jeudi 31 janvier 2019

Web - John Wyndham


Web - John Wyndham

Le dernier roman de l'auteur de l’excellent The Day of the Triffids, publié pour la première fois dix ans après sa mort, c'est à dire en 1979. Du coup, on pourrait croire que c'est un simple fond de tiroir, mais non, Web est un petit roman qui, loin d'égaler le classique déjà cité, tient parfaitement la route.

On le devine, il est question d'araignées hostiles sur une île isolées. Elles sont intelligentes et travaillent en groupe pour traquer leurs proies : la découverte de leurs comportement occupe une place importante. Mais, plutôt que de directement plonger le lecteur dans un classique récit d'horreur, Wyndham prend le temps d’installer un contexte dense. Ceux qui se dirigent vers l'île en question y vont dans le but de fonder une sorte d'utopie fondée par un riche philanthrope. Le narrateur est particulièrement naïf, et, avec le recul, se moque de lui-même. Bien sûr, l'ironie est d'autant plus frappante quand tout s'écroule quasi-instantanément : il y a là un humour noir qui fait mouche. Wyndham s'intéresse aussi aux insulaires, et relate leur histoire, encore une fois non sans humour, notamment en évoquant leurs fantasmes guerriers qui, immanquablement, tombent à plat. Puis, quand commencent les problèmes, presque à la moitié du roman, le ton reste extremement sobre. Il y a pas mal de digressions sur la place de l'homme dans la nature, et l'aspect survival, bien que limité, fonctionne. Web se lit très aisément et ne manque pas d'intelligence, ce qui forme un tout fort plaisant. Pat contre, ça se ressent peut-être que je ne sais pas vraiment quoi en dire : c'est un roman franchement mineur. Aussi plaisant que court, il n'a guère d'ampleur.

140 pages, penguin

mardi 29 janvier 2019

Wired for Culture - Mark Pagel - The natural history of human cooperation


Wired for Culture - Mark Pagel - The natural history of human cooperation

Our minds might have evolved more to manipulate others and ourselves than to perceive the truth.(p.307)

Un bouquin qui tente de décrypter le rôle de la culture humaine d'un point de vue assez darwinien. C'est de l'histoire globale, et on trouve quelques recoupements avec les livres de Jared Diamond, Sapiens, ou encore Cataclysmes de Laurent Testot. Globalement, tout l'ouvrage est traversé par l'opposition voire l'équilibre entre les comportements altruistes et égoïstes, et le fait que nos capacités sociales servent à s'y dépatouiller.

Tout commence il y a 200000/160000 ans, quand l'humain se libère (un peu) de l’emprise des gènes :
Human had acquired the ability to learn from others, and to copy, imitate and improve upon their actions. That meant that elements of culture themselves – ideas, languages, beliefs, songs, art, technologies – could act like genes, capable of being transmitted to others and reproduced. But unlike genes, these elements of culture could jump directly from one mind to another, shortcutting the normal genetic routes of transmission. [...] Having culture means we are the only species that acquires the rules of its daily living from the accululated knowledge of our ancestors rather than from the genes they pass to us. (p.2/3)
L'auteur utilise le terme cultural survival vehicules pour désigner les groupes tribaux. Le véhicule (humain, groupe) transporte le réplicateur (gène, culture). Ça me rappelle quand je lisais Le gène égoïste de Richard Dawkins, et qu'il parlait de l'humain – et de n'importe quelle forme de vie d'ailleurs – comme d'une enveloppe protectrice pour les gènes, c'est à dire pour les réplicateurs. Cette enveloppe – c'est à dire ce véhicule – a évolué dans le cadre de la sélection naturelle des gènes, leur permettant de s'adapter à différent milieux et être plus compétitifs. Je me disais en lisant ce bouquin que, en effet, ça devait être assez désagréable pour qui a une vision théiste.

Un peu de relativisation à propos du libre arbitre :
Good judgement should trump free will in most circumstances. Throughout our evolutionary history those of us who behaved in ways that promoted our survival and reproduction, rather than merely doing what they « wanted » to do, will have left the most descendants. (p.10)
La culture serait presque une sorte de parasite que l'on accepte pour ses avantages et avec lequel on entretient une relation symbiotique. (p.19) Mais, comme pour les parasites physiques, il n'est même pas nécessaire qu'il y ait des avantages :
Religion has been described as a culturally transmitted virus of the mind, and if this is true, it makes no sense to ask what we get from them. Religions would owe their existence simply to the fact that their are good at exploiting us to aid their transmission ; we cannot shake them off, and they compel us to teach them to others, especially our children. (p.136)
Mais si l'on peut dire ça de nombreux mèmes, la religion a certainement une véritable utilité : « Any particular stance we adopt need not be correct ; it merely needs to provide a useful shorthand for engaging with the world. » (p.140) En effet, l'esprit est perpétuellement en quête de causalité : la causalité est un outil capital pour appréhender le monde. Même des pigeons a qui on donne de la nourriture de façon aléatoire vont croire que leur comportement du moment est lié à l’obtention de nourriture : ainsi  ils se mettent à répéter un mouvement, n'importe lequel, dans leur illusion de causalité. (p.142) On peut étendre cette idée en évoquant le retour à la moyenne : les choses tendent toujours à revenir vers un certain milieu. Exemple : mon fils meurt. Je suis triste. Je vais prier à l’église. Je me sens moins triste. J'associe cette amélioration de mon état à la prière. En fait, il s'agit que du retour à la moyenne. Deuxième exemple : je suis malade. Je vais voir un médecin. Il me donne des placebos. Je me sens mieux. J'attribue cette amélioration de mon état aux placebos. En fait, c'est le retour à mon état de santé moyen.

La bienveillance – l'altruisme –  fonctionne dans les petits groupes car la plupart des gens sont liés entre eux familialement. Ainsi, aider autrui, c'est aider ses propres gènes. C'est ainsi que les choses fonctionnent chez les insectes sociaux : les fourmis filent à la mort par milliers car elles partagent leurs gènes avec toute la fourmilière, ainsi leur survie individuelle n'est pas liée à la survie de leurs gènes. En revanche, les sociétés humaines sont constituées de gens sans liens familiaux étroits. Pourquoi dans ce cas contribuer à une société altruiste ? L'auteur utilise comme exemple des amibes qui s'entraident pour construire une tour de leurs corps entassés, sachant que seules celles qui parviennent au sommet de la tour pourront répandre leurs spores. Les amides font preuve d'altruisme parce qu'elles ont ainsi une chance de se reproduire plutôt que zéro. On peut appliquer cette idée aux sociétés humaines. (p.78)

Comme les sociétés humaines favorisent la spécialisation, l'évolution humaine favorise une certaine diversité. Ainsi, à l’inverse, par exemple, des gazelles, qui doivent essentiellement être rapides, il y a plusieurs façon d'être un humain efficace. (p.100)

Idée sur les origines de l'art, en l'occurrence, la musique, ou même en général les notions de rythme et mélodie. Avant l'écriture, la transmission du savoir était orale. Or, on se souvient mieux des mots quand ils sont organisés d'une façon musicale, rythmée, rimée... La nécessité de transmission du savoir favorisait donc organisation du langage incluant cette musicalité. (p.166)

Pour revenir sur le conflit permanent entre altruisme et égoïsme: pourquoi l'altruisme se heurte-t-il à certaines limites, pourquoi nos sociétés n'encouragent-elles pas un altruisme extrême ?
  • Good Samarithans may inadvertently imperil our societies by helping people who may not always be deserving of their aid. (p213)
  • Les altruistes extrêmes font de l'ombre à autrui sur l’échiquier de la réputation sociale : en ce sens, ils sont des concurrents. (p.218)
L'évolution comme une course à l'armement :
We owe our big brains less to inventiveness than to conflicts of interest among social minds engaged in an arms race to be the best at manipulating others. (p.233) 
Cependant, cette course est-elle toujours d'actualité ? De la même façon que les animaux domestiques voient la taille de leur cerveau se réduire par rapport à leurs cousins sauvages, le cerveau humain a perdu 10% de sa taille au cours des 30000 dernières années. (p.255)

Le langage : différence entre signaux continus et digitaux.
  • Signal continu : un cri, qui peut être plus fort, moins fort, plus long, moins long...
  • Signal digital/numérique : constitué d'entités individuelles (phonèmes, ou même mots) variées et variable. 
En dehors de l'avantage énorme de la complexité, un signal digital peut être corrigé : on peut déduire le sens global si un phonème est erroné, et le corriger avant retransmission. A l’inverse, dans un signal continu, il est difficile de deviner une erreur et de la corriger.

Et pour conclure, revenons à l'illusion (partielle) du libre arbitre. « Our environnements routinely give us clues to be thinking about certain things, but the clues and our thoughts about them might sit mostly beneath our awareness.» (p.326) Et c'est pour cela que la publicité, quoi que l'on puisse prétendre, fonctionne : notre esprit construit son monde en réassemblant ce qu'il perçoit.

370 pages, 2012, penguin

dimanche 20 janvier 2019

Lovecraft - 1934, 1935, 1936 - Dans l'abîme du temps, The Haunter of the Dark...


Esher - Concentric Rinds
Esher - Concentric Rinds

Suite et à peu près fin de ma lecture chronologique de l’œuvre de Lovecraft.

  • Dans l'abîme du temps (The Shadow Out of Time, écrit en nov 1934/publié en fev 1935)
Sans doute le dernier « grand » texte de Lovecraft. Le narrateur se fait pendant quelques années voler son corps par un membre d'une race d'êtres qui vivaient sur Terre il y a un paquet de millions d'années, pour qui le temps ne signifiait pas grand chose. Cet échange de corps est fascinant, que ce soi du côté du voleur, qui passe son temps parmi les humains a étudier et apprendre en essayant tant bien que mal de cacher sa supériorité, que du côté du volé, qui se retrouve dans le corps d'un alien dans une société étrangère et en compagnie d'autres êtres, venus des quatre coins de temps et de l'espace, qui eux aussi se sont fait emprunter leur corps. On retrouve la même structure de base que dans Le Tertre et Les Montagnes Hallucinées : une race supérieurement intelligente et plus ou moins décadente se révèle n'être pas une ennemie, mais juste une forme de vie très étrangère, proche cependant de l'humanité par sa forme d’intelligence et sa vie sociale. Et comme à chaque fois, cette race supérieure craint d'obscurs abîmes où se terre la véritable menace, encore plus inhumaine. La faille de Dans l'abîme du temps, c'est que sa première partie, qui évoque l'expérience de l'échange de corps et décrit la société des Yithien, est plus dense et captivante que la seconde moitié, où le narrateur va explorer les ruines de ce qu'il a connu dans ce qu'il s'imagine être ses rêves. Comme toujours, les protagonistes lovecraftiens se voilent les yeux jusqu'au bout, et c'est un peu grotesque à la longue, mais reste toujours aussi efficace pour étudier les limitations humaines. Une autre force de cette nouvelle, c'est qu'elle offre un nouveau regard sur toute l’œuvre de l'auteur : ces mystérieux génies de l'occulte, ceux qui écrivent les fameux ouvrages impies, peut-être savent-ils ce qu'ils savent parce qu'ils ont échangé leur corps avec un Yithien et ont ainsi eu accès à un savoir hors du temps. A moins qu'ils n'aient temporairement confié leur cerveau à des Mi-Go. Mais je m’égare. Dans l'abîme du temps évoque avec une force remarquable l'impuissance de l'homme face à une race pour qui les infinités du temps et l'espace ne sont guère plus qu'une ballade au parc. Mais même ces êtres craignent des horreurs plus coriaces qu'eux.

  • Le Défi d'Outre-Espace (The Challenge From Beyond, aout 1935, sept 1935)
Une petite chose étonnante. En effet, ce texte est une collaboration entre Lovecraft et d'autres amis écrivains, chacun écrivant un passage et laissant la suite aux autres. Les deux premières parties, de C. L. Moore puis d'A. Merritt, sont assez médiocres : un type trouve un objet bizarre dans la campagne, et c'est tout. Ensuite, Lovecraft arrive, et développe enfin l'affaire, en faisant une variation sur Dans l'abîme du temps. Du coup, ça ne fait vraiment pas très original, mais c'est quand même de très loin la partie la plus intéressante : il présente une nouvelle race extraterrestre qui arrive à se balader hors de sa galaxie en piquant les corps d'autres formes de vie. Évidemment, tout cela se sait grâce à d'antiques écrits traduits par un occultiste. Du Lovecraft classique, mais tout de même, j'aurais bien lu toute une nouvelle développant l'histoire qu'il esquisse ici. Ensuite vient le tour de Robert Howard, et là, changement de ton radical, il s'agit de tuer et conquérir. Pour conclure, Franck Belknap Long essaie de plier tout ça d'une façon pertinente mais très maladroite. Au final, un machin bizarre, mais fort intéressant. 

  • Le Journal d'Alonzo Typer (The Diary of Alonzo Typer, « collaboration » avec William Lumley, oct 1935/1938)
Une histoire de maison hantée classique. L'exploration de la maison et des ombres qui s'y cachent est relativement prenante, mais le manque de dénouent percutant achève de rendre cette nouvelle médiocre. 

  • The Haunter of the Dark (nov 1935/1936)
La dernière véritable fiction de Lovecraft. Un peintre et écrivain voit depuis son bureau un étrange clocher, et il décide d'aller l'explorer. Il y trouve un mal étrange, qui le poursuit. The Haunter of the Dark n'est pas particulièrement ambitieux : un homme solitaire, un bâtiment abandonné, un culte mystérieux, une créature venue d'ailleurs... Mais l'exécution est assez irréprochable. Ce qui frappe plus que jamais, c'est qu'on ne voit jamais la chose menaçante. Ni le narrateur ni qui que ce soit. Elle est entendue, sentie, pressentie, crainte, vaguement entraperçue dans l'obscurité. Le crescendo est habile, et atteint certainement son apogée dans cette scène où le narrateur, somnambule, se réveille en pleine nuit au sommet de l'église, plutôt que dans la fin. 

  • Dans les Murs d'Eryx (In the Walls of Eryx, « collaboration » avec Kenneth Sterling, jan 1936/1939)
Étonnamment, une nouvelle de science-fiction classique, qui se déroule dans le futur, sur Vénus. Mais c'est très mauvais. Un type part se balader seul, sans moyen de communication, dans un environnement clairement hostile, et décide tranquillement de s'engager dans un labyrinthe invisible. Mouais. On peut en retirer une petite exploration de l'expansionnisme sanglant, la nouvelle se concluant sur la mise en place d'une invasion massive et violente de Vénus. 

  • L'Océan de la Nuit (The Night Ocean, « collaboration » avec R. H. Barlow, été 1936/1939)
Un texte bizarre et inhabituel. Le narrateur est un peintre qui vient prendre du repos seul, au bord de la mer. Le ton est calme et mélancolique, il ne se passe vraiment pas grand chose. Le narrateur médite sur la solitude, le charme de l'océan, le côté hypnotisant des éléments, le dégoût inspiré par la ville balnéaire d'à côté. Il assiste à quelques évènements étranges : des silhouettes semblent surgir de l'océan et être liées aux récentes disparitions de nageurs. Des Profonds ? Peut-être. La nouvelle est plus tournée vers la méditation.

jeudi 17 janvier 2019

Lovecraft - 1931, 1932, 1933 - Les Montagnes Hallucinées, Le Cauchemar d'Insmouth, La Maison de la Sorcière...

Nicolas Roerich

Suite de ma lecture chronologique de l’œuvre de Lovecraft.

  • Les Montagnes Hallucinées (At the Mountains of Madness, écrit en feb-mars 1931/publié en 1936)
Encore en immense classique, dont je me souvenais assez bien pour l'avoir déjà lu plusieurs fois. Notons tout de suite le négatif : comme assez régulièrement chez Lovecraft, c'est assez verbeux. Mais ici, cet aspect m'a particulièrement gêné, notamment dans les longues descriptions de la ville des montagnes, ou quand quand par exemple Lovecraft met 25 lignes pour dire que son narrateur a entendu le cri d'un manchot. Mais à part ça, c'est toujours aussi brillant. Comme d'habitude, le narrateur a une véritable distance avec la menace : il ne voit jamais un Ancien vivant. Ce qui ne l'empêche pas d'être bien terrifié, mais plus par l'horreur cosmique de ses découvertes. La progression des évènements est habile, de la découverte des corps des Anciens à l'exploration du camp de base ravagé, puis de l'extérieur de la ville antique, son intérieur et ses fresques murales, et enfin d'autres profondeurs... Une bonne partie du récit est consacrée à la description de l'histoire des Anciens, et on y retrouve des points communs avec la civilisation du récit Le Tertre, notamment par rapport à leur immortalité, leur lente décadence et leur manipulation créative de la chair vivante pour façonner des races de serviteurs. D'ailleurs, il semble que ce soient ces Anciens qui soient à l’origine de la vie humaine, mais c'est assez amusant de constater que c'est simplement évoqué en passant, sans doute parce que le narrateur est trop dérangé par cette idée. Je crois que c'est la première fois que la mythologie de Lovecraft est autant développée, on a droit à toute une contre-histoire de la Terre, avec conflits entre les Anciens, les Mi-Go et l’engeance de Cthulhu. Cette partie est fascinante, on atteint une densité mythique quasi oppressante. Et comme dans Celui qui Murmurait dans les Ténèbres, pas de manichéisme : la race extraterrestre des Anciens, tout comme celle des Mi-Go, se révèle n'être pas particulièrement mauvaise, simplement terriblement étrangère. Et le narrateur comme le lecteur peuvent se surprendre à ressentir de l'empathie pour ces anciens, si étranges mais finalement si proches par leur intelligence. Alors que le narrateur fait ce cheminement mental, une nouvelle menace se substitue à celle des Anciens : les terribles shoggoths. Là, pas vraiment d'empathie possible, ces choses sont l'incarnation même de l'altérité, de l'horreur vivante purement chaotique et destructive. Et après tout ce parcours ténébreux plane toujours une ombre encore plus menaçante : celle d'une lointaine chaine de montagnes, imposante, immense, crainte par les anciens eux-mêmes, où semblent se terrer des choses qui feraient passer les Anciens pour de proches cousins de l'humanité.

  • Le Cauchemar d'Insmouth (The Shadow over Innsmouth, nov-dec 1931/1936) 
Une entrée en matière qui est devenue un classique lovecraftien : un jeune homme solitaire qui s'engouffre seul dans un bus miteux au chauffeur suspect à destination d'une bourgade à la réputation particulièrement inquiétante... Et la première moitié du récit, dans cette veine, fonctionne à merveille : notre narrateur s'enfonce petit à petit dans les noirs secrets d'Insmouth, que ce soit en parcourant ses rues plus ou moins désertées ou en s'intéressant à l'histoire locale auprès d'un ivrogne, dont le récit, haché est diablement bien mené, le tout culminant au cours d'une nuit guère reposante dans l'auberge locale. Dommage que le niveau baisse par la suite, avec une course poursuite qui ne mène pas à grand chose et un twist qu'on voudrait aimer, mais qui pose un peu problème. En effet, le narrateur se rend compte que, par ses ancêtres, il est comme ceux d'Insmouth un hybride humain/Profond. Il va même jusqu'à accepter son sort et anticipe avec impatience sa nouvelle vie d'homme-poisson. C'est très bien, mais ça tranche dramatiquement avec la majeure partie du récit : on a l'impression que ces dernières pages, dont on ne trouve pas de signe précurseur, ont été écrites au moins dix ans après le reste. Bref, c'est un peu bizarre. Reste que Le Cauchemar d'Insmouth a laissé sa marque notamment parce que c'est, je trouve, le plus adaptable des textes de Lovecraft, surtout peut-être sous forme ludique (jeu vidéo ou jeu de rôle papier). Un protagoniste solitaire plongé dans un environnement à la fois familier et hostile tout en étant assez ouvert, le tout avec une opposition dense mais pas du tout insurmontable : les Profonds sont plus proches du classique monstre humanoïde que de l'entité cosmique. C'est une bonne recette pour de l'horreur teintée d'action, ou de l'action teintée d'horreur. On trouve aussi, plus que jamais, la thématique de la décadence de la race et de la corruption de la chair : non seulement c'est la clé du twist final, mais l'un des aspects les plus horrifiques de la nouvelle est certainement la suggestion des relations sexuelles entre humains et Profonds.

  • La Maison de la Sorcière (The Dreams in the Witch House, feb 1932/1933)
Un jeune étudiant en mathématique prend volontairement une chambre dans la maison du titre. A la manière de L'Affaire Charles Dexter Ward, une réinterprétation des classiques histoires de sorcière. On a vaguement l'impression d'être dans un fantastique convenu, où petit à petit le réel est envahi par la surnaturel. Sauf que rien n'est vraiment surnaturel : la magie, c'est juste des mathématiques de pointe ! La Maison de la Sorcière m'a semblé être un texte particulièrement bien écrit. Il y a peu de lourdeurs, et la construction délicate n'est pas encombrée par d'interminables descriptions des visions du protagoniste. Au contraire, les endroits visités ne sont presque que des allusions, et libre au lecteur de s'en faire opinion. Par exemple, le protagoniste est accompagné pendant des voyages dimensionnels par une forme bulbeuse et une autre géométrique, mais il n'est jamais indiqué qu'il s'agit de Keziah Mason et de Brown Jenkin. Il en va de même pour l'Homme Noir : si c'est un avatar de Nyarlathotep, ce n'est pas précisé. J'aime ce ton apparemment imprécis. Il y a dans ces aperçus des immensités, qui sont peut-être accessibles à l'humain prêt à tous les sacrifices, une pertinente variation sur l'immensité de l'espace et du temps. Une nouvelle peut-être un peu décousue, mais qui distille une ambiance dense et lourde, où se mêlent les vieilles légendes et les infinies potentialités offerts par la science.

  • L'horreur dans le Musée (The Horror in the Museum, « collaboration » avec Hazel Heald, oct 1932/juillet 1933)
J'ai l'impression que quand il sait qu'une histoire ne portera pas son nom, Lovecraft se lâche un peu. Ici, les statues d'un musée de cire sont un peu trop réaliste, et le protagoniste décide d'y passer seul une nuit. Notons déjà que la description de cette nuit est excellente, de l'imagination qui peuple les ténèbres jusqu'aux taches lumineuses qui apparaissent aléatoirement sur les yeux. Ensuite, attention, le méchant se déguise en monstre pour faire peur au protagoniste ! C'est un peu grotesque, mais assez amusant. Suit une tentative de sombre rituel avec une classique créature indicible. Bref, L'horreur dans le Musée n'est pas un texte particulièrement sérieux ou profond, mais il reste efficace et offre un changement de ton pas désagréable, tant que c'est occasionnel.

  • La Mort Ailée (Winged Death, « collaboration » avec Hazel Heald, été 1932/mars 1934)
Avec un titre pareil, je m'attendais à une grosse bestiole pas commode, mais non, il s'agit de mouches. C'est en fait un récit de double vengeance : d'abord, le narrateur principal veut tuer un collègue avec une mouche infectée, puis la victime, réincarnée dans la mouche, vient se venger de son meurtrier. Ça a l'air ridicule, mais non : c'est très adroit, très drôle, plein d'humour noir. Les scènes où la mouche, vicieuse et insaisissable, torture psychologiquement le narrateur, sont assez délicieuses.

  • Surgi du Fond des Siècles (Out of the Aeons, « collaboration » avec Hazel Heald, été 1933/1935)
Une histoire de momie, mais pas aussi classique que ce qu'on pourrait croire. La momie en question vient du continent englouti de Mu, et une partie du récit est consacrée à son histoire, qui implique de vils prêtres et une indicible monstruosité. Enfin, pas si indicible, je ne résiste pas à l'envie de citer un peu Lovecraft : « la répugnante horreur, impie, non humaine, extra-galactique, et la malfaisance haïssable et indescriptible de ce rejeton interdit du noir chaos et de la nuit éternelle ». Coloré. Il y a des mythes oubliés, d'étranges adorateurs de choses antiques et un final bien répugnant. Pas mal.

  • Le Monstre sur le Seuil (The Thing on the Doorstep, aout 1933/ 1937)
Une nouvelle charnière, qui tient du Cauchemar d'Insmouth, pour la présence inquiétante des hybrides Profonds/humains, de L'Affaire Charle Dexter Ward, pour l'action d'un vil sorcier bien décidé à ne pas mourir en piquant le corps d'autrui, et qui, en mentionnant l'exploration d'espaces très lointains grâce à l'échange de corps, préfigure Dans l'Abîme du Temps. Un dilettante se fait lentement piquer son corps par sa femme, qui est en fait un sorcier ayant prit possession du corps de sa fille. Encore une fois, comme dans le Cauchemar d'Insmouth, la sexualité conjugale suggérée est inquiétante. L'intrigue suit un crescendo relativement prévisible mais habilement mené, et le final, dont je ne me souvenais pas, est joyeusement morbide.

mardi 15 janvier 2019

The Haunting / La Maison Hantée - L'Appel de Cthulhu (jeu de rôle)

The Haunting / La Maison Hantée - L'Appel de Cthulhu (jeu de rôle)


Après une petite session d'entrainement avec un seul joueur, sur un scénario du fascicule Monophobia, je me lance dans ma première expérience de Maitre du Jeu, que ce soit sur l'Appel de Cthulhu ou en général. Au programme, le scénario The Haunting, alias La Maison Hantée, un classique pour débutants. Ci-dessous, un petit résumé de la session, qui a durée 4 heures environ. Je ne vais pas vraiment faire de critique, étant donné le statut de classique de ce scénario, mais je préciserai à l'occasion des détails modifiés par mes soins.

Les personnages des joueurs :
  • Sophie, une (fausse) médium qui a déjà un peu d'expérience, vu qu'elle m'a servie de cobaye sur un petit scénario de Monophobia, à l'occasion duquel son scepticisme a été quelque peu secoué.
  • Le maréchal Philippe, un militaire français de 40 ans, patriotique, autoritaire et étroit d'esprit, mais possédant une salvatrice expérience des armes à feu. 
  • Maitre Xun, un maitre du thé chinois de 65 ans proche du parti communiste naissant. 
Contactés par le propriétaire de la maison Corbitt, Sophie (pour son expérience en occultisme) et Philippe (pour son expérience en, disons, auto-défense) acceptent d'enquêter sur le passé potentiellement obscur de cette bâtisse, bien qu'au téléphone, le propriétaire reste très évasif. Il leur donne rendez-vous deux jours plus tard en personne pour leur donner les clés. Maitre Xun, embauché par le maréchal pour lui apprendre à boire son thé de façon distinguée pour briller en société, se retrouve embarqué dans l'histoire. Ils passent deux jours à faire des recherches, de façon assez linéaire : c'est la première fois qu'ils jouent à l'Appel de Cthulhu, je juge donc prudent de les guider (et de me guider). La première chose qu'ils font, c'est aller à l'asile voir les derniers locataires de la maison. Le maréchal, assez obtus, ne manque pas de créer quelques situations cocasses, notamment quand un bibliothécaire se moque de ses limitations, ou quand il se venge d'un policier en simulant la remise d'un pot-de-vin sous les yeux de son chef. Quant à maitre Xun, il tente régulièrement de démontrer son indépendance, mais tout le monde le prend pour le domestique du maréchal. Ils apprennent notamment que Corbitt est probablement inhumé quelque part dans sa maison (mais, contrairement à ce qu'indique le scénario, ils ne savent pas où : je ne voulais pas les voir filer directement à la cave).

Finalement, ils communiquent leurs sinistres découvertes au propriétaire, qui avoue ressentir envers cette maison un malaise que rien de rationnel ne semble justifier. Le lendemain, nos investigateurs filent explorer le quartier, et après s'être renseignés auprès d'un local, ils décident d'aller faire un tout à la Chapelle de la Contemplation, qui semble liée à la maison Corbitt. Ils explorent les ruines, et ont beaucoup de chance : aucun d'entre eux ne se blesse quand le plancher s'effondre. Ils trouvent dans les caves des cadavres desséchés, morts pendant l'incendie, un exemplaire du Liber Ivonis, et quelques détails sur la maison Corbitt. Le moment est venu d'aller à la maison. Le maréchal, prudent, enlève la porte de ses gonds. Ils explorent avec précaution la bâtisse, pièce par pièce, et quand Xun me demande s'il y a un piano dans le salon, je lui dis que oui. Il en joue un peu. Puis, alors qu'ils sont devant la porte de la cave, le piano se met à jouer tout seul. Le maréchal fait une petit crise de panique, mais il s'en remet. Ils explorent ensuite l'étage, et dans la chambre d'ami des flaques de sang semblent apparaitre ex nihilo. Le maréchal saisit son petit crucifix pour chercher du courage, mais voilà que des flots de sang s'en écoulent ! Ils se décident enfin à explorer la cave, mais un énorme vacarme provient de l'étage. L'arme à la main, ils vont enquêter. Le maréchal est en avant, il esquive par miracle le lit qui se précipite sur lui. Oui, ils auront globalement de la chance. Ensuite, direction la cave. Xun, le plus agile, passe en premier. Il aide ensuite les autres et, toujours chanceux, aucun d'entre eux ne chute malgré l'escalier très traitre.

The Haunting / La Maison Hantée - L'Appel de Cthulhu (jeu de rôle)

Là-dessous, ils trouvent une étrange dague. Le maréchal la saisit, et il parvient à la garder en main quand elle s'agite anormalement. La dague est très étrange, et il décide de lui tirer dessus à bout portant : pas de chance, la balle ricoche sur maitre Xun qui, par chance, ne subit qu'une blessure légère. Le maréchal décide d'aller à l'extérieur avec la dague, pour voir si l'influence néfaste qui la contrôle agit toujours en dehors de la maison. Quand il remonte l'escalier de la cave, il a l'impression que ce n'est pas le même : en effet, l’escalier est hostile quand il s'agit de descendre dans la cave, mais il encourage toute sortie. Le maréchal se rend compte que la porte qu'il avait dégondée est à nouveau sur ses gonds. A cette occasion, la dague lui échappe des mains et file dans la maison : les personnages la perdent de vue. Le maréchal, qui avait emmené de l’essence « au cas où », décide de bruler la porte réticente sous le regard médusé des deux autres investigateurs. Puis ils retournent à la cave, bien décidés à en finir. Ils remarquent que les murs sont suspects et, utilisant les pioches amenées avec eux, ils s’apprêtent à démolir la cloison. Alors que Xun lève sa pioche, il a l'impression que quelque chose essaie de s'infiltrer dans son esprit, mais il résiste à l'envahisseur. Par contre, le maréchal, qui se tenait derrière, l'arme à la main, ne résiste pas : et voilà que soudain il voit devant lui deux zombis agressifs ! Il sent bien que ce doit être une illusion, mais il ne lâche pas son arme, et son doigt se presse sur la gâchette : il tire sur le mort-vivant qui se trouve devant lui qui, quand l'illusion se brise, se révèle en fait être maitre Xun. C'est là que le joueur de Xun dit qu'il doit y aller : bon timing. Il échoue un test de santé mentale et, après s'être donc prit deux balles du maréchal, il s'enfuie en courant et en hurlant pour aller s'évanouir plus loin dans un caniveau.

N'étant plus que deux, nos investigateurs détruisent la cloison et mettent à jour un espace occupé par des rats. Ils voient là un squelette de bébé qui semble avoir été rongé : ils se disent pour se rassurer que c'est le travail des rats. Ils démolissent la seconde cloison, et ils se retrouvent dans une pièce secrète ou est allongé un cadavre. Le maréchal, ne prenant aucun risque, tire sur le cadavre de loin : le mort se relève et les attaque, c'est bel et bien ce qu'il reste de Corbitt. Le combat est assez expéditif : bien que le maréchal se fasse amocher, les investigateurs ont beaucoup de chance, et Sophie fait sauter la tête de Corbitt avant que la dague ne soit de retour. Ainsi, quand Corbitt s'écroule, ils entendent juste derrière eux la dague tomber au sol : quelques secondes de plus, et elle se plantait dans leur dos. Ils trouvent là le vieux journal de Corbitt, qui leur en apprend plus, et un passage secret vers la Chapelle de la Contemplation, où ils trouvent une nouvelle salle secrète pleine d'ossements d'enfants. Ils contactent la police, mais tout cela est vieux : ils n'ont aucune piste. Le propriétaire de la maison Corbitt les remercie, et refuse de la vendre au maréchal : il veut que toute cette histoire soit rapidement oubliée.

Sophie décide de passer les mois suivants à étudier le Liber Ivonis. Elle parvient à en percer certains secrets, découvre des rumeurs sur Eibon, et sent qu'avec quelques mois de plus, elle pourrait peut-être apprendre un peu de la magie des Anciens. Le maréchal, lui, repart en France et cherche à récolter des informations sur la mystérieuse dague de Corbitt, qui défie tous les savants. Il trouve un vieux moine qui semble ne plus vraiment être catholique et tente de le dissuader de faire fondre la dague. S'il veut s'en débarrasser, qu'il la jette au fond de l'océan, mais qu'il n'essaie pas de la détruire.

dimanche 13 janvier 2019

Lovecraft - 1928, 1929, 1930 - L’Abomination de Dunwich, Le Tertre, Celui qui Murmurait dans les Ténèbres...


Kandinsky - Several Circles - 1926

Suite de ma lecture chronologique de l’œuvre de Lovecraft.

  • L’Abomination de Dunwich (The Dunwich Horror, écrit en aout 1928/publié en 1929)
Une interprétation lovecraftienne du thème classique du fils du diable. A Dunwich, une petite bourgade isolée, la consanguinité règne, et les collines semblent conserver un lien étrange avec des choses anciennes. Et c'est là que la fille albinos d'un vieux sorcier accouche d'un enfant au père inconnu, un enfant qui se développera particulièrement vite. Cette petite famille est obligée de faire régulièrement des travaux d’agrandissement, comme s'ils avaient chez eux, en plus de leur enfant suspect, quelque chose de gros et de vorace. Comme dans  L'affaire Charles Dexter Ward le lecteur suit pendant une bonne partie du récit les évènements d'un point de vue assez éloigné, et les seules informations qui lui sont transmises sont celles des rumeurs campagnardes. Ainsi c'est dans l'esprit que la menace prend forme, du moins pour un temps. Puis le courageux universitaire Armitage et ses potes intellectuels prennent les choses en main et tentent littéralement de faire échouer une invasion de la Terre par les entités des autres sphères. C'est là que cette nouvelle, à mon goût, pèche un peu : par cette idée qu'il y a un plan d'invasion de la Terre. Je ne sais pas, c'est un peu... trivial, pour les entités lovecraftiennes. Par exemple, dans L'Appel de Cthulhu, j'ai l'impression que le Grand Ancien du titre n'a pas d'intention particulière envers les humains. Certains lui vouent un culte, mais c'est parce que sa simple existence fait pénétrer son aura dans l'esprit des hommes. Il se réveillerait bien pour régner et massacrer un peu, certes, mais on sent qu'il n'est pas à quelques dizaines de millions d'années près. C'est cette indifférence qui marque. On peut cependant voir L’Abomination de Dunwich d'un point de vue essentiellement humain : ce ne sont pas les entités cosmiques qui cherchent quoi que ce soit de particulier en rapport avec l'humanité, mais ce sont quelques humains plus ou moins sorciers qui, comme des religieux fervents, se cherche du sens et des objectifs là où ils peuvent. Bref, voilà qui gâche un peu le plaisir à mon goût, mais même si L’Abomination de Dunwich n'est pas à la hauteur des meilleurs textes de Lovecraft, il se place en bonne position, notamment grâce à quelques scènes d'anthologique, que ce soit la tentative de vol du Necronomicon ou, bien sûr, le rituel final réalisé par une fine équipe de rats de bibliothèque, ce ne manque pas de charme : la force, c'est la connaissance.

  • The Curse of Yig (printemps 1928/1929)
Un travail de ghost writing publié sous le nom de quelqu'un d'autre. C'est pas mal du tout, et assez différent du reste de la production de Lovecraft. Pendant la « conquête » de l'ouest, un couple de colons va s'installer dans un coin isolé. Mais l'un d'entre eux a une peur folle des serpents, peur qui résonne puissamment avec des légendes locales, qui évoquent le puissant Dieu-serpent Yig. C'est rare chez Lovecraft, mais il est ici possible que tout le surnaturel ne se passe que dans la tête des protagonistes. Enfin, même s'il commence dans leur tête, ce dont on peut douter, il finit par littéralement s'incarner.

  •  Le Tertre (The Mound, dec 1929 - jan 1930/1940)
Un autre travail de ghost writing, toujours pour la même personne, mais cette fois de la taille d'un petit roman et d'une qualité fort satisfaisante. Lovecraft s'est vu proposer une histoire banale de fantôme indien qu'il a transformé en... lovecrafterie ? Pendant la première partie du récit, un explorateur (le même que dans The Curse of Yig, sans doute) vient dans la petite ville de Binger pour en apprendre plus sur ce mystérieux tertre où errent des fantômes qui semblent définitivement réels. De plus, ce tertre a la désagréable manie de faire disparaitre ceux qui vont y creuser. Ces disparus reviennent parfois, mais mutilés et déments. A la manière de L'Affaire Charles Dexter Ward, toutes les informations transmises au lecteur sont de seconde main. Bien entendu, notre courageux explorateur, très matérialiste, n'y voit là que de simples rumeurs superstitieuses. Ensuite, il va creuser un peu et trouve le manuscrit d'un espagnol vieux de plusieurs siècles : c'est la seconde partie, le récit de l'exploration des profondeurs et la description de la société qui y vit. On croit lire une utopie/dystopie presque classique, tant la structure de l'étranger qui va se frotter aux habitudes, institutions et croyances d'un autre peuple est familière. Mais ces étranges humains des profondeurs, immortels et décadents, vénèrent des divinités très anciennes. Ils prennent plaisir dans la torture et revendiquent un lien très étroit avec Cthulhu. J'aime l'absence de manichéisme qu'on trouve ici : ils ont certes quelques habitudes horribles, mais ils ne sont pas particulièrement mauvais dans l'ensemble. Et même eux craignent d'autres choses qui se cachent encore plus profondément. Évidemment, notre fier explorateur, une fois le récit de l'espagnol terminé, ne voit là qu'une supercherie, et la réalité ne tardera pas à lui démontrer le contraire. En somme, c'est assez amusant de constater à quel point Lovecraft produit quelque chose de personnel dans un tel travail de commande. C'est, je crois, la première fois qu'il s'aventure à décrire avec autant de détails une autre société d'êtres intelligents, et cela lui donnera des idées pour la suite.

  • La Chevelure de Méduse (Medusa's Coil, 1930/1939)
Encore du ghost writing. Sans être mauvaise, cette nouvelle-là est très passable. Elle appartient à un fantastique plus classique : un huis-clos où l'un des protagoniste cache une part de monstruosité. Globalement, malgré un final où les choses s'accélèrent, on a surtout l’impression que l'ensemble est trois fois trop long par rapport à ce qu'il s'y passe, et la menace évoquée manque de percutant. Notons tout de même la place importante de l'art : c'est la création artistique, ici la peinture, qui permet de mettre à jour les horreurs invisibles cachées dans les replis du réel.

  • Celui qui Murmurait dans les Ténèbres (The Whisperer in Darkness, fev-sep 1930, 1931)
Retour à du grand Lovecraft. Cette fois, plus encore que La couleur tombée du ciel ou Le tertre, c'est véritablement de la science-fiction (à tendance horrifique, bien sûr). Les entités qui sont au centre du récit, les Mi-Go, ou Fungi de Yuggoth, sont clairement des extraterrestres. Comme on en a l'habitude, l'essentiel des informations rapportées le sont de seconde main : le narrateur entretient une correspondance avec celui qui est vraiment au cœur des évènements. La plupart des écrivains choisiraient comme protagoniste celui qui au est contact direct de la menace, celui qui se fait assiéger par les aliens, pas un type qui habite à une journée de train de là et qui ne voit pas une seule fois une créature de ses yeux. Mais ce choix permet le doute, l'incertitude, le fantasme, et l'esprit est déchaîné. La paranoïa est le maitre mot : ces créatures semblent avoir un vaste réseau de surveillance et bien des alliés et indicateurs parmi les humains. Et, détail important, elles ne sont pas forcément mauvaises ou méchantes. Certes, elles doivent bien enlever quelques humains de temps en temps, mais c'est tout. Elles permettent même à certains de voyager dans l'univers, et semblent posséder une vraie curiosité scientifique. Si le protagoniste est terrifié, ce n'est pas vraiment parce qu'il est directement menacé par ces créatures (la menace est ambiguë), mais parce que son esprit est submergé par l'inconnu et l'altérité, il est paniqué par les vastes abîmes de la connaissance. Il est possible que, dans toute la nouvelle, les Mi-Go n'aient à aucun moment l'intention de lui faire du mal : j'aime cette incertitude, car il n' s'agit pas tant d'une humanité menacée par de vils envahisseurs que d'une humanité menacée par ses propres limitations. Notons aussi que la science-fiction de Lovecraft est assez unique par ses liens au mythique et à l'étrange. Par exemple, les Mi-Go, à l'image des Grands Anciens et autres entités, semblent parcourir l'espace sans vaisseaux, mais avec leurs ailes. Il y a là une distinction fondamentale entre des telles créatures et les humains, une distinction qui tient à la fois du fantastique et d'une SF radicale.

jeudi 10 janvier 2019

Lovecraft - 1927 - A la recherche de Kadath, L'affaire Charles Dexter Ward, La couleur tombée du ciel...

Esher - New Year's Greeting Card, 1946


Suite de ma lecture chronologique des fictions de Lovecraft. Cette fois, je délaisse l'anglais pour passer au français, du moins pour les gros textes. En effet, ne possédant pas matériellement les textes anglais, je suis obligé de les lire sur écran (ou d'écouter des versions audio) ce qui est un peu pénible à la longue. Et du coup, je peux notamment constater que dans mon édition de A la recherche de Kadath (le volume nommé Démons et merveilles), le terme ghoul est traduit par vampire. Horreur !


  • A la recherche de Kadath (The Dream-Quest of Unknown Kadath, écrit fin 1926-jan 1927/ publié en 1943)
Le texte le plus long jusque-là, c'est un vrai petit roman. On y suit Randolph Carter qui, dans les contrées du rêve, est à recherche de la cité de... ses rêves, justement. On y croise les personnages d'autres nouvelles (Celephaïs, Pickman's Model) et de nombreuses autres sont référencées. C'est aussi la première fois que Lovecraft case autant de, disons, worldbuildind. Il y a dans tous les coins des noms de ville (du monde rêvé comme réel), des créatures en tout genre, des dieux en pagaille... Tout cela est foisonnant. Dans la forme, c'est un récit classique de fantasy : un héros, une quête, des alliés, des ennemis, des batailles... En ce sens-là, ça fonctionne, mais sans plus. Comme point positif, c'est clairement rythmé, les choses vont vite, et l'univers bariolé parvient à accrocher, il y a une touche de bizarre, d'inquiétant, qui fait mouche. Et c'est du côté de ces touches discrètes, d'apparence presque secondaires (mais en réalité capitales), qu'il faut chercher la force de A la recherche de Kadath. Alors qu'on commence à se lasser de l’inévitable quête et de tout ce qui va avec, Lovecraft rappelle, en passant, que l'on ne se trouve que dans un rêve. Si Carter et ses quelques frères de rêve sont des héros, c'est seulement parce qu'ils sont de bons rêveurs, des maitres rêveurs. Dans le monde de l'éveil, eh bien ils dorment, ou ils sont morts. Quelle est la relation entre le monde du rêve et de l'éveil ? Difficile à dire : les entités plus ou moins divines (à l'image du mortellement facétieux Nyarlathotep, dont un avatar fait une apparition très remarquée), elles, n'ont pas vraiment l'air de faire la différence. Toujours est-il que dans le rêve, ces rêveurs de génie, dont fait partie Carter, ont le pouvoir de créer le monde qu'ils habitent. Ma foi, c'est assez fascinant tout ça.

  •  L'affaire Charles Dexter Ward (The Case of Charles Dexter Ward, jan-mars 1927/1941)
Le plus gros texte de fiction de Lovecraft, il me semble. Et c'est excellent : il m'a emporté comme au premier jour. Charles, le jeune homme du titre, n'est pas tant le personnage principal que son ancêtre, le terrible Joseph Curwen, et le docteur Willett, qui enquête et tente de faire émerger du sens de la fameuse affaire. Lovecraft est diablement habile : pendant la totalité du récit, le lecteur suit des points de vue extérieurs aux horreurs commises (essentiellement les recherches nécromantiques de Curwen, puis celles de Charles, qui se fait piéger par son ancêtre qu'il a la mauvaise idée de faire revenir d'entre les morts). Une première partie du récit se déroule au 18ème siècle, et le trouble que sème Curwen est décrit avec un flou diablement saisissant, notamment cette scène où les citadins en colère, convaincus qu'il se trame chez le monsieur quelque chose de pas chrétien, vont rétablir l'ordre à coup de justice populaire. Le lecteur ne suit l'assaut que de l'extérieur, sur la base de sources diffuses, vagues, peu fiables. Suggérer plutôt que montrer : cela fonctionne ici à merveille. Puis, même principe dans le présent, où l'on suit d'abord les recherches que Charles mène sur son ancêtre, puis celles de Willett sur l'étrange transformation de Charles. Tout culmine dans l'exploration souterraine par le bon docteur des terribles souterrains de Curwen, séquence qui m'était restée en mémoire à travers les années. Le génie de Lovecraft, c'est de ne pas tant décrire les horreurs que les effets qu'elles causent sur les personnages. Plutôt que de s'acharner à dépeindre une créature repoussante, ou autres joyeusetés, mieux vaut s'attacher à la peinture du choc que ces visions produisent sur Willett, l'esprit sensé poussé dans ses derniers retranchements, la perte de contrôle, l'acceptation progressive de l'horrible vérité par le faible esprit humain. A travers les siècle, dans les coins reculés (ou non) de la Terre, rodent ceux qui osent plonger dans l'inconnu et qui en ressortent avec une timide et fragile immortalité, accompagnés d'un savoir qui fait frémir. Mais même ces sombres élus tremblent en songeant aux forces avec lesquelles ils jouent, sachant qu'une maladresse peut écraser le plus puissant des sorciers qui, malgré tout, ne peut guère dépasser son humanité. Et, là-bas, dans les sphères lointaines, existent ces autres.

  • La couleur tombée du ciel (The Colour Out of Space, mars 1927/sept 1927)
Un autre texte qui m'avais laissé de vives mémoires. Je me souviens de moi, adolescent, en train de le lire dans mon lit, un soir. Je ne suis pas particulièrement impressionnable, mais il m'avait pourtant touché, et je ressentais ce qu'on peut qualifier de... frisons ? Bref, le génie de la La couleur tombée du ciel c'est, comme souvent chez Lovecraft, le caractère absolument étranger de la menace. C'est une chose incompréhensible, contre laquelle un simple humain ne peut pas lutter. C'est presque une variante sur le thème du vampirisme, étant donné que la Couleur dévore, disons, l'énergie vitale. Les descriptions de ses effets sur la nature, puis sur les hommes, sont excellentes, et évoquent une puissante impression d'étrangeté, de menace voilée mais omniprésente. Le monologue de la dernière victime, fermier au bout du rouleau racontant confusément comment ses enfants sont tombés dans le puits, évoque lui aussi cette force insaisissable. Dommage que la fin, un peu à la manière de celle de La guerre des mondes, fasse s'évaporer la menace d'elle-même. Cette fin est loin d'être mauvaise, loin de là, elle souligne encore l'étrangeté de la Couleur, et elle laisse planer un voile plus qu'ombrageux, mais pourtant, elle me semble tout de même être un peu insatisfaisante. 

  • The Descendant (1927/1938)
Un fragment de texte non terminé semblant se concentrer sur le Necronomicon, il n'y a pas grand chose à en dire. 

  •  The Very Old Folk (3 nov 1927/1940)
Une petite nouvelle qui se passe dans l'antiquité romaine. C'est fort plaisant de voir Lovecraft explorer d'autres époques, même si c'est ici avec une trame très classique et assez peu étoffée : une cohorte romaine s'enfonce dans les bois pour empêcher un peuple montagnard d'accomplir ses rituels sabbatiques. On pense notamment au récit de l'inspecteur Legrasse dans L'Appel de Cthulhu ou cette scène de vengeance populaire sur le repaire de Corwen dans L'affaire Charles Dexter Ward. Mais avec des toges et des légionnaires. 

  • History of the Necronomicon (1927/1938)
Encore un texte très petit, qui esquisse une Histoire fictive du Necronomicon. C'est plus le genre de texte qu'on s'attendrait à trouver dans une fiction plus ambitieuse, en tant que faux document. 

lundi 7 janvier 2019

La maison au bord du monde - W. H. Hodgson

La maison au bord du monde - W. H. Hodgson


Un classique du fantastique du début du siècle, cher à Lovecraft, que j'avais déjà lu et qui m'avait laissé une impression contrastée. Un vieil homme solitaire vit seul seul avec sa sœur, qui fait seulement de la figuration, dans une étrange maison isolée dans la campagne irlandaise. Et, bien entendu, il se passe des trucs bizarres.

C'est assez difficile de juger La maison au bord du monde tant l'ensemble est décousu. On peut découper le récit en trois parties principales, de taille croissante, en laissant de côté l'introduction qui met en place un classique prétexte de manuscrit trouvé. Déjà, une sorte de voyage dans un monde surréaliste où semblent exister des sortes de dieux, une réplique exacte de la maison et des créatures porcines. L'écriture n'est pas assez développée pour rendre l'ensemble vraiment prenant, et le fait que le narrateur soit sur des rails (littéralement : il ne contrôle pas ses mouvement et se laisse porter) n'aide en rien. Ensuite, la partie la plus prenante : l'attaque de la maison par les créatures porcines suivie de l'exploration des profondeurs. C'est plus classique, mais bien mené : on a une véritable impression de siège, le narrateur essayant désespérément de repousser l'assaut dans une demeure aux multiples entrées. Et surtout, sa sœur ne perçoit pas la menace, et semble avoir peur de lui, de le considérer comme fou : une touche habile qui excite la curiosité. Ensuite, l'exploration des souterrains est dans la même veine, et rend curieux pour pour la suite. Mais la troisième partie déjoue toutes ces attentes. A la manière de Wells dans La machine à explorer le temps, Hodgson envoie son narrateur se balader dans un temps accéléré pour contempler la fin de toutes choses dans les milliards d'années à venir, et plus encore. Étonnamment, cela fait penser à ce qu'un auteur moderne comme Stephen Baxter peut faire, dans Temps par exemple. Mais c'est très long, et encore une fois, l'écriture ne parvient à être assez précise ou grandiose pour laisser plus qu'une impression un peu floue.

Alors, au final, La maison au bord du monde laisse un peu pantois. On voudrait que ce soit mieux, plus abouti, plus peaufiné, mais néanmoins, on ne peut s'empêcher de respecter ce petit livre bizarre et ambitieux.

214 pages, 1910, le livre de poche

dimanche 6 janvier 2019

Lovecraft - 1925 & 1926 - The Call of Cthulhu, Pickman's Model, The Strange High House in the Mist...

Goya - Saturne dévorant un de ses fils
Goya - Saturne dévorant un de ses fils

Suite de ma lecture chronologique de Lovecraft, commencée par ici :


H.P. Lovecraft - Nouvelles de 1917, 1918, 1919 - The Tomb, Dagon, Beyond the Wall of Sleep, Polaris...
H.P. Lovecraft - Nouvelles de 1920 et 1921 - The cats of Ulthar, Celephaïs, From beyond, The picture in the house, The nameless city... 
H.P. Lovecraft - Nouvelles de 1922, 1923, 1924 - Herbert West–Reanimator, The Lurking Fear, The Rats in the Walls...


  • The Horror at Red Hook (aout 1925/1927)
Jusqu'à présent la seule nouvelle que je n'ai pas lu jusqu'au bout. C'est mauvais. Écrite par Lovecraft alors qu'il était à New York, The Horror at Red Hook est extrêmement xénophobe, multipliant les descriptions peu flatteuses (c'est un euphémisme) d'immigrés divers. Mais ce n'est pas le principal problème : après tout, le racisme a grandement nourri l’œuvre de Lovecraft, notamment pour ce qui est du sentiment de paranoïa et d'isolation. J'ai même l'impression de trouver ici les germes de The Call of Cthulhu : des gens éloignés de l'idée de civilisation, formant un réseau, et se souvenant de choses oubliées, interdites, horribles. Mais non, là, c'est juste que la narration est terriblement ennuyeuse et confuse.

  • He (11 aout 1925/1926)
Un nouvelle assez fascinante. Lovecraft n'est pas bien à NYC, et cela se sent : « My coming to New York had been a mistake; for whereas I had looked for poignant wonder and inspiration in the teeming labyrinths of ancient streets that twist endlessly from forgotten courts and squares and waterfronts to courts and squares and waterfronts equally forgotten, and in the Cyclopean modern towers and pinnacles that rise blackly Babylonian under waning moons, I had found instead only a sense of horror and oppression which threatened to master, paralyse, and annihilate me. » Et, plus loin : « But again I thought of the emptiness and horror of reality, and boldly prepared to follow whithersoever I might be led. » C'est assez éloquent pour se passer de commentaire. Sinon, la nouvelle est assez classique, mais étonnamment riche, avec un narrateur inadapté au monde social, un immortel qui finit mal, une sombre vision du futur et une créature des abysses.

  • In the Vault (18 sept 1925/nov 1925)
Un fossoyeur paresseux se retrouve bloqué dans un tombeau et, pour sortir, empile des cercueils fraichement remplis. Une petite histoire macabre plutôt réussie et amusante. Le narrateur prévient au début que ce récit ne doit pas être vu comme « a grotesque phase of comedy ». Je suis pourtant tenté de le faire. D'ailleurs, l'histoire, qui me semble bien innocente, a été refusée par plusieurs magazines à cause de son côté glauque.

  • Cool Air (feb 1926/1928)
Une petite histoire macabre à l'ambition modérée qui accomplit très bien son objectif. Cherchant un appartement pas cher à New York, le narrateur se retrouve avec pour voisin un étrange médecin qui, grâce à un système de réfrigération, habite en permanence dans le froid. Or, le froid, c'est connu, est un bon conservateur. D'ailleurs, le médecin, en plus d'être fasciné par l'immortalité, est un peu pâle. Le mystère est vite deviné, mais le dénouement reste percutant grâce à la description joyeusement immonde de la lente décomposition de cet apprenti immortel privé de son froid salvateur.

  • The Call of Cthulhu (aout-sept 1926/feb 1928)
Là, c'est du sérieux. C'est la troisième ou quatrième fois que je lis cette nouvelle (cette fois écoutée avec l'excellente version audio de hppodcraft.com, que je ne saurais trop recommander, ainsi que leurs autres interprétations des nouvelles de Lovecraft, hélas peu nombreuses), et je suis toujours autant stupéfait par la puissance de ce texte. Voire de plus en plus stupéfait, d'autant plus que la lecture chronologique de Lovecraft permet de bien le situer et d’apprécier ses progrès en tant qu'écrivain. Si The Lurking Fear m'avait semblé être une première étape importante, voici sans conteste la seconde. La puissance d'évocation qu'on y trouve est rarement égalée. A travers un patchwork de récits rapportés formant une habile accumulation et progression, se dessine une toile d'horreur qui englobe la Terre entière. Pas étonnant que l'araignée au centre cette toile, Cthulhu, se soit imposée comme la figure de proue d'un mythe moderne. La terreur ne vient pas d'une menace directe, d'un monstre qui rode derrière la porte, ou même au fond de la cave. La terreur est cosmique, c'est celle qui menace plus l'intégrité mentale que l'intégrité physique, plus les illusions d'importance de l'homme que son rythme biologique. Car l'humain n'est rien d'autre qu'une poignée de poussière jetée au vent, tout juste bon à servir de marionnette à des entités qui n'ont même pas besoin d'avoir conscience de lui pour écraser son embryon d'esprit. L'humain qui sait pourrait vivre et oublier, mais sa faiblesse est trop insurmontable pour lui permettre ne serait-ce que l'indifférence. Ne reste que la paranoïa. Un classique parmi les classiques, qui sera lu pendant encore longtemps.

  • Pickman's Model (sept 1926/1927)
L'horreur vue par un artiste. Pickman est un peu à la peinture ce que Lovecraft est à la littérature, et le narrateur, contrairement à d'autres, comprend l'attrait qu'il y a dans de telles représentations. Il n'y a pas de surprise : la première œuvre de Pickman évoquée est la représentation d'une goule dévorant un cadavre, et le titre de cette excellente nouvelle en révèle la fin. En effet, le peintre n'utilise pas que son imagination. C'est un réaliste.

  • The Strange High House in the Mist (9 nov 1926/oct 1931)
Une nouvelle assez unique, à la frontière de l'onirisme. Au-dessus de Kingsport, sur une falaise presque inaccessible, pointe une maison, souvent cachée par le brouillard, qui est mystérieuse même pour le terrible vieillard (The Terrible Old Man). Elle est au centre de bien des légendes. Un touriste entêté décide un beau jour d'aller s'y balader. Lovecraft, avec cette maison, parvient à créer un endroit vraiment marquant : une partie du vieux bâtiment dépasse au-dessus du vide, et c'est là que se trouve la seule porte. Le touriste, invité par le maitre des lieux, rentre par une fenêtre. Dans cette maison, les dieux se baladent comme dans une taverne, sauf certains, qui grattent à la porte mais ne sont pas autorisés à pénétrer. Quand il ressort, le touriste a laissé quelque chose derrière lui. Quoi donc ? La partie rêveuse et curieuse de sa personne, peur-être. On souhaite à cette partie de lui la meilleure des existences, dans l'étrange et haute maison.

  • The Silver Key (nov 1926/1929)
On revient à Randolph Carter. Il a 30 ans, et le monde des rêves lui échappe. Il est contaminé par les normes sociales qui s'infiltrent dans son esprit, et il a appris à sourire avec condescendance face aux rêveurs. Mais il n'est pas satisfait, il se cherche, et c'est l'occasion de quelques passages particulièrement réussis de critique de la modernité. Il est septique face à ceux qui revendiquent du sens, que ce soit dans l'incarnation ou dans le désincarné. Mais, finalement, après un long cheminement, il parvient à renouer avec la magie de l'enfance et avec les contrées du rêve.

mercredi 2 janvier 2019

Lovecraft - 1922, 1923, 1924 - Herbert West–Reanimator, The Lurking Fear, The Rats in the Walls...

Illustration Loïc Muzy


Suite de ma lecture chronologique des œuvres de Lovecraft, commencée par là :

H.P. Lovecraft - Nouvelles de 1917, 1918, 1919 - The Tomb, Dagon, Beyond the Wall of Sleep, Polaris...
H.P. Lovecraft - Nouvelles de 1920 et 1921 - The cats of Ulthar, Celephaïs, From beyond, The picture in the house, The nameless city...

  • Hypnos (écrit en mars 1922/publié en mai 1923)
Deux hommes explorent les mystères du sommeil jusqu'à y trouver des secrets qui auraient dû rester inconnus. Encore une fois, cette nouvelle, assez mineure, est handicapée par la caractère extrêmement flou et indistinct de la menace. Mais elle parvient néanmoins à dresser un tableau marquant : celui d'hommes qui ont peur du sommeil, et qui ont raison d'en avoir peur.

  • What the Moon Brings (5 juin 1922/mai 1923)
C'est clairement un rêve retranscrit à l'écrit, très court et très oubliable.

  • Azathoth (juin 1922/1938)
Un fragment d'un texte jamais terminé. Lovecraft y dépeint une vie citadine triste et morne où le protagoniste doit passer ses journées à faire un travail abrutissant pour le soir se perdre dans l'observation des étoiles. C'est étonnant : les textes de Lovecraft sont habituellement assez éloignés des basses nécessités matérielles comme l'argent ou le travail. Mais, finalement, ça fait sens : c'est en réaction à la triste réalité que ses personnages s'égarent dans l'exploration soit de l'onirisme, soit des territoires sombres et occultes.

  • The Horror at Martin's Beach (« collaboration » avec Sonia Green, juin 1922/nov 1923)
Après que des pêcheurs aient tué une étrange créature océanique (qui ressemble à un profond), une sorte de vengeance va s'accomplir sur Martin's Beach. La nouvelle parvient fort bien à suggérer une menace sans la montrer : des hommes se font tirer lentement dans l'océan, et se révèlent incapables de lutter. 

  • Herbert West–Reanimator (oct 21-juin 22/feb-juil 22)
De loin la nouvelle la plus longue jusqu'à présent. Parue de façon épisodique, elle est handicapée par ce format : chaque chapitre commence par un résumé des précédents, et se présente un peu de la même façon : Herbert West accomplit d'horribles expériences en vue de réveiller les morts, ça tourne mal, et son assistant raconte. Ici, on pense inévitablement à Frankenstein, mais l'horreur, véritablement présente, notamment quand une des créations de West dévore un enfant, se teinte d'une touche de grotesque. Comment ne pas esquiver un sourire quand ce cadavre décapité se ballade avec sa tête dans une valise ? Le personnage de West est une variante sur les obsessionnels souvent mis en scène par Lovecraft : celui-ci va encore plus loin que les autres dans la froideur, il poursuit aveuglément son but au mépris de toute éthique. On est bien loin des tortures morales de Frankenstein : plus de religion, simplement une vision mécaniste du monde. La vie ? Un courant électrique à travers des masses de viande. 

  • The Hound (oct 1922/feb 1924)
On sent bien que cette nouvelle fait suite à Herbert West–Reanimator. Les protagonistes y sont aussi de grands amateurs de profanation de cimetières. Mais, contrairement à West, ils n'ont pas d'objectif scientifique : simplement des objectifs esthétiques. Malgré, comme souvent, une menace trop floue pour vraiment captiver, The Hound marque grâce à ses personnages dégoutés du monde, blasés par toutes choses, qui ne trouvent leur plaisir que dans la contemplation des cadavres, l'odeur de putréfaction, la beauté d'un crâne. 

  • The Lurking Fear (nov 1922/jan-avr 1923)
Une nouvelle qui m'avait beaucoup marqué à ma première lecture, il y a peut-être plus d'une décennie. Sans doute parce que, moins familier avec l'art de la narration, je n'avais pas vu venir sa chute qui, aujourd'hui, me semble assez évidente (à moins que ce soit simplement ma mémoire qui me trompe). Publiée elle aussi en épisodes, elle n'en souffre pas : il n'y a pas de résumés au début de chaque chapitre. Dans un coin de campagne paumé où les locaux, isolés, perdent petit à petit tout contact avec la civilisation, un énorme massacre a lieu, et le narrateur va enquêter. Même si ses potes se font décimer, ce qui offre quelques scènes mémorables, il continue. Je me souvenais très bien de ce moment où son acolyte du moment jette un coup d’œil par une fenêtre, puis reste immobile, l'air de rien, jusqu'à ce que le narrateur se rapproche et constate qu'il est mort, et que quelque chose vient donc de passer juste là lui dévorer le visage. La chute, celle qui m'avait surprise à ma première lecture, s'était gravée en moi : la vision d'une facile dégénération de l'humain. Nous nous gargarisons de notre science, de notre esprit, de notre supériorité face aux autres animaux, mais que viennent quelques siècles d'isolation, et voilà la machine humaine retombée plus bas que le chien, plus bas que la taupe, l’orgueilleux roi de la Création n'est plus rien d'autre qu'une vilaine bête, un monstre des abysses. The Lurking Fear a un rapport taille/qualité qui me pousse à dire que c'est, jusque là, une des meilleures nouvelles de Lovecraft, une étape importance dans son œuvre.  

  • The Rats in the Walls (aout-sept 1923/mars 1924)
Un récit qui commence de façon très classique, avec un narrateur revenant dans le manoir de ses ancêtres, et dont la famille semble depuis longtemps cacher de noirs secrets. La première moitié est toujours assez convenue, avec des apparitions quasi fantomatiques de rats. Mais ensuite, quand le narrateur et ses potes s'engouffrent dans les profonds souterrains sous la demeure, les choses sérieuses commencent. Là-dessous se cachent des océans d'ossements humains, traces d'un culte antédiluvien. On ne comprend pas exactement les détails, mais ici, le flou fonctionne : c'est que le narrateur et ses potes sont tellement choqués qu'ils n'ont plus le désir de savoir. Ce qu'ils perçoivent est trop pour les sensibilités humaines, mieux vaut tout enterrer. Par contre, le narrateur, entrainé par l'héritage inconnu qui coule dans ses veines, ne peut pas résister à la puissance de ces choses anciennes. La digue de la raison cède, et laisse place aux rats dans les murs, c'est à dire à la bête antique dans l'esprit humain. 

  • The Unnamable (sept 1923/1925)
L'histoire en elle-même est bien peu originale – deux amis agressés dans un cimetière par une créature – mais la façon dont elle est mise en scène mérite quelques mots. Carter (probablement Randolph Carter) est un écrivain de fantastique, un alter-ego de Lovecraft. Mais son ami, avec qui il est tranquillement en train de papoter au milieu des tombes, est un septique, un homme pour qui les artistes doivent simplement représenter le réel. Carter entreprend donc d'essayer de le convaincre de la réalité de certaines choses innommables. On s'en doute, il en sortira convaincu.

  • The Festival (oct 1923/1925)
Un homme arrive à Kingsport pour participer à un étrange festival dont il ne sait rien sinon que par sa présence ici il respecte la volonté de ses ancêtres. Mais il se retrouve dans un Kingsport fantomatique, irréel, où un exemplaire du Necronomicon traine sur une table et où des silhouettes encapuchonnées le guident jusque dans les tréfonds de la terre où, comme dans The Rats in the Walls, subsistent de vastes espaces dédiés à des cultes anciens. Le narrateur, dans la grande tradition lovecraftienne, refuse son héritage, car le savoir qu'il sent venir le terrifie. Il reprend conscience dans le Kingsport moderne. Cette dissociation entre les deux Kinsport est assez troublante, mais je suppose que c'est le but. Et la conclusion, une citation du Necronomicon, évoque efficacement les secrets des profondeurs et fait son petit effet :  « Great holes secretly are digged where earth's pores ought to suffice, and things have learnt to walk that ought to crawl. »

  • Imprisoned with the Pharaohs (feb 1924/mai-juil 1924)
Étonnamment, cette nouvelle est un cas de ghostwriting au profit du magicien Harry Houdini et publié dans Weird Tales. Écrit à la première personne, le récit commence par longuement balader le lecteur au Caire, de façon très documentée, certes, mais un peu vaine. Par contre, les choses sérieuses commencent quand le narrateur (Houdini) est bloqué dans les tréfonds d'une pyramide. Enveloppé par les ténèbres, il se laisse emporter par ses fantasmes et est témoin des rituels d'un sombre culte qui survit dans les profondeurs. Classique, mais bien mené. On dirait une version plus raffinée de The Nameless City.

  • The Shunned House (oct 1924/1937)
Une classique histoire de maison hantée qui, comme il me semble que c'est assez souvent le cas, est affreusement longue à se mettre en route. Pendant plus de la moitié de la nouvelle, assez volumineuse, le narrateur se contente de déballer l'historique de la maison et de faire des allusions à ce qui va suivre. La dernière partie, quand enfin il se confronte au problème, est plaisante : Lovecraft arrive bien à communiquer le sentiment qu'il ne s'agit d'un classique fantôme au vampire, mais de quelque chose de différent, d'indicible. Dommage qu'il faille autant de texte pour en arriver là.