mardi 12 février 2019

R.U.R. & The Insect Play - Josef & Karel Čapek


R.U.R. & The Insect Play - Josef & Karel Čapek


Karel Čapek est l'auteur des excellents La Guerre des Salamandres, La Fabrique d'Absolu et Récits Apocryphes. Il joint ici ses forces avec son frère pour deux pièces de haute volée.

R.U.R., 1920, est bien connue pour être à l’origine du mot robot. Cette pièce est vraiment frappante par son caractère fondateur. On y retrouve les prémices de tout ce qui s'est développé chez Asimov ou dans Blade Runner. Une industrie se met à construire des robots qui, notons-le, sont biologiques, et non mécaniques ni électroniques. Immédiatement le débat moral fait rage : Ont-ils une âme ? Doivent-ils avoir des droits ? Mais peu importe, le progrès ne s’embarrasse pas de questions. Le progrès avance. Il faut rémunérer les actionnaires. Ou courir après un monde meilleur, où l'homme sera libéré du travail. Bien entendu, ça foire. Les robots tuent tout le monde. Mais peuvent-ils prendre la place des humains, ou ne restent-ils que des machines ? Difficile à dire. Ça dépend de l'intention du fabriquant. Mais ils ne semblent pas être moins suicidaires que les humains. R.U.R. est peut-être un peu molle narrativement par moments, mais l'impression qu'on a de déjà connaitre cette histoire par cœur est un hommage à son importance.
We were machines, sir. But terror and pain have turned us into souls. There is something struggling with us. There are moments where something enters into us. Thoughts come upon us which are not of us. We feel what we did not use to feel. We hear voices.

The Insect Play, 1921, ne joue pas tout à fait dans le même registre : c'est beaucoup plus clairement une satire. La première scène concerne les papillons et la légèreté plus ou moins forcée avec laquelle la vie intelligente contemple sa propre existence. Les papillons volettent, vivent, meurent, se reproduisent, et oublient. C'est absolument hilarant. Le papillon poète est particulièrement croustillant. La seconde scène concerne plusieurs types d'insectes, qui chacun mènent leur petite vie, mais non sans se voler ou s'assassiner. C'est la classe moyenne, le quotidien, le travail. Encore une fois, la satire vise juste, c'est à la fois très drôle et pertinent. A la fin de la scène viennent planer les ombres du libéralisme et du communisme, dont les auteurs se moquent également. Troisième scène, voici les fourmis. Cette fois, on nage en plein totalitarisme guerrier et nationaliste, à la Meccania. C'est frappant de constater les ressemblances avec 1984. L'utilisation du langage pour façonner les esprits, par exemple. Une fourmi donne le rythme du travail : one, two, three, four. Mais en remplaçant one par blank (vide), on fait disparaitre un morceau de temps et le travail peut s’accélérer. La réalité n'est pas un obstacle à la doctrine. Aussi, ce passage :
Fourmi 1 : We are a nation of peace — peace means work.
Fourmi 2 : And work, strength.
Fourmi 1 : And strength, war.
Orwell s'est très certainement servi là-dedans pour le motto du Parti. La pensée est modelable à volonté, liquide, plastique. Et la fin de la pièce est elle aussi excellente, touchante. Elle repose sur la figure du vagabond, qui accompagne à chaque instant les insectes pour donner un point de vue humain et un peu cynique. En somme, génial et fondateur.

177 pages, oxford university press

samedi 9 février 2019

The Overstory - Richard Powers


The Overstory - Richard Powers


It's so simple, she says. So obvious. Exponential growth inside a finite system leads to collapse. (p.321)


Il y a quelques temps, j'avais commencé à lire La Vie Secrète des Arbres de Peter Wohlleben. L'ayant trouvé fort mal écrit, je ne l'ai pas terminé. Mais on retrouve dans The Overstory une bonne partie des mêmes idée concernant les dernières découvertes du domaine forestier. Les arbres communiquent entre eux via des signaux chimiques, il peuvent coordonner leurs actions (par exemple faire tomber leurs glands seulement certaines années pour limiter la population de sangliers mangeurs de glands), s'entraident en échangeant des nutriments via leurs racines, et vivent en symbiose avec, entre autres, de nombreux champignons. Il me semble que Richard Powers puise beaucoup dans les diverses sciences, puisque certains détails concernant les forces sous-jacentes aux comportements humains, évoqués justement par un personnage qui est chercheur en psychologie, semblent sortir tout droit de Thinking, Fast and Slow de Daniel Kahnemann. Un autre personnage crée des jeux vidéos, des 4X (explore, expand, exploit, exterminate), et l'auteur évoque une sorte de croisement entre un MMO et un Civilization (message : même dans un virtuel initialement conçu comme une sorte d'idéal, les mêmes comportements suicidaires réémergent). Bref, beaucoup de choses s'entrecroisent dans The Overstory.

Mais le ciment qui lie tout ce matériau ensemble tient en un mot : les arbres. C'est un livre sur les arbres. La première partie du roman prend la forme de ce qui, sans la suite, serait une série de nouvelles. Chacune présente présente un ou des personnages dont les vies sont plus ou moins liées à celles des arbres. Puis le temps passe, ces personnages se croisent, grandissent, vieillissent, évoluent. Beaucoup d'entre eux deviennent des militants écologistes, et leurs aventures pacifico-violentes constituent le cœur du roman. Vus par la société comme des écoterroristes, matraqués et gazés par les forces de l'ordre, n'agissent-ils pas plutôt en autodéfense ? Voyant simplement à long terme quand la plupart des humains ne voient pas plus loin que le lendemain ? Le personnage psychologue sert à expliquer ces impasses de la pensée, pendant que la perso biologiste sert à exposer la science arboricole. Mais réduire ces personnages à des exposants serait faire insulte à l'auteur : Richard Powers écrit fort bien. Sa narration, ses personnages et son thème principal se répondent en permanence, avec élégance. Le grand drame qu'est l'humanité n'efface pas les petits drames humains. Il y a un bon équilibre entre le roman à idées et la pure littérarité, et je dirais que c'est la plus grande force de The Overstory. Connaissance et esthétique. La science embrasse l'art, et inversement.

Du coup, cette forme est liée au fond : l'humain devrait embrasser la totalité, il devrait avoir une vision globale, mais il en est incapable, aveuglé qu'il est par ses propres sociétés. Derrière tout le roman pèse l'idée que l'humanité n'en a plus pour longtemps, que les arbres repousseront sur les cadavres des villes. Dans cette grande fresque presque militante, certainement désespérée envers l'humain mais pleine d'espoir envers la vie en général, tout n'est pas sans faute. C'est parfois un peu too much, notamment sur la fin dans les maladroites évocations d'une future IA, ou dans une certaine (mais légère) personnification des arbres. Ce qui me passe en tête, c'est simplement ceci : il n'y pas besoin que quelque chose soit intelligent ou même conscient pour avoir à, ou devoir, le respecter (enfin, il s'agit plutôt de respect de sa propre espèce : les arbres sont nécessaires aux humains, mais l'inverse n'est pas vraie). Aussi, les 100 dernières pages manquent clairement de carburant. Mais rien de grave. Dans l'ensemble, c'est excellent. J'ai terminé The Overstory ce samedi matin, alors que des oiseaux chantaient dans la cour de mon pâté d'immeubles de centre-ville. C'est trop rare, de les entendre. Là, je me penche par mon unique fenêtre, et je vois des hirondelles oiseaux indéterminés qui volettent et gazouillent dans les branches des arbustes. Le spectacle de la vie non humaine, même à une échelle aussi réduite, est incontestablement régénérateur. 

Berries may compete to be eaten more than animals compete for the berries. A thorn acacia makes sugary protein treats to feed and enslave the ants who guard it. Fruit-bearing plants trick us into distributing their seeds, and ripening fruits led to color vision. In teaching us how to find their bait, trees taught us to see that the sky is blue. Our brains evolved to solve the forest. We've shaped and been shaped by forests for longer than we've been Homo sapiens. (p.454)

2018, 502 pages, w.w. norton & company

samedi 2 février 2019

Revival - Stephen King


Revival - Stephen King

J'avais envie de lire Revival parce que King présente ce roman comme une sorte d'hommage aux grands auteurs à qui, comme beaucoup d'autres écrivains, il doit sa carrière. Il cite en épigraphe des noms aussi glorieux que Mary Shelley, Bram Stocker, Lovecraft, Clark Asthon Smith, Robert Bloch, Arthur Machen... Et même Derleth. Du beau monde.

Mais qu'est-ce qu'il en fait, de ce beau monde ? Tout d'abord, pas grand chose. King fait du King. Le narrateur raconte son existence, de sa petite enfance à sa vie adulte de musicien raté et toxico. Sa vie est liée à celle de Jacobs, un prêtre qui, rapidement, se détourne de la religion. Le début est excellent, en bonne partie grâce au personnage de Jacobs. King dépeint à merveille cette Amérique classique, avec des familles, des jardins, des premières expériences sexuelles et des dimanches à la messe. Jacobs, au début, rentre très bien dans le moule, mais quand sa femme et son fils meurent, il rejette brutalement le christianisme pour se tourner vers sa vraie passion : l’électricité. Pendant la moitié du récit, tout fonctionne à merveille, l'écriture simple de King est au service d'une lente montée de la tension, et le parcours du narrateur, qui se débat d'abord dans la banalité de l'adolescence puis dans les griffes de la drogue, est suffisamment captivant. Il parvient à installer quelque chose, un parcours de vie touchant, une atmosphère titillante. Bon, par contre, on voit de loin où il veut en venir : un savant fou passionné par l’électricité, et qui en plus est attristé par la mort de sa femme et de son fils, avec en plus une mise en avant des orages et des éclairs, sachant que le roman est un hommage à, entre autres, Mary Shelley... Et en effet, c'est bien là qu'il va. Pas très subtil.

Petit à petit on se dit que le final va être décevant. Et, bingo, la fin est mauvaise. Vraiment très mauvaise. Du pastiche sans âme de Frankenstein et de Lovecraft. Déjà, King est vraiment d'un manque de subtilité confondant. Il balance des noms et des termes comme un ado écrivant sa première nouvelle inspirée de Lovecraft. Allez, hop, un petit grimoire, il faut bien, c'est obligé, par ici De Vermis Mysteriis. Et une citation de Lovecraft, aussi. Mais il faut la répéter au moins trois fois, pour éviter que le lecteur l'oublie. Et puis autant citer le nom de Lovecraft, pendant qu'on y est. Et parler des Great Ones. Et pareil pour Mary Shelley. Une perso s'appelle Shelley, son mari est un poète, leur enfant s'appelle Mary, et son fils à elle Victor... Et le tout en préparation d'une scène de résurrection par la foudre C'est sûr, ça serait dommage qu'on passe à côté de l'hommage : alors King nous l'enfonce dans la gorge à coups de marteau.

Mais les visions de Shelley et Lovecraft sont radicalement différentes. La première est totalement ancrée dans un déisme chrétien, la seconde dans un matérialisme athée. Et les deux ne vont pas bien ensemble. D'ailleurs, ce final ne va même pas avec le reste du roman. King fait du King, il est verbeux, très verbeux, mais ça passe, et tout d'un coup il balance la bombe lovecraftienne : une vision de l'après-vie maladroitement pompée dans les récits du maitre. Et le lecteur se dit : tout ça pour ça ? Parce que cette vision, bien que parée d'un mince et bancal vernis lovecraftien, n'est qu'une classique peinture de l'enfer chrétien : des âmes humaines persécutées par des démons sous la surveillance d'un démon en chef. Et placer le vocabulaire lovecraftien, comme cyclopéen par exemple, n'y change rien. C'est d'une rare banalité. C'est juste... l'enfer, quoi. Sujet mal amené et déjà traité un milliard de fois, souvent bien mieux. Banal aussi de faire dire au narrateur qu'il y a un savoir qu'il vaut mieux ignorer (cliché lovecraftien). Ou finir sur une scène dans un asile (énième cliché lovecraftien). Ou, pire encore, faire du narrateur une clé, un élu, sans s'embêter à expliquer pourquoi.

C'est dommage, parce que je ne nie pas avoir avoir beaucoup aimé la première moitié, voire les deux premiers tiers de Revival. King y dépeint fort bien une histoire de passage à l'âge adulte dans l'ombre d'une personnalité mystérieuse, celle du prêtre renégat. Mais la suite n'y semble qu'à peine rattachée, et quitte à lire un mauvais pastiche lovecraftien, autant se tourner vers les nouvelles de ses admirateurs indiciblement nombreux. Elles ne manquent pas, et au moins, quand on se rend compte à fin que c'était fort mauvais (c'est à dire la plupart du temps), on a moins l'impression de s'être fait arnaquer.

400 pages, 2014, scribner