jeudi 16 janvier 2020

L'ordre du temps - Carlo Rovelli

L'ordre du temps - Carlo Rovelli

La physique est un domaine qui me laisse particulièrement pantois. Si quand je lis de la biologie ou de la philosophie, par exemple, j'ai l'impression de pouvoir au minimum m'y dépatouiller intellectuellement, c'est une autre histoire avec la physique : j'ai conscience que si je peux saisir ses concepts, c'est avec une telle ignorance des bases théoriques ultraspécialisées que c'est comme si je ne saisissais rien du tout. Et il me semble que les auteurs d'ouvrages de vulgarisation de physique aiment se laisser aller à des débordements littéraires et philosophiques pas toujours très heureux : c'est un peu cas ici avec L'ordre du temps (2017) de Carlo Rovelli. Essayons d'en extraire quelque chose.

L'auteur s'emploie à démolir les conceptions communes du temps pour explorer sa relativité. « Il n'y a pas un seul temps. Il y en a une multitude. » Tout comme les valeurs monétaires, les temps n'auraient de la valeur que l'un par rapport à l'autre. Le temps d'un phénomène particulier est son « temps propre ».

C'est l'entropie qui distingue le passé du futur : la chaleur ne peut pas passer d'un corps froid à un corps chaud. L'entropie est irréversible. « Le lien entre temps et chaleur est donc profond : chaque fois qu'il se manifeste une différence entre passé et futur, la chaleur intervient. Dans tous les phénomènes qui deviennent absurdes si on les projette en arrière, il y a quelque chose qui se refroidit. »

La chaleur, ce sont des molécules qui s'agitent. « C'est la raison pour laquelle les choses froides se réchauffent au contact des choses chaudes : leurs molécules sont heurtées par les molécules chaudes et, entrainées dans l'agitation, elles se réchauffent. »

Le temps propre dépend de l'endroit où nous nous trouvons par rapport à une masse (le temps passe plus vite en montagne qu'en plaine) mais aussi de la vitesse à laquelle on se déplace. (C'est le point de départ de Tau Zero de Poul Anderson par exemple.) « Notre "présent" ne s'étend pas à tout l'univers. Il forme comme une bulle autour de nous. » Il n'y aurait donc pas de « présent de l'univers ». L'auteur représente le présent d'un évènement sous la forme de doubles cônes de lumière, à la façon d'un arbre généalogique : ainsi le passé et le futur d'un évènement n'incluent que ce qui a un rapport avec lui. Une partie de la réalité n'est dont ni le passé ni le futur d'un évènement : c'est le présent étendu.

Deux visions du temps:
  • Aristote. Selon lui, le temps est la mesure du changement. Donc s'il n'y a pas d'évènements, il n'y a pas de temps.
  • Newton. Selon lui, il existe bien un temps relatif, subjectif, celui d'Aristote, mais il y aurait un vrai temps, propre à l'univers, imperturbable, accessible uniquement par le calcul.
Einstein fait la synthèse de ces deux visions. C'est l'espace-temps, un champ qui existe en soi mais qui est malléable, courbe.

Un concept passionnant : la granularité. C'est l'idée que de la même façon qu'il une unité de distance minimale, la longueur de Planck, il existe une unité de temps minimale : le temps de Planck. Le temps n'est donc pas vraiment continu : il est une succession de moments infimes. Dans le même ordre d'idée, l'univers n'est pas tant constitué de choses, mais d’occurrences, d'évènements. Une pierre n'est pas moins un évènement qu'un baiser.

lundi 13 janvier 2020

Je suis Providence (t.2) - S.T. Joshi

Je suis Providence (t.2) - S.T. Joshi

Après un premier tome enthousiasmant, je lis le second tome de Je suis Providence, la biographie de Lovecraft par S.T. Joshi. C'est le même constat : malgré certains passages longuets à force de détails sur la vie quotidienne de Lovecraft et quelques jugements un peu saugrenus de la part de Joshi (et une montagne de coquilles), ça se dévore fort bien. Il reprend par la ruine du mariage avec Sonia, continue avec le retour à Providence, les difficultés financières, le large réseau d'amis et de correspondants qui permettent à Lovecraft de voyager énormément en Amérique du Nord et conclut avec son héritage littéraire, en prenant le temps d'examiner le rôle de Derleth, dont les élucubrations qu'il tente de faire passer pour des collaborations posthumes m'avaient hérissé le poil il y a déjà 7 ans. Ci-dessous je m’intéresse surtout à quelques citations de Lovecraft.

Sur le mariage :
Je n'ai rien à redire de cette institution, mais je crois que les chances de succès pour un individu fortement individualiste, têtu et imaginatif sont bien réduites. [...] Le mariage peut être plus ou moins normal et socialement essentiel de façon abstraite, mais rien sur la Terre comme au ciel n'est plus important que l'esprit et l'imagination de l'homme et la préservation de l'intégrité de sa vie cérébrale — son intégration et son indépendance farouche en tant qu'entité fière et solitaire face à l'immensité du cosmos.
Frappant. Évidemment, ce genre de considération me touche sur le plan personnel, et c'est d'ailleurs là l'attrait de Lovecraft : il est une sorte de figure de proue des individus « fortement individualistes, têtus et imaginatifs » (rajoutons matérialistes). À partir d'une question sociale basique telle le mariage il se catapulte vers des abstractions intellectualistes, et il est d'ailleurs aisé de lui reprocher de s'y cacher, de se calfeutrer dans sa tour d'ivoire loin des terreurs du monde social. Mais ce serait inapproprié : il a vraiment un pied dans l'abstrait (et quelques orteils de l'autre). Ce n'est pas une posture. Et cela ne l'empêche d'être hautement sociable et altruiste. Sur l'attache au passé :
En fait, New York a bien failli avoir raison de moi ! Je constate que je tire l'essentiel de mes satisfactions de la beauté & du calme exprimés par les villes pittoresques, & dans la vision des anciennes régions de forêt & de fermage. Une évolution lente et continue avec le passé pour point de départ est pour moi une condition sine qua non — en fait, il y a longtemps que j'ai accepté l'archaïsme comme la force principale qui me motive.
Essayons de comprendre ce conservatisme apparent. Dans une mégalopole, l'humain est plongé dans un chaos perpétuellement neuf et tourné vers l'avenir — mais un avenir qui reste flou, imprécis. Pour quelqu'un comme Lovecraft, qui n'accorde pas sa foi au progrès, il n'y a là que dissipation de l'esprit et de la beauté. Au contraire, dans un cadre stable, aux dimensions plus humaines, l'esprit peut se déployer sans s'encombrer de l'agitation vaine. Et n'est-ce pas un besoin que d'avoir des racines ? Plus la ville est grande, plus l'être est isolé dans une société atomisée et ère dans des rues où il n'a pas grandi envahies de gens qu'il ne comprend pas et s'occupe de façons qu'il n'a pas choisies. N'est-ce pas un besoin naturel que de désirer une « évolution lente et continue avec le passé » ? Autrement dit : un lien avec le passé ? Après tout, l'accélération et la densification du temps sont des phénomènes incroyablement modernes : paradoxalement, malgré le développement des sciences, la monde s'élance vers une incompréhensibilité toujours croissante. Et Lovecraft, s'il meurt comme Épicure, ne me semblait pas chercher autre chose que le même jardin : du temps pour penser, pratiquer les arts et converser avec ses amis sur de la valse insensée des atomes.

Peut-être mes sentences favorites de Lovecraft :
Contrairement à ce que vous pourriez croire, je ne suis pas pessimiste mais indifférentiste. C'est-à-dire que je ne commets pas l'erreur de croire que le résultat des forces naturelles qui entourent et régissent la vie organique à quoi que ce soit à voir avec les souhaits ou les goûts de n'importe quelle partie de cette même vie organique. Le pessimisme est tout aussi illogique que l'optimisme : tous deux envisagent que les desseins de l'humanité sont unifiés, et ont un lien direct (soit de frustration, soit de satisfaction) avec le cours inévitable des motivations et des évènements terrestres. C'est-à-dire que ces deux écoles conservent des vestiges du concept primitif d'une téléologie consciente — d'un cosmos qui se soucierait des désirs et du bien-être des moustiques, des rats, des poux, des chiens, des humains, des chevaux, des ptérodactyles, des arbres, des champignons, des dodos ou toute autre forme d'énergie biologique. 
J'ai l'impression de voir là les stoïques — mais j'ai tendance à les voir partout. Comme dirait Marc Aurèle, s'il y a des dieux, très bien, mais si tout n'est que chaos, alors ne te laisse pas aller toi aussi au chaos. L'univers n'est pas hostile, juste indifférent. Il y a là aussi du Nietzsche dans ce détachement radical des concepts normatifs humains. Il y aurait aussi à dire sur les opinions politiques de Lovecraft, qui évoluent beaucoup avec le temps et sont basées sur l'opinion que « la personnalité consiste en la floraison de l'intellect et des émotions, sans aucun lien avec la lutte pour l'existence ». Mais bref.

jeudi 9 janvier 2020

Encounters With The Archdruid - John McPhee


Encounters With The Archdruid - John McPhee

Je ne savais pas à quoi m'attendre en me lançant dans Encounters with the Archdruid (1977) de

Encounters with the Archdruid est que ces personnes sont très loin d'être de vils industriels. Au contraire, ils aiment tous la nature à leur façon, ils sont tous persuadés de sincèrement faire le bien, et ils vont sur le terrain, ils se salissent, ils sont sincères et charismatiques. À l'inverse, Brower n'est pas un saint : il n'hésite pas à manipuler les faits pour convaincre. Ainsi on obtient une dynamique intellectuellement stimulante entre des opinions qui d'un côté sont clairement opposées, mais de l'autre ont des frontières floues. La formule me fait penser à Walden, c'est-à-dire qu'on a de la philosophie qui s'habille de nature writing (ou inversement) servie par une plume littéraire.






The Limits to Growth, publié quelques années auparavant, le changement climatique n'est pas mentioné une seule fois. Ce pessimisme, c'était avant même de savoir que 6 ou 7 degrés de plus nous attendent d'ici 2100.

lundi 6 janvier 2020

The Ceremonies - T.E.D. Klein

The Ceremonies - T.E.D. Klein

Il est rare de tomber sur un bouquin aussi inégal que The Ceremonies (1984). T.E.D. Klein m'avait plutôt convaincu avec son recueil Dark Gods, mais ici, en format long, pour ne pas dire très long, il se prend les pieds dans le tapis.

Au cœur de The Ceremonies, il y a une excellente histoire d'horreur : Jeremy, pour préparer sa thèse sur la littérature gothique, va s'enterrer tout l'été dans une ferme paumée. En fait, il se retrouve dans une communauté religieuse, chrétienne, extrêmement stricte et traditionnelle. Ce contexte est clairement le point fort du roman : j’adore cette exploration de la vie communautaire partiellement idyllique au prix de l'aveuglement et de l'ignorance. Il faut dire que c'est un intérêt personnel, et j'ai déjà pu en faire l'expérience, notamment au Mont Athos. Le jeune couple de paysans fait un duo de personnages excellents, ambigus dans leur rapport au monde, coincés entre leurs prédispositions plus intellectuelles que le reste de leur communauté et leur foi réelle, leur désir de pratiquer ce mode de vie. Ils sont finalement plus agréables à suivre que Jeremy, qui a un peu tendance à être un connard libidineux. Mais bref, des choses se trament dans les bois non loin. Une entité venue d'ailleurs a bien l'intention de causer quelques problèmes.

Vraiment, tant qu'on reste dans cette unité de lieu, c'est pas mal du tout. L'horreur se glisse subtilement dans le quotidien, insidieusement. Mais une bonne partie du roman est consacrée à deux autres personnages et prend place à New York (qui est comme dans Dark Gods décrit comme un enfer violent et pestilentiel). Il y a l'Ancien, un être humain (plus ou moins) au service de l'entité. Et Carol, une jeune femme (vierge, c'est important) qui passe son temps à se faire manipuler par l'Ancien. En effet, l'Ancien, qui a l'apparence d'un vieil homme, prépare les cérémonies pour faire renaitre l'entité. C'est là que tout part en vrille : il manipule tout le monde dans l'ombre, il accomplit plein de rituels abscons, et c'est parfaitement ennuyeux. Vraiment, j'ai dû sauter des pages à force de subir d'interminables cérémonies où l'Ancien manipule Carol pour qu'elle porte une robe de la bonne couleur, chante les bonnes chansons, fasse les bons gestes...

Mais c'est plus grave qu'un simple ennui narratif : cette obsession des cérémonies détruit tout l'aspect horrifique. Non seulement l'antagoniste, l'Ancien, est finalement un simple humain, mais tout ce qu'il fait est bassement humain (d'autant plus que l'auteur lui donne un point de vue interne tout à fait inutile). Tous ces rituels, c'est terriblement humain. Sérieusement, comment prendre une entité cosmique au sérieux quand elle a besoin de la pleine lune, d'une vierge, de petites chansons et de pas de danse faits par des jambes humaines pour accomplir ses objectifs ? C'est comme si dans Alien le xénomorphe ne pouvait infecter que des vierges et uniquement les nuits de pleine lune... C'est ridicule. Non, le xénomorphe a juste besoin de chair pour y développer la chair de sa progéniture. Simple, crédible et terrifiant. Ici, T.E.D. Klein essaie de tout faire à la fois : cosmic horror, folk horror, gothic, avec des références incessantes à Arthur Machen et bien d'autres. On obtient un amalgame boursouflé, qui oscille entre indigestion et morceaux de brillance.

mardi 31 décembre 2019

The Edge of Running Water - William Sloane (The Rim of Morning)

The Edge of Running Water - William Sloane (The Rim of the Morning)

The Edge of Running Water partage en gros les mêmes thèmes et la même forme que l'autre roman de William Sloane, To Walk the Night. C'est plus ou moins un huit-clos qui prend le temps de développer les tensions entre les personnage et qui cache derrière son murder mystery un fond d'horreur cosmique, comme l'annonce fièrement la couverture de cette édition.

La narrateur va rejoindre un vieil ami à lui, un scientifique brisé par le décès de sa femme qui s'entête à percer le voile de la mort, dans un coin paumé du Maine. Il se retrouve à devoir gérer une jolie jeune fille (au cours d'une amourette vaguement gênante), son ami perturbé (syndrome classique du savant qui ne sait pas où s'arrêter), une femme médium étrange et coriace (élément perturbateur et malaise face à la féminité non conventionnelle) et une bourgade pleine de gens xénophobes et potentiellement amateurs de lynchages. La trame fonctionne très bien grâce au talent littéraire de Sloane : on navigue entre les genres, mais la prose reste élégante, efficace. J'ai craint un moment qu'il allait retomber sur une banale histoire de fantômes, mais heureusement ce n'est pas le cas. S'il y a bien, d'une certaine façon, un aperçu d'un autre monde, ce n'est pas un au-delà classique, loin de là. Ce sont les personnages qui projettent leurs désirs là où, finalement, il n'y a littéralement rien. Cependant j'aurais aimé que Sloane soit un poil plus clair sur ce sujet : qu'est-ce que la médium pouvait distinguer là-dedans ? Mais le fait est que quand le voile est levé, quand le monde les "âmes" est révélé, il n'y a rien d'autre qu'un chaos aveugle et dévastateur. C'est là le point fort du récit : les humains n'acceptent pas le néant et s’efforcent de le remplir par leurs fantasmes d'importance et leur besoin de causalité.

samedi 28 décembre 2019

Je suis Providence (t.1) - S.T. Joshi

Je suis Providence (t.1) - S.T. Joshi

Je n'ai pas pour habitude de lire des biographies, et pourtant, c'est la deuxième biographie de Lovecraft que je m'aventure à fréquenter (c'est dire l’attrait quasi obsessionnel que déclenche le personnage chez une certaine frange plus ou moins marginale de la population dont je fais apparemment partie). La première était celle de Houellebecq, il y a longtemps, qui, si je me souviens bien, parlait indirectement plus de Houellebecq que de Lovecraft. Le pavé de S.T. Joshi est autrement plus sérieux (et massif : 700 pages pour ce premier tome). J’apprécie l'introduction qui prend la peine de mentionner les divers choix de traduction, bien que l'indéniable qualité de la traduction soit entachée par une impressionnante quantité de coquilles et de fautes.

S.T. Joshi va dans les détails, c'est le moins qu'on puisse dire, et si j'ai parfois survolé quelques passages, le plaisir de lecture est incontestablement là. Je reprocherais peut-être à Joshi une certaine tendance à taper sur les doigts de Lovecraft à propos de ses opinions les plus douteuses, son racisme notamment. Et si on comprend bien le désir du biographe de se détacher ainsi de certains aspects de Lovecraft, on aimerait que nous soient épargnées ces leçons de morale basique. Ce premier tome commence par la famille de Lovecraft, explore son enfance, sa précocité intellectuelle, son adolescence (si le mot est adapté) solitaire, sa passion pour le journalisme amateur, ses nourritures littéraires et philosophiques, ses premières gloires d'écrivain et la première moitié de son mariage avec Sonia à New York.

Je ne vais pas citer Joshi, mais surtout Lovecraft. Ainsi, une auto-analyse de ses intérêts : « a) Amour de l'étrange et du fantastique. b) Amour de la vérité abstraite et de la logique scientifique. c) Amour de l'ancien et du permanent. Les diverses combinaisons de ces trois tendances expliqueront sans doute tous mes goûts étranges et mes excentricités. » (1920) En effet, ces trois idées se contredisent partiellement : ainsi Lovecraft a bien conscience de l'unité discutable que constitue une personnalité, à commencer par la sienne.

Dès son enfance (12, 13 ans) il lit énormément de science et écrit de nombreux essais d'astronomie ou de chimie. Il va jusqu'à écrire et imprimer lui-même des dizaines de journaux amateurs divers. Un petit exemple de ce qu'il écrit à 13 ans, à propos des canaux de la lune : « Concernant la théorie du professeur Pickering, à savoir qu'ils constituent des traces de végétation, je dois dire que n'importe quel astronome intelligent considérerait cette remarque comme indigne d'être relevée. »

Son rapport au catéchisme :
J'avais 12 ans et cette institution me désespérait. Aucune des réponses de mes pieux précepteurs ne me satisfaisait, et je le irritais à force de réclamer qu'ils cessent de prendre les choses pour acquises. Le raisonnement était quelque chose de fondamentalement nouveau dans leur petite mythologie sémite. Finalement, je me suis aperçu qu'ils étaient prisonniers de traditions et d'un dogme infondés, et j'ai alors cessé de les prendre au sérieux. (1920)
L'apport de l'astronomie :
À 13 ans, j'étais complètement convaincu de la futilité et de l'insignifiance de l'homme, et à 17 ans, à l'époque où j'écrivis des textes particulièrement détaillés sur le sujet, je possédais, pour l'essentiel, les vues pessimistes sur le cosmos qui sont miennes à présent. La futilité de toute existence commença à m'oppresser et à m'accabler et je montrai de moins en moins d'enthousiasme et d'espérance vis-à-vis du progrès humain.
Une petite phrase de Joshi que j’apprécie, à propos de la SF comparée au fantastique : « Dagon lui-même peut être considéré comme de la proto-science-fiction car le phénomène de l'intrigue étend étend nos compréhensions de la réalité plus qu'il ne les défie. » (p.338)

Mentionnons la folie (relative) des deux parents de Lovecraft. Son père qui finit dans un asile et sa mère à la fin pas si différente. Dans un passage frappant, une voisine décrit la mère de Lovecraft comme évoquant « des créatures étranges et fantastiques qui surgissaient de derrière les immeubles et des recoins à la nuit tombée ».

Sur sa position artistique : « Le rapport de l'homme avec lui-même ne me captive pas. C'est sa relation au cosmos - à l'inconnu - qui seul parvient à enflammer mon imagination créative. La pose authropocentrée m'est impossible, car je ne puis acquérir la myopie primitive qui magnifie la terre et ignore l'arrière-plan. » Mais pourtant, dans la perspective cosmissiste d'un univers indifférent, que reste-t-il à part le rapport de l'homme à lui-même ?

Aussi, je n'avais pas pleinement réalisé ce que Lovecraft doit à la philosophie antique (notamment les épicuriens, Lucrèce), à Schopenhauer et surtout à Nietzsche (notamment ici : « Si un acte correspond à nos désirs, c'est la nature à travers nous qui a formulé ce désir, et assuré son accomplissement. »). Et un extrait où on croirait lire les stoïciens : « Dans la perspective de l'infinité cosmique, la victoire d'un enfant aux billes n'a rien à envier à celle d'Octave à Actium. » Plus loin : « Quelle importance si personne n'entend jamais parler du fruit de mon travail, ou si ce travail n'affecte que les médiocres et les affligés ? Il est sans aucun doute important d'offrir à ces malheureux le plus de bonheur possible ; et celui qui se montre gentil, serviable et patient avec ses frères de misère ajoute ajoute autant de capital de sérénité du monde que celui qui, doué de plus grandes facultés, promeut la naissance d'empires, ou fait avancer le savoir de la civilisation et de l'humanité. » Une idée qui prend particulièrement sens quand on considère l'opinion de Lovecraft que l'humanité ne va nulle part en particulier sinon vers sa propre fin ; ainsi la notion de progrès devient quasi absurde.

Pour conclure ce premier tome, peut-être le passage de plus drôle : quand, à New York, un ami de Lovecraft veut lui donner le job de rédacteur en chef de... Magazine of Fun !

vendredi 20 décembre 2019

Hommage to Catalonia - George Orwell

Hommage to Catalonia - George Orwell

Dans Homage to Catalonia (1938) Orwell évoque son expérience personnelle au cours de la guerre civile espagnole (qui n'était pas encore terminée à la publication du livre). Un peu comme en lisant l'excellent Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) et, dans une moindre mesure (c'est un roman partiellement autobiographique), Burmese Days (1934), on est étonné par l'aventurisme nonchalant d'Orwell. Il a envie de combattre le fascisme et d'écrire quelques articles, alors il va en Espagne, directement au front. Au moins, il accorde ses actes à ses opinions. On ne peut que respecter cette sincérité, bien que j'ai un peu grincé des dents à certains passages : après tout, il va faire la guerre. Il va tuer.

Le début est un peu pénible. Le lecteur est plongé dans le vif du sujet sans guère de contexte et mieux vaut prendre le temps de faire quelques passages sur Wikipédia. Orwell est au front, c'est un récit de guerre un peu vide dans lequel on met du temps à comprendre les enjeux. C'est un conflit absurde, où les miliciens, faute d'équipement, ne font pas grand chose d'autre que manger leurs rations, accumuler des poux, grelotter vainement et se prendre des balles perdues. On est frappé par l'union entre anarchistes et communistes qui luttent contre Franco et le fascisme. Dans le feu de l'action, l'utopie socialiste semble presque réalisée, officiers et soldats sont frères, le mot camarade a vraiment du sens. Mais, une fois qu'Orwell revient à Barcelone, cette belle union tombe en morceaux : elle est réservée aux honnêtes combattants, mais dans les grandes villes, on s'étripe idéologiquement. Orwell est traqué, en tant que membre d'une faction soudainement jugée « trotskiste ». L'URSS œuvre dans l'ombre pour empêcher une révolution espagnole qui risque fort de ne pas mimer le stalinisme et qui affaiblirait les alliés de l'URSS, et finalement les anarchistes et les socialistes authentiques, ceux qui ont combattu, les hommes du peuple, se retrouvent pris entre les étaux de la démocratie capitaliste, de l'URSS monolithique et du fascisme lui aussi capitaliste. Face à toutes ces forces, les révolutionnaires sont trompés, décriés et finalement écrasés à grand coup de propagande. On voit là ce qui a nourri 1984 : la force arbitraire des superpuissances, la destruction de la vérité au profit de l’intérêt des dites puissances et la négation de la valeur de la vie humaine individuelle.

Mentionnons aussi l’imperturbabilité peut-être typiquement anglaise d'Orwell. Ainsi, quand il se prend une balle : « The whole experience of being hit by a bullet is very interesting and I think it is worth describing in details. » Une autre anecdote croustillante : quand la police fouille la chambre d'hôtel de sa femme façon Gestapo. Ils tombent sur Mein Kampf, ce qu'ils prennent comme un aveu de fascisme, mais ils sont ensuite apaisés quand ils trouvent un pamphlet de Staline sur la façon dont il convient de liquider les trotskistes. En somme, un bouquin important pour mieux comprendre l'Europe et plus précisément la partie sanglante mais souvent négligée de son histoire. J'ai envie de conclure en mentionnant d'autres livres lus récemment qui ont le même effet : We The Living, d'Ayn Rand, à propos de la vie dans la jeune URSS (un roman particulièrement brillant), The Cellist of Sarajevo, sur le siège de la capitale, et Girl at War, sur plus globalement la guerre de Yougoslavie.