samedi 30 novembre 2019

The Voice in the Night & The Derelict - W. H. Hodgson


Kumataro Ito

William Hope Hodgson est notamment l'auteur du bizarre et tout à fait recommandable La Maison au bord du monde, mais aussi des Pirates fantômes, qui ne m'a pas laissé le moindre souvenir. Par contre, sa courte nouvelle The Voice in the Night (1907) est particulièrement brillante. Par une nuit noire, sur un petit bateau de pêche (Hodgson adore les cadres marins) le narrateur entend une voix. C'est un homme sur une petite barque qui refuse qu'on l'éclaire et qui demande poliment un peu de nourriture. Le narrateur et son pote ont pitié de cet être étrange, notamment quand il mentionne sa dulcinée qui a faim sur leur petite île de naufragés. Bien sûr, il y a du louche, et l'homme va revenir raconter son histoire à ses bienfaiteurs. L'amorce est extrêmement classique : le naufrage, le navire abandonné et l'île mystérieuse. Mais ici, l'horreur ne vient pas d'un monstre et d'une menace de mort violence, c'est beaucoup plus insidieux. La navire et l'île sont infestés d'une sorte de moisissure vorace qui, on s'en doute, ne va pas tarder à réclamer les deux naufragés. La corruption progressive mais certaine de l'environnement puis des corps est mille fois plus dérangeante qu'un monstre quelconque et on sent l'influence que cette nouvelle a pu (peut-être) avoir sur Lovecraft, chez qui la décadence physique est un thème récurrent, notamment dans The Thing on the Doorstep ou The Case of Charles Dexter Ward. La chute, ici, n'est pas une prétendue révélation, mais un coup d’œil concret sur ce que le narrateur et le lecteur ont appris dans le noir. On peut bien parler d'horreur cosmique, tant la menace est une chose insaisissable, implacable, sans doute dénuée de volonté, qui détruit l'humain d'une manière mécanique.

The Derelict (1912) pourrait presque être considéré comme une suite. Encore une fois, un récit marin. Un vieux docteur raconte une aventure de sa jeunesse pour justifier son point de vue matérialiste :
And, anyway, the thing I'm going to tell you won't explain the mystery of life, but only give you one of my pegs on which I hang my feeling that life is as I have said, a force made manifest through conditions — that is to say, natural chemistry — and that it can take for its purpose and need, the most incredible and unlikely matter; for without matter it cannot come into existence — it cannot become manifest.
Après une tempête, son navire croise une épave flottante. Bien sûr, une petite expédition se monte : le capitaine, le second, le narrateur et quelques autres décident d'aller farfouiller dans la ruine, qui se révèle être entourée d'une sorte de mélasse liquide qui se fait de plus en plus collante alors que la barque des explorateurs s'approche. Une fois à bord, tout le navire semble recouvert d'une étrange moisissure. L'investigation se poursuit jusqu'à la révélation progressive que l'épave est vivante : c'est une créature qui, à la manière d'une plante carnivore, attire ses proies en se faisant belle. La tension monte, monte, monte, c'est habile, même si le vocabulaire marin très spécifique rend la compréhension parfois un peu difficile. Puis quand la vérité éclate dans l'esprit des humains pris au piège, que la chose s'éveille et commence à digérer leurs pieds, le rythme explose brutalement. Vraiment, c'est excellent. C'est, à la manière de Lovecraft, plus de la science-fiction que du fantastique : rien de vraiment inexplicable, juste une forme de vie inconnue, froidement hostile et radicalement incompréhensible.

Liens Wikisource vers The Voice in the Night et The Derelict.

jeudi 21 novembre 2019

Dark Ecology - Paul Kingsnorth


Mikalojus Konstantinas Ciurlionis - The Goat - 1904

Cet article de 2012 lisible par ici tente de faire de faire le point sur l'échec des mouvements environnementalistes et, plus globalement, sur le rapport intime à la certitude de l'effondrement. Je vais commencer par critiquer une certaine idéalisation du primitif. C'est presque de la mauvaise foi de ma part, parce que Paul Kingsnorth est bien conscient de ce piège, mais j'ai pourtant l'impression qu'il tombe dedans. Par exemple :
If there was an age of human autonomy, it seems to me that it probably is behind us. It is certainly not ahead of us, or not for a very long time.
Ou encore, à propos de l'apologie du travail manuel qu'il fait au long de son texte avec l'exemple de la faux :
You concentrate without thinking, you follow the lay of the ground with the face of your blade, you are aware of the keenness of its edge, you can hear the birds, see things moving through the grass ahead of you. Everything is connected to everything else, and if it isn’t, it doesn’t work.
Et il cite notamment Anna Karenine qui, en effet, est tout à fait lié à ces problématiques. Je ne veux pas dire que les idées qu'il exprime ici sont fausses. En effet la technique prive l'humain de bien des choses. En effet le travail manuel possède une valeur intrinsèque. Mais un mode de vie ne prend l'essentiel de sa valeur que comparé à d'autres et, en effet, si on compare le meilleur de l'antique (via ses exemples) et le pire de la modernité, la conclusion est claire. Mais le fait est qu'on peut très aisément comparer le pire de l'antique au meilleur de la modernité. L'argument suprême est que la modernité est un grand suicide ; ce à quoi je réponds (sans certitude) que la la modernité n'est que la conséquence, la suite logique, de l'antique.

Je développe, au risque de faire du straw man envers un potentiel primitivisme. J'ai une vision du développement assez déterministe forgée partiellement en lisant Jared Diamond et une certaine biologie comportementale évolutionnaire (une telle chose existe-t-elle ?) comme Wired for Culture : si une entité civilisationnelle peut maintenir une certaine cohérence quand elle est livrée à elle-même, c'est dans la compétition que la course en avant est inévitable. Ainsi si la Chine et le Japon antiques pouvaient rester relativement figés, en Europe, notamment à partir de la renaissance, la compétition entre une multitude d'unités civilisationnelles en contact direct ne laisse pas d'autre choix que la course en avant. Si dix pays font des choix conservateurs mais que le onzième se fait progressiste, en finançant Christophe Colomb par exemple, ou en brulant du charbon, alors les dix autres suivront par choix ou par coercition, ce qui est arrivé à la Chine et au Japon. Ainsi à moins de faire du monde une unique entité civilisationnelle, la stabilité technique et sociale est impossible. Et même si le monde s'unifie d'une façon ou d'une autre, ce n'est qu'un ralentissement, pas un point final. Bref, tout projet qui nie le "progrès" (j'utilise le terme d'une façon dénuée de valeur, on pourrait le remplacer par "évolution" ou "changement") me semble voué à l'échec car basé sur des prémisses erronées. Mais, bien sûr, et pour ne pas déformer le propos de Paul Kingsnorth, la nature de ce "progrès" n'est peut-être pas déterminée. Peut-être, car j'ai tendance à supposer que le "progrès" le plus extrême écrase le plus modéré.

Paul Kingsnorth ne serait sans doute pas d'accord puisqu'il m'a l'air d'avoir un point de vue constructiviste :
To ask that question in those terms is to misunderstand what is going on. Brushcutters are not used instead of scythes because they are better; they are used because their use is conditioned by our attitudes toward technology. Performance is not really the point, and neither is efficiency. Religion is the point: the religion of complexity.
Encore une fois l'exemple est assez indéniable... quand on reste au point de vue individuel. Nier que les débroussailleuses soient, globalement, plus efficaces que les faux, me semble un mauvais point de départ. Mieux vaut admettre l'efficacité des débroussailleuses, mais faire remarquer que l'efficacité optimale dans une tâche précise n'est pas un objectif valable : il faut prendre en compte l'impact de l'outil sur l’environnement et l'humain. Dans ce cas, malgré son efficacité moindre, la faux gagne certainement le duel. Mais le fait est que le raisonnement de Paul Kingsnorth (ou le mien d'ailleurs) ne convaincra pas grand monde, ainsi la conclusion globale est pessimiste :
What does the near future look like? I’d put my bets on a strange and unworldly combination of ongoing collapse, which will continue to fragment both nature and culture, and a new wave of techno-green “solutions” being unveiled in a doomed attempt to prevent it. I don’t believe now that anything can break this cycle, barring some kind of reset: the kind that we have seen many times before in human history. Some kind of fall back down to a lower level of civilizational complexity.
Si j'approuve le point de vue global, un détail (que je croise régulièrement) me chiffonne : en quoi le reset changerait quoi que ce soit ? C'est un peu comme cet argument que j'ai beaucoup entendu à propos de l’élection de Trump : "Au moins ça va faire prendre conscience aux gens que..." Mais non ! Il n'y a pas de prise de conscience, il n'y a qu'un abaissement général. Comme si une guerre mondiale servait à empêcher la suivante. Comme si l'humanité post-effondrement (qui devra de toutes façons affronter un monde mille fois plus hostile) aurait une nature différente. (Solution, donc, dans la modification de cette nature, comme dans The Hedonistic Imperative ?) Ainsi, à mes yeux, le progress trap suivant, bien qu'il soit parfaitement juste, n'est pas, en soi, un bon argument contre le progrès :
This is the progress trap. Each improvement in our knowledge or in our technology will create new problems, which require new improvements. Each of these improvements tends to make society bigger, more complex, less human-scale, more destructive of nonhuman life, and more likely to collapse under its own weight.
C'est parfaitement juste, donc, et une critique valide contre la modernité en général. Mais pas contre le progrès, puisque tout est un progrès à un moment ou à un autre, y compris la faux que défend tant Paul Kingsnorth (et il y en conscience). Ainsi le progrès n'est pas en cause, c'est l'ordre social et économique qui l'est, et son inertie est colossale. Pour conclure son article très sombre (comme l'indique son titre), Kingsnorth donne cinq pistes:
  1. La retraite. L'inaction comme vertu. Un peu d'ascétisme, un peu de désobéissance civile à la Thoreau.
  2. Préserver la vie non humaine. En tant que campagnard, il propose des solutions matérielles, actives, et ne mentionne pas le végétarisme. En tant que citadin, je n'ai que le végétarisme et ses variantes à proposer.
  3. Mettre les mains à la terre. Pour moi, qui habite dans un cube en centre ville, le point le plus difficile, mais certainement pas le moins valable.
  4. Garder et transmettre l'idée d'une valeur inhérente à la nature, au-delà de l'utilité à l'humain.
  5. "Construire des refuges." Il ne s'agit pas de construire des bunkers pour se préparer à l'apocalypse. Les refuges peuvent prendre bien des formes face à un effondrement qui pourra prendre bien des formes. Un tissu social est un refuge.

mardi 19 novembre 2019

The Uninhabitable Earth - David Wallace-Wells

The Uninhabitable Earth - David Wallace-Wells

Pour écrire The Uninhabitable Earth (2019), David Wallace-Wells a lu les mêmes livres que moi. Enfin, certainement bien plus, mais le fait est que j'ai eu l'impression de relire des choses lues ailleurs. Tout peut changer de Naomi Klein, Le syndrome de l'autruche de George Marshall pour l'aspect psychologique, Les guerres du climat de Harald Welzer, Drawdown sur les pistes de sortie plus ou moins techno-utopiques, les bouquins de Jared Diamond pour la prise de recul évolutionnaire ou encore, pour mettre des français, L'événement anthropocène et le très bon Cataclysmes de Laurent Testot... J'ai donc lu The Uninhabitable Earth en diagonale. L'auteur récapitule les effets du bouleversement environnemental, l'inertie sociétale qui bloque l'action et termine même, il faut croire que c'est une tradition, sur le paradoxe de Fermi en posant l’effondrement environnemental comme potentiel Grand Filtre. C'est pas joyeux.

Il récapitule les effets qui risquent de rendre une partie de la Terre inhabitable d'ici 100 ans en différents chapitres. Faisons brièvement le tour, en gardant en tête que ces points sont bien sûr liés entre eux et s'influencent négativement : hausse de la température (entre 4 et 7 degrés, si ce n'est plus), baisse des récoltes et famines, montée des eaux et inondations, feux de forêts (et du reste) de plus en plus fréquents, désastres en tous genre (typhons, tempêtes...), pénurie d'eau douce, mort des océans, pollution atmosphérique, épidémies, effondrement économique et guerres du climat.

Vraiment, après avoir pas mal lu sur le sujet, la conclusion me semble assez limpide : à moins d'une improbable surprise, le vingt-et-unième siècle et les suivants frapperont l'humanité par un déclin constant du niveau de vie, un déclin de l'espérance de vie, des migrations inimaginablement massives, une chute des démocraties libérales, une recrudescence des conflits armés et une zone équatoriale progressivement inhabitable.

Bon, je relève quelques points.
  • Pour chaque degré de plus, les récoltes de céréales baissent de 10%.
  • D'ici 2080, l’Europe du sud sera en état de sécheresse permanent. Sans parler du reste du monde.
  • La hausse du taux de CO2 dans l'air entraine une importante baisse de la qualité nutritionnelle des aliments : moins de vitamines, plus de glucides.
  • La hausse du taux de CO2 dans l'air entraine une baisse des capacités cognitives.
  • Jusqu'à présent, les océans ont absorbé la majeure partie de la nouvelle chaleur : ils arrivent à leur limite.
  • Feedback loop : plus de CO2 = feuilles des végétaux plus épaisses = plantes absorbent moins de CO2.
  • Feedback loop : Albedo effect : moins de glace aux pôles = moins de rayons solaires réfléchis par le blanc de la glace = plus de réchauffement.
  • Feedback loop : fonte du permafrost = libération massive, mais vraiment massive, de méthane = plus de réchauffement (d'ici 2100, équivalent à la moitié du carbone relâche par l'humanité depuis l'industrialisation)
  • Feedback loop : réchauffement = plus de feux de forêts = plus de carbone relâché et moins d'arbres pour le réabsorber
  • Le climat changerait plus rapidement qu'à n'importe quel moment depuis la fin des dinosaures.
  • D'ici 2050, 140 millions de migrants climatiques. Et ce chiffre, c'est selon la Banque Mondiale. Donc probablement optimiste. Entre 200 millions et 1 milliard selon... les Nations Unies.
  • Les humains brûlent actuellement 80% plus de charbon qu'en 2000.

jeudi 14 novembre 2019

The Hedonistic Imperative - David Pearce

The Hedonistic Imperative - David Pearce

The Hedonistic Imperative (1995) est peut-être la vision utopique la plus radicale que j'aie jamais lue. En gros, c'est de l'utilitarisme poussé jusqu'au bout de sa logique : éradiquer toute souffrance pour toute créature, partout, avec l'aide, notamment, de la reprogrammation génétique.
This manifesto outlines a strategy to eradicate suffering in all sentient life. The abolitionist project is ambitious, implausible, but technically feasible. It is defended here on ethical utilitarian grounds. Genetic engineering and nanotechnology allow Homo sapiens to discard the legacy-wetware of our evolutionary past. Our post-human successors will rewrite the vertebrate genome, redesign the global ecosystem, and abolish suffering throughout the living world.
La souffrance est un élément capital dans la vie darwinienne. Et tant que l'humain reste dans un schéma darwinien de la souffrance en tant que motivateur principal, il n'a aucun moyen d'échapper à l'adaptation hédonique. Il s'agit donc de modifier les fondements même du fonctionnement humain. Si annihiler la souffrance est un utilitarisme négatif, David Pearce ne s'arrête pas là : il défend le développement de la capacité au bonheur, de façon à ce que l'extase absolu d'aujourd'hui ne soit même pas l'humeur la plus basse possible dans un lointain futur. Les gens en parfaite santé mentale d’aujourd’hui sont donc pires que dépressifs si on compare leur état d'esprit à ceux qui sont potentiels.

Il ne s'agit pas d'atteindre un état d'extase et de s'y prélasser (bien que ceux qui choisiraient cette option seraient dans leur droit) mais d'étendre le champ de conscience humain. De plus, Pearce argumente que quelqu'un d'heureux, d'épanoui, est plus motivé et productif que quelqu'un de dépressif : ainsi un état mental inimaginablement heureux est corrélé à une plus grande implication dans le réel, à une hypermotivation. Après tout, si notre bien-être est en bonne partie causé par une chimie partiellement aléatoire et conçue pour favoriser la réplication du vivant dans un contexte darwinien dépassé, pourquoi ne pas l'optimiser ?

Il s'agit bien de toute souffrance :
At some momentous and exactly dateable time, the last unpleasant experience ever to occur on this planet will take place. Possibly, it will be a (purely comparatively) minor pain in some (to us) obscure marine invertebrate.
Bon argument : il nous est quasi-impossible de concevoir à quel point notre existence est misérable faute de point de comparaison. Ainsi, de la même façon, l'un de nos ancêtre d'il y a dix-mille ans ne pouvait pas imaginer les réalités contemporaines dans le domaine de la diminution de la douleur : ce n'est pas pour autant qu'il devait rester dans son état. Sans compter que la course au statut social nous pousse à nous prétendre, à nous croire, heureux. L'idée, c'est véritablement que notre conscience actuelle sera vue par les posthumains comme nous voyons celle d'un singe. Idée classique, mais ce qui est précisément défendu ici, c'est que cette différence ne concernera pas seulement l'intelligence, mais surtout la capacité au bonheur. Et la capacité au bonheur ne changerait pas moins notre façon d'interagir avec le monde que l'intelligence.

Pour remplacer la motivation procurée par la crainte de la souffrance, Pearce propose des nuances de béatitude. Ainsi l'on agirait non pas pour fuir la souffrance, mais pour rechercher un bonheur plus vif, plus net, plus varié.

Dans un futur plus proche, la course vers ce bonheur passerait temporairement par des drogues plus classique. J'aime l'idée d'un « hypo-hedonic disorder » : ne serait plus seulement une pathologie le malheur actif, c'est à dire la dépression, mais le bonheur insuffisant. Dans un tel contexte, serait-ce maltraiter ses enfants que de leur refuser ces drogues ? Ou plus tard de leur refuser la reprogrammation génétique ?

David Pearce consacre la dernière partie de son livre à se confronter aux critiques faites à la thèse défendue. Ses réponses ne sont pas toujours satisfaisantes. En fait, il y a tellement de contradictions qui viennent à l'esprit à la lecture de The Hedonistic Imperative que c'en est éprouvant. Comment imaginer une humanité sans douleur ? Pire : comment imaginer un règne animal sans douleur ? Si l'humain peut se targuer d'avoir bien d'autres motivations, que serait une souris qui n'aurait plus à craindre le moindre prédateur ? Ni même à craindre la faim ? Que serait un tigre rendu végétarien ? La douleur n'est-elle pas indispensable au bonheur ? La douleur n'est-elle pas indispensable à la vie même ? Dans un gradient d'extase, le fond du gradient ne se transformerait-il pas en douleur ? N'est-ce pas réduire le champ de la conscience humaine que de rendre impossible tout état mental négatif ? Ne serait-ce pas se priver d'une bonne partie de la création humaine ? Comme je l'ai dit, Pearce s'attaque à ces questions, et à bien d'autres, mais sans vraiment convaincre. Cependant, en se posant la grande question téléologique « Où allons-nous en tant qu'espèce ? » il devient difficile de trouver de meilleur réponse que celle proposée dans ce livre. Que signifient tous les progrès dans le cadre de l'adaptation hédonique ? Et l'analogie de l'anesthésie fonctionne à merveille : comment être contre la réduction de la souffrance ?

Je dirais que The Hedonistic Imperative a deux principaux problèmes. Déjà, c'est terriblement optimiste. L'auteur a une foi inébranlable en l'idée de progrès. Qui sait si l'humanité ira jusque là ? Et qui sait s'il n'y a pas des limites physiques à l’interventionnisme humain sur son environnement et son propre corps ? Ensuite, The Hedonistic Imperative est follement en avance sur son temps. Toutes les questions, tous les espoirs et tous les problèmes peuvent être mis de côté ainsi : « On n'en sait rien pour l'instant. Il est encore trop tôt. » Mais Pearce dirait qu'il n'est pas trop tôt pour commencer à financer des recherches dans la direction qu'il esquisse...

jeudi 7 novembre 2019

Le gai savoir - Nietzsche

Le gai savoir - Nietzsche

Le gai savoir (1882) trouve sa place entre Aurore (1881) et Ainsi parlait Zarathoustra (1883). Un rythme de production dense, donc, et on perçoit dans chaque volume ce qui va faire naitre le suivant. Le gai savoir m'a fait un peu la même impression que les précédents volumes de Nietzsche : comme il passe beaucoup de temps à tourner et retourner autour des mêmes sujets, plus on avance dans le livre, moins l'impact est fort, même ne le lisant pas d'une traite comme un roman. Ici Nietzsche enrobe ses aphorismes par deux petits assemblages de poèmes, et le tout est précédé d'une introduction écrite quelques temps plus tard.

Cette intro est particulièrement lyrique et enflammée. Nietzsche y évoque essentiellement son rapport à la maladie et à la douleur : « Vivre — cela signifie pour nous : changer constamment en lumière et en flamme tout ce que nous sommes ; de même, aussi, transformer tout ce nous frappe ; nous ne saurions absolument pas faire autrement. » C'est grandiloquent, certes, mais objectif est certain atteint : j'ai envie que Nietzsche soit mon ami et d'aller me balader dans les montagnes avec lui.

Je passe sur les poèmes, je vais déjà passer assez de temps à écrire ceci. Le premier aphorisme frappe très fort, dès sa première phrase : « J'ai beau considérer les hommes d'un bon ou d'un mauvais œil, je ne les vois jamais appliqués qu'à une tâche : à faire ce qui est profitable à la conservation de l'espèce. » Mais pas par choix : « parce que cet instinct est absolument l'essence de l'espèce grégaire que nous sommes. » Il me semble que le grégaire est un peu superflu : une espèce n'a pas besoin d'être grégaire pour que sa conservation soit son but unique. Et, plus intéressant, le propos de Nietzsche est que la classification classique des humains en bons et mauvais n'est pas pertinente car même le mauvais contribuent à cette grande préservation. Il est une sorte d'excitant, d'épée de Damoclès stimulante. « La haine, la joie de détruire, la soif de rapine et de domination, et tout ce qui par ailleurs est décrié comme méchant : tout cela appartient à l'étonnante économie de la conservation de l'espèce, à une économie sans doute couteuse, gaspilleuse, et dans l'ensemble prodigieusement insensée — mais on peut prouver qu'elle a conservé notre espèce jusqu'à ce jour. » En effet, difficile de prouver le contraire.

31. Nietzsche, comme souvent, se projette dans un futur lointain. Il compare la chasse au commerce, en tant qu'activité autrefois nécessaire à tous et aujourd'hui luxe pour le plaisir de quelques-uns. Et si le commerce lui aussi devenait un luxe inutile ? Et la politique ? Nietzsche n'est-il pas en train d'imaginer une société de l'abondance ?

54. La conscience comme entassement d'atavismes qui se donnent des airs : « J'ai découvert pour ma part que la vieille humaine animalité, voire la totalité des temps originels et du passé de tout être sensible continuaient en moi à poétiser, à aimer, à haïr, à construire des déductions, — je me suis brusquement réveillé au milieu de ce rêve, mais rien que pour prendre conscience que je ne faisais que rêver et qu'il me faudra continuer de rêver encore pour ne point périr : comme il faut que le somnambule continue de rêver pour ne pas faire de chute. »

109. « Gardons-nous de déclarer qu'il y a des lois dans la nature. Il n'y a que des nécessités : là nul ne commande, nul n’obéit, nul ne transgresse. Dès lors que vous savez qu'il n'y a point de but, vous savez aussi qu'il n'y a point de hasard. Ce n'est qu'au regard d'un monde de buts que le mot hasard a un sens. » Ainsi Nietzsche s'attaque au hasard non pas tant pour démontrer un déterminisme qui lui serait opposé que pour présenter l'idée même de hasard comme supposant bien trop d'ordre.

111. Sur l'inévitabilité de la nature humaine, voire de la nature de la vie : « Nul être vivant ne se serait conservé, si la tendance contraire à affirmer plutôt qu'à suspendre le jugement, à errer et à imaginer plutôt qu'à attendre, à approuver plutôt qu'à nier, à juger plutôt qu'à être équitable — n'avait été stimulée de façon extrêmement forte. » Ainsi nos prétentieuses pensées : «l'antique mécanisme se déroule à présent en nous de façon si rapide et si dissimulée que nous ne nous apercevons jamais que du résultat de la lutte. »

179. Toujours la même idée : « Les pensées sont les ombres de nos sentiments — toujours obscures, plus vides, plus simples que ceux-ci. » Je réalise que c'est sans doute le thème qui me touche le plus chez Nietzsche : la critique de la valeur de l'intelligence humaine via une sorte de psychologie évolutionnaire.

338. Sur une certaine « nécessité personnelle du malheur » : « Car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux qui ou bien grandissent ensemble ou bien, comme c'est le cas chez vous, —  demeurent petit ensembles ! » Nietzsche s'adresse ici aux adeptes de la religion théoriquement compassionnelle. J'aime cette idée de la capacité au bonheur comme écho de la capacité à la douleur. J'en parlais il y a quelques temps à un oncle qui n'était pas d'accord. Il me semble que, dans mon propre paysage mental, les deux sont en effet des jumeaux : ou plutôt les deux choses sont un arbre, l'une est le tronc qui jette son feuillage vers le soleil, l'autre constitue les racines qui vont chercher leur nourriture loin dessous, et les deux grandissent inévitablement ensemble. Et pour développer ces jumeaux, ou cet arbre : « Vis dans l'ignorance de ce qui semble le plus important à son siècle ! Mets entre aujourd'hui et toi-même au moins l’épaisseur de trois siècles ! » Et une conclusion que j'aime voir comme presque épicurienne : secourir non pas le monde, mais ses amis, et les secourir par la joie — cette joie qui nécessite l'entièreté de l'arbre.

351. Nietzsche évoque pour la première fois l'amor fati, il annonce Zarathoustra, mais finissons plutôt sur une pique envers le religieux : « l'âme a aussi besoin de cloaques pour ses ordures ». Quel dommage, les racines de l'arbre ne demandent qu'à s'en nourrir.