jeudi 10 octobre 2019

Sur la liberté de la volonté humaine - Schopenhauer

Sur la liberté de la volonté humaine - Schopenhauer

Intimidé par le volume du Monde comme volonté et comme représentation, je découvre Schopenhauer avec un texte plus modeste. Et même si Schopenhauer va taper régulièrement et assez inutilement sur l'homme du commun, et si la quatrième partie est juste un entassement de citations assez indigestes, j'ai pris plaisir à lire Sur la liberté de la volonté humaine, premier des deux essais regroupés dans Les deux problèmes fondamentaux de l'éthique. En somme, Schopenhauer s'y montre radicalement essentialiste et déterministe, avec quelques phrases percutantes. Je crois n'avoir compris qu'à moitié sa conclusion à tendance métaphysique.

Commençons par un morceau de sa longue définition de la liberté :
Le concept empirique de liberté dit par conséquent : « Je suis libre si je peux faire ce que je veux » : et c'est alors le « ce que je veux » qui décide d'avance la liberté. Mais si nous interrogeons maintenant la liberté du vouloir lui-même, la question se formulerait ainsi : « Peux-tu aussi vouloir ce que tu veux ? » — ce qui donne l'impression que le vouloir dépend encore d'un autre vouloir qui se trouverait derrière lui.
Et ainsi à l'infini : on peut éternellement remonter la chaine de la volonté jusqu'à ce que seule la question « Peux-tu vouloir ? » subsiste. Schopenhauer applique ensuite la causalité à cette volonté humaine : les actes ne seraient pas libres, mais nécessaires. Si la conscience peut examiner en détail le monde extérieur, elle peut difficilement s'examiner elle-même : « rien d'autre ne se présente au sens dit interne que notre volonté propre, aux mouvements de laquelle se réduisent en vérité tous les sentiments dits intérieurs. » Vision très sombre si selon lui, comme j'ai cru le comprendre, cette volonté est entièrement déterminée : c'est presque une vision mécaniste de l'esprit humain.

Notion importante : la séparation de la causalité en trois éléments de complexité croissante.
  • La cause : les changements mécaniques, physiques, chimiques. La matière et les énergies réagissent avec les matières et les énergies. Les corps inorganiques sont essentiellement déterminés de cette façon.
  • L’excitation : il n'y a plus nécessairement de réaction proportionnelle entre cause et conséquence. Schopenhauer y associe les plantes, mais aussi nous autres animaux. Exemple : un peu de vin stimule, un verre de plus assomme.
  • La motivation ou le motif : c'est la causalité qui passe par la connaissance. La force motrice que nous appelons volonté. 
Schopenhauer prend comme exemple un homme qui rentre du travail le soir : cet homme songe qu'il est libre d'occuper son temps de n'importe quelle façon qu'il désire. Mais Schopenhauer déploie cette comparaison :
C'est exactement comme si l'eau disait : « Je peux faire de hautes vagues (mais oui ! quand la mer est agitée par une tempête), je peux me précipiter comme un torrent impétueux (mais oui ! dans le lit d'un fleuve), je peux retomber en écumant et en bouillonnant (mais oui ! dans une cascade), (...) mais je ne fais rien de tout cela, et je reste volontairement, tranquille et limpide, dans mon étang miroitant. » Comme l'eau ne peut faire toutes ces choses que si des causes déterminantes se produisent et l'amènent à faire ceci ou cela, tout homme ne peut faire ce qu'il prétend pouvoir faire que dans les mêmes conditions. Il lui est impossible d'agir jusqu'à ce que les causes se produisent : mais dès qu'elles sont produites, il doit agir, tout comme l'eau, lorsque les circonstances sont appropriées.
Et si Schopenhauer se tenait derrière cet homme pour philosopher sur son compte, il introduirait une nouvelle cause qui modifierait l'action de l'homme, qui agirait en réaction de façon à démontrer sa liberté...

Comme il est impossible de se faire une image de la volonté en soi, ce n'est que par ses propres actes que l'on apprend à connaitre son caractère, c'est à dire la façon dont les causes extérieures produisent en nous un motif. Et ce caractère pour Schopenhauer est constant et immuable : « L'homme ne change jamais. » Ainsi il n'est clairement pas un partisan de, disons, la justice réhabilitatrice : « Aucune influence morale ne peut aller plus loin qu'une correction de la connaissance, et le projet de supprimer les défauts du caractère d'un homme par des discours et des sermons de morale, afin de changer son caractère même, sa moralité à proprement parler, revient à vouloir transformer le plomb en or par quelque action extérieure. » Il me semble qu'on peut aujourd'hui être aisément plus nuancé sur question (voire la notion de neuroplasticité), mais j'aime cette opposition entre le savoir et l'être qui, elle, est intemporelle : la dissonance entre le savoir et l'être est bien souvent considérable, et celui qui s'aventure à la réduire se lance dans un projet de longue haleine qui peut mener à un suicide social.

Schopenhauer défend son essentialisme : si le caractère s'apprenait, « le caractère devrait se fixer bien tard (alors qu'en fait on peut déjà le reconnaitre chez les enfants). » Son deuxième argument est encore plus étrange : en gros, il affirme que si le caractère vient des circonstances (c'est à dire s'il est acquis) alors toute responsabilité morale envers ce caractère disparait (question éternellement d'actualité) mais aussi que ce caractère provient du hasard, de la Providence. Étrange, puisque justement tout l'intérêt de la position constructiviste est la possibilité de modifier le caractère en modifiant les circonstances, ce qui n'a pas l'air de traverser l'esprit de Schopenhauer. 

Une belle phrase pour conclure : « Par ce que nous faisons, nous n'apprenons que ce que nous sommes. »
  

mardi 8 octobre 2019

Who was changed and who was dead - Barbara Comyns

Who was changed and who was dead - Barbara Comyns

Who was changed and who was dead (1954) est un étrange et enthousiasmant petit roman. L'action commence dans un village d'Angleterre frappé par une crue. Les canards rentrent en nageant par les fenêtres, et c'est l'occasion de présenter une famille où règnent quelques tensions. De la grand-mère tyrannique à la petite dernière métisse à cause d'une infidélité de la mère, en passant par le père paresseux et sa grande fille qui n'a donc guère de parent modèle, le casting est nombreux et fort bien campé. Même si la famille reste le cœur de l'histoire, on découvre aussi le village. On est dans une chouette ambiance de satire sociale à la fois croustillante, presque extravagante, et sensible.

Tout l'ordre social est chamboulé quand une mystérieuse épidémie se répand dans le village, semblant frapper au hasard et rendre les gens fous. Je ne savais presque rien du roman en le lisant, et à quelques moments on semble frôler un ton véritablement horrifique, mais Barbara Comyns ne s'y lance jamais. La véritable horreur est celle de la folie des masses qui cherchent un bouc émissaire. Le sang coule, les cadavres s'entassent, c'est dramatique et cocasse, et les tensions familiales se creusent. Finalement la crise se résout, et la normalité reprend ses droits presque instantanément : illustration de l'insurmontable adaptabilité de l'humain. On peut sans doute y voir là une allégorie des deux guerres mondiales.

Ainsi la parenthèse de violence aiguë est entourée par les petits drames de la banalité. L'écriture de Barbara Comyns est plus qu'efficace. Elle développe et fait évoluer un nombre impressionnant de personnages en peu de temps, sautant avec aisance de l'un à l'autre, avec une concision stimulante qui honore l'intelligence du lecteur en lui épargnant tout étoffement superflu. Tous sont faillibles, voire plus que faillibles, et la danse de leurs motivations est rythmée et assaisonnée par un humour d'autant plus juste qu'il est en perpétuelle résonance avec le macabre. Le titre semble raconter toute l'histoire : ou bien l'on meurt, ou bien l'on change. L'un ou l'autre de ces destins attend tous les personnages.

samedi 28 septembre 2019

Le Voyageur et son ombre - Nietzsche


(Les citations viennent de l'édition du Livre de poche, je voulais simplement changer d'illustration.)

Le Voyageur et son ombre est la troisième partie de Humain, trop humain, après l'éponyme et Opinions et sentences mêlées. Nietzsche lasse quand il se fait critique d'art, mais, étonnamment, ses analyses politiques sont toujours percutantes. La principale différence, c'est l'apparition d'un léger cadre narratif. Il est léger, car il ne fait que quelques pages avant et après les aphorismes, mais son efficacité est remarquable. Comme le titre l'indique, le voyageur entre en conversation avec son ombre. Le voyageur dit : « Je remarque d'abord combien je suis discourtois à ton égard, ma chère ombre : je ne t'ai pas encore dit d'un mot combien je me réjouis de t'entendre et non seulement de te voir. Tu sauras que j'aime l'ombre comme j'aime la lumière. Pour qu'il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l'ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparait, l'ombre s’échappe à sa suite. » L'image est limpide, elle fait écho à tout ce que raconte Nietzsche de diverses façons, mais ici avec la puissance de la narration. Je vois vraiment dans ces passages une annonce de la forme d'Ainsi parlait Zarathoustra. Le voyageur se moque ensuite des dialogues de Platon, pleins de superflu, et justifie ainsi de présenter au lecteur un compte-rendu de sa conversation avec l'ombre sous forme d'aphorismes. Une telle contextualisation, en plus d'offrir un nouveau plaisir de lecture, est un pas en avant brillant pour la cohérence de l’œuvre.

Certains aphorismes reprennent cette approche narrative. Dans le 190, Nietzsche fait un petit récit de la relation entre trois village pour illustrer l'apparition de la notion de désintéressement. L'idée, bien sûr, c'est que le désintéressement n'est pas si désintéressé que ça, mais que ce n'est en rien un mal. Dans le 213, il imagine un dialogue entre un Ancien, défenseur de la morale traditionnelle, et Pyrrhon, partisan, on le devine, du doute. J'aime beaucoup ces illustrations vivantes des idées de Nietzsche.

2. Un argument assez rare contre les religions :  « Le monde n'est pas le substratum d'une raison éternelle, on peut le prouver définitivement par le fait que cette portion du monde que nous connaissons — je veux dire notre raison humaine — n'est pas trop raisonnable. Et si elle n'est pas, en tous temps et complètement, sage et rationnelle, le reste du monde ne le sera pas non plus. » La raison ultime peut-elle produire, ou inclure, la déraison ?

14. Je suis toujours frappé quand je lis des philosophes qui, tel Marc Aurèle, ont une vision d'un univers à la fois tellement immense qu'il annihile la vanité humaine et potentiellement foisonnant de vie. C'est certainement ce qu'on appelle être en avance sur son temps :
Nous, uniques dans le monde ! ah ! c'est chose par trop invraisemblable ! les astronomes, qui voient parfois réellement un horizon éloigné de la terre, donnent à entendre que la goutte de vie dans le monde est sans importance pour le caractère total de l'immense océan du devenir et du périr, que des astres dont on ne sait pas le compte présentent des conditions analogues à celle de la terre pour la production de la vie, qu'ils sont donc très nombreux, — mais à la vérité une poignée à peine en comparaison de ceux en nombre infini qui n'ont jamais eu la première impulsion de la vie ou s'en sont depuis longtemps remis ; que la vie sur chacun de ces astres, rapportée à la durée de son existence, a été un moment, une étincelle, suivie de longs, longs laps de temps — donc nullement le but et la fin dernière de leur existence. Peut-être la fourmi dans la forêt se figure-t-elle aussi qu'elle est le but et la fin de l'existence de la forêt (...).
43. Sur le devoir :  « Mais le penseur considère toute chose comme le résultat d'une évolution et tout ce qui est "devenu" comme discutable : il est, par conséquent, l'homme sans devoir — tant qu'il n'est que penseur. Comme tel, il n'accepterait donc pas non plus le devoir de considérer et de dire la vérité et il n'éprouverait pas ce sentiment ; il se demanderait : d'où vient-elle ? où va-t-elle ? — mais ces questions mêmes sont considérées par lui comme problématiques. » Les pièges du doute pour celui qui doute, et ses dangers pour les autres.

53. Surmonter ses passions : certes, mais dans quel but ?
L'homme qui a surmonté ses passions est entré en possession du sol le plus fécond : de même que le colon qui s'est rendu maitre des forêts et des marécages. Semer sur le terrain des passions vaincues la semence des bonnes œuvres spirituelles est alors la tâche la plus urgente et la plus prochaine. Surmonter n'est là qu'un moyen, non un but ; sinon, toutes sortes de mauvaises herbes et de diableries se mettent à foisonner sur le sol fécond mis ainsi en friche, et bientôt tout cela se met à pulluler avec plus de folie qu'auparavant.
82. Position cynique sur l'appartenance : « Ce n'est pas pour des raisons rigoureuses de la connaissance que nous nous sommes mis au côté de tel parti ou de telle religion : nous ne devrions pas, en prenant congé, affecter cette attitude. » La foi et le désir d'appartenance n'ont souvent que des rapports assez éloignés avec le réel, ou du moins le réel hors du monde social.

104. Le confort jusque dans les lettres : « Combien un auteur est tourmenté par ces braves lecteurs à l'âme épaisse et maladroite qui, chaque fois qu'ils se heurtent quelque part, ne manque pas de tomber et de se faire mal ! » Il faut savoir se frotter à ce qu'on ne comprend pas totalement et, pour éviter l'enlisement, savoir différencier l'inconnu honnête de l'inconnu inconnaissable, qui n'est que de l'esbroufe.

115. J'ai eu cette pensée de nombreuses fois face à des paysages variés, me demandant ce qui rendait un panorama beau :   « Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d'une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substrat mathématique, aucune contrée ne devient pour l’œil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application parabolique à l'homme. »

121. « Je ne veux plus lire un auteur dont on remarque qu'il a voulu faire un livre ; mais seulement ceux dont les idées devinrent inopinément un livre. » Que le lecteur demande sans craindre d'être sévère : toi qui est auteur, que veux-tu dire ? Sans prétendre savoir quelle doit être la réponse, il en faut une.

140. Pour cet aphorisme, juste le titre : Danser dans les chaînes.

220. Sur la civilisation des machines : « La machine, elle-même produit de la plus haute capacité intellectuelle, ne met en mouvement, chez les personnes qui la desservent, que les forces inférieures et irréfléchies. Il est vrai que son action déchaîne une somme de forces énormes qui autrement demeurerait endormie ; mais elle n'incite pas à s'élever, à faire mieux, à devenir artiste. Elle rend actif et uniforme, mais cela produit à la longue un effet contraire : un ennui désespéré s'empare de l'âme qui apprend à aspirer, par la machine, à une oisiveté mouvementée. » L'idée d'oisiveté mouvementée n'a pas pris une ride, au contraire. Mais il y a une chose que la machine peut donner, ou rendre : du temps.

322. Corruption de l'idée de la mort : « Par la perspective certaine de la mort, on pourrait mêler à la vie une goutte délicieuse et parfumée d'insouciance — mais, vous autres, singuliers pharmaciens de l'âme que vous êtes, vous avez fait de cette goutte un poison infect qui rend répugnante la vie tout entière ! » La mort peut être un baume : c'est la seule et unique certitude, l'égalité entre tous, l'assurance d'un destin commun et d'une relativisation radicale de l'importance. Mais la morale religieuse l'a transformée en échéance vers autre chose, dévalorisant cette vie, la transformant en sacrifice, et l'enduisant de la crainte de ce qui est à venir.

Et nous revenons au voyageur et à son ombre. « Quand l'homme appréhende la lumière, nous appréhendons l'homme : c'est la mesure de notre liberté », dit-elle. La séparation inévitable entre les deux amis est plus touchante que les drames de l'immense majorité des romans.

mardi 24 septembre 2019

Opinions et sentences mêlées - Nietzsche

Opinions et sentences mêlées - Nietzsche

(Les citations viennent de l'édition du Livre de poche, je voulais simplement changer d'illustration.)

Cette deuxième partie de Humain, trop humain est une suite logique, un peu plus courte et sans classification en chapitres. Par moments Nietzsche m'ennuie. Il est très obsédé par l'antiquité grecque, il digresse un peu trop sur l'esprit allemand, sans compter sa misogynie rampante (qui fait presque rire une fois qu'on connait un peu sa vie)... Mais difficile de le lâcher, parce que quelques aphorismes plus loin, il revient à la charge avec brillance, lucidité, humour et ambiguïté. Et il y a l'énergie de sa prose. J'ai été surpris de le voir considérer avec tant de bienveillance Épicure et surtout Épictète. Ci-dessous, quelques notes sur une sélection d'aphorismes.

30.  Sur l'humain complexifiant le réel. « Au petit nombre de gens qui prennent plaisir à débrouiller le tissu des choses et à défaire sa trame, s'opposent en nombre ceux qui œuvrent (par exemple tous les artistes et les femmes) à refaire les nœuds à l'infini et à embrouiller les fils, tant et si bien que les choses comprises deviennent incompréhensibles. Quoiqu'il advienne, les maillons et les tissus auront toujours l'air un peu malpropres, parce que trop de main y travaillent et arrachent les fils. » L'art embrouillant notre perception du monde ? Un point de vue à priori étrange (et nul doute que Nietzsche pense également l'inverse), mais pertinent : la multiplication des subjectivités, représentations et interprétations, d'une certaine façon, encrasse le réel.

41. « Le seul argument définitif qui, de tous temps, ait retenu les hommes d’absorber un poison, ce n'est pas la crainte qu'il ne tue mais qu'il n'ait mauvais goût. »

90. Sur la nécessité de l’incorrect, en prenant comme exemple la naissance de la science. « Le premier degré de la bonne conscience est la mauvaise conscience — l'une ne s'oppose pas à l'autre : car toute bonne chose commence par être nouvelle, par conséquent insolite, contraire aux coutumes, amorale, et elle ronge, comme un ver, le cœur de l’heureux inventeur. » Une phrase qui exemplifie bien, d'une façon difficile à réfuter, le caractère progressif du dépassement de la morale défendu par Nietzsche.

93. Nietzsche ferait-il l'apologie d'un certain type de religieux ? « Un homme totalement pieux doit être pour nous un objet de vénération, mais il doit en être de même pour un homme sincèrement et profondément impie. Si, avec des hommes de la dernière espèce, on se sent dans le voisinage des hauts sommets où les fleuves puissants ont leur source, avec les hommes pieux on se croirait sous des arbres tranquilles et plein de sèves, aux larges ombrages. » Si pour le libre penseur la métaphore de la montagne est habituelle chez Nietzsche, celle du bois dense pour le religieux est plus nouvelle, et séduisante. La croyance, c'est un horizon limité (par la forêt), un ciel rempli (par la canopée) et la foi, énergie première du religieux sincère (la sève).

123. Une suite à l’aphorisme 30 ? « De grands artistes s'imaginent qu'au moyen de leur art ils ont totalement pris possession d'une âme et que dès lors ils l'occupent entièrement : en réalité — et souvent à leur grande déception — cette âme n'est devenue que plus vaste et insatisfaite, en sorte que dix grands artistes pourraient se jeter au fond sans la rassasier. » Ce vieux socratisme de l'être ne devenant savant que pour mieux réaliser son ignorance, dans une course sans fin vers le savoir offrant toujours plus d'inconnu. Mais reconnaitre cet inconnu et l'accepter, voire oser s'y avancer, est en soi un grand pas.

152. Pourquoi écrire ? « Le fait d'écrire devrait toujours annoncer une victoire, une victoire remportée sur soi-même, dont il faut faire part aux autres pour leur enseignement. Mais il y a des auteurs dyspepsiques qui n'écrivent précisément que lorsqu'ils ne peuvent pas gérer quelque chose, ils commencent même parfois à écrire quand ils ont encore leur nourriture dans les dents : ils cherchent involontairement à communiquer leur mauvaise humeur au lecteur, pour lui donner du dépit et exercer ainsi un pouvoir sur lui, c'est-à-dire qu'eux aussi veulent vaincre, mais les autres. » Que l'écriture ne soit pas une auto-thérapie éclaboussante, mais une appréciation du meilleur de soi-même et un don. Les contre-exemples ne doivent pas manquer non plus. Dostoïevski, peut-être ?

186.  De la civilisation comme de l'humain. « Au culte du génie et de la force, il faut toujours opposer, comme complément et comme remède, le culte de la civilisation, lequel sait accorder aussi, à ce qui est grossier, médiocre, bas, méconnu, faible, imparfait, incomplet, boiteux, faux, hypocrite, et même à ce qui est méchant et terrible, de l'estime et de la compréhension, et faire l'aveu que tout cela est nécessaire. Car l'harmonie et de développement de ce que est humain, auxquels on est parvenu par d'étonnants travaux et coups de hasard qui sont autant l’œuvre de cyclopes et de fourmis que de génies, ne doivent plus être perdus : comment pourrions-nous donc nous passer de la basse fondamentale, profonde et souvent inquiétante, sans laquelle la mélodie ne saurait être mélodie ? » Une perspective totale, donc. C'est replacer l'humain face à sa jeunesse, et lui dire qu'il grandit, certes, et qui sait ce qu'il deviendra, mais qu'en attendant, il ne peut pas être autre chose que ce qu'il est, c'est à dire un animal comme les autres, forgé partiellement dans la haine, la violence et la bêtise. Je vois comment on pourrait méprendre Nietzsche involontairement ou non pour y voir une défense du mal.

220. Une défense de l'approche grecque face au « trop humain » qu'ils considéraient comme « quelque chose d'inévitable » et donc lui réservaient une place dans la société. « Ils ne nient point l'instinct naturel qui se manifeste dans les mauvaises qualités, mais il le mettent à sa place et le restreignent à certains jour, après avoir inventé assez de précautions pour pouvoir donner à ce fleuve impétueux un écoulement aussi peu dangereux que possible. » Ou encore : « Ce n'était pas une loi morale, dictée par les prêtres et les castes, qui avait à décider de la constitution de l’État et du culte de l’État, mais l'égard universel à la réalité de tout ce qui est humain. » Je me demande où commence l'idéalisation.

250. « Nous nous fâchons contre un artiste ou un écrivain , non point parce que nous nous apercevons enfin qu'il nous a dupés, mais parce qu'il n'a pas employé de moyens assez subtils pour se moquer de nous. » L'art de qualité, une duperie réussie ?

349. Les malades voient leur volonté réduite, c'est la dangereuse paix de la lassitude. Mais ensuite, « après une courte jouissance arrive l'ennui. L'ennui est le vent de dégel pour la volonté congelée : celle-ci se dégèle et commence à susciter un désir après l'autre. Désirer de nouveau, c'est le symptôme de la convalescence et de la guérison. » Le désir comme signe de l'énergie vitale. J'imagine que Nietzsche parle par expérience directe.

356. Une autre défense de la maladie, que je reproduis en entier. Nietzsche, sans doute, parle là de lui-même. La réalisation de la faiblesse du corps, et donc de la faiblesse de l'esprit, faisant aimer plus encore la santé et la lucidité.
Parce qu'il guérit souvent, celui qui est souvent malade prend non seulement un plus grand plaisir à la santé, mais possède encore un sens très aigu pour ce qui est sain ou morbide dans les œuvres et les actes, les siens et ceux des autres. Les écrivains maladifs par exemple — et presque tous les grands sont malheureusement dans ce cas — possèdent généralement dans leurs œuvres un ton de santé beaucoup plus sûr et plus égal, parce qu'ils s'entendent, bien mieux que ceux qui sont robustes de corps, à la philosophie de la santé et de la guérison de l'âme et aux maitres qui l'enseignent : le matin, le soleil, la forêt et les sources d'eau claire.

358. « Tu ne grimpes jamais en vain dans les monts de la vérité : ou bien aujourd'hui déjà tu parviens à prendre de la hauteur, ou bien tu exerce tes forces pour pouvoir monter plus haut demain. »

374. Étonnant : « Il y a des choses qu'il faut laisser dans le royaume des sentiments à peine conscients sans vouloir les délivrer de leur existence de fantôme, sinon, lorsque ses choses seront devenues pensées et paroles, elles voudront s'imposer à nous comme des démons et demander cruellement notre sang. » Ainsi Nietzsche défend clairement la valeur d'un certain refoulement. On pourrait croire que sa vision totalisante ferait remonter à la surface les choses cachées, pour que tout soit su, mais après tout l'inconscient est aussi une partie du tout de l'esprit. Un peu paradoxal.

394. « Il ne faut pas confondre le peu de force nécessaire pour pousser un canot dans un fleuve, avec la force du fleuve qui le porte désormais ; mais c'est ce qui arrive dans presque toutes les biographies. » Je suis sûr que Niezsche aurait tout aussi bien pu écrire une défense vigoureuse de cette force initiale, celle qui pousse le canot. Même si elle est moins impressionnante que le courant du fleuve, elle est peut-être plus rare et précieuse.

407. « Qu'importe le génie s'il ne sait pas communiquer à celui qui le contemple et le vénère une liberté telle et une hauteur de sentiment telle qu'il n'a plus besoin du génie ! Se rendre superflu — c'est la gloire de tous les grands. » Je vois là la peinture d'un avenir pour l'humanité : l'accomplissement individuel, né en bonne partie de la société, se mêle à nouveau dans la société, pour pouvoir devenir la normalité et provoquer de nouveaux accomplissements.

Ensuite, Le Voyageur et son ombre.

vendredi 20 septembre 2019

Humain, trop humain - Nietzsche

Humain, trop humain - Nietzsche

Bien qu'ayant beaucoup aimé Ainsi parlait Zarathoustra, pendant mes autres tentatives répétées de lire Nietzsche (notamment avec Par-delà bien et mal et La Généalogie de la morale), je me suis heurté à un mur. Certes, le propos est complexe, mais ce sont plutôt l'égo et l'agressivité de Nietzsche qui m'ont posé problème. C'est donc avec plaisir que je retrouve dans Humain, trop humain (1878) un Nietzsche plus jeune, plus sobre, qui se lit avec plaisir. Il s'aventure à déconstruire la pensée commune, en particulier la morale et la religion, en plongeant loin dans le passé comme dans l'avenir possible. Sur plus de 600 aphorismes (classés en chapitres à l'intérêt inégal) écrits pendant une difficile période de souffrance physique, il développe sa pensée destructrice pour mieux être créative. Je m'attarde ci-dessous sur quelques morceaux (avec les numéros des aphorismes), et je lirai plus tard Opinions et sentences mêlées et Le Voyageur et son ombre, datés de l'année suivante, qui se trouvent dans le même recueil.

5 (Préface). « Il jette en arrière un regard de reconnaissance, pour sa dureté et son aliénation de soi-même, pour ses regards au loin et ses vols d'oiseau dans les hauteurs froides. » Ici je m'accorde une interprétation bassement littérale et temporelle. Je suis revenu il y a peu d'un voyage qui, en partie, a eu sur moi un effet négatif. Mais plutôt que de fuir cette négativité, ou de la noyer sous l'apparence bienséante du succès, de l'épanouissement souriant, il faut l’embrasser, l'intégrer, jusqu'à ce que les expériences négatives soient tout comme les positives des briques de valeur dans la construction de la pensée.

2. Sur le nécessité du recul pour comprendre l'humain. « La téléologie [étude de la finalité] toute entière est bâtie sur ce fait, que l'on parle de l'homme des quatre derniers mille ans comme d'un homme éternel, avec lequel toutes les choses du monde ont dès leur commencement un rapport naturel. » Admirable à quel point Nieztsche se projette dans le temps, on dirait un bon auteur de SF. L'avenir est si imprévisible, et tellement porteur de changements radicaux dans la nature même de l'humain, qu'il convient d'ouvrir la pensée à ces potentialités, ou du moins à sa propre ignorance de la plupart de ces potentialités.

9. Sur l'absurdité de la métaphysique. Nietzsche laisse la métaphysique, la recherche de la nature du réel, aux scientifiques. La métaphysique ne serait rien d'autre qu'un vaste entassements de possibles dont il ne convient pas de se préoccuper car ils sont hors de portée, inaccessibles, sans lien avec l'humain : « L'existence d'un pareil monde fut-elle des mieux prouvées, il serait encore établi que sa connaissance est de toutes les connaissances la plus indifférente : plus indifférente encore que ne doit l'être au navigateur dans la tempête la connaissance de l’analyse chimique de l'eau. » Mais, qui sait, l'humain ne sera peut-être pas toujours dans la tempête.

51 « Comment le paraitre devient être. » « L'hypocrite qui joue toujours le même rôle finit par cesser d'être hypocrite ; ainsi les prêtres qui, dans leur jeunesse, sont d'ordinaire, consciemment ou non, des hypocrites, deviennent enfin naturels et c'est alors qu'ils sont réellement prêtres dans aucune affectation. » Je me suis souvent interrogé à ce sujet au cours de mes séjours dans des monastères catholiques ou orthodoxes. Le moine devient moine en se faisait forger par l'enclume de l'habitude et le marteau des normes. De même pour chacun d'entre nous, à une intensité moindre.

58. Un aphorisme splendide sur la promesse de l'amour éternel. Allez, je le reproduis en entier.
On peut promettre des actions, mais non des sentiments, car ceux-ci sont involontaires. Qui promet à quelqu'un de l'aimer toujours, ou de le haïr toujours, ou de lui être toujours fidèle, promet quelque chose qui n'est pas en son pouvoir ; ce qu'il peut bien promettre, ce sont des actions qui, à la vérité, sont ordinairement les conséquences de l'amour, de la haine, de la fidélité, mais qui peuvent aussi provenir d'autres motifs, car à une seule action mènent des chemins et des motifs divers. La promesse d'aimer quelqu'un toujours signifie donc : tant que je t'aimerai, je te montrerai les actions de l'amour ; si je ne t'aime plus, tu continueras néanmoins à recevoir de moi les mêmes actions, quoique pour d'autres motifs : de sorte que dans la tête des autres hommes persiste l'apparence que l'amour serait immuable et toujours le même. On promet ainsi la persistance de l'apparence de l'amour, lorsque, sans s'aveugler soi-même, on jure à quelqu'un un amour éternel.
80. Sur le suicide et sa beauté. Prenant exemple sur les grecs antiques, Nietzsche fait une petite apologie du suicide du vieillard qui choisit de quitter la vie selon ses propres termes, acte raisonnable et donc de valeur. Sa conclusion est une pique particulièrement croustillante : « Les religions sont riches en expédients contre la nécessité du suicide : c'est un moyen de s'insinuer par la flatterie chez ceux qui sont épris de la vie. »

87 « Celui qui s'abaisse veut se faire élever. » N'est-ce pas le cœur même de la plupart des religions ? La vie terrestre n'est niée que pour l'espoir d'un extase à venir, d'une reconnaissance des sacrifices effectués, et par-dessus tout pour l'espoir d'un logos qui accorde à la vie humaine une grande valeur.

111. La religion comme tentative primitive de l'homme pour influer son environnement. Par tous les artifices ritualistes, « il est donc possible d'exercer une contrainte sur les puissances de la nature en se les rendant favorables. » Ainsi l'humain se console de son impuissance et satisfait son puissant instinct de causalité, faute de le comprendre.

116. Critique de l’hypocrisie du chrétien ordinaire. « Si le christianisme avait raison, avec ses dogmes du Dieu vengeur, de la peccabilité [état d'un être capable de pécher] universelle, de l'élection par la grâce et du danger de damnation éternelle, ce serait un signe de faiblesse d'esprit et de manque de caractère, de ne pas se faire prêtre, apôtre ou missionnaire, de ne pas travailler avec crainte et tremblement et exclusivement à son propre salut ; ce serait un non-sens de perdre ainsi de vue l’avantage éternel pour la commodité d'un temps. » Comment être un saint sans fuir toutes choses terrestres, et comment être un vrai croyant sans chercher à être un saint ?

128. « La science moderne a pour but aussi peu de douleur que possible, aussi longue vie que possible — par conséquent une sorte de félicité éternelle, à la vérité fort modeste en comparaison des promesses des religions. » Fort modeste, mais — bien qu'il soit permis de douter que ce soit bien le but de la science — ô combien plus efficace. Le prêtre n'a pas besoin d'opérer la tumeur : la tumeur lui est indifférente, un chemin vers la vie véritable.

129. « Il n'y a pas assez d'amour et de bonté dans le monde pour devoir encore en prodiguer à des êtres imaginaires. » Et c'est les complimenter que de ne mentionner qu'amour et bonté.

161. Comment reconnaitre la valeur dans l'art ? « Nous pensons tous que l'excellence d'une œuvre d'art, d'un artiste, est prouvée, quand ils nous saisissent, nous ébranlent. Mais il faudrait d'abord que notre propre excellence de jugement et d'impression fut prouvée : ce qui n'est pas le cas. » Ainsi, méfiance notre propre jugement, soupçon envers nos émotions, de la même façon que le plaisir ou soulagement que provoque une idée (l'après-vie, par exemple) ne prouve en rien sa véracité. Trop souvent, l'impression provoquée sert de preuve à l'idée. D'ailleurs, aphorisme 227 : « Tiens seulement cela pour vrai, dit-il, tu sentiras comme cela fait du bien. Mais ce la signifie que de l’utilité personnelle que rapporte une opinion, on est censé tirer la preuve de sa vérité. » L'inverse est également vrai : face à une opinion désagréable : « Il ne peut pas avoir raison, car il nous cause du dommage. »

167. Contre la tyrannie des impressions, l'éducation : se libérer du « piquant de la nouveauté, de l'attente », qu'aujourd'hui ont pourrait appeler suspense ou surstimulation, au profit de reconnaissance et connaissance d'un motif et de ses nuances.

235. Anticipation assez précise des dangers du communisme à venir, et on retrouve déjà là les grands thèmes qui agiterons la littérature dystopique du vingtième siècle : « Les socialistes désirent établir le bien-être pour le plus grand nombre possible. Si la patrie durable de ce bien-être, l’État parfait, était réellement atteinte, le bien-être détruirait le terrain d'où naissent la grande intelligence et généralement l'individualité puissante : je veux dire la puissante énergie. » Alors, une valeur de la violence, de la tension ?

251. Pour jouir pleinement de la valeur de la pensée scientifique sans que la science ne nous prive des plaisirs et instincts moins rationnels : séparer l'esprit en deux. D'un côté la science, de l'autre le reste : « Dans un domaine est la source de force, dans l'autre le régulateur : les illusions, les préjugés, les passions doivent servir à échauffer, l'aide de la science qui connait doit servir à éviter les conséquences mauvaises et dangereuses d'une surexcitation. » Ainsi, sans nier les bases anciennes et vitales de l'esprit, et au contraire en les aimant, on y ajoute l'indispensable et plus humaine encore couche de raison.

257. « Aujourd’hui, nous vivons, il est vrai, encore dans la jeunesse de la science et nous avons coutume de suivre la vérité comme une belle fille ; mais qu'arrivera-t-il, quand un jour elle sera devenue une femme vieillie, au regard maussade ?  » Car certainement le connaissable est limité : quoi ensuite pour l'intelligence ?

283. La servitude volontaire, l'aveuglement choisi, dans une débauche d'action ? « Tous les hommes se divisent, de tout temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n'a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave, qu'il soit ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit. » La liberté du temps est un privilège, certes, mais un privilège parfois inquiétant, effrayant, qu'on repousse par l'activité pour l'activité dès qu'on la reçoit.

285. Déjà Nietzsche se plaint de la densité du monde qui noie l'otium dans l'activité barbare. Que l'oisif — à ne pas confondre avec le paresseux — ne culpabilise pas trop : « Tout individu calme et constant de cœur et de tête a le droit de croire qu'il possède non seulement un bon tempérament, mais une vertu d'utilité générale et qu'en conservant cette vertu il remplit même un devoir fort élevé. »

500. « En vue de la connaissance, il faut savoir utiliser ce courant intérieur qui nous porte vers une chose, et à son tour celui qui, après un temps, nous en éloigne. » J'aime ce beau résumé de la vision nietzschéenne du mouvement intellectuel permanent où, tel un voyageur à travers le monde, le voyageur de l'esprit a beau être parfois tenté de s'installer dans le confort d'une citadelle doctrinale, il regarde l'horizon avec un mélange de regret et d'envie, soupire, ajuste son sac sur ses épaules, et se met en route vers sa prochaine escale.

585. Retour de la téléologie, actuellement trop embourbée dans le déchaînement du progrès machiniste : « L'humanité emploie sans compter les individus comme combustibles pour chauffer ses machines : mais pourquoi donc les machines, si tous les individus (c'est à dire l'humanité) ne sont bons qu'à les entretenir ? Des machines qui sont leur fin à elle-mêmes, est-ce là l'umana commedia ? »

635. Malgré le triomphe de la science, malgré même le triomphe des résultats de la science, la pensée scientifique, basée sur le doute et les hypothèses, reste trop souvent une chose étrange et lointaine : « C'est, en effet, sur l'entente de la méthode que repose l'esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité. » Car on peut utiliser un ordinateur et être créationniste, être sauvé par une chimiothérapie et se dire que l'on ira au paradis qu'un peu plus tard.

638. Et Nietzsche conclut en beauté sur l'image du voyageur : « Celui qui veut serait-ce dans une certaine mesure arriver à la liberté de la raison n'a pas le droit de se sentir sur terre autrement que voyageur, — et non pas même pour un périple vers un but final : car il n'y en a point. »

mardi 17 septembre 2019

One - David Karp

One - David Karp

Une dystopie d'une sobriété rare, sobriété qui d'ailleurs est un peu le point noir. One (1953) se déroule dans un futur indéterminé, un futur qui ressemble fortement à l'Amérique contemporaine au moment de l'écriture. Technologiquement, rien de neuf. Mais socialement, si. Burden vit dans l’État, un mélange entre l'état providence et le totalitarisme communiste classique. On a l'impression d'être dans les débuts d'une société qui mènera petit à petit à celles d'Anthem d'Ayn Rand ou de Nous de Zamiatine, où plus personne ne parle à la première personne. Petit à petit, l'individualité est grignotée au profit de la conformité, que tous soient semblables, que tous se noient dans l’État pour que règnent stabilité et intégration. Burden, donc, comme tout protagoniste de roman dystopique qui se respecte, est tout d'abord relativement intégré, mais ne va pas tarder à se faire piétiner par la machine.

On retrouve là, comme dans Le Meilleur des mondes, une société assez ambiguë. C'est à dire qu'il n'y a pas de guerre, que le niveau de vie est élevé et qu'une bonne partie des gens sont certainement satisfaits, sincèrement satisfaits. David Karp ne va pas aussi loin qu'Huxley dans sa brillante ambiguïté, mais les choses sont toujours plus grises quand le protagoniste a un choix à faire entre un conformisme confortable et une rébellion honnête mais potentiellement suicidaire. Le lien est peut-être encore plus fort avec 1984, puisque tout le roman de Karp semble être une variation sur la fin de celui d'Orwell, c'est à dire cette séance de torture qui a pour objectif de briser la volonté du protagoniste.

Burden semble être un bon citoyen, il est même espion d'état : il écrit chaque jour un rapport sur les potentielles hérésies qu'il voit autour de lui. Mais, inconsciemment, c'est un hérétique, c'est à dire un individualiste. Il a son égo, et il y tient. Il refuse de se noyer dans la multitude, il se croit supérieur à la majorité. Une fois ce secret découvert, les serviteurs de l’État vont entreprendre de le briser mentalement. Si cette mécanique est assez hypnotique par son côté arbitraire et implacable, il faut bien avouer que les longs entretiens entre Burden et son redresseur de torts sont, eh bien, un peu longs. Ça manque franchement d'intensité narrative. D'autant plus que le propos n'a pas très bien vieilli : la façon dont les bourreaux retournent l'esprit de Burden et lui effacent la mémoire presque en claquant des doigts n'est pas crédible. Il est trop bien traité, et pendant trop peu de temps, pour que le lecteur ne reste pas incrédule. Bref, One, malgré une véritable ambition, échoue à captiver narrativement, surtout en comparaison avec les romans cités ci-dessus, ou avec Le Zéro et l'infini d'Arthur Koestler par exemple.

Le fin mot de l'histoire, ce que Karp veut laisser à son lecteur, c'est que malgré la destruction de l'esprit de Burden, son égo profond est toujours là. Cette force étrange, fière et insatisfaite, est inhérente à la condition humaine, et vouloir s'en débarrasser est un vain fantasme. Après tout, plus le monde social est normé, plus l'anormalité est probable. L'avide, l'insatisfait, l'anormal, est un rouage inévitable de la normalité.

samedi 14 septembre 2019

Lord of the World - Robert Hugh Benson

Lord of the World - Robert Hugh Benson

Je suppose qu'aujourd'hui Lord of the World (1907) est surtout lu par des catholiques en quête de validation facile. Benson était prêtre, ce n'était pas dans son ambition question d'écrire la moindre idée potentiellement hérétique. Lord of the Word est donc de la science-fiction chrétienne datant du tout début du vingtième siècle. Je ne suis pas un expert en SF chrétienne (et je ne suis pas certain que le genre soit très étendu) mais je crois avoir préféré ce bouquin-là à Au-delà de la planète silencieuse de C.S. Lewis, qui était plus exotique et du coup moins radical.

L'élément au cœur du roman, c'est le complexe de persécution de l'auteur. Comme Ayn Rand, par exemple, qui croyait qu'aux USA les plus riches étaient d'innocentes victimes de la monstrueuse foule socialiste, Benson est persuadé que les catholiques non seulement son les seuls à avoir compris la nature de la réalité, mais surtout qu'ils sont les innocentes victimes des persécutions de la foule. Les méchants, ce sont les matérialistes, et surtout les francs-maçons, qui sont un peu à Benson ce que les travailleur sociaux sont à Rand.

L'histoire, vite fait. L’Angleterre est devenue communiste, et d'ailleurs peut-être le monde entier, mais ce n'est pas très clair. L'auteur préfère faire de longues pages interminables sur des descriptions de l'extase catholique plutôt que d'expliciter la société qu'il anticipe. Mais reconnaissons-lui ses mérites : il conçoit un monde devenu communiste dix ans avant la révolution russe de 1917. Pour le coup, il est vraiment précurseur. Et comme le communisme qu'il imagine ne se base pas sur la future société russe, il ne le critique pas comme par exemple Rand dans We The Living sur la base de son inefficacité ou de son caractère aliénant. Non, le communisme de Benson fonctionne assez bien : la société est prospère, les gens se déplacent en machines volantes et utilisent des télégraphes sans fil... On trouve aussi la prémonition des armes de destruction massive. Mais, par contre, n'étant pas très matérialiste, le christianisme est en recul. Il n'est pas question des autres religions : n'étant pas les vraies religions, leurs membres ne résistent guère au matérialisme. Trois personnages. Percy, le bon catholique appelé à devenir pape : il a la foi, et pas grand chose d'autre. Reconnaissons quelques scènes de doute religieux qui ont le mérite d’apporter un peu de densité. Oliver, le politicien matérialiste : il n'est pas très développé, il sert à illustrer la position des non catholiques. Et sa femme, Mabel : elle incarne le païen qui accepte son inclinaison naturelle vers Dieu mais qui ne peut pas la suivre jusqu'au bout à cause de la société. Bref, élément perturbateur : l'antéchrist arrive, possède un charisme ravageur, unifie le monde dans la paix, se fait vénérer comme un dieu et entreprend d'annihiler les pauvres catholiques. A la fin, je ne sais pas trop, c'est confus, il y comme un combat final pas loin du Golgotha, à moins que ce ne soit que le jugement dernier.

Benson pense que tout le monde a un instinct de vénération, et que les non croyants se contentent de le réprimer. Mais la croyance la plus inquiétante, c'est celle de la vie après la mort, dans laquelle Dieu reconnaitra les siens. Car, après tout, cette vie terrestre n'est qu'une pâle ombre par rapport à la suivante... Ainsi l'église, engluée dans la foi, n'a que faire des conditions de vie dans la réalité : « The object of the Church was to do glory to God by producing supernatural virtues in man, and that nothing at all was of any significance or importance except so far as it effected this object. » Pire encore, il y une impatience de la mort. Si le monde part en vrille, ce n'est pas grave, que tout s'écroule, que l'humanité périsse, les vrais croyants iront au paradis. Ainsi l'auteur se complait dans cette terrible notion : tous peuvent mourir, car cette vie ne compte pas. Et cette idée n'est pas de la fiction, elle est au cœur de la plupart des religions. C'est aussi triste qu'inquiétant.

Et aussi, un peu comme dans Le Paradis perdu de Milton (mais pas autant, certes), la figure de Satan est, comment dire, pas si mauvaise que ça. Après tout, même s'il persécute les chrétiens, il amène l'unité entre les peuples et la paix sur Terre. C'est déjà un exploit, et toujours mieux que Dieu qui, lui, ne se montre jamais, sauf à la fin pour le jugement dernier. Et pour les catholiques de Benson, le fait que l'antéchrist amène la paix sur Terre est une mauvaise chose, car la véritable paix devrait venir de Dieu. Ainsi, tout ce qui ne vient pas de Dieu est à jeter. Mais, paradoxalement, les catholiques ne rejettent pas le progrès technique et scientifique quand ça les arrange (ils utilisent les machines volantes par exemple).  Et à l'inverse de l'antéchrist qui change le monde physique pour le meilleur, les catholiques de Benson, comme on l'a vu, se complaisent dans l'espoir en l'après-vie : peu leur importe ce monde-là.

J'ai aimé Lord of the World. C'est, comme j'aime le dire, de l'idéologie-fiction. S'il y a bien des longueurs, ce n'est pas trop grave : c'est une plongée en apnée dans un mode de pensée radical et étranger. Ce qui est peut-être même plus fascinant, c'est de lire sur internet les nombreux avis des catholiques à propos du roman de Benson.