonté, l'interprétation permet une horrifiante fluidité des doctrines basées sur un unique texte. Le genre de choses qui déclenche des guerres.

La lecture de la partie narrative des Confessions n'est pas désagréable. Augustin écrit fort bien, et il y a une vraie beauté à son parcours, sa quête de la vérité. Une vraie puissance narrative. Mais, vraiment, je n'arrive à faire ce qu'il faudrait faire : garder une distance qui me permettrait d'admirer et comprendre la géométrie de cette pensée. La théologie chrétienne, ça m'écorche trop l'esprit. Qui sait, je ferais une autre tentative dans quelques années.

Un peu d'humour pour terminer :
Ô vérité ! vérité ! combien soupirai-je dès lors vers vous du plus profond de mon âme, quand ces hommes vous nommaient si souvent, et me parlaient si souvent de vous, mais seulement en l'air, quoique ce fût en plusieurs volumes. (p.97)

550 pages, 400, folio

mardi 23 octobre 2018

Le Dhammapada (Les dits du Bouddha)


Le Dhammapada (Les dits du Bouddha)

Petite introduction au bouddhisme avec un texte fondateur. Le Bouddha n'aurait rien écrit, ces aphorismes en vers auraient été transmis par la tradition orale pendant quelques siècles avant d'être finalement figés. Pour le contenu, eh bien c'est une exhortation à l’ascèse, l'ascèse permettant d'atteindre un état transcendantal de connaissance et de délivrance. On y retrouve les classiques, c'est à dire l'éloignement du monde physique et la quête du bonheur par auto-limitation, mais c'est assez mystique, il y a derrière tout ça un panthéon divin, des choses qui se rapprochent du paradis à l'enfer. Ainsi, j'ai pris moins de plaisir à lire le Dhammapada que les textes du Tao comme le Tao Te King ou le Vrai Classique du vide parfait, qui, bien que mystiques, ne semblent pas aussi clairement religieux.

J'ai été intéressé par la notion de sage, qui, en sanskrit, peut être divisée en plusieurs termes au sens différent. Je reproduis les mots sans les accents particuliers, que je ne sais pas comment inclure. (p.20/21)
  • Medhavi. Le savant, l'intelligent, le subtil, qui s'appuiera sur la connaissance dialectique, par exemple les mathématiques ou la physique, qui pourront le conduire à la connaissance profonde des phénomènes.
  • Dhira / Dhiro. Le ferme, stable, invariable, solide. C'est l'ascète inébranlable, quoi qu'il arrive, quelle que soit l'influence des autres, des phénomènes. 
  • Pandita / Pandito. L’érudit, le connaisseur des textes dont il a compris la profondeur métaphysique, l'au-delà des mots. Il avancera par la connaissance des textes, des langues, la signification des mots, pour passer, évidement (je cite le préfacier), au-delà des mots et des expressions.
  • Muni. Le silencieux. L'ascète silencieux et solitaire, demeurant en solitude, loin des influences du monde.
  • Rsi (prononcer Rishi). Celui qui est doué de pouvoir de pénétration intuitive, l'inspiré, l'anachorète. Il va directement au transcendantal, son intuition étant vive et profonde. 

« J'ai des fils, j'ai des biens », ainsi le fou se tracasse. En vérité, lui, lui-même, n'est pas à lui ; à qui les fils ? à qui les biens ? (62)
Le contentement dans les plaisirs des sens ne s'élève pas d'une pluie de pièces d'or. De petite douceur, mais douloureux sont les plaisirs des sens. Connaissant cela, l'homme sage ne trouve aucun délice même dans les plaisirs célestes. Le disciple du Pleinement Éveillé se réjouit dans la destruction de la soif. (186/187)
Et, pour finir un aphorisme qui ressemble fort à ce que raconte Épicure, je pense notamment à la huitième maxime.
Si, en renonçant à quelque bonheur léger, on peut obtenir un plus grand, que l'homme sage renonce au plus petit considérant le plus grand bonheur. (290)

224 pages, albin michel

mercredi 17 octobre 2018

Les guerres du climat - Harald Welzer

Les guerres du climat - Harald Welzer

Un titre un peu trompeur, puisque Les guerres du climat a, dans son étude des conflits futurs, une approche vraiment très large, sociologique et historique. Ainsi on passe sans doute plus de temps tourné vers le passé et le présent, et ce mélange des temporalités n'est pas désagréable. Un point important est que le changement climatique ne va pas simplement créer des violences, il va décupler les violences déjà existantes : l'exemple du Darfour est employé comme un modèle de ce qui risque de se développer.

A propos de l’émigration qui, les zones proches de l'équateur devenant de plus en plus inhabitables, va drastiquement augmenter : « La solution idéale [pour les gouvernements occidentaux] consisterait à repousser les frontières de l'Europe jusqu'en Afrique et d'empêcher les candidats à l'immigration de quitter leur continent. » (p.19) Il y a déjà des initiatives dans ce sens. Ainsi, la violence est délocalisée dans les pays où il y a déjà le plus de violence.

Harald Welzer passe beaucoup de temps à analyser les situations de violence de passé pour comprendre la facilité avec laquelle l'être humain peut changer de bases morales. A propos de la Shoah :
L'acte de tuer lui-même était considéré comme une tâche qui était nécessaire, mais causant aux hommes des difficultés considérables, parce que cela ne correspondait pas à l'image qu'ils avaient d'eux-mêmes que de tuer des êtres sans défense et, en particulier, des femmes et des enfants. Mais, précisément parce qu'ils pouvaient se sentir comme des hommes souffrant de la tâche qu'ils pensaient être obligés d'accomplir, ils parvenaient à concilier leur image morale de « braves types » avec leur travail atroce. (p.28)
C'est précisément cette souffrance qui leur a permis de ne jamais ce sentir des meurtriers, ni sur le moment ni par la suite, dans l'après-guerre. Ils étaient en mesure d'insérer leurs actes dans un cadre référentiel qui faisait sens. Cette capacité de mettre en place de telles références - je tue au nom d'une fin supérieure, je tue pour les générations à venir, je tue autrement que les autres, ce travail ne me fait pas plaisir - est une modalité psychologique qui rend les hommes capables de faire les choses les plus inimaginables, de faire absolument n'importe quoi ; à la différence de ce qui se passe chez les êtres vivants non doués de conscience, le comportement humain n'est pas limité par l'instinct ou les dispositions innées. Les hommes existent dans un univers social, et c'est pour cela qu'on devrait effectivement considérer que tout est possible. (p.38)
L'auteur évoque l'opinion que ces violences ne sont en aucun cas une « rechute dans la barbarie », mais bien « la conséquence logique de tentatives modernes pour établir l'ordre et résoudre les problèmes ressentis par les sociétés. » (p.35)

Juste en passant, un aspect auquel on (ou plus tôt je) ne pense guère à propos de la montée des eaux : plus les océans se réchauffent, plus l'eau se dilate, augmentant ainsi le phénomène de montée. Alors certes, la dilatation est extrêmement légère, mais sur de telles quantités d'eaux, on atteint aisément les dizaines de centimètres avec de fortes hausses de température.

A propos de la facile banalisation de la violence : les individus peuvent rejoindre des mouvements violents non pas parce qu'ils partagent leurs idéologies, mais pour de simples avantages pratiques. Exemples : un intellectuel allemand acceptant le nazisme dans l’intérêt de sa carrière universitaire, ou un Hutu allant massacrer des Tutsi simplement pour échapper à la misère. « Dans cette mesure, l'exercice de la violence, dans la perspective des exécuteurs, peut avoir des causes beaucoup plus concrètes qu'on ne le voit en parlant de "folie raciste", de "purification ethnique" ou de "génocide".» (p.97)

Sur le terrorisme :
Non seulement ce sont les moyens et les cultures modernes de communication qui rendent possibles le terrorisme actuel, mais c'est l'exigence de liberté adressée à l'individu par la modernisation qui provoque la plus violence modernisation contre la modernité. (p.184)
On arrive au cœur de la thèse de l'auteur : la difficulté pour l'homme de se faire une image objective de la réalité. Ainsi, une idée qui illustre la difficulté de croire aux potentiels changements brutaux :
Plus un risque est indiscutable, plus grande est la dissonance et plus il est nécessaire de la réduire par l'indolence, le refoulement ou le refus. On vivrait mal, sinon, avec des dangers incontrôlables. (p.220)
Plus loin, un concept important :
Shifting baselines, c'est ainsi que les psychologues de l'environnement nomment le phénomène fascinant qui consiste en ce que les hommes considèrent toujours comme « naturel » l'état de leur environnement qui coïncide avec la durée de leur vie et de leur expérience. Les changements de leur environnement social et physique ne sont pas perçus dans l’absolu, mais toujours seulement de façon relative à leur point d'observation. (p.225)
Exemple frappant : des pêcheurs. Les jeunes pécheurs trouvent normal qu'il n'y ait pas de poisson près des côtes : ils ne considèrent pas qu'il y a réduction drastique des populations, contrairement à leurs grand-parents, qui s'en rendent compte. Les jeunes pensent que seulement deux espèces ont disparues, alors que les vieux en citent onze. (p.226) Les jeunes ne pensent pas à la disparition : ils pensent simplement que ces poissons n'ont jamais existé dans leur coin.

Et, pour les réalités sociales, les changements de réalité subjective peuvent être encore bien plus brefs. La normalisation se fait à une vitesse ahurissante. Exemple : la valorisation de l'attentat suicide chez certaines population, alors que le coran interdit le suicide. (p.244)

Sur le mythe du progrès et les moyens de changer de direction :
Pour commencer, le problème du réchauffement est né de l'emploi irréfléchi de la technique, et donc toute tentative pour le supprimer par un « meilleur » emploi de la technique fait partie du problème et non de la solution. (p.274)
La question des modes et des possibilités de survie future est une question culturelle, et, comme telle, elle est à rapporter à la forme à donner à notre société et au monde où nous vivons. (p.277)
Les stratégies individualistes de lutte contre le changement climatique ont avant tout des fonctions sédatives. Le niveau de la politique internationale ne permet d'envisager des changements qu'à très long terme. Reste donc, comme champ d'action, culturelle, le niveau moyen, celui de notre propre société, et par conséquence le travail démocratique sur cette question : comment veut-on vivre à l'avenir ? (p.282)
Je vais laisser ça en conclusion.

300 pages, 2008, gallimard

samedi 13 octobre 2018

Aventures chez les transhumanistes - Mark O'Connell


Aventures chez les transhumanistes - Mark O'Connell

Le titre n'est pas un mensonge : ce bouquin est vraiment rédigé comme une aventure. Mark O'Connell part à la rencontre de divers acteurs du mouvement transhumaniste, il parle avec eux, les suit dans leurs activités et trace une peinture très vivante de leur foi. Aussi, l'auteur fait pas mal de digressions littéraires, accumulant les citations sans doute un peu superflues, dissertant longuement sur ses angoisses existentielles pas toujours très palpitantes. Ceci dit, Aventures chez les transhumanistes se lit souvent comme un bon roman. On est scotchés tant les personnages décrits sont incroyables et les situations surréalistes. Dans cette idéologie qui fleurit notamment en Californie, les maitres du technocapitalisme mais aussi nombre de croyants indépendants courent après l'immortalité et la singularité, l'« émancipation totale des lois de la biologie ». (p.14)

Les références à la science-fiction ne sont bien entendu pas attendre. A la Cité et les astres de Clarke puis, bien évidemment, à 2001, mais aussi à Karel Capek, inventeur du mot robot. La fiction crée la réalité en donnant envie de la rendre réelle.

Certains font congeler leurs corps, ou juste leurs têtes, espérant que dans le futur la science les ressuscite ou que leur esprit puisse être transféré dans une machine.
L'un des postulats centraux de la cryonie peut se résumer ainsi : la mort réelle, la vraie, ne survient pas au moment où le cœur cesse de battre, mais quelques minutes plus tard, quand les cellules du corps et ses structures chimiques se désintègrent au point qu'aucune technologie ne pourra les restaurer. (p.39)
Et certains vont même jusqu'à suggérer de conserver toutes les têtes de tous les morts de la planète, pour les préserver de la mort. Pour contrer les réflexes instinctifs qui s'élèvent contre ce genre de projets, l'interlocuteur de l'auteur évoque Leon Kass et la notion de « sagesse de la répugnance », qui serait une illusion à dépasser. (p.46) Et dans ce monde incroyable, mêmes les animaux de compagnie de ces transhumanistes ont une assurance de cryonisation. (p.48)

J'aime cette idée, empruntée à un article de John G. Daugman, selon laquelle la vision qu'a l'homme de son rapport corps/esprit est influencée par la technologie qui l'entoure :
Les technologies hydrauliques de l'Antiquité (pompes, fontaines, clepsydre) ont joué un rôle-clé dans l'apparition des concepts grecs et romains de pneuma et d'humeurs. De même, pendant la Renaissance, le fonctionnement de notre organisme a souvent été comparé a un mécanisme d'horlogerie. Plus tard, Freud s'est inspiré des grandes innovations de la révolution industrielle - moteur à vapeur, énergie hydraulique - pour bouleverser notre représentation de l'inconscient. Aujourd'hui, la métaphore en vigueur est celle de l'esprit perçu comme un outil de stockage et de traitement des données, une série de lignes de code fonctionnant grâce au processeur du système nerveux central. (p.76)
Aussi, l'idée que l'immortalité par la machine étant très onéreuse, les hommes du commun voulant devenir immortel devraient accepter de subir une invasion publicitaire de leurs perceptions, voire même une modification des lignes de codes (ou équivalent) composant leurs esprits dans le but d'induire des comportements bien précis, comme consommer un produit en particulier. (p.77)

Les transhumanistes considèrent l'IA comme une menace bien supérieure à celle du changement climatique. D'ailleurs, il suffit d'écouter parler Elon Musk pour s'en convaincre. Pour comprendre une potentielle menace IA, plutôt qu'une entité consciente, mieux vaut imaginer une intelligence extrême tellement obsédée par son but (exemple : détruire le cancer) qu'elle accomplirait trop bien sa tache (dans cet exemple, en tuant toute créature biologique pouvant avoir le cancer).

Quant au transhumanisme en tant que religion, certains passages sont consternants. Je retiens particulièrement ce révérend persuadé que « les formes avancées d'IA devraient être converties à la chrétienté. » (p.238)

Alors, des précurseurs ou des représentants actuels de l'éternelle hubris humaine ? Qui sait. On verra. Pour conclure sur un point de vue personnel : tous ces milliardaires qui prétendent que l'immortalité, ou du moins l'extension de la vie humaine, bénéficiera à tous : ils mentent. A moins de se lancer dans une conquête spatiale impossiblement démesurée, ou de réguler dystopiquement les naissances comme dans Futu.re, l'immortalité ne peut, sauf peut-être à très long terme, bénéficier qu'à une petite caste d'élites.

261 pages, 2016, l'échapée

jeudi 11 octobre 2018

The Giver - Lois Lowry




The Giver commence de façon tout à fait innocente.

Pendant toute la première moitié du roman, j'avais l'impression de lire La première dystopie de bébé. Jonas est sur le point d'avoir douze ans, et dans la communauté dans laquelle il vit, c'est l'âge où les enfants se voient attribués leurs métiers pour la vie. C'est une dystopie terriblement dérivative, où la plupart des éléments sont des clichés. Tout semble parfait, mais les émotions humaines sont réprimées, et il y a un terrible secret, du genre oh mon dieu la cérémonie de libération pour les vieux et les marginaux est un mensonge en fait ils les tuuuent. Banal. Il y a bien un détail qui m'a surpris, et l'ensemble est fort bien écrit, très élégant, et on est curieux d'en apprendre plus sur cette société. Bref, c'est pas transcendant, mais ça fonctionne bien.

Puis, vers la moitié du récit, tout part en vrac. Jonas devient le gardien de mémoire de la communauté, et l'auteur introduit, comme ça, l'air de rien, de la magie. L'ancien gardien de mémoire (le Giver du titre) fait passer les souvenirs de tout et n'importe quoi à Jonas en... le touchant. Comment ça marche ? On n'en saura rien. C'est de la magie. Bref, Jonas décide soudain que sa société est toute nulle et qu'il faut la changer. Alors en gros il devient Jésus et se sacrifie pour que les souvenirs retournent dans les esprits des autres gens de la communauté et que ainsi ils deviennent plus humains. Voilà. Comment la mort et même l'éloignement géographique font passer les souvenirs d'un gardien de mémoire au reste de la population ? On en sait rien. C'est comme ça. C'est de la magie.

Une scène incroyable est assez révélatrice du ton du livre. L'ancien gardien de mémoire passe à Jonas son souvenir préféré. Qu'est-ce que c'est ? Une scène traditionnelle de noël américain. Sérieusement ? Le mec, il a accès à des millions de souvenirs géniaux, et le meilleur, selon lui, c'est un noël américain ? Une famille heureuse réunie, pourquoi pas, ça irait. Mais dans ce souvenir, ce qui unit la famille, c'est l'acte de déballage des cadeaux. Ce qui unit la famille, ce qui les rend heureux, c'est le consumérisme. Le meilleur souvenir possible, hein ? J'ai juste l'impression que le succès de ce livre vient du fait que la société américaine décadente a besoin d'être rassurée sur ses propres mythes. Le lecteur veut entendre la confirmation que ses croyances sont les meilleures.

Une dernière chose. Comme Ayn Rand dans Anthem ou Jaroslav Melnik dans Espace Lointain, Lois Lowry imagine une société qu'on peut qualifier de communiste, une société ultra rigide et contrôlée, qui reste stable sur une énorme période de temps, ici des siècles. Pour moi, c'est une ignorance considérable de la nature de l'humanité et de ses sociétés. Une telle stabilité, du moins sans imaginer des bouleversements technologiques radicaux qui la rendraient crédible, est, à mon humble avis, impossible.

171 pages, 1993, houghton mifflin harcourt

mercredi 10 octobre 2018

Ce monde est nôtre - Francis Carsac


Ce monde est nôtre - Francis Carsac

J'ai cru au début que j'allais abandonner ce livre au bout de quelques pages. C'est mal écrit, l'exposition est laborieuse, c'est plein de noms propres fantaisistes, fausse bonne idée pour faire du worldbuilding. Mais je m'accroche, parce que l'intrigue offre de bonnes prémices. A la façon de la Culture de Iain Banks ou de Il est difficile d'être un Dieu des frères Strougatski, des représentants d'une civilisation interstellaire viennent sur une planète moyenâgeuse pour faire régner l’ordre et la justice avec plus ou moins de subtilité. L'idée, c'est qu'il y a là trois races à peu près humaines qui revendiquent la planète. Les premiers, de belliqueux féodaux. Les seconds, des basques (oui!) qui jouent à la belote et vivent de façon pastorale. Les troisièmes vivent encore à l'âge de pierre mais semblent être là depuis plus longtemps que les autres. Alors, à qui doit revenir cette planète ?

Ce point de départ sympathique, à part quelques courts moments, n'est jamais exploité : le roman se contente le plus souvent d'être un banal récit d'aventure agrémenté de longues scènes de bataille sans intérêt. On peine d'autant plus à accrocher que ces ambassadeurs venus d'une civilisation intergalactique de 50000 mondes devraient avoir une technologie qui ferait d'eux des dieux, et semblent souvent se comporter avec un amateurisme confondant, du genre : Coucou, on vient de l'espace, comment ça va ici ? Et ce n'est pas l'histoire d'amour qui va sauver quoi que ce soit, au contraire : « Oh ! Akki, pourquoi faut-il que je sois Duchesse de Bérandie, et vous coordinateur galactique ? Pourquoi ? »

283 pages, 1962, l'arbre vengeur

mardi 9 octobre 2018

Le sens de la vie - Moritz Schlick


Le sens de la vie - Moritz Schlick

Dans ce court texte, Moritz Schlick déploie une philosophie du temps présent. C'est à dire qu'à ses yeux, l'être humain pense beaucoup trop au futur, aux conséquences de ses actions, et qu'il reporte en permanence le moment où il pourra aimer la vie. La satisfaction se trouverait non pas dans les conséquences des actes, mais dans les actes mêmes. Schlick brode ensuite sur l'enfance, état trop bref où l'humain peut apprécier chaque instant en transformant la vie en jeu.
La libération ultime de l'homme serait atteinte s'il pouvait, dans tout ce qu'il fait, se donner entièrement à l'acte même, toujours animé par l'amour de son activité. Jamais, alors, la fin ne justifierait le moyen, il pourrait ériger en règle suprême la maxime : « Ce qui n'est pas digne d'être fait pour soi-même, ne le fait pas pour quoi que soit d'autre ! » Toute vie, jusque dans ses ultimes ramifications, serait alors véritablement pleine de sens, vivre signifierait : célébrer la fête de l’existence. (p.48)
Au fond, nous trouvons l'homme toujours prêt à sacrifier, en échange d'une heure emplie de valeur, le reste de vie dénué de sens. (p.49)
De même que la plupart des religions, mécontentes de la vie terrestre, inclinent à transférer le sens de l'existence de celle-là dans un au-delà, de même l'être humain incline-t-il en général à ne considérer jamais quelque état que ce soit - puisque, évidemment, aucun n'est sans doute totalement parfait - que comme préparation à un état d'une perfection plus grande. (p.56)
J'aime ces idées, et je les partage tout en m'y opposant. En effet, le fait que l'homme vive en bonne partie dans le futur est un aspect capital et probablement permanent de son identité. Comment concilier ce trait avec un instant présent plein de joie et de sens ? Réponse : en transformant les activités humaines de façon à ce que chacune, tout en répondant à ce besoin d'être tourné vers le futur, portent aussi en elles-mêmes, à chaque instant, leur propre sens. Nouvelle question : comment atteindre cet état ? Réponse : à part en se lançant dans des fantasmes technologistes de société de l'abondance, je ne sais pas. D'autant plus que l'abondance a le potentiel autant d'ajouter du sens en donnant la liberté que de l’ôter pour cette même raison. Bon, allez, point final.

74 pages, 1927, manucius

lundi 8 octobre 2018

Biophilie - Edward O. Wilson



Je crois que viens juste de comprendre ce qui m'a posé problème avec ce livre. Dommage que ce soit après l'avoir terminé. Voilà : c'est une série de petits essais, sauf que ce n'est précisé nulle part. Du coup je l'ai lu comme un unique essai divisé en chapitres. Et je ne comprenais absolument pas où l'auteur voulait en venir, je trouvais que l'ensemble manquait terriblement de fil conducteur. Le fait est qu'Eward Wilson se fait plaisir, il évoque des souvenirs de naturaliste, des expéditions dans des coins reculés à la recherche de nouvelles espèces, son enfance où il chassait les serpents, l'évolution de la pensée biologique... C'est très bien écrit, très littéraire. Mais assez pénible à lire, car on dirait surtout une série de pensées éparses.

Je m'attendais à un essais sur la Biophilie, cette tendance innée de l'homme à aimer le vivant, voire à avoir un besoin vital de vivant, mais c'est aspect n'est abordé directement que sur quelques pages, ce qui est terriblement frustrant. Et l'aspect environnementaliste accuse son age.

Reconnaissons à Edward Wilson sa sensibilité artistique :
Le but de l'art n'est pas de montrer pourquoi ou comment un effet est produit (ce serait de la science) mais de le produire, littéralement. Et cela, non pas via n'importe quel cri du cœur - il y faut autant de discipline mentale que la science. (p.84)

Je m'interroge aussi sur l'éthique du naturaliste. Il y a peu, je regardais un mini documentaire sur le site du Monde. La journaliste se balade sur une partie de l'océan extremement polluée de plastique, et ne trouve rien de mieux à faire que de pêcher des poissons pour les manger. C'est quoi le raisonnement ? Tiens, les humains détruisent l'équilibre naturel dans le coin, alors tuons quelques animaux pour notre plaisir ? Même chose pour Edward Wilson. Je comprends parfaitement la nécessité de tuer certains animaux pour les étudier, c'est moralement discutable, mais je pense que ça a le potentiel d'être un petit mal pour un grand bien (horrible formule, je sais). Alors Wilson se ballade, fait l'apologie de la nature et de sa préservation, et soudain se met à "ramasser les salamandres pygmées sur les buissons, en assez grand nombre pour les donner aux musées dans tout le pays" (p.134). J'aimerais que l'auteur passe plus de temps à évoquer l’ambiguïté morale de ce genre de pratique : où est la ligne entre le sacrifice nécessaire de quelques animaux pour mieux protéger les autres (y compris nous, humains) et le déni total de la valeur de la vie animale en elle-même ?

190 pages, 1984, josé corti

vendredi 5 octobre 2018

Vies et doctrines des philosophes illustres - Diogène Laërce

Vies et doctrines des philosophes illustres - Diogène Laërce


Quel plaisir que de lire Diogène Laërce. C'est drôle, instructif, émouvant, fascinant. Il dresse les portraits de philosophes tantôt grotesques, tantôt admirables, il évoque leurs touchantes amitiés comme leurs rivalités parfois risibles, il se moque d'eux ouvertement ou montre discrètement son respect, et son exactitude d'historien est parfois hilarante. Ainsi, après avoir donné la longue liste des livres d'Aristippe, il mentionne: « Certains disent qu'il écrivit également six livres de diatribes, d'autres, dont Sosicrate de Rhodes, qu'il n'écrivit rien du tout. » (p.289) J'aimerais pouvoir reproduire toutes les réparties croustillantes, les dogmes plus ou moins douteux et autres morceaux de bravoure philosophique, mais ma petite sélection personnelle ne peut qu'être limitée. 

Tout d'abord, quelques extraits limpides d'une classification de la philosophie.
Parmi les philosophes, les uns furent dogmatique, les autres éphectiques ; dogmatiques sont tous ceux qui, à propos des réalités, affirment qu'elles sont compréhensibles ; éphectiques sont tous deux qui suspendent leurs jugements à leurs propos, en considérant qu'elles sont incompréhensibles. (Les septiques, en gros.) (p.74)
Il y a trois parties de la philosophie : la physique, l'éthique et la dialectique ; la physique a pour sujet le monde et les êtres qu'il contient ; l'éthique a pour sujet la vie et les affaires qui nous concernent ; la dialectique est la partie qui s'occupe des raisonnements mis en œuvre par les deux autres parties. (p.75)
Mentionnons Thalès, présocratique le plus ancien (ou pas loin), qui serait l'auteur du « Connais-toi toi-même » qui ornait le temple d’Apollon à Delphes.

A propos de Solon, qui, lui, serait l'auteur du « Rien de trop », aussi sur le temple d'Apollon.
Certains disent que Crésus, après s'être paré de tous ses atours et s'être assis sur son trône, lui demanda s'il avait déjà contemplé plus joli spectacle. Solon répondit : « Oui, des coqs faisans et des paons, car ils sont parés d'un éclat naturel et mille fois plus beau. » (p.99)
A propos d'Anacharsis.
Comme on lui demandant quels vaisseaux sont relativement sûrs, il dit : « Ceux qui sont en cale sèche ». (p.141)
Comme on lui demandait lesquels sont les plus nombreux, les vivants ou les morts, il dit : « Dans quelle catégorie ranges-tu ceux qui naviguent ? » (p.141)
A propos de Socrate.
Comme souvent, dans le cours de ses recherches, il discutait avec trop de violence, on lui répondait à coups de poing et en lui tirant les cheveux, et la plupart du temps il faisait rire de lui avec mépris ; et tout cela il le supportait patiemment. D'où vient qu'après qu'il se fut laissé battre à coups de pied, quelqu'un s'en étonnant, il dit : « Et si c'était un âne qui m'avait donné une ruade, lui intenterais-je un procès ? » (p.230)
Ayant invité à dîner des hommes riches, et Xanthippe en concevant de la honte, il dit : « Courage : car s'ils ont le sens de la mesure, ils s'adapteront ; mais s'ils ne valent rien, nous n'aurons pas à nous soucier d'eux. » (p.240)
A propos d'Aristippe.
« Mieux vaut mendier », disait-il, « qu'être sans éducation ; car si les mendiants manquent d'argent, les gens sans éducations manquent, eux, d’humanité. » (p.278)
Un jour qu'il faisait une traversée en direction de Corinthe et qu'il subissait les assauts de la tempête, il lui arriva d'éprouver de la frayeur. A qui lui dit : « Nous, les gens ordinaires, nous ne craignons pas, tandis que vous, les philosophes, vous êtes morts de peur ! », il répondit : « En effet, ce n'est pas pour une âme de même espèce que nous avons de l'inquiétude ». (p.278)
Il a dit que s'il recevait de l'argent de ses disciples, ce n'était pas pour le dépenser lui-même, mais pour qu'eux sachent à quoi il faut dépenser son argent. (p.279) 
Une différence clé entre les cyrénaïques et Épicure :
La suppression de la douleur, telle qu'elle est envisagée par Épicure, n'est pas un plaisir à leurs yeux, pas plus que l'absence de plaisir n'est une souffrance. Douleur et plaisir sont en effet tous deux dans le mouvement. (p.295)
A propos de Ménédème d'Erétrie.
Ayant entendu un jour quelqu'un prétendre que le plus grand bien c'est d'obtenir tout ce que l'on désire, il dit : «C'en est un beaucoup plus grand que de désirer ce qu'il faut ». (p.352)
A propos de Bion.
Comme on lui demandait un jour quel est celui qui est le plus angoissé, il répondit : « Celui qui veut atteindre le bonheur suprême ». (p.526)
Une parenté potentielle entre Socrate, les cynique et les stoïciens : Socrate → Antisthène → Diogène → Cratès → Zénon (p.657)

A propos d'Antisthène, qui ne manque pas de charisme.
Il conseillait aux Athéniens de décider par voie de vote que les ânes sont des chevaux. Comme eux trouvaient l'idée absurde, il leur dit : « Mais pourtant, chez vous, on devient stratège sans avoir rien appris ; il suffit d'un vote à main levée ! » A qui lui avait dit : « Il y a beaucoup de gens qui font ton éloge », il répliqua : « Qu'ai-je donc fait de mal ? » (p.686)
Le sage éprouvera des passions amoureuses, car il est le seul a savoir quelles personnes il faut aimer. (p.690)
Il mourut épuisé par la maladie ; à cette occasion, Diogène vint lui rendre visite et lui dit : « N'as-tu pas besoin d'un ami ? » Et un jour il vint chez Antisthène avec une petite épée. Comme ce dernier lui disait : « Qui pourrait me délivrer de mes maux ? », Diogène lui montra la petite épée et dit : « Ceci ». Mais Anthisthène reprit : « J'ai dit de mes maux, pas de la vie ». De fait il supportait avec assez peu de courage, semble-t-il, la maladie, tant il aimait la vie. (p.701)
A propos de Diogène. D'abord, un petit exemple de la rivalité qui opposait Diogène et Platon, chacun reprochant à l'autre son orgueil.
Un jour qu'il était là, complètement trempé, et que les gens autour de lui manifestaient de la pitié, Platon, qui se trouvait là, dit : « Si vous voulez le prendre en pitié, allez-vous-en ! », dénonçant par là son amour de la vaine gloire. (p.719)
« L'ignorant, s'il est riche, est », disait-il, « un mouton à toison d'or. » (p.722)
Comme on lui demandait pourquoi les gens font l'aumône aux mendiants et non aux philosophes, il répondit : « Parce que s'ils craignent de devenir un jour boiteux et aveugles, jamais ils ne craignent de devenir philosophes ». (p.729)
A des gens qui faisaient un sacrifice aux dieux pour avoir un fils, il dit : « Et ne sacrifiez-vous pas pour la sorte d'homme qu'il deviendra ? » (p.733)
Inscriptions faites sur le tombeau de Diogène par les habitants de Corinthe (je crois) où il a passé la fin de sa vie :
Même le bronze subit le vieillissement de temps,
mais ta renommée, Diogène, l'éternité ne la détruira point.
Car toi seul a montré aux mortels la gloire d'une vie
indépendante et le sentier de l'existence la plus facile à parcourir.
Faisons aussi honneur à Hipparchia, la seule femme philosophe à laquelle Diogène Laërce consacre un chapitre. Pour vivre en cynique avec Cratès, elle renonce à la richesse.

A propos de Zénon. Mentionnons aussi la lettre du roi Antigone, qui, impressionné par le philosophe, l'invite chez lui. On retrouve ce genre de cas, un roi invitant un philosophe, plusieurs fois dans l'ouvrage.
Ayant demandé à l'oracle ce qu'il devait faire pour vivre de la meilleure façon possible, le dieu lui répondit qu'il y arriverait s'il entrait dans la fréquentation des morts ; c'est pourquoi, ayant compris, il lut les ouvrages des Anciens. (p.790)
 A propos de la doctrine de Zénon et des stoïciens en général.
Ce que certains disent : que l'impulsion première chez les êtres vivants se porte vers le plaisir, les stoïciens montrent que c'est faux. Il disent en effet que le plaisir, s'il existe vraiment, est un résultat accessoire, quand la nature elle-même et en elle-même, après avoir cherché ce qui est en harmonie avec sa constitution, s'en saisit ; c'est de cette façon que les animaux dégagent un bonheur de vivre et que les plantes prospèrent. (p.846)
Parmi les êtres, ils disent que les uns sont bons, les autres mauvais, les autres ni bons ni mauvais. Sont bons les vertus, prudence, justice, courage, modération et les autres. Sont mauvais les contraires : sottise, injustice et les autres vices. N'est ni bon ni mauvais tout ce qui ne profite ni ne nuit, comme vie, santé, plaisir, beauté, force, richesse, réputation, bonne naissance et leurs contraires : mort, maladie, souffrance, laideur, faiblesse, pauvreté, mauvaise réputation, basse extraction et tout ce qui est de cette nature. Ces choses en effet ne sont pas des biens, mais des indifférents, de l'espèce des préférables. (p.854)
Ils disent que ce dont il est possible de faire bon au mauvais usage n'est pas un bien ; or il est possible de faire bon ou mauvais usage de richesse et santé ; richesse et santé ne sont donc pas des biens. (p.855)
Ils disent qu'il y a trois bonnes affections (eupathies), la joie, la défiance et l'aspiration. La joie, disent-ils, est opposée au plaisir, était un soulèvement raisonnable. La défiance est opposée à la crainte, étant une répulsion rationnelle. Le sage en effet n'éprouvera aucune crainte, mais marquera de la défiance. Au désir, ils disent qu'est opposée l'aspiration, qui est une tendance rationnelle. (p.861)
Chez Zénon et les stoïques, une sorte de monothéisme. Chaque entité du panthéon grec représenterait une extension de la divinité, qui serait la substance de tout. (p.876)

A propos de Denys le Transfuge, un stoïcien.
Denys le Transfuge a dit que la fin était le plaisir, à cause d'une circonstance pénible : une maladie des yeux ; souffrant en effet de façon intense, il hésita à dire que la douleur était un indifférent. (p.890)
Héraclite, auteur de De la nature, déposé au temple d'Artémis et devenu très populaire, répondant au roi Darius qui l'invite dans son palais.
Tous ceux qui se trouvent sur Terre sont bien éloignés de la vérité et de la justice : ils se soucient de leurs désirs insatiables et de leur soif d'honneurs, à cause de leur misérable démence. Pour moi, j'entretiens en moi l'oubli de toute mesquinerie, j'évite le rassasiement de toutes choses, qui est le compagnon habituel de l'envie ; et parce que je redoute l'éclat excessif, je ne saurais me rendre dans le pays des Perse, me contentant de peu selon mon idée. (p.1056)
A propos de Xénophane.
Empédocle lui ayant dit que le sage était introuvable, il lui répondit : « C'est normal, car il faut être sage pour pouvoir reconnaitre le sage. » (p.1062)
A propos de Pyrrhon, père du scepticisme, dont les doctrines sont plus que discutables, je retiens une anecdote.
Un jour qu'Anaxarque était tombé dans un marécage, il continua son chemin sans lui prêter main forte ; mais alors que certains lui en faisaient reproche, Anaxarque lui-même fit l'éloge de son indifférence et de son absence d'attachement. (p.1101)
Et j'extrais de ses doctrine une belle phrase.
Il ne faut pas supposer que ce qui nous persuade est vrai. (p.1128)
Diogène Laërce conclut sur Épicure, dont il nous offre les seuls textes que l'on possède. Je commence à être un peu épuisé, alors je relirai Épicure une autre fois. Mentionnons la lettre à Iomédé, où Épicure, mourant, souffrant, affirme à son ami que la douleur n’efface pas la joie qu'il éprouve au souvenir de leurs conversations. Je conclut sur la représentation du fastueux train de vie de ce philosophe du plaisir.
Il dit lui-même dans ses lettres qu'il a son content avec seulement de l'eau et du pain de froment, et il écrit : «Envoie-moi un pot de fromage, afin que je puisse, quand je le voudrai, faire grande chère. » (p.1245)
 1300 pages, troisième siècle (?), le livre de poche

mardi 2 octobre 2018

Carnet de voyage - 7 semaines dans les Balkans

 
J'ai un peu honte de cette carte.


Contexte

Antoine et moi partons dans les Balkans. L'été n'est pas le meilleur choix pour la Grèce, mais on prend ce qu'on a. Nous n'avons rien d'autre de prévu à l'avance que nos deux premières nuits à Dubrovnik, un visa d'entrée pour la République Monastique du Mont Athos le 12 juillet et notre vol de retour le 12 aout. Pour le reste, rien de précis. Les premiers jours sont assez proches de mon voyage de l'été dernier avec mon cousin Clément, parce que pour aller en Albanie de là où on habite, il n'y a pas beaucoup d'autres d'options : il faut passer par Dubrovnik. Je me suis fait voler mon portable en chemin, du coup toutes les photos sont d'Antoine (ou de moi me servant de son portable). J'ai aussi perdu mon carnet de voyage en route, alors les deux premières semaines sont sans doute plus elliptiques. C'est un récit plutôt long, chronophage, ainsi le soin porté à l'écriture n'est pas optimal. Voilà voilà.


18 juin : Arrivée à Dubrovnik (Croatie)

Pas de chance, je me retrouve juste avant de partir avec ce qui ressemble à une infection dentaire. J'arrive à glisser un RDV dentiste le matin du départ mais, surprise, si j'ai bien un petit souci dentaire qui m'a induit en erreur, la douleur vient surtout du fait que j'ai une grosse angine. Je file immédiatement dans un cabinet de généraliste, où l'on me reçoit. Je passe dans une pharmacie, puis je rejoins Antoine qui m'attend chez moi, je termine mon sac en vitesse, et on va prendre le bus vers l'aéroport. J'ai extremement mal à la gorge, et même boire est fort douloureux. L'avion décide, une fois qu'on est assis à l'intérieur, d'avoir lui aussi un problème de santé et il nous fait patienter deux heures de plus. Une fois à Dubrovnik, le soleil se couche déjà. On marche longuement dans les ruelles pentues de la ville jusqu'à atteindre notre auberge, qui se cache dans les hauteurs.

19 juin : Dubrovnik et Kupari

Le matin, on se ballade dans la citadelle. Le flux de touristes devient rapidement impressionnant, et on s'en va tôt. Il ressort de la faune locale une impression de richesse et de luxe. On prend notre petit-déjeuner dans une ruelle haute, et, à cause de l'angine, chaque bouchée que je me force à avaler m'inflige un spasme de douleur. On récupère des billets de bus pour Kupari et, suivant les indications erronées de la vendeuse, on marche plusieurs kilomètres jusqu'à la station de bus principale : en fait, on aurait pu choper le bus bien plus près. Le trajet est court, mais j'ai le temps de m'endormir. On arrive, et, vu du bord de la route, l'endroit n'a l'air de rien. Après quelques faux tournants, on atteint la baie des hôtels abandonnés. Dans les années 60, quand l'endroit était en territoire yougoslave, s'est développé ici un vaste complexe balnéaire dédié à la caste militaire. Mais en 1991, pendant la guerre, l'armée yougoslave a pillé l'endroit et utilisé des bombes au phosphore pour tout détruire méthodiquement. Les vieux hôtels de Kupari devrait être prochainement rasés pour laisser place à un Marriot cinq étoiles. Youpi. On explore en longueur un des bâtiments, mais c'est bien un hôtel : toutes les chambres se ressemblent. L'escalier, dont les murs n'existent plus, est intimidant : il donne sur le vide. On passe devant les autres hôtels pour aller à la plage. Il n'y a apparemment pas de touristes, juste des locaux. Se baigner sous les masses imposantes des énormes ruines ne manque pas de charme. Puis retour nocturne à la citadelle de Dubrovnik, toujours aussi bondée et peu agréable.

Kupari, la baie des hôtels abandonnés.


20 juin : Dubrovnik (Croatie) → Kotor (Monténégro)

Arrivée à Kotor, où l'auberge est très agréable : on y passera pas mal de temps à profiter de la fraicheur de la cour intérieure, lire, et prévoir la suite du voyage. On se ballade dans la vieille ville, envahie aussi par les touristes : mais c'est parce qu'un paquebot mouille dans la baie. J'entends une femme d'âge mûr demander à une autre femme d'âge mûr : « On est dans quelle ville maintenant ? » Et l'autre répondre : « Monténégro. » Quand le paquebot repart, le soir, la ville redevient agréable. On mange au bord de l'eau, tout près de la ville, au calme. Deux vieilles femmes locales se trempent les pieds dans l'eau, embellissant le paysage et donnant de la vie à nos photos. L'hôtel abandonné exploré l'année dernière avec Clément a été détruit : il n'y a là plus qu'un énorme tas de débris.



21 juin : Kotor et ses montagnes

Nous grimpons les montagnes qui dominent Kotor. Arrivés au village abandonné, je m'engouffre dans la chapelle et sursaute violemment : une énorme créature s'y cache. Un âne. Nous continuons à grimper, beaucoup plus haut que l'année dernière avec Clément. Après une zone aride, une plaisante forêt de conifères, une clairière entièrement fleurie, et retour à une route goudronnée. On pousse jusqu'à un petit village, où l'on s'installe sur les marches du cimetière. On goutte aux cerises d'un jardin voisin, quelques branches s'élançant au-dessus des tombes. On mange avec vue sur les montagnes. Un orage vient interrompre nos réjouissances. La redescente se fait sous une pluie légère et, au village abandonné, l'âne, toujours allongé dans la chapelle, a été rejoint par des chèvres qui broutent aux alentours. On va sur les remparts par l'entrée de derrière, et on les redescend en passant devant le guichet : satisfaisant. Fin d'après-midi dans la fraicheur de la cour de l'auberge, et repas au même endroit qu'hier.



22 juin : Kotor (Monténégro) → Budva (Monténégro)

Bus direction Budva. Le désenchantement est immédiat : c'est une immense station touristique balnéaire. On décide ne rester qu'une nuit au lieu des deux prévues. La vieille ville est charmante, mais bondée. On s'enfuit vers les hauteurs où se trouve un monastère. L'ambiance change, il y a de la verdure, des terrains vagues, le chant des insectes et des oiseaux. Le monastère est ouvert, et on explore l'église, peinturlurée à la façon orthodoxe. On se pose sur une sorte de muret en pierre pour manger à l'ombre. Un type à l'air simplet arrive. Comme il nous colle un peu je lui propose une figue et, se sentant encouragé, il se sert dans notre pain. Puis c'est au tour d'un prêtre/moine orthodoxe d’apparaitre. Il nous regarde avec un visage d'une sévérité austère, et nous dit : « good appetite. » Nous, on répond bêtement « thanks. » Puis il nous fait la leçon, et nous explique de façon répétée qu'un monastère orthodoxe n'est pas un endroit où pique-niquer, quoi qu'on fasse ailleurs (il veut certainement dire par là qu'en tant que non orthodoxe, c'est à dire catholiques, on est habitué à des monastères d'hérétiques). On lui propose de décamper immédiatement, mais il dit que c'est bon cette fois. Ensuite, un troisième type arrive, avec le sourire, et nous donne à chacun une image de saint, le genre de mini icône que les orthodoxes mettent dans tous les coins. Gênés, on décampe sous mon impulsion. Plus tard, on finit par aller se baigner dans une petite crique bondée mais plaisante. Pour la première fois de ma vie, je goute une pizza dessert : c'est ignoble.



23 juin : Budva (Monténégro) → Skodër (Albanie)

Arrivée en Albanie. Après la frontière, un schéma se dessine dans la campagne : de grandes et hautes maisons possédant des terrains assez petits remplis de cultures variées. Dans la ville, certaines rues sont pleines de gens qui vendent des petites choses sur le trottoir. Ambiance de pauvreté mais pas de mal de vivre, au contraire. Pas de gare routière cette fois : le bus nous dépose au bord d'une rue passante. En chemin vers l'auberge, on se fait aborder par un suisse qui habite ici. Il nous vante avec enthousiasme la disponibilité des femmes locales. Le centre est assez réduit. Une rue piétonne, où on arrive à retirer du liquide avoir avoir affronté plusieurs distributeurs de billets très hostiles. On tente un restaurant traditionnel : les prix sont, selon nos standards, dérisoires. Puis la mosquée, en plein centre, qui a dans son jardin un modeste monument communiste : une classique fresque gravée du peuple s'élançant vers l'avant. J'aime cette cohabitation improbable. On se ballade plus profondément dans les quartiers de la ville, et toujours cette impression de pauvreté sans tristesse.



24 juin : Skodër, son château, son lac

Marche vers le château, près duquel des enfants nous demandent d'où nous venons. Quand ils entendent « France », l'un d'entre eux prend un air émerveillé, tandis que l'autre semble blasé. Il n'y a quasiment personne, et la vue sur les montagnes, les vallées et le lac est charmante. Je crois comprendre que le lieu de culte local, qui tient encore debout, a alterné au fil des remous historiques entre église et mosquée. On continue à marcher jusqu'à atteindre le bord du lac : la distance est longue, à pied. On recroise le suisse, qui nous dépasse en vélo et nous recommande une plage de sable noir. Juste avant le village de Shirokë, une villa dont la construction n'a jamais été terminée se dresse sur le lac au bout d'un pont de béton : on va bien sûr y faire un tour. La baignade dans le lac est encore plus plaisante que les précédentes en mer : l'eau est douce et tiède, même les plantes aquatiques, nombreuses, ne sont pas une nuisance. On mange au bord du lac, puis on se trouve un autre endroit de baignade où des enfants s'amusent. Un type fait son shampoing en se baignant. Sur le chemin du retour, des vaches broutent les plantes aquatiques en barbotant dans l'eau. L'une d'entre elles a atteint la route, et se gratte contre un scooter.

Il y a dans cette ville un nombre étonnant de Mercedes et BMW : les grosses voitures, symbole de statut social dans un pays pauvre ? On voit aussi beaucoup d'oiseaux chanteurs enfermés dans des
cages devant de nombreuses boutiques.

Il y a aussi les montagnes et un joli lac, mais l'attrait des ruines est puissant.


25 juin : Skodër (Albanie) → Tirana (Albanie)

Le bus pour Tirana est garé près d'un carrefour : il faut savoir où, car il n'y a pas de gare routière. Il n'y a pas non plus d'horaires fixes. On monte, on paie un prix modique, et le bus ne tarde pas à partir.
Tirana n'est pas une belle ville : juste un entassement sans fin d'immeubles d'habitation moches. Devant notre auberge, dont la gestion semble assez laxiste, une masure en ruine. Une grande tour en construction domine le centre, on ne voit personne y travailler. La place centrale est dominée par le musée d'histoire et sa fresque. Mais la place est aussi occupée par une fanzone, coupe du monde oblige. Ainsi les gigantesques publicités coca-cola cohabitent avec les façades communistes. On passe un long moment d'intense ressourcement dans une librairie internationale, sur un côté de la place. Puis direction la pyramide, l'ancien musée consacré à l'ex-dictateur local, Enver Hoxha. Au pouvoir de 1945 à 1985, il a maintenu l'Albanie dans un sévère isolationnisme fortement teinté de stalinisme. La pyramide, inaugurée en 1988, a eu une histoire tourmentée, ayant notamment servi de base de l'OTAN pendant la guerre du Kosovo. Aujourd'hui, elle est abandonnée et fermée, peut-être destinée à une destruction prochaine, ou à une rénovation, qui sait ?

On arrive devant la pyramide. Des enfants et quelques rares touristes s'amusent à grimper jusqu'au sommet, et on les imite. Antoine y parvient, mais moi, qui n'aime ni le vide ni les hauteurs, je m'arrête à mi-chemin. Puis on trouve une ouverture discrète et on se faufile à l'intérieur. Il nous faut sortir les lampes torches et passer par les sous-sols, qui ne manquent pas de déjections humaines. On explore le bâtiment de fond en comble : sa salle principale, dont les gradins en bois n'inspirent guère confiance, ses hauteurs, où l'on aperçoit le toit par une grille, ses profondeurs, où une porte condamnée offre un spectacle fascinant grâce au soleil qui l'illumine depuis l'autre côté. C'est au tour d'Antoine d'avoir un blocage : au moment de faire un saut innocent, il reste paralysé, terrorisé à l'idée de devoir entrer en contact avec la saleté des murs. Étonnamment, il y a dans le bâtiment quelques lumières électriques en fonction : peut-être l’œuvre des squatters.

On sort, et on se dirige vers l'ancienne villa d'Enver Hoxha, aujourd'hui entourée d'immeubles d'habitation moches, et, détail comique, faisant face à un KFC. Un orage éclate, et on se réfugie au musée d'histoire, où je m'endors (littéralement) sur un fauteuil. La visite se résume pour moi à passer d'un canapé à l'autre en essayant de ne pas me rendormir. Finalement, il faut bien filer à l'auberge sous la pluie.

Le soir, Antoine, incapable de sauter un repas, brave l'orage pour aller manger dehors pendant que je grignote figues et biscuits, assis en terrasse sur un canapé et contemplant la ville sous la pluie.


Une partie de l'intérieur de la pyramide.


26 juin : Tirana (Albanie) → Berat (Albanie)

Marche jusqu'à la station de bus que l'on espère être la bonne. L'ambiance est chaotique. Les rabatteurs nous sautent dessus, mais sans être agressifs : ils nous dirigent poliment vers le bon bus au milieu de la cohue.
Arrivée à Berat, qui au premier coup d’œil ne fait pas rêver. Mais le centre historique, où se trouve notre auberge, est un petit joyau hors du temps : de chaque côté de la rivière des maisons blanches au style cohérent s'élèvent en suivant la pente des montagnes. On monte jusqu'à la forteresse, qui est en fait une petite ville antique entourée de remparts. Une fois de plus, la vue est à tomber. Tout en haut, une citerne éveille ma crainte du vide : elle est énorme, et aucune barrière n’empêche le visiteur étourdi de tomber dedans. Des vendeurs proposent quelques fruits, ou juste de l'eau, et Antoine se prend des cerises. Plus bas, dans la ville récente, une grande université blanche de style classique ne semble pas à sa place. A l'auberge, deux françaises partagent notre chambre : c'est l'occasion d'essayer d'être vaguement sociable.



27 juin : Berat et la campagne albanaise 

Notre hôte, terriblement affable, nous guide de l'autre côté de la rivière afin de nous montrer le chemin qui permet de grimper la montagne. C'est raide, très raide, mais on grimpe. Les sentiers semblent plus tracés par les moutons que par les hommes. Une fois le sommet atteint, on continue avec une super vue sur une montagne qui, si on a bien comprit notre hôte, portait autrefois le nom de dictateur. On atteint le village de Drobonik, où l'on croise ânes, poules et chèvres. On se sent déjà, sans doute à tort, dans la campagne profonde. La route principale n'est pas goudronnée, ce qui contraste fortement avec la signalisation, qui est la même qu'en France. Et cela n'empêche pas les locaux de se déplacer en grosses Mercedes, l'air de rien. Sur le chemin du retour, une énorme bâtisse se dresse, isolée, avec des airs de château médiéval. C'est exactement là que la route devient goudronnée. Après recherche, il s'agit d'un hôtel huppé.
Retour à l'auberge, d'où les deux filles n'ont pas bougé. Elles n'y bougeront pas de l'après-midi, et nous non plus : il pleut à verse sans interruption.

28 juin : Berat (Albanie) → Ohrid (Macédoine)

Notre hôte, décidément d'une affabilité déconcertante, nous emmène de bon matin à un arrêt de bus. Les transports en commun sont bondés, mais tout le monde se parle, c'est dépaysant. A la gare routière, on trouve le bus pour Elbasan, notre étape. Je papote avec l’australien qui était à l'auberge avec nous et va aussi à Ohrid. Il a quitté son boulot pour voyager jusqu'à ce qu'il n'ait plus d'argent. Ce n'est pas la première fois qu'il fait ça, il a notamment passé un an en Amérique du sud, restant parfois plusieurs mois dans des villages reculés au Pérou. Il a aussi passé un an et demi à enseigner l'anglais au Japon. Un fois à Elbasan, nous n'avons absolument pas la moindre idée d'où trouver notre correspondance : on sait juste que le bus qui nous intéresse s'arrête un moment en ville. Des types qui trainent à la gare routière nous sautent dessus, mais encore une fois sans aucune agressivité, avec tact et bienveillance. L'un d'entre eux nous propose une voiture pour nous emmener directement à Ohrid pour 10€ chacun. Prix raisonnable, et notre autre option est d'aller errer dans le centre. Il est probable que ces types savent en fait très bien où passe le bus que l'on cherche. Après notre accord, la voiture arrive à une vitesse record, et Antoine donne une pièce à un gamin surpris qui avait fait quelques tentatives de communication et de bagagiste.

Dans la voiture, le chauffeur ne parle pas un mot d'Anglais. A un moment, il s'arrête et nous propose un coca-cola : nous déclinons tous les trois. Il revient néanmoins avec un coca pour chacun d'entre nous. Personne n'ouvre sa cannette, et le chauffeur finit par faire signe à l'australien, qui est à côté de lui, d'ouvrir sa cannette. L'australien, visiblement peu enthousiaste, s’exécute. Cet albanais ne doit pas concevoir ce que nous pensons de cette boisson et ce qu'elle représente à nos yeux. Au bord de la route, de nombreux bergers font brouter leurs quelques moutons, vaches ou chèvres tout près du goudron. Je vois aussi de nombreux bunkers, construits sous l’impulsion d'Enver Hoxha, craignant sans doute une invasion impérialiste. Mais les bunkers ne furent jamais utilisés, et leur coût exorbitant est un facteur important de la ruine du pays : il y a environ 700 000 bunker, soit un pour quatre habitants.

Le temps se rafraichit, et on grimpe une montagne. A la frontière, nous ne comprenons pas ce que raconte le chauffeur aux douaniers, mais ça a l'air d'être une vérité arrangée. Nous voilà à Ohrid, où nous quittons l'australien.

On mange près du lac, sur le port. Un chien errant vient tourner autour de notre banc. Il se glisse progressivement du côté d'Antoine, qui en retour glisse progressivement pour s'enfuir. Finalement, c'est le chien qui se retrouve assis sur le banc à côté de moi alors qu'Antoine mange debout. Longues ballades dans la vieille ville et le château. Les remparts, fins et hauts, valent le coup. Un chien errant, dont il y a des congénères dans tous les coins, nous suit jusque là. Sur la côte, au pied des falaises, on trouve dans un coin reculé une sorte d'habitation aménagée dans une grotte avec des moyens de fortune. Le soir, restaurant particulier : ils n'ont ni alcool, ni desserts, ni monnaie : en effet, le serveur va a un bureau de change avec notre billet.



29 juin : Ohrid et le parc national Galichica

Le tenancier de l'auberge a l'air consterné quand on lui demande à 9h comment aller marcher dans le parc national. « Where are you guys going so early ? » Lui a l'air de sortir du lit. Le prochain bus pour l'endroit recommandé passe à 11h30, alors on décide plutôt de se forger notre propre chemin à partir de repérages faits par mes soins. On traverse rapidement la ville jusqu'à une entrée du parc national : à celle là, pas besoin de payer. On monte jusqu'au village de Velestovo puis jusqu'à la croix de métal qui le domine. De là, on se lance dans un petit chemin de terre qui semble aller dans la direction qui nous intéresse. Excellent choix : on se retrouve dans un superbe paysage bucolique. Vieux murets de pierre, chemins qui se perdent et s’entrecroisent, zones d'herbe rase pleines de fleurs, vue sur la vallée et le lac... Petit à petit on s'enfonce dans les nuages et l'ambiance devient encore plus enchanteresse. On imagine aisément, par beau temps, des bergers et des bergères se faire des câlins sous les arbres pendant que leur troupeau broute paisiblement. On finit par rejoindre la route, devenue une piste forestière, et on continue dans les nuages jusqu'à faire demi-tour, cette fois en suivant la piste. Une fois sortis de l'humidité ambiance, on mange sur un amas rocheux avec une vue resplendissante sur Ohrid, lac comme ville.

Pour la fin d'après-midi, Antoine tient à se poser dans un bar. Après avoir longuement lutté contre ma répulsion envers les endroits bruyants qui portent ici ce nom, j'accepte, et après trois verres de vin dosés façon macédonienne, on est passablement éméchés. On va manger des falafels, et Antoine veut aller dans un club de jazz : mais il n'y a pas de musique live, alors on repart.

30 juin : Ohrid → Bitola

Le bus de 8h15 nous passe littéralement sous le nez, alors on attend celui de 10h. Bitola est une ville charmante, avec une rue piétonne très vivante et au bout une place avec une mosquée et une grande horloge. On explore rapidement le bazar, puis on va dans un hôtel de luxe pour passer un appel en Grèce à l'ambassade de Thessalonique, qui gère le trafic vers Athos, pour confirmer notre venue et savoir où et quand exactement nous devons nous rendre. Résultat : le 12 à 9h sur la jetée d'Ouranoupolis. La femme de l’accueil qui s'occupe de nous nous offre un large sourire qui fait partie de son son travail : on est pas habitués à ça.

L'après-midi, direction les ruines d'Heraclea, une ville antique grecque. L'ambiance est étrange : il n'y a strictement personne à part le guichetier et des enceintes qui crachent de la musique moelleuse. Nous avons une ville antique, théâtre romain inclus, pour nous seuls. Antoine est fasciné par les mosaïques, les hirondelles volent bas et la vieille pierre se marie bien avec les montagnes toutes proches. Vers la fin de notre visite, un couple de mariés arrive avec des photographes, et on se fait réprimander pour s'être aventuré hors des sentiers battus.

A l'auberge, un suisse francophone a rejoint notre dortoir. Il a posé de nos deux matelas des muffins, en cadeau. Bizarre. On ne les mange pas. Et il est lourd, très lourd. Il parle beaucoup : « Non mais je suis un mec très ouvert, vraiment, très ouvert, on peut tout me dire. Tu as une copine ? Moi oui ! Mais le mariage, pouf, quelle horreur. Et les albanais c'est tous des cons. Un peu comme les parisiens. Je suis un mec très ouvert tu sais. » La seule façon de le faire taire est d'aller se coucher tôt, et encore. C'est déplaisant de s'endormir à côté d'un type qui a écrit personnalité toxique sur son front.



Premier juillet : Bitola, activités criminelles et mont Pelister

Je me réveille à 5h et fait le geste de regarder mon portable pour, justement, savoir l'heure. Mais mon portable a disparu : la coque est vide. Je regarde rapidement aux alentours, mais rien. Par contre, le suisse aussi a disparu. Je réveille Antoine et lui demande où est son portable. Le sien était resté discrètement dans la poche de son pantalon. Je descends prévenir le couple d'hôtes. Ils sont éveillés et agités : il se sont fait voler un portable et un ordinateur contenant le mémoire universitaire de l'hôtesse. Ils vont à la station de bus essayer de retrouver le mec, et à la police, pendant que je prends le temps, sur le téléphone d'Antoine, de sécuriser les divers comptes liés à mon portable.

On choisit de faire comme prévu l'ascension du mont Pelister. Notre hôtesse appelle un taxi, et nous voilà à grimper jusqu'à l'hôtel Molika, 1449 mètres, où il nous lâche. A la première intersection, on prend le mauvais chemin. Une fois la bonne voie retrouvée, Antoine se met à saigner du nez. Ensuite, tout se passe à merveille. On croise un vieux édenté, qui marche en sandales et nous demande, je crois, d'où nous venons. La communication est compliquée. Je lui donne plein de mots, France, French, Eiffel tower, amour, jusqu'à ce que Paris fasse l'affaire. On grimpe à travers la forêt jusqu'à une maison du parc national. Là, j'interpelle un marcheur local. Outré, il commence par me reprocher mon insouciance dans un tel endroit. Je lui explique qu'on cherche à faire le rocky trail, le chemin difficile. Il nous jauge du regard, constate que l'on a une carte, et admet que oui, bon, ce n'est pas irréalisable. Il nous remet dans la bonne voie en nous prévenant à propos d'une intersection mal indiquée : son conseil fut salvateur. Au bout d'un moment, le sentier commence enfin à porter son nom. Un poste de guet est planté sur un amas de rochers, et on s'y pose pour se ressourcer et étudier notre route. Petit à petit le sentier disparait pour laisser place à un immense chaos rocheux où on s'oriente en repérant les touches de balisage. C'est franchement dangereux : le moindre faux pas peut avoir de tristes conséquences. Je m'amuse énormément, et Antoine, qui n'a jamais fait ce genre de chose auparavant, rejoint mon enthousiasme après un temps d'acclimatation. Les nuages tourbillonnent autour de nous, mais la météo est parfaite. Nous atteignons le premier sommet, 2450 mètres environ, puis il nous faut redescendre un peu, toujours sur un invraisemblable amas de caillasse, pour grimper à nouveau vers le sommet de Pelister, 2601 mètres. Le corps est épuisé, mais l'esprit exulte.

Il y a un aventurier intrépide caché sur cette photo.

Nous mangeons là-haut, avec de temps en temps, quand les nuages nous l'offrent, la vue que l'on devine. On redescend ensuite par le creux qui forme la naissance de la vallée, jusqu'à une autre élévation en face. On dirait une plaine pentue, recouverte d'une multitude de fleurs. On atteint un premier lac de montagne, puis un second, que borde une maison du parc. Mais elle est vide : personne à qui demander notre chemin. On redescend néanmoins vers Bitola en suivant une vallée accompagnée d'un ruisseau qui fait naitre dans son sillage un éden végétal. Il faut redescendre tout le dénivelé grimpé, ce n'est pas chose aisée. Finalement, on atteint un village et la route qui mène vers la ville. On doit être redescendus vers 1300 ou 1200 mètres, peut-être moins. Les pieds sont en sale état, à cause du dénivelé sur des rochers acérés. On suit la route un moment, jusqu'à voir deux taxis la grimper. Nos maigres efforts de stop n'ayant pas été concluants, on fait signe à un des deux taxis quand il redescend, et il nous ramène à Bitola.

Au final, plus de 8h de marche en terrain très agressif. Mes pieds s'en souviendront un moment. A l'auberge, il semble que le malfaiteur se soit fait prendre à Skopje : il aurait volé une autre auberge là-bas. L'idée de le savoir en cellule est réjouissante. La chose qui m'a rendu légèrement amer à propos de la perte de mon portable, c'est la perte des nombreux petits poèmes qu'il contenait, des dizaines.



2 juillet : Bitola → Ohrid → Mavrovo → Nikiforovo (et une surprise flippante)

Le matin, on attend un peu des nouvelles du matériel volé. Il semble que le mec ait eu le temps de s'en débarrasser avant de se faire prendre : il faisait certainement partie d'un réseau. Je ne reverrai pas mon portable.

Nous partons pour le parc national de Mavrovo, ce qui nous oblige à repasser par Ohrid, où nous arrivons vers 15h. Il se trouve qu'un bus part pour Gostivar à 17h45 : c'était inattendu, et nous décidons de le prendre sans avoir réservé de logement pour la nuit. Direction le centre d'Ohrid pour manger des falafels, puis le supermarché : dans les montagnes, les possibilités pour acheter à manger seront limitées. Nous demandons au chauffeur de nous déposer au village de Novo Selo, à partir duquel il nous faudra pas mal marcher pour rejoindre l'auberge, où l'on arrivera peut-être très tard. Le bus se glisse dans d'inquiétantes routes de montagne : il n'y a de chaque côté aucune place pour d'éventuels piétons. Le bus nous largue à Novo Selo : nous voilà donc à 19h, au bord de la route, en pleine montagne, une statue communiste à côté de nous, et rien d'autre. Heureusement, de l'autre côté de la route, à côté du chemin qui mène au village, deux jeunes macédoniens fument près de leur voiture, probablement aussi étonnés que nous de voir d'autres gens flâner dans le coin. Je vais les voir, et leur demande s'ils connaissent un chemin moins dangereux que cette route vers le lac de Mavrovo. Mais eux aussi ne sont que de passage. Quand nous nous apprêtons à longer la route, ils nous font signe :  eux aussi vont dans cette direction. On grimpe en voiture, et à l'intersection où ils pourraient nous laisser, ils décident d'aller aussi vers le lac : ils veulent découvrir la nature locale. J'aurais bien passé plus de temps avec eux, mais il se fait déjà tard. Je leur demande de nous déposer avant le lac, sur une petite route qui le contourne par la gauche. Je leur dit que le lac est tout droit pour eux, et on se salue chaleureusement.

Il nous reste 8 ou 10 kilomètres à marcher. La forêt devient de plus en plus noire alors que le soleil se couche, jusqu'à ne plus être qu'un double mur de ténèbres, de chaque côté de la route. Il fait bon, et marcher ainsi est agréable. On arrive au village de Leounovo, où tous les chiens de jardin nous aboient. Puis retour dans les bois sombres. Les étoiles forment au-dessus de nos têtes un océan lumineux bien différent de celui qu'on peut voir en ville et, dans l'obscurité, le clignotement des nombreuses lucioles est presque éblouissant. Soudain, un évènement nous tire de notre rêverie.Tous près, dans les ténèbres, à quelques mètres, une énorme masse se déplace brusquement en brisant le silence par un puissant rugissement. Un ours. Instantanément, une terreur primitive nous envahit. Après quelques secondes, on reprend nos esprits : courir n'est certainement pas la meilleur chose à faire. Mieux vaut marcher calmement, l'air de rien. Mais nous ne voyons plus la forêt avec les mêmes yeux. L'idyllisme a été fracturé par la réalité. Nous pensons à ce qui peut se cacher à quelques mètres de nous, invisible. Seule la route est légèrement lumineuse, éclairée par les étoiles. L'arrivée au village de Nikiforovo, puis à l'auberge, est un soulagement.

 3 juillet : Nikiforovo et les environs du lac de Mavrovo

La matinée se passe paresseusement, sur la terrasse de l'auberge. L'après-midi, direction la supérette du coin, qui est à 7 ou 8km de marche, pour compléter les provisions emportées avec nous. Depuis Nikiforovo, où se trouve l'auberge, il faut continuer à longer le lac vers la gauche. La route au bord du lac est moins enchanteresse, mais aussi moins inquiétante que la nuit. Le soleil et le goudron sont assommants, et on se sent une nouvelle proximité avec les chiens errants que l'on croise régulièrement. Arrivés à la station de ski de Mavrovo, on trouve une minuscule supérette, qui n'ouvre qu'à 17h. On grimpe vers les logements d'hiver, désertés, qui offrent cependant une vue sur le lac. On progresse plus en avant, mais sans rien trouver à manger. L'attraction locale est une église submergée, dont seuls le toit et le clocher dépassent. De retour à la supérette, qui ouvre. Il n'y a rien d'autre que de la junk food, littéralement. Voilà qui nous empêchera sûrement de rester ici autant que prévu. De retour à l'auberge, une horde d'une douzaine de jeunes mâles bruyants et grégaires est arrivée. Le soir, ils hurlent longuement devant le foot, et continuent de hurler en montant dans les dortoirs. Nous, on mange nos pommes de terre et nos lentilles sur la terrasse. On parle avec un irlandais qui a fait le sentier des Appalaches. Qui sait, peut-être un jour...

Ambiance rurale.


4 juillet : Nikiforovo et les montagnes du parc Mavrovo

Le matin, départ en randonnée pour un mont local. Au début, marche à travers la forêt humide et, comme d'habitude, un mauvais balisage nous égare. Le bon chemin retrouvé, nous grimpons et grimpons jusqu'à sortir de la forêt pour atteindre la hauteur à laquelle les arbres ne poussent plus. On atteint une sorte de petite ferme et des chevaux en semi liberté se baladent. Les montagnes s'élèvent autour de nous, et on a aucune idée de laquelle est notre objectif : il y a un bon moment que le balisage est oublié. On en choisit une, et on la gravit en hors-piste. La végétation est rase mais variée et colorée, et se développe particulièrement dans des zones humides. Les sentiers intermittents sont ceux des animaux. Au sommet, autour d'un amas rocheux, le vent souffle fort et la vue à 360 degrés est splendide. Il y aurait de quoi faire de belles et longues marches dans toutes les montagnes qui nous entourent. On mange dans un recoin abrité du vent. Des moutons broutent dans la vallée en-dessous, très loin. On redescend le pic par un trajet en diagonale pour épargner nos genoux, puis on rejoint le même chemin qu'à l'aller. Le retour se fait bien plus rapidement.

A l'auberge, on évite encore le grand groupe, qui est une bonne raison de plus de partir plus tôt que prévu. Des taxis viennent les chercher pour aller au restaurant, le gérant va avec eux, et l'auberge est à nous. Antoine s'approprie les enceintes et met du Bach à fort volume pour se ressourcer. Les fugues au clavecin, ce n'est pas trop mon truc, je préfère les versions au piano. Quelqu'un arrive à l'auberge, et je me charge de l’accueil. C'est une néo-zélandaise qui, apprenant que nous allons comme elle à Skopje le lendemain, propose de nous y amener. Elle nous épargne 16km de marche, et un ticket de bus. Le soir, le groupe est toujours aussi bruyant. Ironique : l'auberge la plus isolée est aussi celle avec le plus de nuisances.

5 juillet : Nikiforovo → Skopje

La néo-zélandaise nous embarque. Elle est prof d'économie en Allemagne. Ne sachant pas qu'il y a une petite route sur la droite, celle où l'on a rencontré l'ours, elle fait le grand tour du lac par la gauche, ce qui nous permet de voir le barrage et un monument communiste à la gloire des ouvriers. Puis, dans les vallées, encore un nombre incalculable de maisons non terminées. Les péages se succèdent sur l'autoroute mère Thérésa. Notre pilote, disposant d'encore un peu de temps avant de rendre la voiture louée, passe faire un tour au canyon Matka. Bel endroit vaguement touristique, où se trouve également un barrage. On y reste peu. La néo-zélandaise nous dépose devant notre auberge, que je lui ai désigné sur sa carte.

Notre premier contact avec Skopje est un grand tour des librairies : je n'ai plus rien à lire, et le Nietzsche que daigne me prêter Antoine m'ennuie terriblement. La librairie idéale, grande et exclusivement anglophone, est fermée pour inventaire exactement les jours de notre séjour. Je trouve mon bonheur ailleurs : c'est le moment de lire un pavé d'Ayn Rand. Quand à Skopje, c'est une ville invraisemblable. Des quartiers résidentiels classiques, qui ne manquent pas d'espace, mais dès qu'on s'approche du centre, on est agressés par une quantité grotesque de palais en toc et de statues en bronze. En effet, ces dernières années, Skopje est en pleine frénésie architecturale : les palais poussent comme des champignons : c'est le projet Skopje 2014. L'objectif est de donner à Skopje la stature d'une vraie capitale européenne. Et aussi, on le sent bien avec les mentions constantes de « héros » plus moins nationaux comme Alexandre le Grand ou mère Thérésa. de réveiller une ardeur nationaliste. Et, bien évidemment, le projet a prit du retard, les coûts ont explosé, et les vices de constructions se révèlent déjà. La ville est en chantier et la chaleur est écrasante.



6 juillet : Skopje, son château, son vieux quartier, ses ambitions

Le matin, direction le château et les remparts. Étonnamment, ce n'est même pas payant. On sent que les vieilles pierres sont négligées au profit du moderne stuc. Il y a quelques années, il y a eu dans cet endroit des émeutes sur fond de tension ethnique et religieuse. Dès 7h30, les lunettes de soleil, dès 9h, la crème solaire. La vieille ville, au nord, est une autre ambiance. Vieilles masures, bazar, et islam. On tombe sur un vieux caravansérail, qui aussi servi d'auberge et de prison au fil des siècles. Il n'est pas très entretenu. Il n'y a personne, alors que l'endroit est en plein centre, et il s'en dégage une atmosphère hors du temps. Il y a même les clés sur les portes. Par contre, on se fait dégager de la cour par des gens attablés. Peut-être des archéologues en longue pause.

Tout en restant sur la rive nord, on revient vers la ville neuve. On se ballade de palais en palais, passant entre des ministères en fausse pierre et des monuments d'une risible grandiloquence, et on ne peut s’empêcher de rire devant un tel déchainement de mauvais goût qui, pourtant, n'est pas sans attraits.

Certains bâtiments sont peinturlurés par des paintballs : c'est la « révolution colorée », un mouvement contestataire dans lequel les gens sortent la nuit pour, entre autres choses, mettre un peu de couleur sur les façades en stuc (lien Courrier International, lien Bohemian Blog). Au moment de notre séjour, le mouvement n'est plus dans sa période faste, mais on voit des tâches de couleur un peu partout, jusque sur les grilles et les hampes à drapeaux du gouvernement, dont on passe tranquillement par les jardins.

« Révolution colorée » sur fond de fausses colonnades antiques.
Déjà par endroits le plaqué or se détache du stuc, les fausses colonnes se fissurent et même les réverbères rivalisent de magnificence. Ces projets seront-ils vus plus tard comme les bunkers d'Albanie, un investissement colossal et inutile qui tire le pays en arrière ? Je lis The Fountainhead d'Ayn Rand, et un passage, page 24, est étonnamment approprié :
Your Greeks took marble and they made copies of their wooden structures out of it, because others had done it that way. Then your masters of the Renaissance came along and made copies in plaster of copies in marble of copies in wood. Now here we are, making copies in steel and concrete of copies in plaster of copies in marble of copies in wood. Why ?
De nuit, l'immense statue d'Alexandre sur la place principale illumine sa fontaine de couleurs criardes. Au sommet des bâtiments de la place, des pubs énormes pour coca cola ou de la bière. Et des chantiers dans lesquels on ne voit jamais d'ouvriers.
C'est aussi ce jour là que je perds mon carnet de voyage. Sans doute oublié la veille au soir sur un canapé de l'auberge : il est introuvable aujourd'hui.

Pas sûr qu'on soit censés être là.


7 juillet : Skopje, ses environs, mon nouveau carnet

Le matin, départ pour un aqueduc complètement perdu dans les banlieues défraichies de la ville. On passe dans des zones commerciales, on longe de longues routes pleines de voitures. On manque un tournant, alors on essaie de couper à travers champs, où une pintade sauvage m'effraie. Finalement, on revient sur la route, puis au bon tournant. Tout droit, c'est une base militaire où semble régner bien peu d'activité. On la contourne en suivant une rivière noyée dans les déchets. Un petit chiot vient nous voir, et Antoine, habituellement sans cœur, le prend en affection. On arrive à l'aqueduc, totalement abandonné au milieu d'un terrain vague. Il n'y a strictement personne en vue, juste nous et le chiot. On grimpe sur l'aqueduc, et Antoine fait une démonstration de sa connaissance de l'architecture romaine, ou peut-être ottomane dans ce cas, en dissertant sur le specus, la cavité ou passait l'eau, encore visible par endroits. N'aimant guère le vide, je rebrousse chemin pendant qu'Antoine continue.

Antoine prend de la hauteur pour espionner la base militaire.

Plus tard dans la journée, je m’achète un nouveau carnet, que je passe l'essentiel de l'après-midi à remplir, en réécrivant mon récit de voyage. Antoine va au musée d'histoire, mais moi, guère intéressé, j'écris dans le hall sur un fauteuil après m'être fait refusé l'accès aux toilettes pour n'avoir pas de ticket. J'ai mal au doigt à la fin de la journée.



8 juillet : Skopje → Thessalonique (et surprises à la frontière)

Je le lève tôt et, seul dans l'auberge, je m'use le doigt à réécrire mon petit récit. C'est satisfaisant d'y parvenir, mais frustrant de savoir que j'oublie certainement de nombreux détails. Puis on retourne goûter l'atmosphère de Skopje une dernière fois, et on va dépenser nos derniers dinars pour faire des provisions pour la suite. Il n'y a pas grand chose à dire sur cette journée, assez paisible pour l'instant, sinon que mon second carnet est désormais à jour.

Photo qui résume bien le centre de Skopje, même si elle manque un peu de dorures et de statues.

On prend le bus pour Thessalonique à 17h, arrivée originellement prévue à 21h30. Le paysage est extremement montagneux et on roule sur des morceaux d'autoroutes récentes. Juste avant la frontière, du côté macédonien, beaucoup de casinos. Et à la douane du côté grec, petite surprise. Des douaniers passent dans le bus, avec contrôle d'identité aléatoire. Puis ils nous font descendre du bus et reprendre nos bagages. Ils nous font nous aligner avec nos sacs devant nous. Joyeuse ambiance. On recule un peu en laissant nos sacs en ligne. Des chiens renifleurs sont enfermés dans des cages, dans des coffres de voiture. Un mec passe sa main sur tous les sacs, sans doute pour y déposer son odeur pour le chien qui débarque et renifle partout. Le mec pousse le chien à faire un second tour, et lui donne une récompense, puis le chien saute de son plein gré dans sa minuscule cage. Je n'ai pas l'impression qu'il se soit particulièrement intéressé à mes affaires, mais avec deux autres personnes, on m'amène avec mes sacs dans un bâtiment. Puis direction un bureau avec un type, sans la moindre explication ni tentative de communication. Le type me fait poser mes sacs sur le bureau, et me demande de baisser mon pantalon. Je baisse mon pantalon. Il me demande de baisser mon boxer. Moi : « Sériously ? » Oui, seriously, apparemment. Je baisse mon boxer. Le type regarde bien attentivement dans mon boxer baissé au niveau de mes genoux, espérant sans doute y trouver des pochons de coke, pendant que mes parties prennent l'air. Je remets mon boxer, et un autre mec arrive avant que je relève mon pantalon. Ils me font ensuite retirer chaussures et chaussettes, et le mec tâte le bout de mes chaussettes. On passe à la fouille des sacs. Le nouveau venu a l'air plus sympathique que le premier. Je lui demande : « Why am I here ? Is it a random control ? » Il ne doit pas comprendre ma curiosité et ne voit dans mes paroles que de l'inquiétude : « Don't worry, don't worry. » Il tente de détendre un peu l'ambiance :

Lui : Where are you from ?
Moi : France.
Lui : Do you like football ?
Moi : No.
Lui : Do you do sports ?
Moi : No.

Bon, c'est l'intention qui compte. J'ai l'impression qu'il modère l'ardeur de son collègue. Ils me font sortir, et avec Antoine, qui m'attendait (merci à lui pour cette attention), on rejoint le bus. Le chauffeur, soulagé, démarre immédiatement, mais Antoine file lui rappeler qu'il y a encore deux passagers dans les bureaux de la douane. On les attend. Fascinant, ces institution à tendance militaire, ce pouvoir mis entre les mains d'individus. Comment l'homme influence-t-il le travail, comment le travail influence-t-il l'homme ? Ces gens sont-ils blasés par la violence, la plupart du temps inutile, de leur fonction, ou l'aiment-ils ? Ou développent-t-ils un mur d'indifférence professionnelle ? Chaque individu aurait sa propre réponse. Antoine me dit qu'à ma place, il aurait sans doute vécu l’événement plus mal que moi.

On arrive à Thessalonique vers 22h, et on grimpe vers notre auberge, située dans la vieille ville haute. Antoine est toujours aussi incapable de sauter un repas, alors on va manger des falafels juste à côté d'un amphithéâtre romain.

9 juillet : Thessalonique, ses monuments et ses captivantes démarches administratives

Antoine a une pharyngite, ou quelque chose dans le genre. Il n'a donc pas une énergie débordante aujourd'hui. Nous partons explorer les hauteurs de la vieille ville, qui par endroits est très calme et agréable. Une vieille petite chapelle offre une vue sur toute la ville, et à l'intérieur les peintures dorées et fatiguées sont à moitié effacées. Un prêtre ou moine orthodoxe fait du tourisme et prend des photos. On le recroise un peu plus loin, toujours à faire du tourisme dans un monastère. Bizarrement, il y a là un cerf dans un enclos, et beaucoup de paons. On redescend vers la tour blanche et le port en passant par la rotonde et une rue piétonne pleine de ruines byzantines. Puis, direction l'ambassade de France.

En effet, je me suis rendu compte en Macédoine que ma carte d’identité expirait le 17 juillet, ce qui peut potentiellement être problématique quand on est à l'étranger. A l'entrée, on nous fouille allègrement, et la femme de l'ambassade confirme que la situation est, en effet, embêtante. Il va falloir aller à l'ambassade d'Athènes. Antoine en profite pour aller à la libraire française se prendre la Société du spectacle de Guy Debord, qui sera une bonne source de divertissement par la suite. On mange au même falafel, mais cette fois je prends un sandwich aux champignons frits : délicieux. Ensuite, retour à l'auberge pour... payer mes impôts. Les joies du statut d'auto-entrepreneur. Antoine s'est acheté du miel et du thym pour se soigner.

L'après-midi se passe à lire, écrire, appeler l'ambassade française à Athènes, et essayer vainement de résilier le forfait Orange de mon portable volé. Puis la pluie s’invite, et on reste bloqué pour le début de soirée. Dès que le temps se dégage, on repart se balader dans le centre. La rue piétonne principale et la place qui est à son extrémité et fait face à la mer ne manquent pas d'esthétique, ce qui change du reste. Le coucher de soleil est déjà bien avancé quand on arrive à la jetée, zone de musées et de bars occupée presque exclusivement par une population jeune et festive.
De retour à l'auberge, un des deux allemands qui partagent notre chambre me demande où j'ai appris l'anglais, car selon lui, c'est inhabituel pour un français de parler aussi bien anglais : je suis flatté. Trop de temps passé sur internet et à lire des livres. Ils ont 19 ans, et font interrail pendant un mois. Comme pour ma propre expérience d'il y a déjà pas mal d'années avec interrail, l'inconvénient, c'est qu'il est dur de faire autre chose que des grandes villes.



10 juillet : Thessalonique → Ouranoupolis 

Le matin, marche de 6km jusqu'à la gare routière, à travers des quartiers moches. Une fois à la gare routière, surprise : on apprend que ce n'est pas la bonne. Après plusieurs tentatives auprès de guichetières, on finit par comprendre que celle qui nous concerne est à l'autre bout de la ville, et qu'il faut nous y rendre en bus. On prend là un bus pour Ouranoupolis, qui met de nombreuses heures pour atteindre son objectif car le relief est montagneux et les routes sinueuses. Sur la vitre du chauffeur, en hauteur, une large collection d’icônes.

A Ouranoupolis, mélange de tourisme balnéaire et de tourisme religieux. On s’installe dans notre petite pension, endroit le plus coûteux depuis le début du voyage. Des moines se font déposer en fourgon Mercedes noir à leur hôtel. On se balade un peu puis on va se baigner. L'eau est bonne, la meilleure jusqu'à présent. Le soir, repas cuisiné par nos soins, improvisé sans le moindre condiment à disposition. Il y a beaucoup de croix autour des cous et des rétroviseurs, dans le coin.

11 juillet : Ouranoupolis et nos tentatives d'organisation

Visite matinale au bureau des pèlerins. On se fait gentiment refouler, il faudra revenir le lendemain. Je tente de poser des questions, mais on me fait signe d'aller voir ailleurs. On a ni la langue, ni la culture, ni la religion : on se sent un peu en milieu hostile. On va voir le ferry du jour partir, plein de pèlerins et de prêtres orthodoxes. La matinée se passe à essayer de comprendre comment réserver les nuits dans les monastères : c'est obligatoire, mais les informations sont difficiles à trouver, et, ne parlant pas grec, on est pas très partants pour passer des coups de téléphone. On passe l'après-midi à essayer d’organiser tout ça. On envoie un mail à un monastère, qui nous répond qu'il est complet. Les moines ne regardent plus leurs mails après 15h, donc on aura plus de réponses aujourd'hui. On se procure une bonne carte d'Athos, et on va se baigner. On entasse les calories par milliers dans nos sacs, par prudence : on ne sait vraiment pas ce qui nous attend.

12 juillet : Ouranoupolis → Athos

A nouveau, départ pour le bureau des pèlerins. Derrière son comptoir, un mec me fait signe d'avancer, regarde ma carte d'identité, et me fait signe de continuer. Un autre me dit : « 30 euros ». Ce seront les seuls mots qu'on nous adressera au bureau des pèlerins. On donne l'argent, et en échange, on reçoit notre diamonitirion : le passeport local. Il y a marqué dessus que nous sommes catholiques. Bon, on s'y fera, pour quelques jours. On va à la jetée, mais pour l'instant, il n'y a que le speedboat. Nous, on attend le ferry principal. Nous voyant là, un homme nous dit d'aller acheter les billets du ferry à un guichet. On y va.

Petit rappel : chaque jour, seuls 110 hommes (pas de femmes) ont le droit de venir à Athos, pour y rester 3 nuits. Sur ces 110, 100 sont orthodoxes, et 10 non orthodoxes. Nous sommes de ceux-là.

Plus tard, sur le ferry, les gens arrivent. Beaucoup de personnes assez âgées, bedonnantes, au visage bouffi. Beaucoup de téléphones portables et de cafés à la main. Quelques prêtres ou moines avec, eux aussi, le portable ou la tablette à la main. Le bateau avance lentement, s’arrêtant à tous les monastères sur son chemin. Certains sont surmontés du grues : les travaux sont financés par l'union européenne. Les gens qui y descendent montent dans des véhicules, minibus ou 4x4. On arrive à Dafni, le terminus. Des gens se mettent à courir pour attraper une correspondance. Un bureau des douanes, une boutique de souvenir, et toute une foule. Des camions, des voitures garées. On se dirige vers la route qui part à droite, et instantanément on se retrouve seuls. Mais où vont tous les pèlerins ? Un minibus qui nous passe à côté en répandant un nuage de poussière répond à la question. Plus tard, c'est un 4x4 chargé de quatre moines qui nous enfume.

Simonos Petras.
La piste est raide, et exposée au soleil. Pas d'ombre, et il fait terriblement chaud. Antoine insiste pour manger tôt, espérant ainsi alléger son sac. La chaleur est suffocante, et toute l'après-midi notre peau sera recouverte d'une couche de sueur. Des gouttes salées viennent me piquer les yeux. Le premier monastère, Simonos Pétras, se dévoile, grandiose, sur son piton rocheux. On approche, et un moine range furtivement son smartphone dans sa poche. On remplit nos bouteilles d'eau dans les fréquentes fontaines, salvatrices. Un chemin nous fait brutalement descendre tout le dénivelé grimpé. Au monastère suivant, Greogoriou, un moine ne parlant pas anglais nous demande si on veut rester ici, mais on continue. Le chemin jusqu'au prochain monastère est près de la côte, mais ici, la montagne plonge directement dans la mer. Du coup, jamais de plat, toujours montée ou descente, toujours. On arrive finalement au monastère où l'on a envoyé un mail resté dans réponse, Dionysiou. Il se dresse au-dessus de nous, immense, et on cherche l'entrée. Je m'aventure vers une maison où sèchent des vêtement clairement non monastiques, mais c'est l'endroit des ouvriers qui retapent les lieux. Alors on grimpe, et on arrive à l'intérieur. Tout est serré, l'église au centre ne laisse aucune place. Il n'y a personne en vue. On finit par trouver quelqu'un, pas un moine, qui nous indique les quartiers résidentiels et nous dit que c'est l'heure de l'office. Un autre type, le maitre d'hôtes, nous dit de laisser nos sacs dans un coin et d'aller à l’office. Mais on ne trouve pas l'endroit. Les églises orthodoxes sont constituées de plusieurs petites pièces, pour créer un sentiment de mystère religieux, ce qui n'aide pas à se repérer. Des moines sont assis dans des emplacements en bois, on se dit que ce n'est pas là, mais en fait si. Notre comportement erratique signale certainement à tout le monde que nous ne sommes absolument pas orthodoxes.

Les murs à l'intérieur de l'église, séparée en plusieurs salles, sont recouverts de peintures dorées, représentant en bonne partie des saints. On reste prudemment autant à l'arrière que possible. Les gens semblent se mettre dans les emplacements en bois, on fait de même. Les moines chantent et font des rituels dans la salle principale, mais je ne vois pas grand chose, les murs et un pilier me bouchent la vue. Un moine passe avec un encensoir, d'autres bougent des bougies, ils chantent, puis se baladent en embrassant les murs. Pendant toute la cérémonie, les moines comme les non-moines semblent aller et venir selon leur bon plaisir. Nous, on reste figés, pour ne rien faire de déplacé. Mais j'ai l'impression que notre simple présence est déplacée. A la fin de l'office, direction le repas. Dans la grande salle, tous les non-moines mangent ensemble. Repas simple mais copieux. J'aurais aimé avoir eu le temps de le terminer. Personne ne parle, silence, sauf un moine qui déclame je sais quoi. Soudain, tout le monde se lève. Le père supérieur a fini de manger, alors tout le monde a fini de manger. La haine des choses du corps. Mon voisin me dit que pour nous deux, c'est pas grave, on peut continuer. Mais tout le monde part, alors on part aussi. Je crois qu'il y a un groupe d'enfants qui mange après nous. On retourne patienter près de nos sacs, ne sachant comment nous occuper. Le maitre d'hôtes finit par nous donner une cellule, sans rien nous expliquer des usages locaux. Une cellule avec deux lits et une meurtrière comme seule ouverture. Rien d'autre.

On se douche. Les toilettes puent la pisse. On va errer dehors, où sont certains des non-moines. Ils sont assis et ne font rien, parfois ils lisent un peu des trucs religieux ou échangent quelques mots. Sont-ils des pèlerins ? Sont-ils en retraite monastique ? Un moine nous passe devant en faisant un signe bizarre avec sa main, pendant qu'on écrit. Je ne sais pas s'il nous bénit ou nous maudit. Je crois que je préfèrerais être dans un refuge de montagne. Je me demande qui sont ces gens en noir. Ce qu'ils pensent. Ce qu'ils croient. J'aimerais parler religion avec eux, mais je sais que même si c'était linguistiquement possible, ce serait comme heurter un mur contre un mur. Des mondes nous séparent, et pourtant nous vivons chacun selon les mêmes modalités. Cet endroit est peut-être plus oppressant qu'apaisant. J'aime la vie simple, je hais leur culte. Des automates qui répètent et répètent des mouvements arbitraires, mais qui pourtant savent certainement goûter à la beauté quand ils contemplent comme maintenant leur royaume le soir au soleil couchant. Pourquoi faut-il que ce soit le royaume d'un dieu ?

13 juillet : le Mont Athos

Réveil à 6h30. Antoine me dit que, comme on le supposait, les cloches ont sonné à 3h du matin pour l'office et le petit-déjeuner. Moi, avec les boules quiès, je n'ai rien entendu. Antoine a fait le choix d'ignorer les cloches et de se rendormir. Nous voilà donc dans une sorte d'irrégularité religieuse. Encore plus que d'habitude, je veux dire. Les couloirs semblent vides, et Antoine va à la salle de bain. Je m'en passe, et l'odeur n'y est pas pour rien. Quand Antoine revient, il me dit qu'il a croisé le moine roumain qui avait essayé de nous parler la veille. Le moine se tenait dans la salle de bain, devant le miroir, et a lâché à Antoine un seul mot : « eclesia. » Église. Voilà qui est oppressant. Antoine rentré, on s'enfuit comme des voleurs, ravis de ne croiser personne. 

On redescend par la route qui monte dans la vallée : selon la carte, un chemin devrait rapidement apparaitre sur la droite. Cette route ne dessert que les infrastructures locales, elle n'est pas reliée au réseau de la péninsule. Du coup le monastère dispose d'un port équipé d'une grue. Les ouvriers se mettent au travail, et déplacent camions et pelleteuses. Le chemin est introuvable : mauvaise lecture de la carte de ma part. Il fallait simplement aller à droite en sortant du monastère. Il nous faut à nouveau crapahuter difficilement avant de rejoindre les dépendances du monastère suivant, Aghios Parlos. Là aussi, c'est le chantier, et les ouvriers passent en voiture. Les pelleteuses stationnent dans l'ombre d'Athos. Le monastère a des airs tibétains. A nouveau le sentier côtier éprouvant jusqu'à Nea Skiti : une petite agglomération monastique que l'on ne fait que contourner. Près d'une maison d'ouvriers, un large tas de cannettes de bière vides. On rentre dans l'agglomération suivante, Aghia Anna. Des maisons accrochées à flan de montagne. Un pèlerin sans sac prend en photo les ouvriers qui travaillent près de l’héliport. Nous, on cherche le chemin pour le mont Athos. On s'y fait bloquer un moment par un convoi de chevaux conduit par un laïc. L'ascension commence, et elle est rude. Heureusement, la montagne nous offrait de l'ombre jusqu'à maintenant. Une fontaine indiquée sur la carte se révèle en fait être un puits asséché. Mais au grand croisement d'où part le chemin vers le sommet, il y a un robinet. Au refuge, il n'y aura que de faibles quantités d'eau de pluie. Alors on récupère une bouteille qui traine par là pour embarquer un litre supplémentaire en plus de nos deux litres chacun habituels. On croise deux russes, qui pendant la discussion ne manquent pas de préciser que c'est la quatrième fois qu'ils viennent ici. 

Aghia Anna.

L’ascension commence, ponctuée par le repas de midi, et par beaucoup de snacks. Avec toute notre eau et notre nourriture, les sacs sont lourds. A force de cheminer, on arrive dans la zone sans végétation, puis au refuge Panaghia à 1500 mètres. Un moine, seul à occuper les lieux, nous propose de l'eau de pluie pour nous rafraichir le visage. Il mange des pistaches, et des oreos trainent sur une table. Apprenant qu'on est français, il nous parle de foot : même en haut d'une montagne sainte, au cœur d'une inaccessible péninsule monastique, on y échappe pas. On voulait laisser nos sacs ici pour l’ascension finale, mais on oublie. Alors on les laisse au bord du chemin vers 1780 mètres, et on continue plus légers. En haut, à 2027 mètres, la première chose que l'on voit est une bétonnière. Un bâtiment très récent s'élève ici, et les sacs de couchage des ouvriers sèchent au vent. On ne les voit pas, on est absolument seuls. La vue est dégagée et superbe. Du côté d'où l'on vient, c'est la pente escarpée que l'on vient de gravir et la mer bleue tout en bas. D'énormes nuages flottent à l'horizon, et d'autres plus petits virevoltent occasionnellement au dessus de nous, tout près. De l'autre côté, c'est toute la péninsule qui s'étale à nos pieds. On voit beaucoup de routes, et la capitale, Karyes, au loin. On reste là un moment, assis devant la vue, à parler de cet endroit. Notre plan originel était de passer à la capitale demander l'autorisation de rester quelques nuits de plus. Notre nouveau plan est de partir dès que possible.

Vue sur la péninsule.

Pendant la redescente, on croise un athénien, on récupère nos sacs, et retour au refuge où le moine est assoupi, ce qui est certainement contraire aux règles d'Athos. Il nous montre nos lits, spartiates, qui semblent déjà garnis de sacs de couchage, et nous propose une batterie portable pour charger nos téléphones. Même ici, même au rare pèlerin qui s'aventure à grimper la sainte montagne, son smartphone ne manquera pas de batterie. Qu'on comprenne nos surprises répétées : on pensait que les moines d'Athos vivaient comme en l'an 500. Il semble qu'ils aient fait le choix, compréhensible, d'accepter la modernité pour ne pas se faire oublier. Le soir venu, d'autres pèlerins arrivent au gite, et nous sommes 7 ou 8 dans le dortoir.

Vue à peu près depuis le gite, le soir.

14 juillet : Athos

Tout le monde se lève à 4h30, nous réveillant au passage. Ils vont certainement voir le lever de soleil au sommet du mont Athos. Une fois qu'ils sont partis, Antoine et moi nous consultons : allez, on se lève aussi. Dehors, il fait encore nuit. On voit les lumières d'Ouranoupolis au loin. On s'assoit pour prendre le petit-déjeuner à la lueur de nos torches pendant que le chat local mendie. Petit à petit, derrière la montagne, l'horizon s'éclaircit, et on peut se passer de lampe. La luminosité change très rapidement et donne à l'endroit une atmosphère nouvelle. Il est temps de redescendre tout le dénivelé grimpé la veille. Au début, l'ombre est agréable, puis le soleil revient cogner. On revient sur nos pas vers Dafni : on a droit à trois nuits sur la péninsule et il nous en faudrait une de plus pour faire le tour du mont Athos. La topographie est assassine, les chemins des amas de pierres. On soupire de soulagement dès qu'on a droit à quelques mètres de plat, et nos vêtements sont plus salés que la mer morte. 

Finalement, on arrive au monastère Gregoriou. On attend à l'entrée, incertains d'où aller, les moines nous ignorent. Trois crétois arrivent, ils ont l'air de savoir où aller, alors on les suit. Ils nous font la traduction avec un vieux moine qui nous dit qu'on peut passer la nuit ici. Il nous demande si on est catholiques : estimant le moment mal choisi pour un petit débat théologique, je réponds que oui, nous sommes catholiques. Un des crétois nous parle de la coupe du monde de foot : ça nous poursuit jusqu'au bout. Le vieux moine nous guide jusqu'aux dépendances pour les visiteurs situées à l'extérieur. Un moine plus jeune nous prend en main. Il me dit en français : « Vous connaissez la prière à Jésus-Christ ? Il faut la connaitre. Seigneur Jésus-Christ aie pitié de moi, Seigneur Jésus-Christ aie pitié de moi, Seigneur Jésus-Christ aie pitié de moi. Son nom est puissant, c'est le plus puissant des noms, il éloigne les démons. » Il répète cette phrase à voix haute en nous guidant vers notre chambre, où il embrasse les icônes accrochés aux murs. Il nous donne un livret en français : la vie d'un saint qui a passé une partie de sa vie dans ce monastère. Après la douche, je lis ce récit. Au début, je voulais en faire dans mon carnet une analyse détaillée, mais je n'ai pas la foi. En gros, voilà le contenu : « Nous, les orthodoxes, avons raison, et les autres ont tort. Notre saint, il est super. Il avait des révélations divines quand il ne mangeait et ne buvait pas pendant des jours. Tout le monde l'adorait, même les ministres d'Amérique venaient lui demander conseil. Les protestants, c'est vraiment des nuls, de sacrés hérétiques. Notre saint, il avait une grande liberté spirituelle (je cite). Même mort, il continue de faire plein de miracles. Comme quand il a prié pour qu'il pleuve et que dieu a fait pleuvoir. D'ailleurs, les orthodoxes sont les seuls à posséder la vérité. Si si. » Le tout agrémenté de photos d'Afrique, où quelques prêtres blancs posent avec leur ouailles noires. 

Au moins, ce monastère est accueillant, et les moines relativement sympathiques. Mais une tristesse teintée de colère m'envahit à la lecture d'un tel récit, car je sais que c'est ainsi que des millions de gens voient le monde, et que les religions sont des forces qui continuent à écraser ainsi les esprits. Je lis ensuite un autre livre, écrit par quelqu'un du monastère : Experiences of the grace of god. Petite citation : « Because estranged from the chruch, the devil will lead us astray. If the sheep is isolated from the flock, the wolf will devour it. Safety is within the flock. » Le dernier chapitre a un titre de publicité : The orthodox church, the place of the authentic experience of god. Tout ça me donnerait presque envie de croire ce que raconte Ayn Rand, que je lis ensuite. Mais quand même pas.

Il est presque 5h, l'heure d'aller à l'office. Je n'en ai pas envie, et je me demande : qu'est ce qui est le plus irrespectueux pour nos hôtes, ne pas y aller, ou y aller et y penser ce que je vais y penser ? L'office est long, et on a l'impression que même les moines s'ennuient, assis sur leur chaise, la tête baissée. Ils embrassent les icônes sur les murs et attendent, en priant, sans doute. Nous, on reste dans l'antichambre. Cette fois, pendant le repas, des gens parlent et il n'y a pas de prêtre qui déclame. Les gens sortent quand ils ont fini. Pour conclure la journée, un moment étrange. Un moine vient frapper à la porte de notre chambre, nous demande si tout va bien, nous demande si on est frères, et se fait insistant pour rentrer. Il vérifie qu'Antoine est bien là, ou peut-être qu'on est pas en train de faire des rituels sataniques, et s'en va. 



15 juillet : Athos → Thessalonique

Réveil à 6h30. On se met en route, et le chemin jusqu'à Dafni n'est pas trop désagréable, le soleil n'étant pas encore haut au-dessus de nos têtes. A Dafni, en tant qu'étrangers ne parlant pas grec, on continue de sentir une hostilité aussi bien en achetant le ticket de ferry qu'à la taverne, qui d'ailleurs ne manque pas d'alcool. Il y a aussi de la vente de tabac, même s'il est théoriquement interdit de fumer près des monastères. Une horde d'une dizaine de chats faméliques vient mendier dès que quelqu'un mange. Les chats ingèrent même des morceaux de pain. Sur le ferry, je lis pour fuir la  foule. A Ouranoupolis, on rentre vite dans le bus qui est bondé. Puis on prend encore un bus de la gare routière jusqu'au centre de Thessalonique. On va directement manger des falafels. Il n'y avait plus de place en auberge, et notre petit hôtel avec salle de bain commune ressemble à un vieil hôtel particulier, ça a son charme. Épuisés par le séjour à Athos, on se laisse aller. Je me prends une part de tarte au chocolat, un cauchemar nutritionnel obscène mais délicieux. Heureusement que je ne me livre pas souvent à ce genre de débauche.

16 juillet : Paresse à Thessalonique

Journée peut-être la plus paresseuse depuis le début du voyage. On est encore épuisés par Athos et ses chemins hostiles. Le matin, passage à la poste pour envoyer des cartes postales, puis Antoine s'achète de nouvelles chaussures de randonnée. Celle qu'il possède l'inquiètent et il ne veut pas les voir tomber en morceau au sommet du mont Olympe. Puis on s’occupe de réserver des nuits au refuge A sur Olympe : il y a 110 places, mais sur les trois nuits que l'on désire, celles 19, 20 et 21, deux sont complètes, le 20 et le 21. Tant pis, après une consultation éclair d'une seconde avec Antoine, je confirme à la personne du refuge que j'ai au téléphone que le 18 et le 19, ce sera très bien. Avoir cette possibilité d'adaptation instantanée est fort plaisant. Une seule journée sur Olympe au lieu de deux, ce sera déjà bien. L'après-midi, on fuit Thessalonique et ses avenues bruyantes et polluées en nous réfugiant dans notre chambre où, chose rare, je fais une sieste. On commence à acheter des provisions pour Olympe. 

17 juillet : Thessalonique → Lithochoro

On quitte sans regret Thessalonique et ses grandes avenues où s'entassent les voitures. Lithochoro, au pied du massif du mont Olympe, est une petite ville pleine de ruelles qui nous soulage. Par contre, elle sera moins pratique que Thessalonique pour trouver un bus pour la suite du voyage. La préparation pour l'ascension continue, et les provisions s'accumulent dans nos sacs. L'après-midi, on entame le sentier E4, celui qui demain nous mènera au refuge. On cherche le basin de Zeus, un endroit où se baigner au cœur de la gorge. Le petit parcours touristique semble s’arrêter juste devant, avec un entassement de grillages pour empêcher le touriste de passer. On prend de la hauteur avec le sentier E4, jusqu'à tomber sur un grillage dans lequel un large trou mène à un petit chemin. Après avoir vérifié que notre objectif n'était pas plus en avant, on suit ce chemin. Ici, la rivière qui a creusé la gorge s'écoule en une succession de petits bassins. C'est probablement condamné officiellement parce que ce genre d'endroit peut devenir très dangereux s'il jamais il y a un orage plus haut dans la montagne. Il n'y a absolument personne, de gigantesques masses montagneuses nous dominent, la chaleur étouffante a disparu, l'eau est claire comme du cristal, pleine de têtards et fraiche, très fraiche. On barbote pendant des heures : cet endroit est vraiment exceptionnel. Des grenouilles grises ne s'enfuient pas même quand on est à quelques dizaines de centimètres d'elles : j'aime cette impression de partager pacifiquement notre environnement avec la faune. C'est plus plaisant avec des grenouilles qu'avec des ours. Le soleil continue sa course et aucun humain ne se montre. Parfois on s'aventure à plonger jusqu'au cou : c'est vivifiant. 



18 juillet : Lithochoro → Mont Olympe

Je me réveille vers 4h30, j'ouvre la fenêtre, et au bout d'un moment, ne pensant pas me rendormir, je me mets à lire. Antoine se fait réveiller à 6h par une trompette militaire, et on part à 7h. Le chemin est boisé et agréable, peu fréquenté. Énergiques, on avance bien. Premier arrêt notable : une ancienne petite chapelle dédiée à un saint Dionisious. Située sous un énorme roc, elle cache dans son modeste intérieur des icônes faiblement éclairées. Juste à sa gauche, sortant de la montagne, une source sainte : on y fait le plein d'eau. L'eau sainte n'a pas de goût particulier. Un local nous parle de la coupe du monde, encore, et nous demande notre appartenance religieuse : « Nothing ». Lui, confus, répond : « Why ? » Ça change de se trouver dans des pays où être athée est une vraie anomalie. 


Plus haut, un monastère abandonné pas si abandonné. Sur les panneaux : « This is a holly site, dress respectfully. » On se rapproche de Priona, l'endroit où se termine la route goudronnée. Du coup, la faune humaine prend de plus en plus de place. Sur le chemin, des gens avec un café à la main, très naturels, un vieux pieds nus avec un collier de coquillages, un type avec un sac sur chaque épaule, des jeunes qui manquent de se tuer en prenant des raccourcis illusoires entre les boucles du chemin, un gamin de 10 ans qui se balade sans accompagnement en parlant tout seul, et bien sûr une multitude d’aventuriers en chaussures de ville. A midi, on mange dans le lit d'une rivière presque asséchée. Il y a juste un petit filet d'eau et une minuscule mare, sorte de lac de montagne miniature, où vivent une grenouille, un dytique, et ce qui ressemble à un bébé salamandre ou triton. A moins que ce que soit que le stade évolué d'un têtard.

Notre départ était à 350 mètres, Priona à 1100 mètres, et le refuge nous attend à 2100 mètres : je commence à être épuisé. Mais le paysage qui se développe derrière nous est grandiose, on voit les anciens emplacements des glaciers, on marche presque dedans. Le refuge est grand mais spartiate. Les lits sont de fins matelas alignés les uns contre les autres, et les douches sont plus que glaciales : l'eau est directement en provenance des neiges fondues. Je me lave rapidement les cheveux, mais rien de plus. 





19 juillet : En haut du Mont Olympe (à peu près)

Départ vers 8h. Il faut grimper et grimper encore. Au début, un chien errant nous accompagne : il y en a beaucoup autour du gite. La végétation disparait rapidement et fait place à la vue. Au loin, la mer, éclairée par le soleil matinal, n'a l'air que d'une fine couche d'eau sur du sable. Les montagnes sont nues et acérées, mais d'autres, plus loin, semblent courbes comme une femme et soyeuses comme du gazon. Au cours de l'ascension, deux chamois marchent parallèlement à nous, à une trentaine de mètres. Je ne sais pas exactement vers quel sommet on se dirige exactement, mais je ne crois pas que ce soit Mytikas, le plus haut et le plus difficile d'accès, mais un autre, Skala, qui offre une vue sur Mytikas. La plupart des gens restent sur ce sommet, mais on continue vers un autre, plus loin, et il n'y a presque plus personne. On contourne le pic Skolio pour attaquer Agios Antonios, à une bonne distance sur la gauche. Le vent se lève, agressif, glacial. Au moment de commencer l'ascension d'Agios Antonios, je suis pris d'un soudain et total désintérêt. Je laisse Antoine monter, et je m'assois pour contempler. Je n'ai pas envie d'aller affronter le vent là-haut, déjà ici il me blesse les oreilles. Je me réfugie dans un petit cercle de pierres entassées, et devant moi s'étale une vallée des sommets, probablement glacière, qui sépare Agios Antonios d'un autre petit sommet entre Agios Antonios et Skolio. 



Les nuages tourbillonnent au-dessus des rainures vertes qui se rejoignent au centre de la vallée. Je ne vois rien d'autre que le massif dans lequel je suis, les montagnes me cachent la vue, et c'est tant mieux. Tout semble avoir disparu à part cette haute vallée et les pics qui la dominent. Je suis parfaitement seul, je ne vois aucun humain, juste parfois la silhouette d'Antoine qui se découpe sur Agios Antonios, mais la plupart du temps, je le perds de vue. Des chamois broutent au loin dans la vallée. J'observe, je mange, je lis, j'écris. Dans mon petit cercle de pierres protectrices, il y a de vieilles déjections humaines séchées. Les mouches s'agitent, réchauffées par le soleil. Moi, je garde ma polaire et mon coupe-vent. Il n'y a aucun arbre dans mon champ de vision, pourtant large. Pas même un arbuste. Juste l'herbe rase qui pousse par touffes. De loin, sur les flancs des sommets, on dirait du pointillisme. Les seules couleurs sont des nuances de gris et de vert, accompagnées par le bleu et le blanc du ciel. Les seuls bruits sont le bruissement du vent, le bourdonnement des mouches, le vol et le chant de rares oiseaux, mes propres mouvements, et, parfois, l'écho de lointaines voix humaines. Non, pour les couleurs, j'ai oublié le rose de milliers de petites fleurs.



Quand Antoine me rejoint, les nuages arrivent avec lui. On rebrousse chemin, et cette fois, on grimpe Skolio, 2911 mètres. C'est le plus haut que l'on ira aujourd'hui : sept mètres de moins que Mytikas, le vrai sommet. Sur le coup, il n'y aucun panneau, on a pas de carte, et on a pas la moindre idée du sommet sur lequel on se trouve. Les nuages sont partout maintenant, ils se collent à la roche, volent au-dessus des têtes, et la distance de vision est extremement réduite. On redescend, et je prends grand plaisir à courir dans les éboulis. Je dévale dans les gravas avec une aisance grisante, ayant presque l'impression de voler. J'attends régulièrement Antoine, qui, lui, me laisse plutôt à la traine dans les montées. A ce rythme là, on revient au gite à 14h. La vie est ennuyeuse au refuge. Il n'y a rien à faire d'autre que lire, et supporter l’agitation ambiante. 

Le soir en montagne.


20 juillet : Mont Olympe → Lithochoro Port

Le matin, lever à 5h, dans le dortoir plein à ras-bord. Le début du chemin se fait à la frontale. Mais, rapidement, le soleil se lève, éclairant la montagne de jolies couleurs roses. Antoine a eu quelques soucis avec son compte paypal hier : des paiements frauduleux. A l'auberge, le wifi marchait juste assez pour qu'il s'en rende compte et reçoive ses mails, mais pas assez pour résoudre le problème. Alors Antoine, avide de retrouver du réseau, marche très vite. On recroise le vieux aux pieds nus et au collier de coquillage vu avant-hier. Il est dans son campement, sous un rocher. Allongé dans son  sac de couchage, il joue du pipeau, entouré de toutes ses affaires. Une pastèque dans un coin, des gousses d'ail qui pendent, suspendues au rocher. On a un rythme intense, et vers 10h on arrive à proximité de Lithochoro. Antoine se place souvent au sommet des pitons, et à contre-jour on dirait une figure christique qui cherche du réseau. Finalement, il en trouve, et entreprend de changer son mot de passe paypal, et d'autres choses, pour empêcher quelqu'un en Italie de continuer à se payer des repas à 50€ avec son argent. On fait une pause à Lithochoro, le temps qu'Antoine continue ses procédures et d'acheter à manger. Puis c'est 6km le long de routes désagréables et de plus en plus fréquentées jusqu'à notre auberge, située en bord de plage. Bilan de la journée : 2100 mètres de descente, sans compter les occasionnelles remontées. On va a la plage, et Antoine se baigne beaucoup plus que moi. J'ai des courbatures, mes jambes sont douloureuses. 

Le matin en montagne.


21 juillet : Lithochoro Port → Larissa → Kalambaka (Météores)

Petite nuit. Lever à 6h. On marche quarante minutes en bord de route jusqu'à la gare, complètement isolée au milieu de nulle part. Pendant tout ce temps, un chien errant nous suit. Le long de la route, il court après un camion en aboyant, il se jette presque sous certaines voitures. Il nous accompagne littéralement jusqu'au train, sur le quai. On arrive à Larissa, où l'on passe la matinée. Une ville sans rien de particulier, si ce n'est beaucoup de moustiques. On retourne prendre un train à la gare, puis on change de train à une autre gare, et on arrive enfin à Kalambaka. Les météores sont juste à côté : on voit les monastères sur les immenses pitons rocheux. Il fait terriblement chaud. J'écoute la conversation sur la terrasse de l'auberge. Le mec de l'auberge parle notamment de l'argent que l'église orthodoxe se fait aux Météores. En Grèce, il n'y a pas de séparation entre église et état (« Greek church is like the mafia here. ») Un prêtre local, seul dans un monastère, aurait une BMW. Le type raconte à propos de l'état financier de la Grèce une occasion où il se brise la jambe et va à l’hôpital : ils n'ont pas de bandages. Le Grand Météore, le monastère le plus touristique, aurait 1,7 millions d'entrées par an à 3€ l'entrée. C'est sans sans compter les dons des croyants et les boutiques de souvenir. Et l'église est exonérée d’impôts. En Grèce, il serait interdit de construire des mosquées. 

Je suis épuisé. Dans la rue, un thermomètre de pharmacie indique 39°. Un autre, plus tard, indique 43°. On grimpe un peu dans la ville haute, et on se pose à l'ombre, à côté d'une église. Devant nous, la ville s'étale. A gauche, la plaine, à droite, les montagnes. Et dans notre dos, les immenses montagnes rocheuses des Météores, impressionnantes. 

22 juillet : Vadrouille dans les Météores

Lever à 7h. Après avoir pris les billets de bus pour le lendemain, on entame notre exploration des Météores. On les les approche par la gauche, en passant par le village Kastraki. On continue sur la gauche, dans des recoins peu fréquentés. On croise sur le chemin un troupeau de moutons et de chèvres gardés par des chiens. On arrive jusqu'à un monastère caché : il n'est pas sur les cartes officielles des Météores, et sa grille est fermée. On rebrousse chemin pour rejoindre les élévations rocheuses, et on ne voit toujours personne. On tombe sur le monastère de Ypapanti, petit et encastré en hauteur dans le mur rocheux. Plus haut, sur un éperon, une statue armée qui s’apprête à dégainer son sabre. On continue par des petits sentiers boisés qui passent entre les formations rocheuses aux formes diverses, cette fois en croisant deux ou trois personnes.



Puis, tout d'un coup, une vue s'ouvre à nous : de grands monastères sur les pitons, et, surtout, une longue route goudronnée qui dessert tous les points d'intérêts. Il y a des voitures et des bus par centaines, des touristes par milliers. Le bruit ambiant est celui des moteurs. Antoine, qui avait envie de visiter au moins un des monastères, change d'avis devant ce spectacle. On reste sur les petits chemins qui dominent la route, où l'on ne rencontre personne. On s'éloigne dans les bois à l'arrière des Météores, jusqu'à atteindre un modeste sommet. On redescend au jugé par des chemins capricieux qui ressemblent plus à des sentiers d'animaux, il nous faut nous aventurer dans des arbustes épineux. Finalement on rejoint une route qui nous amène à celle qui dessert les Météores. L'endroit est extrêmement hostile aux piétons, ce qui est attristant. Pour éviter la route, on plonge dans la gorge qui mène vers Kalambaka. Elle se révèle impraticable, mais offre un point de vue splendide : la gorge avec en fond Kalambaka, en arrière plan la montagne, et de chaque côté les immenses pitons rocheux. On remonte vers celui de gauche, qui offre un chemin praticable pour redescendre.



Juste avant de pénétrer dans la ville, on se pose sur un banc à l'ombre, avec vue sur les murs de roche. J'emprunte le portable d’Antoine pour regarder si, par hasard, des groupes grecs que je connais ne se produiraient pas à Athènes pendant qu'on y sera. Non, rien. Mais ça donne des idées à Antoine, et dix minutes plus tard, on se retrouve avec deux places pour la première de Carmen au théâtre d'Herode Atticus. J'ai terminé The Fountainhead hier. Il me faudra attendre Athènes pour trouver autre chose que le Guy Debord d'Antoine, qui n'est pas très digeste.

23 juillet : Kalambaka → Delphes

Le parcours pour aller à Delphes est assez particulier. On nous annonce un changement de bus, mais au final, il y en aura trois. C'est à dire quatre bus en tout, qui ne roulent pas très vite et s'arrêtent pour prendre et déposer des gens dans tous les coins. Finalement, on arrive à Delphes, village constitué essentiellement d’hôtels et de restaurants perché à flanc de montagne. Vue sur la mer au loin et sur la vallée, qui est presque intégralement couverte de plantations d'oliviers. Les arbres, par milliers, forment un immense tapis vert. En sortant du bus, on veut directement prendre nos billets pour Athènes dans deux jours. Mais la station de bus semble abandonnée. Il y a un signe « tickets next door. » La next door en question, c'est une pizzeria, alors on se dit que ça doit être ailleurs. Mais non : on se retrouve avec quelques autres voyageurs à acheter nos tickets de bus au comptoir du restaurant entre les tables pleines de gens qui mangent. Antoine fait la sieste pendant une bonne partie de l'après-midi, et la journée s'écoule dans la passivité.

24 juillet : Delphes, son sanctuaire et ses montagnes

On arrive au site archéologique à 8h, pour l'ouverture. Les indications sont limitées, et on commence par le temple d'Apollon, centre religieux majeur de la Grèce antique. Au début, une petite agora et des rangées de statues dont les restes sont exposés au musée. Les statues sont essentiellement, je crois, des offrandes privées. Puis viennent les trésors, des mini-temples érigées par des cités pour commémorer leurs haut faits. Le seule aujourd'hui reconstitué à taille réelle est celui des athéniens, qui devait contenir des tas d'objets précieux et de trésors de guerre. Étrangement, les cités-états se faisaient la guerre entre elles et célébraient leurs victoires dans un endroit commun. C'est plutôt amusant. Les chats peu farouches qui se baladent sur les ruines les embellissent. Ensuite, des monuments divers, dont un pilier formé de trois serpents entrelacés que j'aurai aimé voir dans son état originel. Du large temple d'Apollon il ne reste que les fondations et quelques colonnes du plus bel effet. Ce serait là que, avant les diverses versions du temple, se serait tenue l'oracle, au-dessus d'un gouffre d'où émanaient des fumées mystérieuses. Le premier temple aurait été bâti par Apollon lui-même, mais la plupart des diverses versions du temples ont été détruites par des incendies ou tremblements de terre. Celui dont il reste quelques morceaux aujourd'hui date du quatrième siècle avant JC. Les maximes suivantes auraient été gravées sur les faces avant et arrière : Connais toi toi-même et Rien de trop. Pas mal, pour un édifice religieux.

Le temple d'Apollon.

Le théâtre qui vient ensuite n'est pas en parfait état, mais il a accueilli dans les années 1930 des représentations de pièces antiques : le cadre doit être efficace pour plonger dans l'ambiance. Plus haut, c'est le stade. Les gradins datent de l'époque romaine. Une épreuve voyait les athlètes faire plusieurs longueurs de stade en armure, casque et jambières. La période romaine est aussi le début du déclin du site, car même si les romains le respectaient énormément, allant jusqu'à rénover les temples et ajouter de nouvelles œuvres grandioses, ils ne permettaient plus à Delphes de jouer un rôle politique. 

Le théâtre, le temple d'Apollon, le trésor d'Athènes et la vallée.

On sort de cette zone pour suivre la route en contrebas. Je remplis ma bouteille à la fontaine de Castalie. Elle semble modeste, mais s'étendent à côté les ruines de sa gloire passée. Je me demande quels grecs et romains illustres ont bu cette même eau. Le gymnase, qui a l'air assez vaste, n'est pas accessible. La dernière étape, ce sont les temples d'Athéna. Les indications étant plutôt sporadiques dans le coin, il est très aisé de manquer ce site si on ne connait pas son existence à l'avance. Du coup, il y a moins de gens. Seul le temple circulaire a quelques colonnes qui se dressent, restaurées au début du vingtième siècle. Sinon, seulement les fondations. C'était le premier lieu de Delphes que voyait le pèlerin venu d'Athènes. 

Au-delà de l'évidente valeur historique, ces lieux ont une beauté particulière. Ils sont touchants. A marcher dans ces ruines, on pense à ceux qui y marchaient il y a 2000, 2500 ou 2800 ans. Ceux qui ont construit, innové, offert, prié, manipulé, comploté, ceux qui ont assisté à ces pièces de théâtre, ceux qui avaient une foi réelle et ceux qui se servaient des superstitions pour parvenir à leurs fins. 

Ensuite, direction le musée. Celui-là n'est pas désagréable. Les quelques pavés de texte sont condensés et informatifs, et les diverses œuvres venant des sites ne manquent pas de cachet : la grande statue de sphinx, celles des deux jumeaux, celle de « sportif » au physique idéalisé qui contraste avec celle du « philosophe » à l’apparence réaliste, les métopes représentant de nombreuses scènes mythiques qui se trouvaient en frise en haut des temples...

Il est 13h : en tout, on a fait 5h de visite. Antoine, qui a certains standards, va manger dans un restaurant, et moi je me contente d'un pita aux légumes à 2€ en compagnie d'une espagnole qui s'en va a Athènes faire un mois de volontariat pour s'occuper d'enfants immigrés dans un squat. Après avoir retrouvé Antoine à notre chambre, on va crapahuter quelques heures en montagne. On arrive d'abord à un site archéologique en cours de fouille qui domine la Delphes moderne. C'était peut-être la Delphes résidentielles antique. Voir ainsi tout le travail de recherche en cours est un bon complément à l’exploration des ruines partiellement rénovées. Une petite tortue attire notre attention, plus jeune et mignonne que celles croisées précédemment. On progresse vers les hauteurs, jusqu'à avoir une jolie vue sur le mont Parnasse et son large sommet dégarni. De l'autre côté, c'est une vue encore plus vaste sur la vallée et son océan d'oliviers. On redescend, avec l'intention d'aller passer une partie de la soirée près des ruines du temple d'Apollon, mais on se fait refouler : les tickets ne sont valables que pour une seule entrée.

25 juillet : Delphes → Athènes 

Le bus nous amène très lentement vers Athènes. La station est à 50 minutes à pied de notre hôtel : nous marchons et découvrons, sans surprise, que la ville est très moche. Le trafic routier est considérable. A notre hôtel, surprise : un lit double. Ce ne serait pas la première fois, mais là, on avait clairement réservé des lits simples. Le tenancier nous dit : « Ah oui, bha ça arrive, vous savez, des fois, les lits... » Cinq minutes plus tard, il nous propose de payer 50€ en plus pour pour une seconde chambre, proposition que je n’accueille pas très bien. Je suppose que c'est la contrepartie de se loger le moins cher possible en ultra centre. Il nous promet une autre chambre pour le lendemain, et on part dans Athènes. On passe à l'ambassade, mais comme prévu, elle est fermée l'après-midi. On se ballade, et près de l'acropole, il y a des endroits presque agréables. Dans tous les coins on trouve des ruines diverses à l'entrée payante. On va ensuite dans une librairie qui a des livres en anglais. J'y passe beaucoup de temps à me choisir de la lecture pendant qu'Antoine comate, traumatisé par l’accueil bruyant et pollué que lui fait la polis. Plus tard, on parvient à rester sur des rues piétonnes tolérables. Puis retour dans notre cage à lapins.


L'Acropole, « un joyau sur un étron », pour citer Antoine, d'humeur misanthropique.

26 juillet : Balades à Athènes

On est devant l'ambassade avant l'ouverture. Une fois à l'intérieur, après les procédures de sécurité habituelles, je m'emploie à obtenir un laisser-passer pour compenser ma carte d'identité périmée. Il suffit de remplir quelques documents, de donner une photo adéquate, d'attendre, et, surtout, d'aligner 55€. Autour de nous, quelques français qui se sont fait voler leurs papiers, notamment des animateurs de colo accompagnés d'adolescents fautifs. Ensuite, on escalade la colline de Lycubettus, recouverte de cactus. On a une imposante vue sur Athènes et toutes ses banlieues, qui s'étirent dans tous les sens. L'acropole, le grand stade et autres colonnes antiques sont bien rares parmi l'océan d'immeubles du vingtième siècle. Une vieille femme courbée passe la serpillère au sommet de la colline, à côté de la chapelle, et nous engueule en grec quand on marche sur les parties encore humides. On redescend, et on passe à l'hôtel faire pression pour avoir une chambre à deux lits. On retourne vers l'acropole, dans les quartiers de l'est, qui ressemblent à une vieille ville. On a un aperçu de l'immense queue pour aller à l'acropole, et tous les touristes qui s'acheminent en torrent vers les ruines. On lit un peu à l'ombre d'oliviers, avec vue sur un théâtre antique et l'acropole, puis on repasse encore une fois à l'hôtel prendre possession de notre chambre à deux lits : c'est plus vivable. L'après-midi, Antoine va se prendre des glaces de luxe, puis on va du côté de la colline des nymphes (je ne suis pas certain du nom). D'abord, la « prison de Socrate ». Les parenthèses ne sont pas de moi : elles sont sur les panneaux officiels. Autant dire que ces quelques pièces creusées dans la roche n'ont pas grand chose à voir avec Socrate. Puis, au sommet de la colline, en plus du monument local, on a une superbe vue sur la ville et plus particulièrement l'acropole. On reste là un bon moment à méditer. Une autre colline plus petite, à côté, est celle du Pnyx. Un très large demi-cercle de pierre qui servait de lieu de discours et de discussions politiques pendant l'époque archaïque, et qui est aujourd'hui largement affaissé mais laisse encore deviner sa majesté antique. D'après les touristes français qu'on entend, il ferait en ce moment plus frais, ou moins chaud, à Athènes qu'à Paris.


Un point de vue sur l'Acropole plus apaisant.




27 juillet : Vadrouilles à Athènes et soirée opéra


Antoine se lève tôt pour aller à l'acropole. Moi, je prends mon temps. Je rejoins un peu plus tard Antoine, qui poireaute dans l'immense file d'attente. Il y est depuis quarante minutes, et le guichet n'est toujours pas ouvert. Je vais m'assoir sur un banc à côté pour lire : faire longuement la queue pour rejoindre le foule ne me tente pas. Je me contente de l'acropole de loin. Je lis la nouvelle Mountain de Cixin Liu, qui résonne bien avec nos diverses escalades des semaines passées. Ensuite, je pars grimper une colline qui m'avait semblé isolée : en effet, il n'y a personne sur ses flancs. Je me fraie un passage, et j'arrive au sommet, bondé : c'est la même colline que celle qui se trouvait juste à côté de mon banc, l'Aréopage, avec un escalier pour y accéder. La roche est dangereusement lissée par le passage de millions de touristes.


J'aurais aimé découvrir Athènes ainsi.


Je repars flâner dans la ville, et passe rapidement m'acheter un t-shirt supplémentaire pour affronter la chaleur du Péloponnèse, d'autant plus que les machines à laver se font rares, ou chères, ces derniers temps. Je termine la matinée dans des librairies et rejoins Antoine à l'hôtel à midi. Après manger, on va vers le stade. On passe devant le palais présidentiel, sur lequel flotte au vent un drapeau grec. Mais sur la hampe du drapeau trône une petite croix chrétienne. Même sur le palais présidentiel, donc. Le stade est esthétiquement agréable, il a dû être bien refait à l'époque moderne. L'entrée est payante, on passe notre tour. Je traine ensuite Antoine de librairie en librairie, pour m'assurer de la lecture jusqu'à la fin du voyage. Puis c'est Antoine qui me traine au café des poètes, chaudement recommandé par des amis à lui qui ont une forte consommation de vin en terrasse. Et en effet, c'est un café, rien de particulier. Puis retour à l'hôtel pour se rafraichir avant l'opéra, pour la première de Carmen.


On y arrive bien en avance, au pied de l'acropole, ce qui nous permet d'avoir d'excellentes places dans la partie supérieure du théâtre d'Hérode Atticus. Commandé par ce particulier excessivement riche en 161, le théâtre peut accueillir cinq mille personnes, et il est ce soir très rempli. Les gens qui sont dans la moitié inférieure des gradins, où les places vont de 50 à 100€, ne prennent pas la peine d'arriver en avance : ils ont des places numérotées. Alors qu'en haut, c'est premier arrivé, premier servi. Avant l'opéra, une minute de silence en hommage aux victimes des récents incendies. Cinq mille personnes levées en silence dans immense théâtre antique, c'est un spectacle en soi. Je pense à l'effet des colossales manifestations de masse des divers totalitarismes. L'opéra, joué sous une lune rousse, nous emmène de 21h à minuit 45. Le plus marquant, c'est la mise en scène. Moderne, elle installe une atmosphère oppressante, avec soldats figurants qui font leur ronde au fond, ambiance de frontière, grillages, passeurs, réfugiés... Voilà qui résonne bien avec la situation agitée de la Grèce moderne. Il faut bien ça pour captiver, parce que l'histoire de Carmen est franchement médiocre. Le fond au service de la forme, je suppose. Intéressant tout de même de replacer l’œuvre dans son contexte (1875), où avoir un tel personnage féminin, à la sexualité libérée, était une révolution. Des sous-titres en grec et anglais sont discrètement projetés sur les côtés. Quoi qu'il en soit, un opéra dans un tel lieu est une chouette expérience. Mais j'aurais peut-être préféré y voir des pièces antiques.


Le théâtre se remplit, la lune rousse est hélas hors-champ


28 juillet : Athènes → Corinthe


Longue marche jusqu'à la station de bus, encore une fois excentrée dans une zone tampon, et extrêmement bordélique. En chemin, on voit les restes calcinés des feux sauvages. Des arbres et autres végétaux, mais des maisons aussi. Usine pétrochimique, puis l’isthme de Corinthe, et l'immense canal coupant la roche avec la précision d'un coup de couteau. A Corinthe, on a un appartement avec balcon : faute de trouver au Péloponnèse des auberges ou des hôtels aux prix raisonnables, on s'est rabattu sur Airb&b. C'est assez étrange d'avoir autant d'espace, plus d'espace que dans mon appartement de 17m². Il faut vraiment qu'on aille faire une lessive, alors on se ballade dans la ville avec notre linge sale, sans trouver la laverie indiquée par l'hôte. Du coup on lave à la main dans une bassine. En somme, journée peu excitante. Antoine prépare des salades grecques maisons pendant que j'écris. La soirée s'écoule sur la terrasse alors que l'obscurité nous enveloppe doucement. 


29 juillet : L’isthme de Corinthe

Ce matin, direction le canal de Corinthe. On marche en bord de route jusqu'à y arriver, côté mer adriatique. Le début du canal ressemble presque à un fleuve, mais rapidement le niveau terrestre s'élève et le canal n'est plus qu'un mince filet d'eau profondément creusé dans la roche. On le longe sur la droite, et on voit un bateau touristique qui arrive. Le pont submersible plonge, le bateau sort du canal, fait demi-tour, revient dans le canal, et le pont se relève derrière lui. Étrange de voir le canal servir de promenoir à touristes. On progresse : il n'y a personne, et l'endroit est parfois transformé en décharge. On finit par arriver dans ce qui ressemble à un monde post-apocalyptique : des masses de terre rouge forment des mini-canyons, des tas d'ordures, des poteaux électriques en bois retenus par des câbles, et surtout, des bunkers, au bord de l’effondrement, portant des marques d'explosions. Ce lieu est un peu surréaliste.


Peu après, un pont traverse la canal. C'est un pont qui sert à supporter deux larges canalisations qui sentent le souffre, sans doute pour la station de traitement de l'eau à côté. Deux jeunes femmes se prennent en photo dessus, premier humains croisés depuis qu'on longe le canal. La vue est frappante : le canal s'étend sur 6km, droit comme une règle, entouré de ses immenses murs de roche. Bientôt, un tanker arrive. Il est tracté par un bateau pilote. Derrière, des bateaux de plaisance. Retour en ville, et à midi, c'est moi qui suis aux fourneaux. C'est l'orage tout l'après-midi, on ne sort pas. Au moins, le logement est plus qu'agréable.





30 juillet : Corinthe → Mycènes

Pour prendre le bus jusqu'à Mycènes, il faut aller à la gare routière d'Ismos. On est prêts à y aller à pied, c'est à 6km, mais au dernier moment on trouve une navette. Puis le bus nous lâche à 2km de la Mycènes actuelle, et à 4km de la Mycènes antique. En chemin, je cueille quelques figues bien mûres. Le site de Mycènes est en bien pire état que celui de Delphes. Pas étonnant, c'est encore plus ancien : la civilisation locale florissait il y a 3500 ans. Sur l'acropole, la seule chose à peu près intacte est la porte des lionnes, le plus vieux relief gravé d’Europe. Les murs sont appelés « enceinte cyclopéenne », parce que selon la légende ils auraient été construits par des cyclopes sous l'autorité de Persée. Le reste est un amas de fondations en ruine. Détail amusant : tous les panneaux explicatifs finissent par « ce bâtiment a été détruit par le feu en telle année. » Par contre, les diverses tombes gigantesques, partiellement enterrées, sont plutôt bien conservées, même si leurs dômes sont pour la plupart estropiés. Dans le musée, essentiellement constitué de poteries, les seules et courtes parties intéressantes concernent le linéaire B et les sceaux. Les tablettes d'argile qui servaient à écrire sont minuscules, et l'une d'entre elles a même des caractères sur sa tranche.

Le site est plutôt rempli, mais tous les gens viennent en voiture ou en bus qui les amène directement sur le parking devant l'entrée. Au retour, le long de la route, je prends le temps de cueillir autant de figues que possible, et je les met dans un sac. L'après-midi, Antoine fait la sieste, ce qui commence à être une dangereuse habitude. Les montagnes dominent calmement Mycènes, ce soir comme ce matin, avec la même placidité.



31 juillet : Mycènes → Nauplie

On marche deux kilomètres vers l'arrêt de bus, escortés par des chiens errants, les montagnes au loin. Au petit-déjeuner, je mange les figues cueillies la veille. Nauplie est une jolie ville, pour changer. Le centre est plein de maisons anciennes, colorées, et de petites rues joyeusement envahies par les rosiers. Le matin, on se contente de se balader avec pour objectif de trouver un nouveau maillot de bain à Antoine, qui a égaré le sien. L'après-midi, on escalade la montagne qui borde la ville et sur laquelle de dresse une forteresse. Il y a un long escalier qui y mène, mais à ce moment, on ne le sait pas encore, alors on fait le grand tour par la route. Le bon côté, c'est que j'ai l'occasion de me faire plaisir avec les figuiers sauvages. L'entrée de la forteresse coûte 8€, on s'abstient. On a néanmoins une large vue sur Nauplie, bordée par les classiques montagnes et champs d'oliviers. Sur le retour, je cueille encore des figues. Antoine n'en veut pas : je le soupçonne très fortement de craindre d'avoir les doigts collants sans salle de bain à proximité. On va du côté de la mer, où l'orage semble être dans l'air. Mais il n'éclate pas, se contentant de nous offrir de l'ombre et une ambiance pesante. En fin d'après-midi, lecture sur le balcon de notre hôtesse, que nous n'avons pas encore rencontré. Le soir, salade grecque maison, encore. Puis Nauplie la nuit, et j'écris ces lignes à la lueur d'un lampadaire.

1er aout : Nauplie, baignade et chaleur

Notre hôtesse, petite et rondelette, n'exprime pas beaucoup son identité à travers son appartement. Il y a surtout des icônes orthodoxes, des tableaux d'un autre age et des meubles tristes. J'ai envie de faire sauter la moitié des murs, libérer de l'espace. On va au sud de Nauplie, un agréable chemin longe la mer. Les cactus sont nombreux. Après une plage fortement fréquentée, on finit par trouver une crique isolée, sans personne. On se baigne là, seuls, avec vue sur les montagnes en face. L'eau est délicieuse. On reprend notre marche jusqu'à une autre plage bondée, où les restaurants inondent l'espace de musique sirupeuse. Il fait terriblement chaud, une chaleur abrutissante, et je propose à Antoine un demi-tour, quitte à ne pas aller aussi loin que prévu. L'après-midi, je fais même une sieste. Le soir, on profite du four de notre hôtesse. Elle nous demande nos occupations, et je dis, pour simplifier, que je suis comme Antoine étudiant. Elle nous dit : « Ah, c'est donc pour ça que vous avez des livres ». Triste tournure d'esprit.



2 aout : Nauplie → Sparte

Le trajet jusqu'à Sparte se passe étonnamment vite, les bus locaux nous avaient habitué à une attitude plus capricieuse. Le charme de Nauplie est envolé, et on retrouve une ville récente et sans âme, mais bercée par les inévitables montagnes. En début d'après-midi, Antoine fait sa sieste. Puis on passe plusieurs heures à organiser le reste du voyage, c'est à dire en bonne partie à Corfou. Nous ne dormirons jamais dans la ville même de Corfou, pour des raisons tarifaires. On se trouve d'autres hébergements, éparpillés un peu partout sur la partie sud de l'ile. C'est cher.

Puis on se dirige vers les ruines de la Sparte antique. Cette fois, c'est gratuit. Et cela se ressent. Les ruines sont éparpillées dans ce qui ressemble à une plantation d'oliviers, et les plantes sauvages poussent allègrement sur les vieilles pierres. Il y a très peu de monde. Les ruines grecques sont accompagnées de leurs petites sœurs romaines et byzantines. Le grand amphithéâtre est le plus impressionnant, même si ses pierres ont été pillées au fil des siècles. Sa scène aurait été rétractable, et un dessin la montre roulant sur le côté, dans une sorte de garage, sans doute pour laisser la place à des activités politiques. De nombreuses pierres, des murs entiers même, sont recouverts d'écritures gravées en grec. Certaines gisent par terre, presque recouvertes par l'herbe. C'est une sensation à la fois triste et satisfaisante de se balader dans des ruines négligées, des ruines en ruine.

Un peu plus loin, il y a une grande statue de Léonidas, qui date des années 60. Pendant qu'on fait les courses, un orage éclate, et les rues se retrouvent littéralement transformées en rivières. Juste après, pas moyen d'ouvrir la porte de notre logement, et Antoine a laissé son portable à l'intérieur. On se glisse dans un cybercafé tout proche pour contacter nos hôtes au milieu d'une horde d'enfants qui jouent à Fortnite.

La Sparte antique, les oliviers, la Sparte moderne, les montagnes et l'orage.


3 aout : Sparte et Mystra

On part en direction de Mystra, site byzantin qui se trouve à 6 ou 7km. Encore une fois, rien n'est prévu pour les piétons, et on longe la route. Sur les côtés, entre les maisons individuelles, des oliveraies et des orangeraies. Une fois à l'entrée principale du site, on constate que l'entrée est bien aux 12€ habituels, que l'on choisit ne pas dépenser. A la place, on prend la route pour grimper jusqu'à la forteresse qui domine la petite montagne abritant Mystra. Faute de visiter, on voit les bâtiments de loin. Là haut, l'entrée n'est pas moins chère. Dans la vallée, au loin, entre les oliviers, la Sparte moderne. On aura fait une ballade d'au moins 15km. L'après-midi, l'orage revient. Pendant une accalmie, on retourne sur le site de la Sparte antique. L'orage au loin, le tonnerre et les éclairs, lui donnent une aura crépusculaire.



4 aout : Sparte → Olympie

Le bus qui nous emmène à Olympe à partir de Tripoli ne prend pas le trajet le plus direct. Il nous fait explorer le Péloponnèse montagneux, il prend et dépose des passagers dans des villages perchés à flanc de montagne. Des vieux et des vieilles se signent à la moindre occasion en égrainant des chapelets, c'est oppressant.

Olympie est une très petite ville essentiellement touristique, qui n'offre pas grand chose à part le site antique. La ville tellement petite que le bus nous dépose par hasard devant notre hôtel. On passe le début d'après-midi dans notre chambre, à fuir la chaleur, puis on va au musée archéologique. Après les inévitables poteries datant des époques géométriques et archaïques, viennent les grands monuments. L'immense salle centrale contient les restes des statues qui ornaient les frontons du temple de Zeus, en taille réelle. La statue de Zeus réalisée par Phidias, de 12.4 mètres, est particulièrement fascinante. Elle n'existe plus, mais elle occupait à elle seule un grand bâtiment, et ses dimensions impressionnent. On retrouve là aussi Hérode Atticus, qui à l'époque romaine fait construire un aqueduc pour résoudre les problèmes d'eau à Olympie. La fontaine de l'aqueduc donne en plein cœur de la cité, et est ornée par deux rangs de statues. Le rang inférieur est dédié aux empereurs, et le rang supérieur, à Hérode Atticus lui-même et sa famille. On retrouve là encore de nombreuses mentions du voyageur Pausanias, qui se baladait un peu partout au IIème siècle et semble être une mine d'or pour les archéologues

Le soir, j'ai pour la première fois depuis le début du voyage l'occasion de prendre un bain, occasion que je saisis. Problème : il n'y a pas de bouchon pour le siphon. Pas grave, j'improvise une ventouse avec un morceau d'emballage de pita en plastique et un récipient en verre. Mais la baignoire est horriblement conçue, et l'eau à peine tiède. J'enlève ma ventouse, et l'eau du bain commence à se déverser dans toute la pièce par une grille au sol, sans doute originellement destinée à résoudre les problèmes de débordement et pas à les causer. Je réduis le débit en plaçant ma main contre le siphon, puis je substitue un verre à ma main. Au moins, la chambre n'est pas chère.

5 aout : Olympie

On arrive à 8h au site de l'ancienne Olympie, pour l'ouverture. Pendant un moment, il n'y a quasiment personne, c'est agréable. Le site, contrairement à Delphes, n'est pas linéaire, on peut se balader librement dans une zone assez large. Certains bâtiments gardent beaucoup de colonnes dressées, mais d'autres, comme le temple de Zeus, ne sont plus que des fondations accompagnées de tas de gravats. Le stade lui aussi est étonnamment modeste : il n'a pas de gradins en pierre, mais simplement des talus de terre. Il y a très peu de panneau explicatifs. Mais l'ensemble, particulièrement quand il n'y a personne, est charmant. On reste un moment là, sur un banc.



L'après-midi, le musée des jeux olympiques. Ils se sont déroules à partir de -776 environ pendant plus de 1100 ans, tous les quatre ans, sans interruption, ce qui montre bien la puissance de la trêve olympique. Au fil des siècles, en plus des bâtiments ont été rajoutées de nouvelles épreuves, notamment les épreuves pour enfant. Aussi, les J.O. sont lentement passé d'une journée à cinq. D'autres villes, comme Delphes, organisaient des compétitions du même genre mais sans atteindre le prestige d'Olympie, qui attirait foule, hommes illustres qui pouvait trouver place dans une sorte d'hôtel de pierre comme gens du commun qui campaient aux alentours. Le point final des J.O. a été posé vers 394 par l'empereur Théodose Ier sous l'influence de l'église chrétienne, car les jeux étaient païens.

Le soir, on se ballade autour de la colline locale dont je ne parvient pas à retrouver le nom, et on voit de près les installations qui, toute la journée, projettent de larges jets d'eau dans les airs, pour éviter les incendies et/ou faire des arbres verdoyants pour les touristes.



6 aout : Olympie → Igoumenitsa (voyage mouvementé)

Lever à 6h pour choper le premier bus qui va à Pyrgos, la gare routière la plus proche. De là, on prend le bus pour Patras, au nord-ouest du Péloponnèse. Là, le guichet de la gare routière nous renvoie au bureau d'information, où l'on nous dit qu'il faut aller à Rio, du côté du pont qui relie le Péloponnèse à la Grèce continentale, où passera à 13h le bus qui nous intéresse. On est renvoyé vers les lignes de bus de la ville pour aller à Rio, avec des indications minimes. On finit par aller demander des infos à la gare (ferroviaire, cette fois). Là, on nous dit d'aller demander à un kiosque pas loin. Le gars du kiosque nous indique où trouver l'arrêt de bus, à quelques rues de là. A l'arrêt, aucune info pour savoir si c'est le bon. On attend, et notre bus finit par passer, on le prend. On se fait larguer au terminus, à côté de ce qui ressemble à un hôpital universitaire. Là, on nous dit de prendre un autre bus pour aller « to the boats ». On fait ça, et on se retrouve au port des ferrys, à un arrêt de bus complètement isolé et délabré, avec une croix gammée dessus, en bonus.

On se dit que ça ne peut pas être là, alors on part à la chasse aux infos, et on mange au passage. On finit par retourner au port, où un douanier nous informe que là on est au port ouest, et qu'il faut plutôt aller au port est. On le fait, en passant sous le grand pont dont on peut admirer les systèmes antisismiques, et en croisant aussi un fort vénitien. Au second port, on finit enfin par trouver un arrêt de bus à peu près vivant : des gens y attendent. On poireaute une heure, et notre bus finit par se montrer. Vers 17h, nous voilà à Igoumenitsa. On marche une bonne heure vers le camping qui se situe sur une sorte de péninsule en face de la ville. On prend possession d'une tente, on lance une machine à laver, et on saute à l'eau. Elle est bonne, la mer est d'huile, avec au loin la silhouette de Corfou. On assiste au coucher de soleil en nageant.



7 aout : Igoumenitsa → Kavos (Corfou)

On commence la journée par marcher jusqu'à Igoumenitsa, avec la belle luminosité du soleil levant. Là, on arrive à choper un ferry pour Lefkimi quelques minutes avant qu'il ne parte. Le voyage dure une heure, et nous voilà sur Corfou, à un petit port isolé. On marche sur la route principale qui fait le tour de l'ile, comme d'habitude absolument pas adaptée aux piétons. Vers midi, on arrive à notre hébergement. Il y a piscine, bar, et plage à 20 mètres. On fait un plongeon avant de se faire à manger. L'après-midi, on passe régulièrement à la piscine et à la mer, très plaisantes, mais je me demande ce que les gens qui paressent sous les parasols viennent chercher dans ce genre d'endroit. La tenancière était étonnée qu'on ne reste qu'une seule nuit. Pourtant, en une après-midi on a le temps de s'ennuyer. Heureusement qu'on a de quoi lire.

8 aout : Kavos (Corfou) → Agios Georgios (Corfou) (et quelques détours imprévus)

Départ à 9h pour notre prochaine destination. Une marche sensée faire 18km, mais qui gagnera progressivement beaucoup de kilomètres. On se débrouille pour ne marcher presque que sur des petits chemins tranquilles, qui nous font voir une Corfou que l'on préfère à celle d'hier. Les champs d'oliviers, dont certains semblent abandonnés, laissent pousser les arbres à une hauteur surprenante, les figuiers continuent à offrir leurs fruits au voyageur en espérant que celui-ci répandra leurs graines, une petite vieille sortie du 19ème siècle transporte un fagot de bois sur sa tête et les sommets de l'ile se montrent au loin. On les regarde un peu tristement, en sachant que l'on aura pas l'occasion de les grimper. Il nous faut d'abord rejoindre l'autre côté de l'ile et donc traverser les terres. Mes les chemins locaux sont des pièges : ils ne sont pas faits pour se rendre d'un village à un autre, mais pour mener vers les champs d'oliviers. Ainsi, pourtant tous près de la côte, on se retrouve bloqués. On passe une ou deux heures à faire du hors piste, à passer d'oliveraie en oliveraie, à faire face à des fourrés infranchissables, jusqu'à ce qu'on finisse par se frayer un chemin jusqu'à une route salvatrice. C'était fort divertissant.


Peu après, on tombe sur un restaurant, au milieu de nulle part, où l'on mange une énième et appréciable salade grecque pendant qu'un chaton borgne entreprend avec ferveur de se faire les griffes sur mon sac tout en ignorant celui d'Antoine, malgré mes efforts pour le pousser à s'y intéresser. On retourne sous la chaleur assommante pour progresser à travers les oliviers. Le chemin est clair cette fois, on voit de haut la belle mer transparente qui nous fait de l’œil pendant qu'on sue et halète. On fait un bout de chemin sur la plage : mauvaise idée. Comme il n'y a pas de marée dans la Méditerranée, impossible de marcher sur du sable mouillé. Et le sable mou est un enfer.

A 16h, mouillés comme des surfers et rouges comme la chair des figues cueillies en chemin, on arrive à notre petite chambre. Plus tard, on part se baigner sur une plage pas trop bondée. On reste bien une heure dans l'eau, jusqu'au coucher du soleil. La mer est ici d'une surprenante transparence : on peut aisément voir nos pieds et le sable, même avec de l'eau jusqu'au menton.



9 aout : Agios Georgios → Moraitika

Lever à 6h après une courte nuit hantée par d’innombrables moustiques. On prend notre temps, et à 8h on se met en route. On arrive encore une fois à suivre de sympathiques chemins bordés d'oliviers et de cactus. On finit par une oliveraie qui nous amène plus ou moins chez des gens, et on sort de leur jardin par leur portail pendant qu'ils mangent en terrasse. On doit faire quelques morceaux de route, et on arrive à l'étape suivante à 11h : seulement 3h de marche aujourd’hui. Antoine, pour compenser sa courte nuit, fait deux heures de sieste. On va ensuite se baigner dans une eau toujours aussi délicieusement bonne, mais sur une plage très bondée cette fois, recouverte intégralement de transats et parasols à louer. On reste longtemps dans l'eau, à jouer comme des gamins. J'avale une bonne quantité d'eau salée, par la bouche comme par le nez.

10 aout : Moraitika et une petite montagne

Corfou Town étant ignoblement cher, notre séjour à Corfou se résume à se rapprocher le plus lentement possible de la ville, ce qui explique l'on passe deux nuits ici. On part le matin pour aller grimper une montagne, dont je ne retrouve pas le nom, sur l'autre rive de l'ile. Il nous faut hélas faire un peu de route. On tente ensuite des chemins de terre plus sympathiques, la plupart d'entre eux se perdent dans des oliveraies ou tout simplement dans les fourrés, ce qui ne facilite pas notre progression. On met deux fois plus de temps que prévu, mais on arrive au village d'Aghios Matthéos, au pied de la montagne qui nous intéresse. On commence l'escalade, qui se fait sans souci jusqu'au monastère d'en haut. On voit presque toute l'ile s'étaler devant nous. Avec ses nombreuses petites montagnes, on a l'impression de contempler un continent miniature, comme une maquette ou une reconstruction 3D. Et au loin, les montagnes de la Grèce continentale et de l'Albanie. La redescente est plus rapide, cette fois sur des sentiers plus accidentés. On mange au village, qui n'est pas trop envahi par le tourisme et conserve un charme authentique. Il faut simplement savoir se passer de trottoirs. On rentre, en ne répétant pas les errements de l'aller. Après avoir repris notre souffle et séché notre transpiration, on retourne se baigner et pratiquer diverses variantes personnalisées de lutte aquatique. J'avale hélas plus d'eau de mer qu'Antoine. Et, à cette occasion, il me fêle une côte. Vraiment. Ça me fera mal pendant un bon mois.

11 aout : Moraitika → Agio Deka

On part vers le lieu de notre dernière nuit du voyage. Le chemin dure trois heures, qui se font essentiellement sur une petite route goudronnée peu fréquentée, à l'ombre des cyprès et des oliviers. Les villages traversés ne sont pas touristiques, et on oublierait presque l'activité des centres balnéaires. On grimpe lentement, sans s'en rendre compte, si bien qu'on se retrouve tout d'un coup en montagne avec vue sur Corfou Town et son aéroport construit en pleine lagune. Suite à quelques confusions, notre hôte vient nous chercher en voiture au village d'Agio Deka. Il nous comble d'informations et finit par nous emmener à notre chambre. On repart directement vers le village d'en-dessous, charmant et épargné par le tourisme, pour ensuite remonter vers Gastouri, où se trouve la forteresse d'Achilleion, qu'on ne visite pas, pour de basses raisons économiques.

Par contre, on se retrouve à manger une salade grecque de plus dans un restaurant où les tenanciers sont français, tout comme les trois autres duos de clients. Le patron fait de la guitare et flatte son ego en racontant à tout le monde ses heures de gloire en tant que chanteur et acteur, un client fait l'inévitable « bla bla arabe bla bla mais je suis pas raciste hein », et quand on sort on a droit au « ah bha ils mangent bien ceux-là mais ils ne sont pas bavards », suivi, comme on ne répond pas, d'un gros blanc. C'était sympa de ne pas comprendre le langage environnant.

On s'aventure ensuite à faire une boucle pour rejoindre Agio Deka en coupant à travers la vallée. Miraculeusement, on parvient à se faufiler dans une végétation dense de petit sentier en petit sentier, avec juste un moment de perdition à la fin, mais l'on finit par s'arracher aux ronces pour prendre une route goudronnée plus sûre. On explore les nombreuses ruelles du village, et Antoine, qui tient à diriger la marche, ignore mes avertissements et nous fait faire une boucle involontaire. On passe dans une supérette prendre quelques trucs à grignoter pour le diner. Le tenancier, qui n'a pas l'air très fin, a la bonne idée de vouloir me rendre ma monnaie en... bonbons. J'exprime cordialement ma nette préférence pour la monnaie métallique. Sur la route vers notre hébergement, je récupère quelques grappes de beau raisin noir qui pendent d'une façon très tentante. On rentre vers 18h. Grosse journée. Le soir, on imprime nos billets d'avion : c'est notre dernière nuit.

12 aout : Agio Deka → Corfou Town → France

Le matin, notre hôte nous amène en voiture avec deux autres français à Corfu Town. Il nous propose de nous montrer au port l'endroit où l'on peut stocker nos bagages pour la journée, mais il se « souvient » au dernier moment qu'il vaut mieux les stocker au café-resto d'un pote à lui en échange de l'achat d'un café. On prend donc un café ici, un café glacé frappé, très populaire en Grèce. On papote avec les deux français, qui embarquent sous peu pour l'Albanie, ce qui nous fait notre principale interaction sociale depuis longtemps. On part ensuite vadrouiller dans Corfu Town, qui est sans doute la plus belle ville de Grèce visitée jusqu'à présent. C'est abominablement touristique, mais il est très aisé de trouver des coins tranquilles, ruelles paisibles et bancs à l'ombre, en s'écartant des innombrables artères commerciales. La ville est entourée de deux vieux forts vénitiens, et toute l'architecture respire cette influence venue de l'ouest. Le parc aurait été fait par des français dans un style parisien, mais je suis bien incapable de m'en assurer. Comme souvent dans le pays, on a une impression de laisser-aller : beaucoup de bâtiments ne semblent pas entretenus, ce qui frappe dans un tel endroit. On part explorer le cimetière anglais, très calme, qui a presque l'air d'un jardin. Un bel endroit, où les rayons du soleil qui traversent les nombreux arbres éclairent les tristes statues d'une lumière flamboyante. On va ensuite sur une colline proche, qui se révèle complètement laissée à l'abandon, mi décharge, mi zone de squat où trainent des seringues. On repart écouler la chaude après-midi sur un banc ombragé, entre le vieux fort vénitien et le musée d'art asiatique.

A minuit on prend l'avion, et une fois de retour en France, on passe une bonne partie de la nuit à marcher de l'aéroport au centre-ville pour retrouver nos petits appartements. Les nationales de nuit, ça a son charme.

Fin.


Un yacht qui mouille dans les eaux de Corfou. Après recherche, c'est le Sailing yacht A, conçu par Stark,
 qui appartient au milliardaire russe Andrey Melnichenko, qui doit sa fortune notamment à l’industrie du charbon.