mercredi 17 octobre 2018

Les guerres du climat - Harald Welzer

Les guerres du climat - Harald Welzer

Un titre un peu trompeur, puisque Les guerres du climat a, dans son étude des conflits futurs, une approche vraiment très large, sociologique et historique. Ainsi on passe sans doute plus de temps tourné vers le passé et le présent, et ce mélange des temporalités n'est pas désagréable. Un point important est que le changement climatique ne va pas simplement créer des violences, il va décupler les violences déjà existantes : l'exemple du Darfour est employé comme un modèle de ce qui risque de se développer.

A propos de l’émigration qui, les zones proches de l'équateur devenant de plus en plus inhabitables, va drastiquement augmenter : « La solution idéale [pour les gouvernements occidentaux] consisterait à repousser les frontières de l'Europe jusqu'en Afrique et d'empêcher les candidats à l'immigration de quitter leur continent. » (p.19) Il y a déjà des initiatives dans ce sens. Ainsi, la violence est délocalisée dans les pays où il y a déjà le plus de violence.

Harald Welzer passe beaucoup de temps à analyser les situations de violence de passé pour comprendre la facilité avec laquelle l'être humain peut changer de bases morales. A propos de la Shoah :
L'acte de tuer lui-même était considéré comme une tâche qui était nécessaire, mais causant aux hommes des difficultés considérables, parce que cela ne correspondait pas à l'image qu'ils avaient d'eux-mêmes que de tuer des êtres sans défense et, en particulier, des femmes et des enfants. Mais, précisément parce qu'ils pouvaient se sentir comme des hommes souffrant de la tâche qu'ils pensaient être obligés d'accomplir, ils parvenaient à concilier leur image morale de « braves types » avec leur travail atroce. (p.28)
C'est précisément cette souffrance qui leur a permis de ne jamais ce sentir des meurtriers, ni sur le moment ni par la suite, dans l'après-guerre. Ils étaient en mesure d'insérer leurs actes dans un cadre référentiel qui faisait sens. Cette capacité de mettre en place de telles références - je tue au nom d'une fin supérieure, je tue pour les générations à venir, je tue autrement que les autres, ce travail ne me fait pas plaisir - est une modalité psychologique qui rend les hommes capables de faire les choses les plus inimaginables, de faire absolument n'importe quoi ; à la différence de ce qui se passe chez les êtres vivants non doués de conscience, le comportement humain n'est pas limité par l'instinct ou les dispositions innées. Les hommes existent dans un univers social, et c'est pour cela qu'on devrait effectivement considérer que tout est possible. (p.38)
L'auteur évoque l'opinion que ces violences ne sont en aucun cas une « rechute dans la barbarie », mais bien « la conséquence logique de tentatives modernes pour établir l'ordre et résoudre les problèmes ressentis par les sociétés. » (p.35)

Juste en passant, un aspect auquel on (ou plus tôt je) ne pense guère à propos de la montée des eaux : plus les océans se réchauffent, plus l'eau se dilate, augmentant ainsi le phénomène de montée. Alors certes, la dilatation est extrêmement légère, mais sur de telles quantités d'eaux, on atteint aisément les dizaines de centimètres avec de fortes hausses de température.

A propos de la facile banalisation de la violence : les individus peuvent rejoindre des mouvements violents non pas parce qu'ils partagent leurs idéologies, mais pour de simples avantages pratiques. Exemples : un intellectuel allemand acceptant le nazisme dans l’intérêt de sa carrière universitaire, ou un Hutu allant massacrer des Tutsi simplement pour échapper à la misère. « Dans cette mesure, l'exercice de la violence, dans la perspective des exécuteurs, peut avoir des causes beaucoup plus concrètes qu'on ne le voit en parlant de "folie raciste", de "purification ethnique" ou de "génocide".» (p.97)

Sur le terrorisme :
Non seulement ce sont les moyens et les cultures modernes de communication qui rendent possibles le terrorisme actuel, mais c'est l'exigence de liberté adressée à l'individu par la modernisation qui provoque la plus violence modernisation contre la modernité. (p.184)
On arrive au cœur de la thèse de l'auteur : la difficulté pour l'homme de se faire une image objective de la réalité. Ainsi, une idée qui illustre la difficulté de croire aux potentiels changements brutaux :
Plus un risque est indiscutable, plus grande est la dissonance et plus il est nécessaire de la réduire par l'indolence, le refoulement ou le refus. On vivrait mal, sinon, avec des dangers incontrôlables. (p.220)
Plus loin, un concept important :
Shifting baselines, c'est ainsi que les psychologues de l'environnement nomment le phénomène fascinant qui consiste en ce que les hommes considèrent toujours comme « naturel » l'état de leur environnement qui coïncide avec la durée de leur vie et de leur expérience. Les changements de leur environnement social et physique ne sont pas perçus dans l’absolu, mais toujours seulement de façon relative à leur point d'observation. (p.225)
Exemple frappant : des pêcheurs. Les jeunes pécheurs trouvent normal qu'il n'y ait pas de poisson près des côtes : ils ne considèrent pas qu'il y a réduction drastique des populations, contrairement à leurs grand-parents, qui s'en rendent compte. Les jeunes pensent que seulement deux espèces ont disparues, alors que les vieux en citent onze. (p.226) Les jeunes ne pensent pas à la disparition : ils pensent simplement que ces poissons n'ont jamais existé dans leur coin.

Et, pour les réalités sociales, les changements de réalité subjective peuvent être encore bien plus brefs. La normalisation se fait à une vitesse ahurissante. Exemple : la valorisation de l'attentat suicide chez certaines population, alors que le coran interdit le suicide. (p.244)

Sur le mythe du progrès et les moyens de changer de direction :
Pour commencer, le problème du réchauffement est né de l'emploi irréfléchi de la technique, et donc toute tentative pour le supprimer par un « meilleur » emploi de la technique fait partie du problème et non de la solution. (p.274)
La question des modes et des possibilités de survie future est une question culturelle, et, comme telle, elle est à rapporter à la forme à donner à notre société et au monde où nous vivons. (p.277)
Les stratégies individualistes de lutte contre le changement climatique ont avant tout des fonctions sédatives. Le niveau de la politique internationale ne permet d'envisager des changements qu'à très long terme. Reste donc, comme champ d'action, culturelle, le niveau moyen, celui de notre propre société, et par conséquence le travail démocratique sur cette question : comment veut-on vivre à l'avenir ? (p.282)
Je vais laisser ça en conclusion.

300 pages, 2008, gallimard

samedi 13 octobre 2018

Aventures chez les transhumanistes - Mark O'Connell


Aventures chez les transhumanistes - Mark O'Connell

Le titre n'est pas un mensonge : ce bouquin est vraiment rédigé comme une aventure. Mark O'Connell part à la rencontre de divers acteurs du mouvement transhumaniste, il parle avec eux, les suit dans leurs activités et trace une peinture très vivante de leur foi. Aussi, l'auteur fait pas mal de digressions littéraires, accumulant les citations sans doute un peu superflues, dissertant longuement sur ses angoisses existentielles pas toujours très palpitantes. Ceci dit, Aventures chez les transhumanistes se lit souvent comme un bon roman. On est scotchés tant les personnages décrits sont incroyables et les situations surréalistes. Dans cette idéologie qui fleurit notamment en Californie, les maitres du technocapitalisme mais aussi nombre de croyants indépendants courent après l'immortalité et la singularité, l'« émancipation totale des lois de la biologie ». (p.14)

Les références à la science-fiction ne sont bien entendu pas attendre. A la Cité et les astres de Clarke puis, bien évidemment, à 2001, mais aussi à Karel Capek, inventeur du mot robot. La fiction crée la réalité en donnant envie de la rendre réelle.

Certains font congeler leurs corps, ou juste leurs têtes, espérant que dans le futur la science les ressuscite ou que leur esprit puisse être transféré dans une machine.
L'un des postulats centraux de la cryonie peut se résumer ainsi : la mort réelle, la vraie, ne survient pas au moment où le cœur cesse de battre, mais quelques minutes plus tard, quand les cellules du corps et ses structures chimiques se désintègrent au point qu'aucune technologie ne pourra les restaurer. (p.39)
Et certains vont même jusqu'à suggérer de conserver toutes les têtes de tous les morts de la planète, pour les préserver de la mort. Pour contrer les réflexes instinctifs qui s'élèvent contre ce genre de projets, l'interlocuteur de l'auteur évoque Leon Kass et la notion de « sagesse de la répugnance », qui serait une illusion à dépasser. (p.46) Et dans ce monde incroyable, mêmes les animaux de compagnie de ces transhumanistes ont une assurance de cryonisation. (p.48)

J'aime cette idée, empruntée à un article de John G. Daugman, selon laquelle la vision qu'a l'homme de son rapport corps/esprit est influencée par la technologie qui l'entoure :
Les technologies hydrauliques de l'Antiquité (pompes, fontaines, clepsydre) ont joué un rôle-clé dans l'apparition des concepts grecs et romains de pneuma et d'humeurs. De même, pendant la Renaissance, le fonctionnement de notre organisme a souvent été comparé a un mécanisme d'horlogerie. Plus tard, Freud s'est inspiré des grandes innovations de la révolution industrielle - moteur à vapeur, énergie hydraulique - pour bouleverser notre représentation de l'inconscient. Aujourd'hui, la métaphore en vigueur est celle de l'esprit perçu comme un outil de stockage et de traitement des données, une série de lignes de code fonctionnant grâce au processeur du système nerveux central. (p.76)
Aussi, l'idée que l'immortalité par la machine étant très onéreuse, les hommes du commun voulant devenir immortel devraient accepter de subir une invasion publicitaire de leurs perceptions, voire même une modification des lignes de codes (ou équivalent) composant leurs esprits dans le but d'induire des comportements bien précis, comme consommer un produit en particulier. (p.77)

Les transhumanistes considèrent l'IA comme une menace bien supérieure à celle du changement climatique. D'ailleurs, il suffit d'écouter parler Elon Musk pour s'en convaincre. Pour comprendre une potentielle menace IA, plutôt qu'une entité consciente, mieux vaut imaginer une intelligence extrême tellement obsédée par son but (exemple : détruire le cancer) qu'elle accomplirait trop bien sa tache (dans cet exemple, en tuant toute créature biologique pouvant avoir le cancer).

Quant au transhumanisme en tant que religion, certains passages sont consternants. Je retiens particulièrement ce révérend persuadé que « les formes avancées d'IA devraient être converties à la chrétienté. » (p.238)

Alors, des précurseurs ou des représentants actuels de l'éternelle hubris humaine ? Qui sait. On verra. Pour conclure sur un point de vue personnel : tous ces milliardaires qui prétendent que l'immortalité, ou du moins l'extension de la vie humaine, bénéficiera à tous : ils mentent. A moins de se lancer dans une conquête spatiale impossiblement démesurée, ou de réguler dystopiquement les naissances comme dans Futu.re, l'immortalité ne peut, sauf peut-être à très long terme, bénéficier qu'à une petite caste d'élites.

261 pages, 2016, l'échapée

jeudi 11 octobre 2018

The Giver - Lois Lowry




The Giver commence de façon tout à fait innocente.

Pendant toute la première moitié du roman, j'avais l'impression de lire La première dystopie de bébé. Jonas est sur le point d'avoir douze ans, et dans la communauté dans laquelle il vit, c'est l'âge où les enfants se voient attribués leurs métiers pour la vie. C'est une dystopie terriblement dérivative, où la plupart des éléments sont des clichés. Tout semble parfait, mais les émotions humaines sont réprimées, et il y a un terrible secret, du genre oh mon dieu la cérémonie de libération pour les vieux et les marginaux est un mensonge en fait ils les tuuuent. Banal. Il y a bien un détail qui m'a surpris, et l'ensemble est fort bien écrit, très élégant, et on est curieux d'en apprendre plus sur cette société. Bref, c'est pas transcendant, mais ça fonctionne bien.

Puis, vers la moitié du récit, tout part en vrac. Jonas devient le gardien de mémoire de la communauté, et l'auteur introduit, comme ça, l'air de rien, de la magie. L'ancien gardien de mémoire (le Giver du titre) fait passer les souvenirs de tout et n'importe quoi à Jonas en... le touchant. Comment ça marche ? On n'en saura rien. C'est de la magie. Bref, Jonas décide soudain que sa société est toute nulle et qu'il faut la changer. Alors en gros il devient Jésus et se sacrifie pour que les souvenirs retournent dans les esprits des autres gens de la communauté et que ainsi ils deviennent plus humains. Voilà. Comment la mort et même l'éloignement géographique font passer les souvenirs d'un gardien de mémoire au reste de la population ? On en sait rien. C'est comme ça. C'est de la magie.

Une scène incroyable est assez révélatrice du ton du livre. L'ancien gardien de mémoire passe à Jonas son souvenir préféré. Qu'est-ce que c'est ? Une scène traditionnelle de noël américain. Sérieusement ? Le mec, il a accès à des millions de souvenirs géniaux, et le meilleur, selon lui, c'est un noël américain ? Une famille heureuse réunie, pourquoi pas, ça irait. Mais dans ce souvenir, ce qui unit la famille, c'est l'acte de déballage des cadeaux. Ce qui unit la famille, ce qui les rend heureux, c'est le consumérisme. Le meilleur souvenir possible, hein ? J'ai juste l'impression que le succès de ce livre vient du fait que la société américaine décadente a besoin d'être rassurée sur ses propres mythes. Le lecteur veut entendre la confirmation que ses croyances sont les meilleures.

Une dernière chose. Comme Ayn Rand dans Anthem ou Jaroslav Melnik dans Espace Lointain, Lois Lowry imagine une société qu'on peut qualifier de communiste, une société ultra rigide et contrôlée, qui reste stable sur une énorme période de temps, ici des siècles. Pour moi, c'est une ignorance considérable de la nature de l'humanité et de ses sociétés. Une telle stabilité, du moins sans imaginer des bouleversements technologiques radicaux qui la rendraient crédible, est, à mon humble avis, impossible.

171 pages, 1993, houghton mifflin harcourt

mercredi 10 octobre 2018

Ce monde est nôtre - Francis Carsac


Ce monde est nôtre - Francis Carsac

J'ai cru au début que j'allais abandonner ce livre au bout de quelques pages. C'est mal écrit, l'exposition est laborieuse, c'est plein de noms propres fantaisistes, fausse bonne idée pour faire du worldbuilding. Mais je m'accroche, parce que l'intrigue offre de bonnes prémices. A la façon de la Culture de Iain Banks ou de Il est difficile d'être un Dieu des frères Strougatski, des représentants d'une civilisation interstellaire viennent sur une planète moyenâgeuse pour faire régner l’ordre et la justice avec plus ou moins de subtilité. L'idée, c'est qu'il y a là trois races à peu près humaines qui revendiquent la planète. Les premiers, de belliqueux féodaux. Les seconds, des basques (oui!) qui jouent à la belote et vivent de façon pastorale. Les troisièmes vivent encore à l'âge de pierre mais semblent être là depuis plus longtemps que les autres. Alors, à qui doit revenir cette planète ?

Ce point de départ sympathique, à part quelques courts moments, n'est jamais exploité : le roman se contente le plus souvent d'être un banal récit d'aventure agrémenté de longues scènes de bataille sans intérêt. On peine d'autant plus à accrocher que ces ambassadeurs venus d'une civilisation intergalactique de 50000 mondes devraient avoir une technologie qui ferait d'eux des dieux, et semblent souvent se comporter avec un amateurisme confondant, du genre : Coucou, on vient de l'espace, comment ça va ici ? Et ce n'est pas l'histoire d'amour qui va sauver quoi que ce soit, au contraire : « Oh ! Akki, pourquoi faut-il que je sois Duchesse de Bérandie, et vous coordinateur galactique ? Pourquoi ? »

283 pages, 1962, l'arbre vengeur

mardi 9 octobre 2018

Le sens de la vie - Moritz Schlick


Le sens de la vie - Moritz Schlick

Dans ce court texte, Moritz Schlick déploie une philosophie du temps présent. C'est à dire qu'à ses yeux, l'être humain pense beaucoup trop au futur, aux conséquences de ses actions, et qu'il reporte en permanence le moment où il pourra aimer la vie. La satisfaction se trouverait non pas dans les conséquences des actes, mais dans les actes mêmes. Schlick brode ensuite sur l'enfance, état trop bref où l'humain peut apprécier chaque instant en transformant la vie en jeu.
La libération ultime de l'homme serait atteinte s'il pouvait, dans tout ce qu'il fait, se donner entièrement à l'acte même, toujours animé par l'amour de son activité. Jamais, alors, la fin ne justifierait le moyen, il pourrait ériger en règle suprême la maxime : « Ce qui n'est pas digne d'être fait pour soi-même, ne le fait pas pour quoi que soit d'autre ! » Toute vie, jusque dans ses ultimes ramifications, serait alors véritablement pleine de sens, vivre signifierait : célébrer la fête de l’existence. (p.48)
Au fond, nous trouvons l'homme toujours prêt à sacrifier, en échange d'une heure emplie de valeur, le reste de vie dénué de sens. (p.49)
De même que la plupart des religions, mécontentes de la vie terrestre, inclinent à transférer le sens de l'existence de celle-là dans un au-delà, de même l'être humain incline-t-il en général à ne considérer jamais quelque état que ce soit - puisque, évidemment, aucun n'est sans doute totalement parfait - que comme préparation à un état d'une perfection plus grande. (p.56)
J'aime ces idées, et je les partage tout en m'y opposant. En effet, le fait que l'homme vive en bonne partie dans le futur est un aspect capital et probablement permanent de son identité. Comment concilier ce trait avec un instant présent plein de joie et de sens ? Réponse : en transformant les activités humaines de façon à ce que chacune, tout en répondant à ce besoin d'être tourné vers le futur, portent aussi en elles-mêmes, à chaque instant, leur propre sens. Nouvelle question : comment atteindre cet état ? Réponse : à part en se lançant dans des fantasmes technologistes de société de l'abondance, je ne sais pas. D'autant plus que l'abondance a le potentiel autant d'ajouter du sens en donnant la liberté que de l’ôter pour cette même raison. Bon, allez, point final.

74 pages, 1927, manucius

lundi 8 octobre 2018

Biophilie - Edward O. Wilson



Je crois que viens juste de comprendre ce qui m'a posé problème avec ce livre. Dommage que ce soit après l'avoir terminé. Voilà : c'est une série de petits essais, sauf que ce n'est précisé nulle part. Du coup je l'ai lu comme un unique essai divisé en chapitres. Et je ne comprenais absolument pas où l'auteur voulait en venir, je trouvais que l'ensemble manquait terriblement de fil conducteur. Le fait est qu'Eward Wilson se fait plaisir, il évoque des souvenirs de naturaliste, des expéditions dans des coins reculés à la recherche de nouvelles espèces, son enfance où il chassait les serpents, l'évolution de la pensée biologique... C'est très bien écrit, très littéraire. Mais assez pénible à lire, car on dirait surtout une série de pensées éparses.

Je m'attendais à un essais sur la Biophilie, cette tendance innée de l'homme à aimer le vivant, voire à avoir un besoin vital de vivant, mais c'est aspect n'est abordé directement que sur quelques pages, ce qui est terriblement frustrant. Et l'aspect environnementaliste accuse son age.

Reconnaissons à Edward Wilson sa sensibilité artistique :
Le but de l'art n'est pas de montrer pourquoi ou comment un effet est produit (ce serait de la science) mais de le produire, littéralement. Et cela, non pas via n'importe quel cri du cœur - il y faut autant de discipline mentale que la science. (p.84)

Je m'interroge aussi sur l'éthique du naturaliste. Il y a peu, je regardais un mini documentaire sur le site du Monde. La journaliste se balade sur une partie de l'océan extremement polluée de plastique, et ne trouve rien de mieux à faire que de pêcher des poissons pour les manger. C'est quoi le raisonnement ? Tiens, les humains détruisent l'équilibre naturel dans le coin, alors tuons quelques animaux pour notre plaisir ? Même chose pour Edward Wilson. Je comprends parfaitement la nécessité de tuer certains animaux pour les étudier, c'est moralement discutable, mais je pense que ça a le potentiel d'être un petit mal pour un grand bien (horrible formule, je sais). Alors Wilson se ballade, fait l'apologie de la nature et de sa préservation, et soudain se met à "ramasser les salamandres pygmées sur les buissons, en assez grand nombre pour les donner aux musées dans tout le pays" (p.134). J'aimerais que l'auteur passe plus de temps à évoquer l’ambiguïté morale de ce genre de pratique : où est la ligne entre le sacrifice nécessaire de quelques animaux pour mieux protéger les autres (y compris nous, humains) et le déni total de la valeur de la vie animale en elle-même ?

190 pages, 1984, josé corti