mercredi 26 décembre 2018

Lovecraft - 1920 & 1921 - The cats of Ulthar, Celephaïs, From beyond, The picture in the house, The nameless city...


The Nameless City par AngelaSprecher
The Nameless City par AngelaSprecher

Suite ma lecture chronologique des œuvres de Lovecraft commencée par ici.

  • The Terrible Old Man (date d’écriture : 28 jan 1920/date de publication : juillet 1921)
Une petite nouvelle très prévisible. Des voleurs s'en prennent à un vieil homme étrange, qui est plus qu'un simple vieil homme. Le récit fonctionne, mais sans plus.

  • The Cats of Ulthar (15 juin 1920/nov 1920)
Comme la nouvelle précédente, c'est très prévisible. Mais, cette fois, la prévisibilité est compensée par l'exécution. Les chats d'Ultar, motivés par des divinités invoquées par un enfant vaguement égyptien, se décident à répondre à la violence par la violence. Et en fond, toujours l'idée que l'humain ne fait qu’effleurer la réalité avec ses maigres sens. 

  • The Tree (début 1920/oct 1921)
En Grèce antique, l'histoire d'une amitié entre deux sculpteurs. L'un des deux meurt, et un énorme olivier pousse sur sa tombe. Lovecraft maitrise bien l'époque choisie, mais la trame, bien qu’élégante, n'offre rien de marquant.  

  • Celephaïs (nov 1920/mai 1922)
Retour dans les contrées du rêve avec cette nouvelle qui entretient des liens étroits avec The White Ship. Un homme vit plus dans ses rêves que dans la réalité, et à mesure qu'il explore le monde onirique, il s'éloigne du réel. Plus encore que les descriptions des cités imaginaires, ce qui marque, c'est la dérive de ce personnage (qu'on est très tenté de voir comme un alter-ego de Lovecraft lui-même), qui d'abord tente de mettre ses rêves par écrit, mais rien n'y fait, il ne parvient pas à conserver des liens avec le réel. Alors il se laisse aller dans l'onirisme, se ruine en hachich pour rêver plus longtemps, finit à la rue, où dans son esprit le rêve remplace définitivement la réalité, puis meurt, mais continue son existence onirique. Notons qu'on trouve dans Celephaïs les premières mentions de Leng, dans le monde du rêve, et d'Insmouth, dans le réel. Une nouvelle particulièrement réussie, grâce à la trajectoire fascinante de son protagoniste. 

  • Poetry and the Gods (« collaboration » avec Anna Helen Crofts, été 1920/sept 1920)
Une nouvelle très proche de la branche onirique de Lovecraft, sauf que la poésie remplace les rêves. La narratrice, à la sensibilité esthétique particulièrement aiguisée, se retrouve en contact (ou imagine ce contact) avec les dieux qui donnent aux poètes l’étincelle qui leur permet de révéler la beauté aux hommes. Mais l'ensemble est assez pénible à lire, à cause des grands discours des dieux écrits dans une langue un peu archaïque. 

  • From Beyond (16 nov 1920/1934)
Une machine permettant de voir la complexe réalité qui se cache au quotidien dans les moindres plis du réel. Non seulement l'humain, avec ses maigres sens normaux, ne peut voir qu'une infime partie du réel, alors qu'en fait il n'existe pas le moindre centimètre cube qui soit libre d'une vaste quantité de choses, mais cette réalité cachée est hostile, violente, horrible. Et le savoir corrompt la santé mentale humaine, car il est est impossible de fuir : ce qui a été révélé ne se cache pas sous les océans, ou dans de lointains souterrains, mais là, maintenant, à chaque instant, en chaque endroit, dans notre propre corps. Il n'y a aucun moyen d'y échapper. Une vision saisissante pour une nouvelle qui l'est tout autant. Je note la ressemblance frappante avec certaines nouvelles du français Rosny Ainé, où là aussi différentes strates de réalité se superposent et sont habituellement invisibles. 

  • The Temple (juin-nov 1920/1925)
La forme a une apparence étonnamment moderne, et ce huit-clos dans un sous-marin fait penser à bien des films plus ou moins récents. Le capitaine, un Allemand, fait preuve d'un chauvinisme assez amusant alors que tous ses compagnons sombrent lentement dans la folie et que son navire s'enfonce dans les eaux jusqu'à une cité engloutie. Mais l'ensemble est peut-être un peu trop long pour le peu de choses qu'il s'y passe, et le flou total sur l'origine des évènements surnaturels est cette fois assez frustrant.

  • Nyarlathotep (nov 1920/nov 1920)
De quelque part en Égypte surgit Nyarlathotep. Il parcourt le monde pour montrer ses merveilles et ses horreurs aux hommes. Mais quand le narrateur et d'autres gens l'accusent d'être un charlatant, il les accable d'une vision d'un futur crépusculaire de leur monde, et d'aperçus d'un univers vaste et indifférent.

  • The Picture in the House (12 dec 1920/été 1921)
Après un premier paragraphe qui théorise une certaine vision de l'horreur (l'horreur du semi-familier des campagnes à la fois proches et isolées plutôt que celles d’endroits lointains), Lovecraft déploie une nouvelle d'horreur classique mais admirablement bien menée. Un narrateur isolé, une maison solitaire et étrange, un vieux tome évoquant d'antiques horreurs, un inconnu d'apparence incongrue et aux intentions floues, et une trame qui se développe à un rythme parfait, parvenant à être parfaitement satisfaisante en laissant beaucoup de place à la suggestion. C'est aussi la première mention d'Arkham et de Miskatonic. 

  • Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family (automne 1920/1921)
Un mélange d'histoires de famille et de légendes africaines, qui se mêlent rapidement pour former une conclusion prévisible. Un récit qui a le mérite d'explorer l'Afrique, mais, sans être vraiment mauvais, il n'offre rien de particulièrement marquant, peut-être notamment à cause de sa forme un peu alambiquée qui fait passer le lecteur trop rapidement de génération en génération pour qu'il ait le temps d'accrocher aux personnages. 

  • The Crawling Chaos (« collaboration » avec Winifred V. Jackson, dec 1920/1921)
Très clairement une nouvelle inspirée par un rêve. Je retiens la vision d'un homme seul sur un morceau de terre qui se fait grignoter à vue d’œil par un océan formant un vaste tourbillon chaotique : c'est, je trouve, une bonne métaphore de l'esprit Lovecraftien, des terribles choses qui constituent la plus grande partie de la réalité et progressivement sapent le fragile esprit de celui qui s'aventure à les observer. 


  • The Nameless City (jan 1921/nov 1921)
Une classique histoire d'exploration d'une antique cité oubliée en plein désert. La montée progressive de la tension fonctionne fort bien : le narrateur découvre des corps momifiés inhumains, et des fresques qui retracent l'histoire d'un peuple d'hommes-serpents. Mais le narrateur, contrairement au lecteur, se voile la face : il pense que ce sont des hommes qui se représentent allégoriquement sous forme reptilienne pour des raisons religieuses. Le naïf ! Dommage que la fin ne parvienne pas à capitaliser sur ce crescendo et se révèle assez plate.    

  • The Quest of Iranon (28 feb 1921/1935)
Dans les contrées du rêve, Iranon passe sa vie à errer à la recherche d'une ville qui aime l'art et soit sensible à ses chants. Hélas, ses espoirs sont toujours déçus. La nouvelle se finit quand on a la confirmation que la quête d'Iranon est vaine, et que la ville de ses rêves ne se trouve que dans l'isolation de son esprit. Un histoire touchante alourdie par les longues descriptions et les nombreux noms de lieux fantaisistes, défauts que l'on retrouve régulièrement dans les histoires oniriques de Lovecraft. 

  • The Moon-Bog (10 mars 1921/1926)
Une cité antique enterrée dans une tourbière joue de mauvais tours au châtelain qui a pour projet d'assécher la dite tourbière. Une nouvelle assez médiocre, on dirait trop une simple histoire de fantômes qui apparaissent la nuit, comme ça, sans grand chose pour ajouter un peu de densité. 

  • Ex Oblivione (1920-1921?/1923) 
Une courte mais très réussie excursion dans les contrées du rêve. Comme dans Celephaïs, le narrateur n'arrive pas à s'agripper à la réalité et sombre petit à petit dans le monde onirique. Pour y rester plus longtemps, il prend une drogue qui le tue. Mais dans les contrées du rêve, il trouve le soulagement, non pas dans une quelconque cité splendide, ni dans le voyage et l'espoir d'atteindre un objectif fantasmé, mais un néant blanc qui lui offre la libération et l'oubli. Pas la nouvelle la plus optimiste de Lovecraft. 


  • The Other Gods (14 aout 1921/1933)
Toujours dans les contrées du rêve, un sage décide d'aller voir les dieux au sommet de Kadath, la montagne où ils se réfugient loin des hommes qui se font de plus en plus curieux. Évidemment, il s'y casse les dents. Cette nouvelle m'a vraiment laissé froid. Voilà, c'est tout.


  • The Outsider (été 1921/1926)
Encore un texte assez ennuyeux. Un jeune homme est bloqué seul dans étrange château où il a passé toute sa vie. Il lit des livres et rêvasse. Il finit par s'enfuir, mais seulement pour réaliser qu'il n'est qu'un mort, une goule, qui terrorise les vivants. D'un point de vue narratif, ça ne fonctionne pas trop : Lovecraft a l'air de vouloir conclure sur la révélation que le narrateur est une sorte de mort-vivant répugnant, alors que c'est quand même déjà assez limpide depuis un moment. Par contre, si on la prend en tant que métaphore de l'isolation sociale et de inadaptation au monde des vivants, tout de suite, la nouvelle fonctionne mieux. On est fort tenté d'y voir des accents autobiographiques. 


  • The Music of Erich Zann (dec 1921/mars 1922) 
Une autre nouvelle qui tombe un peu à plat. Le narrateur, qui vit dans une rue très étrange, est captivé par la musique d'Erich Zann, qui joue du violon de façon unique. Mais il semble que le musicien ait bien des choses à cacher, et que sa musique, qu'il joue toute la nuit, ne soit pas destinée qu'à lui. Malheureusement, c'est terriblement flou, et il n'y a aucune conclusion satisfaisante. 


  • Sweet Ermengarde (1919-1921?/1943)
Une petite gemme qui m'a totalement pris par surprise. Ce n'est pas du fantastique, mais de l'humour : une parodie de récit romantique. Et c'est une réussite totale. Déjà, le rythme est effréné, ce qui, pour du Lovecraft, étonne. Mais surtout, c'est extrêmement drôle. De l’héroïne qui prétend avoir 16 ans alors qu'elle en a 30 au méchant qui prépare ses plans machiavéliques en ricanant devant une effigie de Satan, le tout offrant une joyeuse déconstruction des poncifs du genre, c'est un vrai plaisir. Une excursion surprenante de la part de Lovecraft, mais aussi la preuve d'une habilité éclectique.

samedi 22 décembre 2018

Tout peut changer, Capitalisme & changement climatique - Naomi Klein

Tout peut changer, Capitalisme & changement climatique - Naomi Klein


Un livre énorme, débordant d'exemples précis et détaillés. En conséquence, bien que persévérant, je m'y suis un peu noyé, et me suis contenté de survoler les 100 dernières pages. Ceci dit, il y a de quoi faire avec le reste.

Pour dire les choses simplement, l'idée centrale du livre est que « Notre modèle économique est en guerre contre la vie sur Terre ». En gros, aucune solution à la crise environnementale n'est possible sans changer la société dans son ensemble, c'est à dire mettre fin au néo-libéralisme et à l’extractivisme (l'exploitation massive et aveugle des ressources naturelles et en particulier des combustibles fossiles). Naomi Klein et ses collaborateurs ont mis 5 ans à façonner ce livre, et, sans surprise, il est convainquant.
Pour éviter l’effondrement, le climat commande une diminution de l'utilisation des ressources par l'humanité ; pour éviter l'effondrement, le système économique une croissance sans entrave. Il n'est possible de changer qu'un seul de ces ensembles de règles, et ce n'est pas celui des lois de la nature. (p.33)
Le livre est un développement massif de ce thème. Notons que les valeurs sont aisément malléables, et si elles ont été poussées dans un sens, elle peuvent l'être dans l'autre :
Un sondage effectué en 1966 auprès d'étudiants américains nouvellement admis à l'université a révélé que seulement environ 44% d'entre eux considéraient comme « important » ou « essentiel » de gagner beaucoup d'argent dans la vie. En 2013, cette proportion avait grimpé à 82%. (p.80)
Naomi Klein évoque longuement les accords de libre-échange qui veulent rendre chaque partie du monde voisine de toutes les autres et entravent les initiatives environnementales locales. Les agences environnementales qui peuvent être incohérentes jusqu'au point de forer elles-mêmes des puits de pétrole en zone protégée, ou qui encouragent d'illusoires solutions au problème qui soient compatibles avec le laisser-faire des marchés Les multinationales des énergies fossiles qui ne peuvent rien faire d'autre que continuer leur carnage sous peine de s’effondrer et d'emporter avec elles toutes les richesses qui leur sont associées, et qui cherchent les énergies fossiles de façon toujours plus dangereuse et polluante (fracturation hydraulique, sables bitumeux...), et pour cela s'attaquent à des zones naturelles toujours plus vastes, parfois grandes comme des pays entiers (« Pour que leur valeur reste stable ou s'accroisse, les sociétés pétrolières et gazières doivent toujours être en mesure de démontrer à leurs actionnaires qu'elles disposent de réserves de combustible prêtes à exploiter une fois épuisées celles en cours d'extraction » [p.174]). Les milliardaires qui se parent d'un vernis vert et se posent en défenseur du climat alors que les sources mêmes de leurs revenus sont en totale opposition à ces idées. Le fantasme d'une solution technique au problème venue de géo-ingénierie qui permet de continuer comme si de rien était en se disant que la science, alliée au libre marché, trouvera une solution miracle (cette pseudo-solution est, sans surprise, surtout défendue par ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change).

Rappelons les trois tristes piliers du néo-libéralisme. (p.94) « Ces piliers soutiennent le mur idéologique qui, depuis de dizaines d'années, empêche le déploiement de solutions sérieuses pour endiguer le déséquilibre climatique » :
  • Privatisation du secteur public.
  • Déréglementation des marchés. 
  • Allègement du fardeau fiscal des entreprises financé par la réduction des dépenses publiques.
Par exemple, ce n'est certainement pas la main invisible qui va empêcher que les millions de tonnes de combustible fossile actuellement encore enterrées ne soit extraites, consumées et transformées en gaz à effet de serre. Mais la main invisible offre un mythe salvateur, le mythe du génie humain qui trouvera une façon de régler ses problèmes. Tout va s'équilibrer. Mais pas maintenant. Plus tard.

2014, 530 pages, actes sud/lux

vendredi 21 décembre 2018

Lovecraft - Nouvelles de 1917, 1918, 1919 - The Tomb, Dagon, Beyond the Wall of Sleep, Polaris...


Dagon, illustration de Mario Zuccarello
Dagon, illustration de Mario Zuccarello.

M'intéressant depuis assez longtemps au jeu de rôle L'Appel de Cthulhu, et essayant d'organiser dans un futur proche quelques parties où je prendrais le rôle du MJ, j'ai été envahi d'une soudaine envie de renouer avec Lovecraft, dont j'ai lu voire relu à peu près toute l’œuvre depuis mon adolescence. Mais cette fois, je vais faire les choses bien : lire ses écrits en VO et par ordre chronologique d'écriture. J'utilise comme source cette liste. Je pars du principe que la chronologie indiquée, parfois étonnamment précise, est globalement exacte.

  • The Tomb (écrit en juin 1917, publié en mars 1922)
Une nouvelle d'un fantastique assez classique. Un jeune homme solitaire et amateur de livres est obsédé par une mystérieuse tombe, au point d'aller y passer toutes ses nuits. Petit à petit la frontière entre le réel et le fantasmée se fait plus floue : le garçon est-il troublé par sa vie oisive et ses lectures inappropriées ? Ou est-il vraiment possédé par l'esprit d'un de ses ancêtres ? On a envie d'y chercher la touche Lovecraft, qu'on peut trouver peut-être du côté de la mince frontière entre le sommeil et l'éveil, mais c'est la seconde nouvelle qui vraiment pose les bases.

  • Dagon (écrit en juillet 1917, publié en novembre 1919)
Le voici, le prototype parfait de l'histoire lovecraftienne. Un homme seul, isolé sur une barque en plein océan, se retrouve sur de vastes terres soudainement émergées, venues des profondeurs. Sur ces terres, il n'y a rien, si ce n'est des poissons morts. Il marche pendant des jours, jusqu'à trouver une construction ornée de fresques qui semble prouver qu'au font de l'océan vit une race ancienne, étrange, inconnue. Et là, l'homme voit surgir des flots une créature immense, incompréhensible. Il fuit, se fait recueillir par un bateau, mais devient fou. A moins qu'au contraire il ne perçoive trop clairement les horreurs qui menacent d'engloutir l'humanité. C'est court, diablement efficace, et tout y est. L'humain est confronté à sa petitesse, il tente un coup d’œil craintif dans les vastes replis du réel, et ce qu'il y voit le brise à jamais.

  • A Reminiscence of Dr. Samuel Johnson (écrit mi-1917, publié septembre 1917)
Là, par contre, je reste de marbre. Un homme vieux de plus de 200 ans (mais ce n'est pas le sujet) déblatère sur de grands personnages qu'il a connu il y a longtemps. Vite, nouvelle suivante. 

  • Polaris (écrit mi-2017, publié décembre 1920)
Lovecraft introduit la partie onirique de son œuvre. Un homme se fait emporter pendant ses nuits dans un autre monde. D'abord spectateur, il en vient à mener là-bas une vie parallèle, qui supplante la première. Il considère à la fin sa vie terrestre comme un rêve, dans lequel des créatures ombrageuses lui disent que le monde dans lequel il veut retourner n'existe pas. Un très beau texte, court et touchant. On sent la complainte de l'homme tourné vers l'imagination et l'abstraction qui ne trouve pas sa place. 

  • Beyond the Wall of Sleep (écrit début 1919, publié octobre 1919)
Un développement du concept de Polaris. Un homme simple d'esprit est amené dans un asile car des rêves particulièrement intenses le rendent violent. Un aliéniste, qui croit que les rêves cachent une certaine réalité, s'intéresse à son cas. Il finira par lier contact avec une entité dont la nature n'est pas claire et qui lui donne un aperçu d'une autre forme de vie, spatiale, intemporelle. Cette nouvelle m'avait marqué. Encore une fois, c'est un aperçu insaisissable de la vaste partie du réel qui reste hors de portée de l'humain. C'est à la fois mélancolique, car cette distance infranchissable est effroyablement limitante, et optimiste, car l'univers se révèle n'être ni pleinement indifférent ni tout simplement vide. 

  • Memory (1919/1923)
Un texte minuscule qui évoque la brièveté de l'humanité face à l'immensité du temps. 

  •  Old Bugs (été 1919/1959)
Une nouvelle qui n'est pas du fantastique. Apparemment écrite pour un ami qui voulant tenter l'alcool avant la prohibition, elle met en scène un homme terriblement alcoolique qui tente d'empêcher les jeunes de commencer à boire. Le ton est juste comme il faut, et les deux personnages principaux, celui du vieil ivrogne à qui il reste une touche de grandeur et celui du jeune naïf qui cherche l’expérience à la Rimbaud, forment une mécanique bien huilée. 

  • The Transition of Juan Romero (16 sept 1919/1944)
Une nouvelle lovecraftienne classique mais peu mémorable. Un mystère enfouit sous la roche, dans une mine d'or, et un mélange du rêve et du réel, mais mis en scène sans élément particulièrement marquant. Lovecraft fera beaucoup mieux avec le même point de départ par la suite. 

  • The White Ship (oct 1919/nov 1919)
On revient au Lovecraft onirique, et avec brio. The White Ship est un excellent voyage dans les contrées du rêve, où le temps semble ne pas exister, où se cachent les éléments de leurs esprits que les humains rejettent, où le bonheur est possible. Mais, même ici, il est difficile de se contenter de ce qu'on possède, et à vouloir pousser trop loin, le réveil est inévitable. Et, en comparaison, la réalité est une tempête où le navire qui nous guide si aisément dans nos rêves ne peut que sombrer. 

  • The Doom that Came to Sarnath (3 dec 1919/juin 1920)
Dans un univers indéterminé, la civilisation humaine fait la rencontre de l'altérité. Une race étrange existe a proximité, et l'extermination est la seule solution. Mais l'humanité est fugace, et ces êtres auront leur revanche. Un texte au bon fond, mais mal exécuté : l'essentiel est une description peu passionnante de la ville de Sarnath. 

  •  The Statement of Randolph Carter (dec 1919/mai 1920)
Première apparition du personnage récurrent qu'est Randolph Carter, et parfait exemple d'une philosophie de la fiction d'horreur : moins on en montre, plus c'est efficace. En effet, tout est laissé à l'imagination du lecteur. Même si la formule ne peut pas être répétée à l'infini (et, chez Lovecraft, elle ne le sera pas), elle fonctionne très bien ici. Retour de l'idée que l'esprit humain n'est pas fait pour contempler certaines vérités, et première mention des ouvrages oubliés qui recèlent un savoir cauchemardesque et deviendront un cliché du genre. 


  • The Street (dec 1919/fin 1920)
L'histoire d'une rue d'une ville américaine. Comme dans The Doom that Came to Sarnath, le côté très descriptif est rapidement lassant. Mais surtout, c'est incroyablement patriotique et xénophobe. De méchants étrangers terroristes veulent nuire à la belle Amérique, mais l'esprit de la rue, qui apparemment aime beaucoup son glorieux pays, les en empêche. Assez consternant. 


  • The Green Meadow (« collaboration » avec Winifred V. Jackson, 1918-19/1927)
Une variante sur le thème du manuscrit trouvé qui sait accrocher le lecteur : un manuscrit écrit en grec, rédigé sur un journal fait d'une matière indéfinissable, est retrouvé... dans une météorite ! La suite est un peu plus classique. Le narrateur raconte son arrivée dans un monde inconnu, et conclut sur son ascension à une forme de vie pas tant supérieure que différente. Le texte aurait été inspiré par un rêve de l'amie de Lovecraft, et je veux bien le croire : c'est d'un flou typiquement onirique, une réplique subtilement altérée du monde de l'éveil.

mercredi 12 décembre 2018

Cataclysmes, une histoire environnementale de l'humanité - Laurent Testot


Cataclysmes, une histoire environnementale de l'humanité - Laurent Testot

Un essai d'histoire globale, dans la même veine que De l'inégalité parmi les sociétés de Jared Diamond ou Sapiens de Yuval Noah Harari, auteurs qui sont d'ailleurs cités. On retrouve pas mal d'informations déjà croisées dans ces ouvrages. La densité du machin est impressionnante, au risque que parfois ça fasse une simple liste de faits, ou reste un peu superficiel quand on aborde l'époque contemporaine. Néanmoins, un livre riche, ambitieux et, je le redis, vraiment dense. Je tente ci-dessous d'en extraire quelques points.

Tout d'abord, la façon la plus limpide de voir l’évolution humaine en quelques lignes : la diviser en grandes étapes. Laurent Testot en distingue ici sept. (p.19)
  • Révolution biologique (-3 millions d'années). Homo apparait, bipédie, alimentation omnivore...
  • Révolution cognitive, ou symbolique (entre -500000 et -40000). Feu, art et langage. Sapiens élimine les autres Homo
  • Révolution agricole (-10000). 
  • Révolution morale (-500). Empires et religions qui se veulent universels.
  • Révolution énergétique, ou industrielle (1800). Sapiens brule des carburants fossiles, bienvenue dans l’Anthropocène. 
  • Révolution numérique (2000).
  • Révolution évolutive ?
Un indice pour deviner quand nos ancêtres se sont mis à descendre des arbres ? L’apparition d'un gène qui permet de digérer l'éthanol, l'alcool (il y aurait 10 millions d'années). En effet, une fois perdu son lien étroit avec les arbres, il ne peut plus se contenter que des fruits trop murs, tombés au sol, donc en cours de fermentation. (p.30)

Un élément des cycles climatiques naturels de la planète auquel on ne pense guère : la tectonique des plaques. Par exemple, quand les plaques des deux Amériques commencent à se percuter il y a environ 3,5 millions d'années, elles bloquent de vastes courants marins qui ne peuvent plus disperser la chaleur, ce qui contribue à de petits âges glaciaires. (p.33) Mais aussi, à l'occasion de ce choc tectonique, les faunes des deux Amériques entrent en contact : c'est le Grand Échange interaméricain, qui serait le plus grand bouleversement biologique sur Terre depuis la fin des dinosaures, les placentaires du nord remplaçant les marsupiaux du sud. (p.34)

L'idée que les espèces pouvaient disparaitre est relativement récente (18ème). Jusque là, le monde était fixe, stable, créé par Dieu. (p.50)

Autre idée surprenante : l'Amazonie, qui il y a 12000 ans était plus une savane, aurait été fertilisée par les excréments de la mégafaune locale. Mais comme l'humanité a plus tard exterminé toute mégafaune, elle aurait ainsi éliminé les principaux fournisseurs de fertilisants naturels. (p.69)

Pause vocabulaire. Qu'est-ce qu'un cliquet malthusien ? « Règle imposant une limite à la croissances de populations, voulant que chaque innovation technologique ou nouvelle agricole améliorant la productivité entraînent une croissance démographique telle que les bouches supplémentaires dévorent le surplus. Le système retombe alors dans ses équilibres initiaux. » (p.453) Cette règle aurait été à peu près valable jusqu'au 20eme, où l'humanité a surmonté ce problème pour s'en trouver d'autres.

La taille des êtres humains est très variable, et une « simple crise économique » peut la modifier. Trois facteurs qui influent sur la taille :
  • Le travail des enfants. « Si un enfant travaille pendant ses eux périodes de croissance, courant de sa naissance à ses 6 ans, puis de ses 9 ans à ses 13 ans, son squelette se tasse et il se plus petit. »
  • L'alimentation, bien sûr. Le corps s'adapte à ce qu'il a. « Cette adaptation se transmettra, par épigénétique, aux générations suivantes. »
  • D'éventuelles parasitoses, qui sont plus présentes en cas de sédentarité, car l'humain vit alors proche de ses propres déchets. 
Conséquence directe, au 19eme, dans l'armée française « les officiers (nobles, riches) mesurent en moyenne 12cm de plus que les roturiers. » (p.99-100)

Avant l’effondrement presque simultané de l'empire romain et de la Chine des Han à partir du troisième siècle, un autre effondrement du même genre a eu lieu à la fin de l'âge du bronze, vers -1100. Il touche l'empire Hittite (Turquie), l'Assyrie, les Kassites (Babylone), Mycènes... L'Empire égyptien s'en sort à peu près. (p.112) La cause principale ? Un léger refroidissement climatique, probablement

La Genèse comme métaphore du passage de l'état de chasseur-cueilleurs à la sédentarité : « Eve et Adam, le plus bel homme ayant jamais existé puisque fait de la main de Dieu lui-même, croquent le fruit de connaissance, se rêvent un instant les égaux de Dieu et sont expulsés du paradis. Fini le farniente dont jouissaient les chasseurs-cueilleurs, oubliée la distribution gratuite de nourriture par glanage dans le jardin que Dieu leur avait confié. Leurs descendants devront gagner leur pitance à la sueur de leur front. » (p.116)

Si l'on sait que la majeure partie de la population autochtone de l'Amérique du Nord a été décimée sans même que les blancs ne s'en rende compte par des maladies, la même chose est arrivée à l'Amérique du Sud : « le bassin de l'Amazonie hébergeait une population de 5 à 10 millions d'habitants, équivalente à celle de la péninsule ibérique à cette époque. » (p.195) On compte environ 60 millions en tout sur les deux Amériques (chiffre très incertain). Mais « au cours du 16eme siècle, les population amérindienne s’effondrent à moins de 10% de leurs effectifs initiaux. Avec elles disparaitrait plus du huitième de la population mondiale.  C'est le seul moment, depuis la révolution agricole amorcée il y a 10000 ans, où la lente mais inexorable montée de la densité de gaz carboniques dans l’atmosphère, reconstituée à partir des carottages de glace effectués aux pôles, accuse une chute marquée. Des dizaines de millions d’Amérindiens agonisent, cessent de bruler des végétaux. » (p.197) Et, aussi, ce sont les occidentaux qui ont apporté les vers de terre aux Amériques : avant, ils avaient dû être exterminés par une glaciation. Ils contribuent à la décompositions des feuilles mortes, qui sans eux forment une tapis sur le sol, et ainsi une nouvelle végétation de broussailles se développe. (p.220)

Mais pourquoi les Amérindiens n'avaient-ils guère de maladies dans leur coin ?
  • La première réponse, déjà évoquée chez Jared Diamond, c'est le fait que la domestication animale était aux Amériques très peu présente, notamment à cause de l'extermination rapide d'une mégafaune peu habituée à se méfier de frêles bipèdes. Or, beaucoup de germes viennent de la promiscuité avec d'autres espèces.
  • La seconde, c'est le « sas de stérilisation sibérien ». Pour arriver aux Amériques, il a fallu passer par la Sibérie, où la plupart les germes n'ont pas survécu au froid. (p.204)
Le petit âge glaciaire, qui atteint son pic entre 1640 et 1715, « vit la succession quasi continue des pires hivers qu'ait connus la Terre depuis dix millénaires. » (p.259) La cause ? Sans doute de grandes explosions volcaniques, ou peut-être une baisse de l'activité solaire. Les conditions climatiques ont un énorme impact sur les conditions sociopolitiques, ainsi, en Chine notamment, la vaste majorité des conflits et rébellions seraient dus à des hivers froids. (p.271) Et par rapport à nous, dans le présent : « Un tiers de l'humanité a peut-être péri au 17eme siècle, pour un petit degré centigrade de moins. Les scénarios du présent réchauffement planétaire annoncent un minimum de 2,5 et plus probablement de 4 voire 5 ou 6 degrés supplémentaires d'ici la fin du 21eme siècle par rapport aux températures moyennes mesurées à la fin du 19eme siècle. » (p.273)

Autre évènement du même genre, l'explosion du volcan Tambora en 1815 en Indonésie. L’éruption a des effets très puissants car elle a lieu près de l'équateur, ce qui maximise « la dispersion planétaire des débris atmosphériques. » (p.326) Pendant plusieurs années, la masse de matière éjectée aurait eu une influence majeure sur la climat mondial : refroidissement de 1 à 7 degrés, pluies, colorations étranges du ciel... Détail amusant, c'est à ce moment que  à Percy et Mary Shelley sont près de lac Léman et que Mary prépare son roman Frankenstein, dont l'ambiance gothique et orageuse aurait pu être inspirée du climat de cette époque.

Encore une événement au potentiel destructeur considérable : les tempêtes magnétiques causées par les orages solaires. Il y en a une en 1859, la tempête de Carrington. L'activité du soleil illumine la nuit, mais surtout, le réseau télégraphique est bousillé. La probabilité d'un tel accident ? « Une ou deux occurrences par millénaire. » (p.330) Mais je devine que ce genre de mesures n'est pas très fiable. Si quelque chose de similaire se reproduisait, les conséquences seraient majeures, notamment sur les centrales nucléaires.

Laurent Testot critique la position de Jared Diamond (sans doute exposée dans Effondrement, que je n'ai pas encore lu) selon laquelle la civilisation de l'île de Pâques s'est plus ou moins suicidée par écocide (p.334). Il évoque plutôt l'arrivée des Européens, les germes apportés et la mise en esclavage de la population pascuane. Selon lui, plutôt un génocide venu de l'extérieur qu'un écocide intérieur. Point de vue a garder en tête pour quand je lirai Effondrement.

Seconde pause vocabulaire. Exaptation : « Ce processus est l'inverse de l'adaptation. S'adapter, c'est apprendre à gérer un nouvel environnement pour mieux l'exploiter, ou en tout cas y survivre. S'exapter, c'est subir un environnement qui vous modifie indépendamment des stratégies que vous allez déployer pour le soumettre. » (p.377) L'auteur utilise ce mot pour les produits du progrès technologique qui se sont rendus indispensables.

Les perturbateurs endocriniens : « Ils ont pour particularité d'interférer avec les hormones. Une exposition à une infime quantité de ces produits peut exercer des effets dévastateurs, selon le moment où elle a lieu. Par exemple lorsque les cellules sont en phase de division, particulièrement lors de l’embryogenèse, ils exerceront des effets décisifs en matière de fertilité, de différenciation sexuelle, de fonctionnement du système immunitaire... Car les hormones régulent le vivant comme un pilote dirige un véhicule. » (p.405) Exemple : la communauté Amérindienne des Aamjiwnaang près des Grands Lacs au Canada, qui subit une pollution particulièrement intensive. « De 1994 à 1998, il leur est né 82 garçons pour 100 filles » et « la situation a encore empiré entre 1999 et 2003 avec 53 garçons pour 100 filles. » (p.406) Autre conséquence plus générale : la baisse rapide de l'âge de la puberté. « Aux USA, l'âge moyen des premières règles est ainsi passé de 17 ans au milieu du 19eme siècle à 14 ans au milieu du 20eme. Il flirte aujourd'hui avec les 12 ans. » Et chez les hommes : « Les analyses montrent, depuis un demi-siècle et partout sur la planète, une décroissance du nombre de spermatozoïdes de 1,5 à 2% par an. » (p.407)

Le taux de concentration du CO2 dans l’atmosphère était, depuis dix millénaires environ, à 260 ppm (parties par millions).  1958 : 300 ppm. 2013 : 400 ppm. « Pour retrouver de telles concentration dans le passé, il faut remonter trois à cinq millions d'années en arrière, lorsque les australopithèques arpentaient la savane africaine. Les températures moyennes du globe étaient alors de 3 à 4 degrés plus élevées, les pôles plus chauds de 10 degrés, le niveau des mers plus haut, peut-être de 20 à 30 mètres. » (p.418)

En conclusion :
Il faut admettre que le capitalisme est un mythe parmi d'autres, avec ses thèmes récurrents qui constituent autant d'éléments d'un rêve artificiel : la croissance économique guérit les sociétés de leurs maux et garantit le plein-emploi ; le libre échange optimise les intérêts privés et permet à chacun de mieux vivre ; les États étant présumés moins compétents que le secteur privé, il faut sabrer les services publics et en confier les structures aux firmes... (p.423)
Ah, et j'y pense après coup, mais j'aime beaucoup le résumé que l'auteur fait de l’épicurisme en se basant essentiellement, je crois, sur De la nature de Lucrèce. (p.139) Condensé, mémorable et séduisant :
  • L'univers n'a pas de créateurs, il est infini, de même que le temps. 
  • La vie est gouvernée par le hasard. 
  • Le propre des êtres vivants est d'être doté de libre arbitre, et leur nature fait qu'ils sont issus d'une évolution aléatoire. 
  • L'humanité est transitoire, elle disparaitra un jour.
  • Les premiers hommes ne connaissaient ni le feu, ni l'agriculture. Comme les animaux, ils utilisaient des cris inarticulés et des gestes pour communiquer, avant d'inventer le langage.
  • L'âme meurt avec le corps, il n'y a pas de vie après la mort. 
  • Toutes les religions sont des illusions, destinées à asservir les hommes. 
  • La vie ne vaut d'être vécue que si elle est consacrée à la poursuite de bonheur. 
  • Le monde est fait d'atomes, particules élémentaires invisibles, élémentaires et insécables.
  • Le vide sous-tend l'univers entier. 
  • La matière est éternelle, mais ses formes sont transitoires, ses composants connaissent un cycle désagrégation-reconstitution.

430 pages, 2017, payot

mardi 27 novembre 2018

La nature - Ralph Waldo Emerson


La nature - Ralph Waldo Emerson

Paru en 1836, La nature est le premier essai d'Emerson, qui deviendra plus tard l'ami de Thoreau. Je crains de n'avoir pas clairement saisi le fond de sa pensée. Il fait, je crois, l'apologie du lien intellectuel et artistique que l'homme doit entretenir avec la nature pour réaliser son plein potentiel, sur fond de mysticisme à tendance panthéiste. Ceci dit, il ressort de l’œuvre des morceaux particulièrement pertinents, et fort beaux.

Pour commencer, une vision radicale de la solitude que je confirme authentique, ayant encore encore en mémoire le premier choc de la vraie solitude de l'homme seul entre la terre et les étoiles, sans lumière, sans écran, sans livre, sans rien d'autre que l’humidité et les bourdonnement des moustiques :
Pour se retirer de la solitude, on a autant besoin de quitter sa chambre que la société. Je ne suis pas seul tandis que je lis ou écris, bien que personne ne soit avec moi. Mais si un homme veut être seul, qu'il regarde les étoiles. (p.11)
Je crois ici lire de l'épicurisme :
La misère de l'homme ressemble au mauvais caractère d'un enfant quand on examine avec quelle constance et quelle prodigalité il a été pourvu à son besoin et à son plaisir sur cette boule verte qui le porte en flottant à travers les cieux. (p.16)
Continuation :
Tout être rationnel reçoit la nature en dot pour son établissement. Elle est sienne, s'il le souhaite. Il peut y renoncer, il peut se trainer dans son coin et abdiquer son royaume, ainsi que le font la plupart des hommes, mais il possède un droit sur le monde par sa constitution. A proportion de la force de sa pensée et de sa volonté, il porte en lui-même le monde entier. (p.24)
De belles phrases, toujours de belles phrases :
L'homme sensuel conforme sa pensée au monde, le poète conforme le monde à sa pensée. (p.63)
La vision théiste d'Emerson semble inclure la nature comme création divine non moins importante que l'homme :
Finalement, la religion et la morale, qui peuvent être appelées à juste titre la pratique des idées ou l'introduction des idées dans la vie, ont un effet en commun avec toute culture moins élevée, celui de rabaisser la nature et de suggérer sa dépendance vis-à-vis de l'esprit. Elles diffèrent en ce que leur doctrine du devoir puisent leur origine dans l'homme chez l'une et en Dieu chez l'autre. La religion inclut la personne de Dieu, la morale non. Mais elles ne font qu'un au regard de ce qui nous occupe ici, car toutes deux foulent aux pieds la nature. Le premier et le dernier mot de la religion est : "Ce que l'on voit est temporel, ce que l'on ne voit pas est éternel. C'est un affront à la nature. (p.69)

94 pages, 1836, allia

dimanche 25 novembre 2018

Essai d'exploration de l'inconscient - C. G. Jung


Essai d'exploration de l'inconscient - C. G. Jung

Dans ce court essai, Jung propose un point d'entrée dans sa pensée relativement grand public. Et c'est tout à fait passionnant. Dans sa vision de l'inconscient, il affirme clairement qu'il n'y a pas de règles générales d'interprétation : chaque esprit étant unique, il faut adapter son questionnement à chaque esprit.

D'abord, pour accepter l'importance de l'inconscient, il faut sortir de l'illusion de la conscience totale :
Notre perception de la réalité comporte des aspects inconscients. D'abord, même lorsque nos sens réagissent à des phénomènes réels, à des sensations visuelles ou auditives, ils ont été transposés du domaine de la réalité dans celui de l'esprit. Et dans notre esprit, ils deviennent des réalités psychiques, dont la nature ultime n'est pas connaissable (car la psyché ne peut pas connaitre sa propre substance). (p.32)
Ainsi, si les rêves forment une porte d'entrée idéale dans l'inconscient, Jung se méfie de la technique d'interprétation libre des rêves de Freud qui, selon lui, éloigne trop de la réalité psychique si difficile à saisir : « Seulement les images et les idées qui font manifestement partie du rêve doivent être utilisées pour son interprétation. Le rêve porte en lui-même ses limites. » (p.45)

Ces quelques mots sur le rôle des rêves me semblent peut-être les plus importants de tout le livre :
La fonction générale des rêves est d'essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l'aide d'un matériel onirique qui, d'une façon subtile, reconstitue l'équilibre total de notre psychisme tout entier. C'est ce que j'appelle la fonction complémentaire (ou compensatrice) des rêves dans notre constitution psychique. (p.75)
De façon amusante, j'ai pu faire l'expérience de cette vision des rêves très récemment. Depuis plusieurs mois, je refoulais la nécessité d'aller voir ma dentiste. Puis je fais un rêve où il m'arrive des trucs pas très sympas au niveau des dents. Deux jours plus tard, je prends rendez-vous.

Jung accorde beaucoup de valeurs aux symboles et archétypes qui, selon lui, sont inhérents à l'être humain, et il le justifie plutôt bien :
Tout comme le corps humain est une collection complète d'organes dont chacun est l'aboutissement d'une longue évolution historique, de même devons-nous nous attendre à trouver dans l'esprit une organisation analogue. Pas plus que le corps, il ne saurait être un produit sans histoire. Et par « histoire », je ne veux pas parler de celle que l'esprit construit en se référant consciemment au passé par le moyen du langage et d'autres traditions culturelles. Je veux parler du développement biologique, préhistorique et inconscient, de l'esprit dans l'homme archaïque, dont la psyché était encore proche de celle de l'animal. (p.116)
Sur la même idée :
L'idée d'une plante ou d'un animal qui s'inventeraient eux-mêmes nous ferait rire. Pourtant beaucoup de gens croient que la psyché, ou l'esprit, se sont inventés eux-mêmes et furent ainsi leur propre créateur. En fait, l'esprit a atteint son stade actuel de conscience comme le gland se transforme en chêne, comme les sauriens se sont transformés en mammifères. De même qu'il s'est développé pendant fort longtemps, il continue encore, en sorte que nous sommes poussés par des forces intérieures aussi bien que par des stimuli extérieurs. (p.140) 
Ainsi, Jung pense « qu'en général, l'on a d'abord agi, et que c'est bien plus tard que quelqu'un s'est préoccupé de savoir pourquoi. » (p.130)

Ce qui est valable pour l'individu peut s’appliquer aussi aux groupes :
Nous considérons les complexes personnels comme une compensation d'attitudes naissant d'une conscience unilatérale et pervertie. De même, les mythes de caractère religieux peuvent être interprétés comme une sorte de thérapeutique mentale dirigée contre les souffrances et les sujets d'inquiétude qui affligent l'humanité : la faim, la guerre la maladie, la mort. (p.135)
Or, à l'époque moderne, l'homme occidental est privé de cette « thérapeutique mentale ». Il se persuade qu'il n'en a plus besoin, mais est-ce bien vrai ? C'est pour Jung un point capital :
L'homme moderne ne comprend pas à quel point son « rationalisme » (qui a détruit sa faculté de réagir à des symboles et à des idées lumineux) l'a mis à la merci de ce monde psychique souterrain. Il s'est libéré de la « superstition » (du moins il le croit) mais ce faisant, il a perdu ses valeurs spirituelles à un degré alarmant. Ses traditions morales et spirituelles se sont désintégrées, et il paie cet effondrement d'un désarroi et d'une dissociation qui sévissent dans le monde entier. (p.161)
Et pour conclure, sur le mythe d'un futur idéal, que ce mythe soit religieux (paradis, paix intérieure par la communion avec Dieu), politique (abolition communiste de l'Histoire, paix universelle grâce au libre échange) ou technologiste (immortalité physique et virtuelle) :
La vie est un champ de bataille. Elle l'a toujours été et le restera toujours. S'il n'en était pas ainsi, la vie s'interromprait. (p.148)

 180 pages, 1964, folio

mercredi 21 novembre 2018

Le royaume - Emmanuel Carrère

Le royaume - Emmanuel Carrère


J'ai abandonné au bout de 400 pages sur 600. Au début, j'ai beaucoup aimé. Emmanuel Carrère évoque son rapport ambigu à la religion chrétienne, et cette petite plongée dans ses doutes quotidiens, sur fond de son métier d'écrivain, est plaisante. Il a eu une période chrétienne, plus tôt dans sa vie. C'est à mes yeux un mystère : comment peut-on être athée, avoir une révélation, quelques années de bigotisme aiguë, pour au final redevenir calmement agnostique ? Ça tombe bien, c'est un mystère aussi pour l'auteur. Mais, vraiment, je m’interroge : face aux retournements et chamboulements internes de Carrère, j'ai l'impression que mon esprit fonctionne très différemment, que je suis incapable d'une telle mobilité, que ma personnalité est bien plus stable, seulement sujette à une complexification progressive, à l'ajout successif de nuances plutôt qu'à de brusques retournements.

J'aime aussi sa position de curiosité vis à vis de la religion, notamment quand il se demande si c'est une bonne idée d'aller dans une croisière chrétienne dans une optique anthropologique. Je m'y reconnais : moi-même, totalement athée, j'adore aller farfouiller dans des monastères, découvrir cette foi qui me semble si étrange, et je suis même aller me fourrer au mont Athos, dans la république monastique du même nom. Il passe ensuite le reste de son récit à recréer l'époque proto-chrétienne, en s'intéressant particulièrement à la figure de Paul, qui par sa conversion brutale est un peu son alter-égo. Et c'est prenant, cette approche d'un écrivain qui entreprend de recréer l'histoire avec fidélité, certes, mais sans renier le goût de la fiction, en assumant parfois de combler les trous. Et, vraiment, c'est instructif, j'ai l'impression d'en ressortir avec une image bien plus claire de ce bassin méditerranéen d'il y a un peu moins de 2000 ans. Dommage qu'à la longue, la structure devienne plus confuse, la chronologie plus floue, et que l'ensemble finisse par sembler inutilement démesuré, entaché par les intrusions de plus en plus lourdes de l'auteur, notamment ces longues pages où il retranscrit un échange avec sa femme à propos d'une vidéo porno. 300 pages excellentes, mais un profond sentiment de lassitude par la suite.

Habitués que nous sommes aux religions récentes que le christianisme et l'islam, nous pensons qu'il fait partie de la nature d'une religion, que c'est même sa raison d'être, de promettre à ses adeptes une vie après la mort, et s'ils se sont bien conduits une vie meilleure. Or c'est faux, aussi faux que de penser qu'une religion est par nature prosélyte. Grecs et Romains croyaient les dieux immortels, pas les hommes. « Je n'existais pas. J'ai existé. Je n'existe plus. Quelle importance ? », lit-on sur ne tombe romaine. Ce qui leur tenait lieu d'au-delà, et qu'ils appelaient les Enfers, les Anciens se le représentaient comme un lieu souterrain où les ombres des hommes trainent une sorte de semi-vie, ralentie, comateuse, larvaire, à peine conscience d'elle-même. Ce n'était pas un châtiment d'écher là, c'était la condition commune des morts. (p.229)
Les lieu de culte dans le monde gréco-romain étaient de petites entreprises privées le temple d'Isis d'une ville n'avait pas plus de rapport avec le temple d'Isis d'une autre que n'en ont, mettons, deux boulangeries. Un étranger pouvait en dédier un à une divinité de son pays comme il ouvrirait, aujourd'hui, un restaurant de spécialités exotiques. Le public tranchait en y allant ou non. Si un concurrent survenait, ce qui pouvait arriver de pire est qu'il détourne la clientèle - comme on reprochait à Paul de le faire. Les juifs, sur ces questions, étaient déjà moins décontractés, mais ce sont les chrétiens qui ont inventé la centralisation religieuse, avec sa hiérarchie, son Crédo valable pour tout le monde, ses sanctions pour qui s'en écarte. (p.190)

600 pages, 2014, folio

jeudi 15 novembre 2018

Des machines, des plateformes et des foules - Erik Brynjolfsson & Andrew McAfee


Des machines, des plateformes et des foules - Erik Brynjolfsson & Andrew McAfee

Je vais parler rapidement du contenu de ce bouquin avant de m'intéresser à son ton idéologique. A noter que je suis à peu près certain que ma compréhension de beaucoup des concepts de ce livre est relativement limitée.

Les auteurs (qui bossent au MIT) organisent les bouleversements technologiques modernes en trois points.
  • L'intelligence de la machine. Son équivalent traditionnel, c'est l'esprit humain. 
  • La plateforme, c'est à dire un service dématérialisé qui met en relation mais ne produit pas physiquement. Son équivalent traditionnel, c'est le produit (bien et service).
  • La foule, c'est à dire la possibilité de mobiliser aisément des quantités phénoménales de ressource humaine. Son équivalent traditionnel, c'est le cœur, c'est à dire les organisations en entreprise ou institutions. (p.21-22)

C'est la partie sur la machine qui a le plus retenu mon attention. Les auteurs parlent beaucoup du Système 1 et du Système 2 de Daniel Kahneman, et, exemples à l'appui, ils en déduisent qu'il est généralement plus efficace de confier la plupart des décisions à des algorithmes. La puissances des statistiques semble battre à plate couture le jugement humain.

Avant de parler d'une bonne explication de deux méthodes diférentes pour partir en quête de l'IA, un petit point sur le paradoxe de Polanyi : c'est l'idée que les hommes peuvent difficilement expliquer leur propre comportement et fonctionnement, et que, en conséquence, il peut sembler illusoire de pouvoir reproduire ce comportement et fonctionnement dans une machine.

 « Les enfants n'ont pas besoin de leçons explicites sur les règles pour apprendre à parler correctement ; la plupart des adultes, si. » (p.71) L'IA symbolique est entreprise de la même façon qu'on apprend une langue à un adulte : c'est à dire lui inculquer des tonnes de règles. Mais sachant que l'humain ne connait même pas ses propres règles, et que rapidement on atteint une quantité invraisemblable de règles, cette méthode semble un échec. « Si aucune entité sur terre ne connait les règles au moyen desquelles les humains font ce qu'il font, y compris les humains eux-mêmes, comment pourra-t-on créer un système fondé sur des règles (...) pour les imiter ? » (p.74) L'autre approche, c'est l'IA qui apprend par elle-même, comme un enfant. C'est celle qui a le vent en poupe.

Globalement, en lisant Des machines, des plateformes et des foules, on a l'impression que le monde est uniquement peuplé d'entrepreneurs technophiles ayant foi en l'avenir et en leurs profits. C'est un bouquin qui me semble... inhumain. Ici, personne ne souffre, personne ne subit les effets secondaires de la modernité. L'être humain y a pour seul objectif de créer sa startup et de profiter des économies que lui offre son Uber. De part son pragmatisme, ce livre dresse le portait d'un monde où tout va bien, où chacun peut « se lancer dans toutes sortes d'échanges et de transactions, faisant entrer des milliards d'autres participants dans l'économie mondialisée » (p.25), saisir dans le chaos des « opportunités » (p.31), un monde où « avoir un nouveau cours de gym, trouver un moyen bon marché de faire un trajet ou un voyage, se faire livrer un repas ou une robe de soirée sont, bien sûr, de bonnes choses » (p.189). Et pas de panique : les « plateformes encourageant la consommation peuvent être une bonne nouvelle pour la planète » (parce qu'elles « augmentent le taux d'utilisation de nombreuses ressources du monde physique ») (p.189).

Finalement, les auteurs diagnostiquent leur propre position : le « solutionnisme, c'est à dire l'idée qu'une bonne combinaison d'énergie entrepreneuriale et d'innovation technique permet de résoudre tous les problèmes ». (p.281)

Je suis fasciné par cette vision du monde, même si je m'y sens plus qu'étranger.

316 pages, 2017, odile jacob

lundi 12 novembre 2018

Le dernier ermite - Michael Finkel


Le dernier ermite - Michael Finkel

C'est à peu près ce que décrit le sous-titre : Christopher Knight, à 20 ans, est parti sans vraiment de préparation habiter dans une forêt, à simplement quelques minutes d'un lac entouré par des bungalows et fréquenté par des randonneurs. Pendant 27 ans, il resté planqué grâce à l'emplacement discret de son campement. Il se nourrit et se procure du matériel en dévalisant les maisons saisonnières qui font le tour du lac et le camp de vacance local. Il a une vraie éthique de voleur : ne prend que le nécessaire, ne force pas les portes violemment... Mais du coup, pendant des décennies, il devient une sorte de mythe, et certains des habitants de sentent privés de leur paix d'esprit. Et, détail fascinant : une fois Knight enfin attrapé et la vérité révélée, la majorité des habitants refusent d'y croire. Il semble que ce qui sort de leur système de croyance ne puisse exister.

L'auteur alterne entre des passages purement narratifs, très engageants, d'autres où il se met en scène pendant son enquête, et d'autres encore où il disserte sur la solitude et les ermites. La fin, qui évoque les difficultés de Knight à se réadapter à la réalité sociale, est touchante. L'aspect qui est certainement le plus fou, c'est façon dont Knight passe les hivers rigoureux du Maine, quand tout est enneigé et que la température fait régulièrement -20 et parfois -28. Il reste des mois entiers dans son campement, à endurer le froid, restant éveillé aux heures les plus froides de la nuit pour ne pas mourir d'hypothermie.

Élément important, sur lequel l'auteur ne se concentre à mon avis pas assez, c'est la dépendance de cet ermite à la culture humaine, c'est à dire à la communication qui ne soit pas directement interpersonnelle. Knight développe des goûts littéraires précis, il adore Dostoïevski et « lorsqu'il était à court de papier toilette, il déchirait parfois des pages des romans de John Grisham. » Il joue à Pokemon sur des Game Boy volées. Il passe énormément de temps à écouter la radio. Il est fan de Lynyrd Skynyrd. Ainsi l'ermite n'est pas si séparé du monde : comment réconcilier cette solitude absolue et cet attrait vers la culture humaine ? Je me demande si la seule option pour s'en défaire, c'est la foi religieuse ou mystique, trait caractéristique de nombreux ermites, mais pas de Knight.

L'une des raisons pour lesquelles il n'existe pratiquement plus de fidèles chrétiens solitaires – et il n'y en a plus depuis le début du XVIIIe siècle –, c'est leur crainte des autorités ecclésiastiques. Les ermites étaient des penseurs échappant à tout contrôle, qui réfléchissaient à la vie, à la mort et à Dieu. Quant à l'église, avec ses rituels solidement enracinés et ses méthodes d'enseignement misant sur la mémorisation systématique, elle n'approuvait pas les idées des ermites. Saint Thomas d'Aquin, prêtre italien du XIIIe siècle, affirmait que ces derniers pouvaient se montrer subversifs, rétifs à l’obéissance et à toute stabilité, qu'il valait mieux confiner de tels individus dans des monastères et les soumettre à des règlements et à des usages. (p.185)

270 pages, 2017, jc lattès

dimanche 11 novembre 2018

Le troisième chimpanzé - Jared Diamond


Le troisième chimpanzé - Jared Diamond

Je me demandais si Jared Diamond parviendrait à captiver autant qu'avec De l'inégalité parmi les sociétés. En dehors des multiples recoupements avec son ouvrage suivant, c'est chose faite. Le troisième chimpanzé ne répond pas à une problématique aussi claire, c'est un bouquin un peu plus fourre-tout sur l'origine et les particularités de l'animal humain.

Comme l'indique le titre, tout commence avec la séparation de l'homme d'avec la lignée des (deux autres) chimpanzés, avec lesquels il partage 98,4% de son ADN. Un petit passage sur la chasse : « Je doute que la chasse ait été, comme on le pense généralement, l'aiguillon du développement spectaculaire tant du cerveau de l'homme que de la société. Au cours de notre histoire évolutive, nous n'avons pas été de valeureux chasseurs, mais d'habiles chimpanzés, se servant d'outils de pierre pour se procurer et préparer des aliments constitués par des végétaux et de petits animaux. Occasionnellement, nos ancêtres Homo sapiens abattaient un gros animal, puis ressassaient sans doute à l'infini l'histoire de cette prise exceptionnelle. » (p.78)

C'est vers -40000, avec l'homme de Cro-Magnon, que semble se produire le grand bond en avant : morphologie moderne, outils variés et spécifiques, outils composés de plusieurs pièces, harpons, javelots... Donc, augmentation de la puissance de chasse. (p.90) D'où sort ce grand bond en avant ? Sans doute l'apparition des bases anatomiques du langage articulé. (p.104)

Ensuite, sans doute mes passages préférés du bouquin : une étude de la sexualité humaine. Les bébés humains sont particulièrement longs à apprendre à se débrouiller seuls, car les aptitudes qui permettent aux humains de survivre sont complexes. « La façon dont les êtres humains se procurent leur nourriture impose donc une certaine forme de rapport social, dans lequel un mâle reste en relation avec une femelle après qu'il l'a fécondée, afin de l'assister dans l'élevage de la progéniture qui va en résulter. Sinon, l'enfant aurait moins de chances de survivre et le père de transmettre ses gènes. Le système en vigueur chez l'orang-outan, dans lequel le père s'en va après la copulation, ne parait pas fonctionner dans notre espèce. » (p.129) Mais comme ainsi le père s'investit beaucoup dans l'élevage de ses enfants, il doit s'assurer que ce sont bien ses enfants : sinon il dépenserait son temps et son énergie à répandre des gènes n'étant pas les siens.

Il y a plein de détails fascinants sur la taille des testicules. Ainsi les chimpanzés ont des testicules plus gros, parce que comme il n'y a pas de couples et que tout le monde féconde tout le monde, la concurrence est rude. A l'inverse, le gorille, même s'il fonctionne en système de harems, a de plus petits testicules. En effet, la femelle gorille n'est réceptive que quelques jours par mois et ne l'est pas pendant trois ou quatre ans après une grossesse. (p.139) L'être humain, lui, n'a pas le libertinage des chimpanzés, mais chez nous le sexe a une fonction sociale unique dans l’unité des couples le temps d'élever la progéniture, d'où une taille respectable des testicules. En effet, la plupart des espèces de mammifères n'ont de relations sexuelles que lorsque les femelles sont en œstrus (quand elles ovulent). Les femelles, à ce moment, sollicitent les mâles. Chez l'humain, le moment de l'ovulation est au contraire discret et variable entre les femmes. Cette dimension d'unité entre les couples est renforcée par l'idée de dissimulation (quoiqu'il est difficile de juger des pratiques du passé) : chez tous les autres animaux vivants en groupe, l'activité sexuelle se fait publiquement. (p.146) L'auteur examine tout un tas de théories pour expliquer ces faits. Retenons qu'il s'agit certainement de pacifier les relations humaines : souder les couples pour le bien de la progéniture, réduire les conflits entre les membres du groupe, ce qui nuirait à la quête de nourriture qui, pour les humains, nécessite une coopération aiguë. 

L'auteur se penche ensuite sur la science de l'adultère, dont j'aime beaucoup le nom technique : « stratégie reproductive mixte ». En étudiant les animaux, il semble qu'il y ait dans ces stratégies l'objectif de maximiser le nombre de descendants, mais la culture humaine a beaucoup complexifié ce problème.

Ensuite, la vieillesse et la mort. Les humains vivent plus vieux que tous les autres singes, et il semble que ce soit lié à la complexité de notre mode de vie : la présence d'un vieillard expérimenté dans une tribu peut décupler ses chances de survie. « Notre mode de vie dépend de la transmission du savoir. » (p.224) Ainsi, vieillesse + langage = savoir. L'écriture a un peu chamboulé ce concept.

L'espérance de vie est due en bonne partie à l'âge de la reproduction : l'investissement dans l'auto-réparation du corps est « d'autant plus grand que l'âge de la première reproduction est élevé ». (p.238) Ensuite, le risque de mort violente n'incite pas l'évolution à investir dans le long terme. « Dans le monde biologique, le risque de mort dû aux prédateurs est plus bas pour les oiseaux pour les mammifères (parce qu'ils peuvent s'échapper en volant) et plus bas pour les tortues que pour la plupart des autres reptiles (parce qu'elles sont protégées par une carapace). Par conséquent, oiseaux et tortue sont susceptibles de gagner beaucoup s'ils mettent en œuvre de couteux mécanismes de réparation. » (p.240) Ainsi les oiseaux vivent plus vieux que les mammifères de même dimension, et les tortues plus longtemps que les reptiles sans carapace, parce qu'en investissant dans un bon système d'auto-réparation ils ne risquent pas de voir ce système rendu inutile par des prédateurs intempestifs. Les oiseaux qui vivent le plus longtemps sont ceux qui vivent sur des îles océaniques, sans prédateur. Les femelles vivent globalement plus longtemps que les mâles, peut-être parce les mâles tendent à être plus belliqueux pour s'attirer les faveurs des femelles (combattre un rival par exemple), et ainsi meurent plus souvent de façon violente, ce qui provoque un investissement moindre dans les systèmes d'auto-réparation.

Le mystère de la ménopause. Chez les humains, les enfants ont besoin de leur mère pour survivre. De plus, le risque de mort de la mère pendant l'accouchement est élevé. Ainsi, après un certain temps, il devient plus rentable de simplement s'occuper des enfants déjà là plutôt que de risquer de mourir en en ayant de nouveaux, d'autant plus que le risque de grossesse fatale augmenta avec l'âge et l'affaiblissement du corps. (p.244)

Jared Diamond ne pense pas qu'il puisse y avoir de remède miracle à vieillesse et à la mort : « La sélection naturelle doit certainement agir de façon à synchroniser le rythme du vieillissement de tous les systèmes physiologiques, et c'est pourquoi le vieillissement met en jeu d'innombrables changements simultanés. » (p.246)

Comme plus tard Harari dans Sapiens, Jared Diamond évoque les « bienfaits mitigés de l'agriculture ». Ainsi, avec l'avènement de l'agriculture, la taille moyenne humaine a beaucoup diminuée, à cause de la malnutrition. « Les grecs et les turcs d'aujourd'hui n'ont pas encore regagné la taille de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs qui vivaient en parfaite santé dans leur région. » (p.339) Aussi, avec l'avènement de la culture du maïs en Amérique centrale vers l'an 1000, les squelettes montrent un bien plus grand nombre de caries dentaires et de toutes sortes de maladies, et le taux de mortalité augmente. Et n'oublions pas que c'est l'agriculture qui a permis la stratification sociale.

A propos des diverses drogues et autres comportements en apparence suicidaires : l'idée que le handicap volontaire permet de montrer une supériorité génétique, en prouvant que l'on peut vivre malgré ce handicap. Exemple : un chant de drague qui peut attirer les prédateurs. Exemple limpide chez les humains : le tatouage, dans le Pacifique, était très douloureux et pouvait causer des infections, mais démontrait la vigueur. (p.360)

Diamond évoque indirectement le paradoxe de Fermi, et émet l'idée que la barrière d'entrée vers l'intelligence est très dure à franchir. Il prend l'exemple des pics (les oiseaux), qui ne seraient apparu qu'une seule fois dans l'histoire de la biologie. Ainsi, sur certains continents, aucun animal n'a évolué pour exploiter cette niche. Ainsi l'évolution convergente (multiples formes de vie effectuant indépendamment une même transformation pour occuper une niche (exemple : le vol chez les oiseaux, chauves-souris, insectes...)) ne va pas de soi. Chez les pics, leur niche écologique est due à une grande variété de mutations improbables qui auraient peut-être pu ne jamais se produire. Même chose pour l'intelligence ?

A propos des exemples de destruction par l'homme de son environnement, il cite un exemple que je ne connaissais pas, celui de la civilisation Anasazi, en Amérique du nord, qui a construit des bâtiments gigantesques, mais a causé sa propre ruine en abattant tous les arbres. En Europe, il semble y avoir un mouvement de déplacement de la civilisation dominante de l'est vers l'ouest : Moyen-Orient → Grèce → Rome → Europe de l'ouest/nord. Chacun de ces centres de civilisation aurait sapé ses ressources. Mais je ne doute pas que j'en apprendrais plus quand je lirai Effondrement, du même auteur.

Il rappelle l'extinction de masse de la mégafaune des Amériques à l'occasion de leur colonisation, vers -11000. Il aurait peut-être fallu moins d'un millénaire pour ces colons pour s’approprier les Amériques du nord au sud. L'Amérique du nord aurait perdu à cette époque 73% de ses grands mammifères, et 80% pour l'Amérique du sud. Encore plus pour l’Australie (86%), vers -50000.

650 pages, 1992, folio

dimanche 4 novembre 2018

Depuis l'au-delà - Bernard Werber


Depuis l'au-delà - Bernard Werber

J'ai trouvé ce bouquin dans la petite bibliothèque de quelqu'un aimant apparemment tout ce qui a un rapport avec le mysticisme. Je n'avais pas lu Werber depuis les Fourmis, quand j'étais enfant, et connaissant sa réputation douteuse, j’étais curieux. J'ai fini par lire celui-là en une journée.

Au début, je me disais que ce n'était pas si mal. Il n'y a pas d’écriture, mais ça se lit avec une facilité déconcertante. Il y a un bon rythme, et de l'imagination. Mais plus j'avance, plus les failles commencent à apparaitre. On a l’impression qu'au cours du roman il ne se passe que quelques jours pour les personnages principaux, mais des semaines voire des mois pour le reste du monde. Exemple : le développement d'une IA avatar du personnage principal (qui meurt au début), ou une actrice qui est sur un tournage puis, après ce qu'on perçoit comme quelques jours, tourne un autre film. A un moment, le personnage principal se retrouve dans la peau d'une femme. On a l'impression que Werber veut bien montrer qu'il comprend ce que c'est que d'être une femme, alors il en fait des tonnes, le perso a ses règles, de fortes migraines, et se fait perpétuellement harceler par juste tout le monde. Le mystère est basé sur le meurtre de perso principal, et vers la fin l'auteur a cette horrible manie de faire de la rétention d'information, c'est à dire que les personnages se disent entre eux la solution du problème, mais l'auteur ne l'écrit pas pour créer artificiellement du suspense. Il y a une sorte de malhonnêteté intellectuelle. Werber inclut des morceaux « encyclopédique », mais quand il mentionne des mythes comme les morts bizarres d’Eschyle ou de Chrysippe comme étant réels, on ne peut que se sentir un peu pris pour des imbéciles. Le combat final oppose des esprits d'écrivains « d'imaginaire » aux esprits d’écrivains « réalistes ». C'est complètement grotesque et Werber conclut avec une morale d'une remarquable banalité, mais surtout, encore une fois, malhonnête. Parmi les auteurs présents dans le camp des « imaginaires », par exemple, il y a Wells et Huxley, qui ont écrit plein de romans tout a fait réalistes.

Tout le roman est imprégné de cette insatisfaction autobiographique de l'écrivain d'imaginaire non reconnu par les critiques. Le perso principal est un avatar de Werber, et l'auteur ne manque pas de cracher avec un manque de subtilité confondant sur ces écrivains institutionnels et critiques littéraires qui ne l'aiment pas. Par exemple, l'antagoniste écrivain/critique s'appelle Jean Moisi (pique digne d'un collégien), son roman est un pavé qui s'appelle Nombril (bon, OK, ça c'est plutôt drôle), il est tellement méchant qu'il dit à répétition que le perso principal devrait mourir parce qu’il n'écrit pas bien, il sniffe de la coke dans des soirées parisiennes, avec des filles à l'âge plus ou moins légal, dans l'appartement luxueux d'un politicien de gauche qui a aux murs des portrait de Mao, Staline et Pol Pot. Wow. On comprend bien que Werber est amer.

En somme, c'est une bouillie mystique plutôt indigeste. La fin n'a guère de sens, et l'espèce d'entité qui gouverne le monde des esprits dit pour justifier ses actions : « Nous seuls ici semblons avoir pris conscience que la surpopulation est le pire danger qui guette l'humanité et la planète. » Heu, non, qu'elle se rassure, il y a pas mal de gens qui sont au courant.

Mais je crois que, malgré tout, j'ai envie de lire quelques autres livres de Werber. C'est, disons, du mysticisme-fiction, et comme c'est assez loin de mes préoccupations habituelles, et que Werber semble tout de même avoir une imagination potentiellement fertile, ça attise ma curiosité.

2017, 450 pages, albin michel

samedi 27 octobre 2018

Le syndrome de l'autruche - George Marshall


Le syndrome de l'autruche - George Marshall

Un bouquin fort intéressant qui a une approche originale du changement climatique : il essaie de comprendre pourquoi c'est un problème que nous mettons de côté avec une aisance déconcertante, malgré son importance critique. George Marshall va à la rencontre de pas mal de climato-sceptique et autres climato-négationistes, puis il s'attaque à l'aspect psychologique du problème, et enfin propose quelques solutions avant de, dans les dernières pages, faire un rapide résumé du triste avenir probable. J'ai toujours du mal à trouver des chiffres sur l'élévation du niveau des mers : Marshall parle de 10 mètres pour une augmentation de 4° vers 2060, avec une augmentation qui pourrait aller jusqu'à 8° à la fin du siècle. Pas la peine de préciser que la civilisation humaine telle qu'on la connait, dans de telles conditions, aurait un visage bien différent.

Avant de relever des points intéressants de façon chronologique, notons que Marshall semble vouloir prendre exemple sur la religion pour repenser la communication autour du changement climatique. Et on le comprend : les religions, ça marche plutôt bien. Mais je ne peut m'empêcher de penser que c'est bien naïf : les religions sont des négations de la réalité qui offrent de l'espoir, alors que l'environnementalisme est une (tentative de) compréhension de la réalité qui peut difficilement offrir autre chose que de sombres perspectives.

Petit point sur le biais de confirmation : la tendance à privilégier les preuves qui étayent nos connaissances, idées et croyances. C'est à dire que ce ne sont pas tant les faits qui forment les opinions, mais les opinions qui offrent un cadre interprétatif des faits. (p.41)

Un autre biais, le biais de disponibilité : la tendance à se forger une opinion par rapport aux informations les plus accessibles. Celui-là fait surestimer l'importance des événements proches et empêche de se projeter dans le passé ou l'avenir. (p.42)

« L'attitude adoptée face à la question du changement climatique est devenue un code social,au même titre que le contrôle des armes à feu : un moyen rapide de savoir qui fait partie de notre groupe et partage nos inquiétudes. » (p.56) C'est la tendance innée qu'a l'être humain à la pensée tribale : les opinions ne sont pas tant forgées sur la réalité que sur le besoin de créer une communauté aux croyances communes qui s'opposent aux croyances d'autres communautés.

Autre facteur : l'effet de témoin. « Plus le problème est connu par d'autres (supposons-nous), plus nous faisons abstraction de notre bon sens et observons les comportements autour de nous pour savoir comment réagir. » (p.61) « Ainsi, si vos opinions sur le changement climatique diffèrent des opinions socialement admises, vous vous retrouvez à mesurer deux risques : celui, vague et hasardeux , du changement climatique et celui, certain et très personnel, de la transgression de la norme. Nous finissons souvent par décider qu'il vaut mieux ne pas évoquer le sujet, même avec nos proches. » (p.63)

« Pour les conservateurs, le problème du changement climatique est tombé à pique pour remplacer l'épouvantail du communisme qui avait si longtemps mobilisé leurs forces. » (p.77) Ainsi la position de climato-négationiste a un avantage clair : elle a un ennemi, l'écolo gauchiste. Alors que sensibiliser sur le changement climatique est ardu : l'ennemi, ce sont les habitudes des sociétés dans lesquelles nous vivons. « Pour faire changer les choses, il faut des mouvements sociaux. Pour qu'il y ait des mouvements sociaux, il faut des cibles physiques, ou un produit, ou un lieu qui puissent faire l'objet de boycott, de blocus, d'occupation. Et pour qu'un récit d'occupation fonctionne, il faut un opposant. » (p.85)

Marshall va papoter avec Daniel Kahneman, l'auteur du fascinant Thinking, fast and slow, qui ne se révèle guère optimiste. Je sélectionne deux problèmes. (p.105+)
  • Notre cerveau est fait pour surtout réagir aux problèmes immédiats et irréfutables. Le changement climatique ne répond pas à ce critère. 
  • Répondre au changement climatique impliquerait d'accepter des baisses du niveau de vie : or, notre cerveau déteste les pertes encore plus qu'il n'aime les gains. 
« Une question devient problématique si elle ne porte que sur des pertes et non sur des gains. Et elle est problématique si ces pertes sont à long terme et non à court terme. Et elle est problématique si elle apparait globalement incertaine. Le changement climatique est une fusion presque parfaite de ces trois facteurs. » (p.106)

Marshall évoque la réponse inverse à celle du militant écolo moyen : le bright-sidind. Voir le changement climatique comme une opportunité, porté par une foi intense dans les capacités humaines. On y retrouve beaucoup les courants libertariens, et l'auteur évoque Sustainia, une sorte de fantasme technologiste surréaliste porté par des riches et puissants. Par exemple : « On peut ainsi lire sur les plaquettes d'information brillantes de Sustainia l'histoire d'un héros du futur, Prabhu, un entrepreneur capitaliste travaillant dans le domaine des panneaux solaires et basé à Seattle, qui se rend à une réunion d'affaire dans son avion solaire (...). A Sustainia on peut entendre des phrases telles que : "Inutile de culpabiliser sur la quantité d'énergie utilisée - vous savez qu'elle est non polluante."» (p.246) Et comme le dit Marshall, ce genre de position, étant, on peut le dire, du déni, « promeut un mode de vie ambitieux et énergivore, tout en ignorant entièrement les profondes inégalités, la pollution et les déchets nécessaires pour permettre ce mode de vie. » (p.248)

Pendant qu'on est sur le déni à dimension surréaliste, mentionnons la visite de l'auteur chez Shell, où, pour des raisons de sécurité, on le presse de faire attention à ses lacets et de bien tenir la rambarde dans les escaliers, pour ne pas se blesser. (p.291) Et il est bien dans des bureaux : pas sur une station pétrolière. L'esprit humain peut faire de sacrés pirouettes pour se donner bonne conscience.

Un problème dans le débat sur le changement climatique : le débat est concentré sur les émissions (de gaz, surtout) et pas sur l'origine de ces pollutions, à savoir l'extraction de combustibles fossiles. Ainsi, se prendre la tête sur l'émission de gaz ne mènera pas à grand chose si rien ne change à l'origine du cycle.

Fait fascinant : les études comportementales signalent que les parents ne se préoccupent pas plus du changement climatique, mais moins. Avoir un enfant encouragerait à mettre en place des stratégies d'évitement et de déni pour ne pas faire face au futur réaliste. (p.311)

400 pages, 2014, actes sud

mercredi 24 octobre 2018

Confessions - Saint Augustin


Confessions - Saint Augustin

La dernière fois que j'avais essayé de lire les Confessions, je n'étais pas allé bien loin. Saint Augustin passe en effet une phrase sur trois à louer la gloire de Dieu, ce qui devient vite fatiguant. Mais cette fois, je me suis accroché, et j'ai même apprécié. L'écriture d'Augustin n'y est pas pour rien : c'est d'une élégance rare. Il parle de son enfance, et des péchés commis, comme par exemple voler des poires pour le simple plaisir de voler. Puis c'est l’adolescence et les attraits de la chair qui vont avec, et Augustin se repent beaucoup. Il regrette aussi d'avoir été si sensible aux charmes des spectacles. Il ne semble ne pas pouvoir vivre sans les femmes et, si j'ai bien calculé, a un fils à dix-huit ans. Il devient professeur de rhétorique et se tourne vers le manichéisme, qu'il passe beaucoup de temps à critiquer. Le néo-platonisme est une porte d'entée vers la foi chrétienne. Petit à petit, il trébuche avec ses amis jusqu'au catholicisme, il se convertit, abandonne ses leçons pour se consacrer à Dieu et à l'écriture. Sa mère meurt, il loue sa piété, et est très triste. Et puis... Il abandonne la narration pour passer à de la doctrine chrétienne très sèche. Ouille. Oui, j'ai encore abandonné les Confessions en cours de route. Cette fois, vers la page 350 sur 550. J'ai feuilleté la suite, et je ne suis pas très chaud pour deux-cent pages de pure théologie. Je ne doute pas que ce soit très intéressant pour comprendre la pensée chrétienne, mais une autre fois peut-être.

Il y a déjà beaucoup à tirer de la partie plus narrative des Confessions. Ce qui m'a le plus marqué, c'est à quel point dans la vision augustinienne du monde le divin imprègne toute chose. Ainsi, tout ce qui arrive de bien, c'est grâce à Dieu, et tout ce qui arrive de mal, c'est à cause de l'homme. Un peu facile, non ? Augustin sort du manichéisme, qui oppose deux puissantes forces du bien et du mal, mais pourtant il mentionne quelques fois le démon, Satan, pour expliquer le mal. J'ai du mal à percevoir en quoi c'est différent du manichéisme. Mais c'est sans doute que le problème du mal me semble impossible à résoudre religieusement, à moins d'accepter que le divin n'est pas que bonté, loin de là.

La haine de la vie se retrouve en filigrane un peu partout : « cette vie misérable, à laquelle je ne sais si je dois donner le nom d'une vie mortelle, ou plutôt d'une mort vivante. » (p.32) Et encore une magnifique prose pour décrire les attraits de la chair :
Je mettais mon plus grand plaisir à aimer et à être aimé. Mais je ne demeurais pas dans les bornes de l'amitié chaste et lumineuse où les seuls esprits s'entr'aiment d'une manière spirituelle. Les vapeurs grossières et impures qui s'élevaient de la boue et du limon de ma chair et des bouillons de ma jeunesse obscurcissaient mon cœur et l'offusquaient de telle sorte qu'il ne pouvait discerner la sérénité pure et resplendissante d'une affection pure et légitime d'avec les images ténébreuses d'un amour infâme. Ces deux causes qui se mêlaient ensemble allumaient en moi le feu d'une brutale concupiscence, emportaient la faiblesse de mon age dans les dérèglements violents des passions, comme au travers des roches et des précipices, et la plongeant dans le gouffre des crimes honteux. (p.66)
Et, en même temps, Augustin affirme à Dieu que « toutes vos œuvres rendent un témoignage public que vous êtes ennemi de toutes corruption et de tout mal. » (p.79) Mais alors, d'où viennent les tourments de l'adolescence, les tentations de la chair, qui semblent si, justement, mauvaises ? J'ai vraiment du mal à percevoir comment Augustin se sort de ces pirouettes théologiques. Ainsi, page 226 : « Quel est donc le principe du mal, puisque Dieu qui est tout bon, n'a rien fait qui ne fût bon ?»

Je trouve en note quelque chose qui se rapproche d'une réponse :
L'un des axes de la pensée augustinienne : l'homme a été crée pour le bonheur, pour jouir de Dieu. L'action de la Grâce divine substitue à l'attrait des biens illusoires et éphémères la joie intense de la découverte du Bien véritable, infini et éternel. Aucune théologie n'a pu retrouver un tel lyrisme poétique : de là sa séduction dans tout l'occident chrétien (p.572)
Mais c'est un peu le serpent qui se mort la queue : le Bien véritable peut-il être le Bien véritable s'il est à l'origine de la mort, du désir charnel, de la maladie, de la douleur, de la guerre (Babel) ?

Fait amusant : pour démolir l’astrologie, qui l'a un temps tenté, Augustin utilise les mêmes arguments que j'ai déjà utilisé contre des chrétiens qui mentionnaient de prétendues prophéties réalisées qu'on trouverait dans la bible pour justifier sa véracité. A savoir, qu'il arrive aisément que le hasard et l'esprit de l'homme peuvent aisément, combinés, trouver un vague sens dans à peu près n’importe quoi, surtout quand il s'agit de confirmer ses croyances. (p.120)

Un ami cher à Augustin meurt, et il est dévasté. Il écrit les mots suivants : « Car d'où venait que cette affliction m'avait si aisément pénétré le cœur, sinon de ce que j'avais rependu mon âme sur l'instabilité d'un sable mouvant, et aimant une personne mortelle comme si elle eut été immortelle ? » (p.127) J'ai l'impression qu'ici Augustin dit que le seul être que l'on peut aimer sans souffrir est Dieu. C'est, à mon sens, un aveu : aimer Dieu est ainsi pratique, c'est une sécurité. C'est à peu près ce qu'il dit un peu plus tard : « Car celui-là seul ne perd aucun de ses amis qui n'en aime aucun qu'en celui qui ne se peut jamais perdre. » (p.129)

Un exemple classique : Augustin est mortellement malade, et il attribue sa guérison à Dieu. Mais à qui attribue-t-il la cause de sa maladie ? Je ne comprends pas. (p.127)

Un exemple de la pensée typiquement religieuse d’obéissance. Augustin parle de sa mère : « Elle reçut cet ordre avec tant de respect et d’obéissance, que je ne pus voir sans admiration qu'elle ne se fût si facilement résolue à condamner plutôt la coutume qu'elle suivait auparavant, qu'à examiner pourquoi on ne lui permettait pas de la suivre. » (p.183.) Ça me hérisse les poils. 

A propos de l'interprétation de la bible : « en tirant les voiles mystiques il découvrait les sens cachés des passages qui à les interpréter selon la lettre semblent enseigner une mauvaise doctrine ». (p.189) Ainsi, le sens des textes sacrés est modifiable a volonté, l'interprétation permet une horrifiante fluidité des doctrines basées sur un unique texte. Le genre de choses qui déclenche des guerres.

La lecture de la partie narrative des Confessions n'est pas désagréable. Augustin écrit fort bien, et il y a une vraie beauté à son parcours, sa quête de la vérité. Une vraie puissance narrative. Mais, vraiment, je n'arrive à faire ce qu'il faudrait faire : garder une distance qui me permettrait d'admirer et comprendre la géométrie de cette pensée. La théologie chrétienne, ça m'écorche trop l'esprit. Qui sait, je ferais une autre tentative dans quelques années.

Un peu d'humour pour terminer :
Ô vérité ! vérité ! combien soupirai-je dès lors vers vous du plus profond de mon âme, quand ces hommes vous nommaient si souvent, et me parlaient si souvent de vous, mais seulement en l'air, quoique ce fût en plusieurs volumes. (p.97)

550 pages, 400, folio