jeudi 14 juin 2018

De l'inégalité parmi les sociétés - Jared Diamond


De l'inégalité parmi les sociétés - Jared Diamond

Un bouquin fascinant qui tente de répondre à la question : pourquoi une telle domination de l'Eurasie dans l'histoire humaine ? « Pourquoi l'humanité ne s'est-elle pas développée aux même rythme sur les différents continents ? » (p.16) Jared Diamond commence par préciser que cela n'a rien à voir avec une éventuelle intelligence innée des peuples. Dans son introduction, il dit qu'il pense que les Néo-Guinéens, peuple qu'il connait bien, sont plus intelligents que les occidentaux. Alors que ceux-ci ont été sélectionnés génétiquement sur le plan de leur résistance aux épidémies de masse pendant qu'une agriculture relativement intensive leur permettait de survivre, les Néo-Guinéens évoluaient dans un environnement qui demande d'eux plus d'attention de tous les instants et de connaissance de leur écosystème.

Le facteur qui apparait rapidement comme permettant à une société de s'élever, si je puis dire, c'est sa capacité à produire des surplus alimentaires pour libérer une partie de la population qui pourra se consacrer à des tâches politiques, artisanales ou intellectuelles. Mais tous les environnements n'offrent pas un potentiel égal de surplus alimentaire, loin de là.

L'exemple de Pizarro conquérant des dizaines de milliers d’Aztèques avec ses quelques centaines de conquistadors est frappant. Bien sur, les espagnols ont des armures et armes de métal, alors que les aztèques n'ont que des massues, et ils ont des chevaux, animal de guerre inconnu aux Amériques à l'époque. Il ont leurs maladies contagieuses, aussi. Mais un autre élément est capital : « L'alphabétisation avait fait des Espagnols les héritiers d'un immense de connaissances sur les comportements et l'histoire. A l'opposée, non seulement Atahualpa [le roi Aztèque] n'avait aucune idée des Espagnols eux-mêmes, ni aucune expérience personnelle d'autres envahisseurs venus d'outre-mer, mais il n'avait jamais entendu parler de semblables menaces ailleurs en aucune période de l'histoire. » (p.115) Ainsi, à cause de l'isolement de sa civilisation, le roi Aztèque ignorait jusqu'au concept de civilisation étrangère agressive.

Jared Diamond s'attarde longuement sur le processus de domestication des végétaux comestibles. S'il était certainement involontaire au début, il obéit pourtant à des règles. Les cueilleurs ramassent ce qui leur plait, modifiant les espèces sur des points particuliers :
  • La taille et le goût. C'est évident : les humains préféraient les végétaux larges et gouteux, favorisant ainsi une évolution à long terme dans ce sens.
  • Le processus de dispersion des graines. Exemple : les pois dont la gousse explose au contact et éparpille les graines. Pas très pratique pour les récolter. Certaines gousses mutantes n'explosent pas, et condamnent donc leurs graines. Mais les humains aiment ces plans mutants faciles à récolter, et contribuent donc à la propagation de cette propriété. Même chose pour le blé et l'orge sauvage : leurs tiges se cassent toutes seules pour amener les graines au sol. Mais les humains préfèrent les plants mutants dont la tige ne se casse pas, et les propagent en les récoltant. 
  • La germination annuelle. A l'origine, toutes les graines d'une plante comme le blé sauvage ne germent pas toutes la même année, pour prévenir les intempéries climatiques qui pourraient condamner la germination d'une année. Mais les premiers cultivateurs semaient ce qu'ils récoltaient l'année précédente, favorisant ainsi les graines au rythme de germination régulier et annuel. 
  • Le système reproductif des plantes. Par exemple, produire un fruit sans avoir besoin d'être pollinisé, ou la capacité de s'auto-féconder. 
Un bon résumé de processus de sélection effectué par les humains : « Une terre labourée, fertilisée, arrosée et désherbée offre des conditions de croissance très différentes de celles d'un flanc de colline sec et non fertilisé. Par exemple, lorsqu'un cultivateur sème dans son jardin en rangs serrés, la compétition est intense entre les graines. Les grosses graines, qui peuvent profiter de bonnes conditions pour croître rapidement, seront désormais favorisées par rapport aux petites graines autrefois avantagées  sur les flancs de colline secs et non fertilisés, où les graines étaient plus éparses et où la compétition était donc moins rude. » (p.180)

Les plantes sauvages disponibles en Eurasie, et plus particulièrement croissant fertile (actuels Turquie, Syrie, Liban...), étaient de loin les plus prometteuses pour la domestication par rapport à celles des autres régions au climat semblable : Californie, Chili, sud-ouest de l'Australie et Afrique du Sud. Voici les avantages du croissant fertile :
  • « L'Eurasie centrale possède de loin la plus grande zone mondiale de climat méditerranéen. En conséquence, elle dispose d'une plus grande variété de plantes sauvages et d'espèces animales. » (p.204) 
  • De plus, c'est dans cette zone que les variations climatiques sont plus fortes entre les saisons, ce qui favorise l'existence des plantes annuelles. Grace à la combinaison de ces deux premiers facteurs, sur les 52 graines du monde qui sont au moins dix fois plus grosses que l'espèce médiane et peuvent donc nourrir les humains, 32 viennent de la zone méditerranéenne de l'Eurasie occidentale. « Ce seul fait contribue largement le cours de l'histoire humaine. » (p.205)
  • Cette zone offre aussi un large éventail d'altitude et de topographies sur de courtes distances, or la diversité d'environnements favorise la diversité des plantes sauvages et permet de compter sur des plantes disponibles à différents moments de l'année à différentes altitudes. 
  • La variété des mammifères domesticables. Dans les autres zones méditerranéennes du monde, il n'y en a guère, mais chèvre, mouton, porc et vache sont très tôt domestiquées dans le croissant fertile. Toutes ces espèces viennent d'ailleurs, mais la position centrale du croissant fertile a permis de les accueillir. 
Par exemple, à titre de comparaison, en mésoamérique (Amérique centrale), il n'y avait comme animaux domestiques que la dinde et le chien, et la principale céréale, le mais, a nécessité une très longue domestication. Pas de bœuf pour le labour, pas de chevaux pour se déplacer ou guerroyer. (D'ailleurs, les indiens d'Amérique ne connaissaient pas non plus les chevaux avant l'arrivée des européens.) Le croissant fertile partait donc avec une très large longueur d'avance.

On peut se demander pourquoi les humains des autres régions n'ont pas pu domestiquer les espèces animales locales. La domestication nécessite que beaucoup de facteurs soient réunis :
  • Le régime alimentaire. Les animaux consomment bien plus de calories qu'ils n'en produisent : c'est la raison pour laquelle domestiquer un animal carnivore n'est pas rentable si l'on veut produire de la nourriture. 
  • Le rythme de croissance. Ainsi, attendre quinze ans pour consommer un gorille n'est pas rentable.
  • La reproduction en captivité. Certains animaux, comme les guépards, refusent de se reproduire en captivité, qui perturbe leurs rituels qui précèdent l'accouplement.
  • L’agressivité. Plutôt limpide : l'auteur prend l'exemple du grizzli, qui pourtant est essentiellement végétarien et produirait beaucoup de viande. Étonnamment, c'est aussi le cas du zèbre. 
  • La nervosité. Les gazelles, par exemple, détallent au premier signe de menace et sautent extremement haut. Pas très pratique. 
  • La structure sociale. La majorité des espèces de grands mammifères domestiques « vivent en troupeaux, respectent une hiérarchie de dominance élaborée et n'ont pas de territoire bien définis. » (p.257) Ainsi, l'homme peur prendre le rôle de leader du troupeau.
Un facteur supplémentaire explique vitesse de propagation des cultures depuis le croissant fertile : l'axe est-ouest de l'Eurasie. En effet, les variations saisonnières sont réduites et les plantes et animaux peuvent donc se déplacer en restant dans un climat tolérable pour eux. Alors que dans les Amériques et en Afrique, le climat change drastiquement dans l'axe nord-sud : les organismes possèdent une zone de vie plus limitée. On y trouve mêmes des déserts et des jungles qui empêchent le déplacement des cultures.

Les avantages alimentaires de l’Eurasie expliquent donc pourquoi ce continent a pu prendre de l'avance technologique sur les autres. Mais dans les Amériques, l’immense majorité des indigènes n'a pas été décimée par la technologie, mais par des maladie apportées par les colons. Jared Diamond prend le temps d'expliquer ce qu'est un microbe. C'est une forme de vie qui, comme les autres, est guidée par la sélection naturelle. Il a but de se reproduire et donc de se transmettre d'hôte en hôte : c'est là le rôle des symptômes. Éternuement et diarrhée sont simplement pour les microbes des moyens de se propager, la douleur ou la mort n'étant que des effets secondaires. « Du moment que chaque victime infecte ainsi en moyenne plus d'une victime, la bactérie se rependra, même si le premier hôte meurt. » (p.296)

Or certaines maladies ont besoin d'un grand nombre de victimes. « La rougeole à toutes les chances de disparaitre dans les populations humaines de moins d'un million d'habitants. Ce n'est que dans les populations plus nombreuses que la maladie circule d'une région à une l'autre, persistant ainsi jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle génération dans la zone initialement infectée où la maladie pourra alors revenir. » (p.302) Ainsi les petites populations se produisent pas ce type de de maladie, et donc pas d'anticorps, et peuvent aisément balayées quand elles se retrouvent contaminées par un colon dont le système immunitaire est beaucoup plus adapté.

Les maladies eurasiennes de masse ont évolué à partir du contact prolongé avec les animaux domestiques grégaires, et il n'existait quasiment pas d'animaux de ce type domestiqués ailleurs dans le monde : c'est pourquoi c'est l'Eurasie qui possédaient les les maladies les plus virulentes. A part les maladies des tropiques, principale barrière à la colonisation des tropiques par les occidentaux aux systèmes immunitaires non habitués.

Sur un autre plan, on pourrait instinctivement penser que certaines sociétés sont plus conservatrices que d'autres et donc plus ouvertes au changement. Il semblerait que ce ne soit pas le cas : on trouverait partout des société conservatrices et progressistes. Mais encore faut-il que les sociétés progressistes entrent en contact avec de l'innovation : c'est pourquoi les sociétés isolées sont désavantagées. C'est là ce qui a empêché la Chine de dépasser l'Europe : la Chine, géographiquement unie, possédait un pouvoir centralisé. Il suffisait d'une décision arbitraire de ce pouvoir, comme par exemple interdire les chantiers maritimes, pour bloquer le pays dans le temps. Au contraire, l'Europe, composée d'une multitude d'îles et de péninsules, résistait à l'unification politique. Ainsi, dans cet amas d'états, aucun ne pouvait se permettre de ne pas aller de l'avant sous peine de se faire écraser par ses voisins plus progressistes.

La production alimentaire est ce qui permet l'accroissement de la population, et l'accroissement de la population est ce qui permet la complexification de la société et mène à l’apparition d'une autorité centrale : « L'une des raisons pour lesquelles l'organisation du gouvernement des hommes tend à passer de la forme de la tribu à celle de la chefferie dans les sociétés de plus de quelques centaines de membres, c'est que l'épineux problème de la résolution des conflits entre inconnus devient de plus en plus aigu dans les groupes plus nombreux. » (p.401)

La production alimentaire est tellement capitale que c'est elle qui détermine le succès des colonisations : si le colon peut faire pousser ses cultures, il s'installe. Si le climat ou d'autres facteurs ne conviennent pas, il part, laissant ainsi leurs chances à des locaux plus adaptés.  A moins, comme dans les temps modernes, en Australie par exemple, qu'il n'aie derrière un pays tellement riche et une telle maitrise de l'agriculture qu'il puisse dépasser une partie des obstacle locaux. Le fait d'amener avec soi plantes et animaux domestiques n'existant pas sur place jouent aussi énormément.

De l'inégalité parmi les sociétés est une lecture époustouflante, un concentré d'informations renversantes. Un livre important. Dommage que la dernière partie, qui applique la théorie à des exemples concrets, fasse beaucoup de redites.

641 pages, 1997, folio

mardi 12 juin 2018

Sophocle - Tragédies complètes


  • Les Trachiniennes
Déjanire, femme d'Héraclès, se croit menacée par une jeune captive ramenée par son mari, alors elle lui envoie un vêtement enduit d'un philtre d'amour. Pas de bol, le philtre est une arnaque : le vêtement tue lentement Héraclès. Du coup, Déjanire se suicide, Héraclès demande qu'on abrège ses souffrances, et leur fils souffre terriblement. C'est étrange de se frotter ainsi à une narration, disons, un peu obsolète. Il n'y guère d'enjeux et de tension : tout va bien, et ensuite, paf, tout va mal. La dernière phrase révèle une philosophie d'un rare fatalisme : « Tu as vu des morts, étranges, terribles, et des infortunes multiples, inouïes, et, dans tout cela, rien où ne soit Zeus ! » Au moins, ils ne s'imaginent pas que leurs dieux soient bénévolents.

  • Antigone
Ici la narration me semble avoir avoir plus de profondeur à travers l’opposition entre Antigone, qui veut enterrer son frère selon les rites religieux, et Créon, roi de Thèbes, qui veut le laisser pourrir à l'air libre. Leurs deux positions ont leur validité : Antigone respecte les traditions religieuses et les liens familiaux, alors que Créon veut respecter les lois de la cité : en effet, le frère d'Antigone est un traître, il fait donc sens que son cadavre ne soit pas honoré. Pas de bol pour Créon, les lois des dieux dépassent celles de la cité, du coup, conséquence logique, son fils et sa femme se suicident et il est plongé dans le malheur.

  • Ajax
Ajax n'est pas content et veut se venger de ses alliés en allant les massacrer dans leur sommeil. Mais Athéna brouille ses sens et le fait massacrer un troupeau d'animaux. Quand Ajax reprend conscience, c'est vraiment la honte pour lui, alors il se lamente très, très longuement et va se suicider. Puis il y a comme dans Antigone des tensions sur le sort à réserver au cadavre. Mais, étonnamment, ça finit presque bien. Tout le monde se met d'accord et Ulysse et Teucros deviennent potes. Je m'attendais à ce que tout le monde se suicide.

  • Œdipe roi
La seule pièce de Sophocle que j'avais déjà lu, et sans doute la plus solide jusque là. Quand commence l'action, tout les drames se sont déjà produits : Œdipe à déjà tué son père et eu des enfants avec sa mère. Toute la tension vient de la lente réalisation d'Œdipe, qui, petit à petit, comprend la réalité. Pire que ça, c'est de sa propre initiative que se fait la traque au meurtrier, c'est à dire qu'il se traque lui-même. Il se fait enquêteur, il pousse à bout ceux qui veulent lui cacher les faits jusqu'à ce qu'ils crachent ce qu'ils savent. Il y a une vraie et puissante tension dramatique dans le parcours d'Œdipe, qui creuse sa propre tombe avec une énergie de plus en plus autodestructrice. Pour finir, je cite une phrase de Créon que j'aime beaucoup : « Je ne suis pas né avec le désir d'être roi, mais bien avec celui de vivre comme un roi. »

  • Electre
Une tragédie surprenante : personne ne s'y suicide. C'est pour l'instant inédit. Electre, obligée de vivre avec sa mère, qui a tué son père et qui vit avec son nouveau copain, n'est pas très contente : elle les hait. Elle attend avec impatience la venue de son frère Oreste pour qu'il l'aide à rétablir la justice. Oreste, quand il arrive finalement, a la bonne idée de faire croire à sa mort pour faciliter ses plans. Je croyais voir la fin d'avance : Electre se suicidant en croyant que son seul espoir a disparu, puis Oreste se suicidant aussi par culpabilité d'avoir fait mourir sa sœur. Mais non, tout se passe à merveille : les deux tuent leur mère et son copain, et tout va bien pour eux. Étrange.

  • Philoctète
Je vais de surprise en surprise : non seulement il n'y a dans cette tragédie aucun suicide, mais, en plus, personne n'y meurt. Philoctète croupit sur une île déserte, abandonné là par ses anciens alliés. Une maladie grave au pied le fait vivement souffrir, et il ne survit que grâce à l'arc d'Héraclès. Comme il semble que cet arc soit nécessaire pour conquérir Troie, Ulysse vient sur l’île, mais comme il sait que Philoctète le déteste, il envoie Néoptolème à sa place. Celui-ci est torturé entre sa fidélité à Ulysse et la volonté de ne pas manipuler honteusement Philoctète, pendant que celui-là veut à tout prix quitter cette maudite île tout ne voulant à aucun prix contribuer à la victoire d'Ulysse. La dynamique ainsi créée est assez efficace, les deux personnages sont victimes de tensions intenses et crédibles. Et à la fin, hop, deus ex machina : Héraclès descend de l'Olympe, je crois, et les convainc de s'entendre à l'amiable.

  • Œdipe à Colone
Œdipe, aveugle, erre avec pour seul soutient sa fille Antigone. Mais voilà qu'un oracle annonce que celui de ses deux fils qui vaincra la bataille pour Thèbes sera celui qu'il aura bénit. Ainsi arrive Créon, représentant du fils qui tient Thèbes, et Œdipe le rejette vivement. Créon tente d'emmener par la force les deux filles d'Œdipe avec lui, mais Thésée, roi local, l'en empêche. Puis vient le second fils, qui se fait lui aussi repousser avec force. Œdipe dédie sa mort à Thésée, il meurt étrangement, et voilà. Je suis un peu passé à côté.

jeudi 31 mai 2018

Espace lointain - Jaroslav Melnik


Espace lointain - Jaroslav Melnik

Les millions d'habitants de la mégapole sont tous aveugles. Ils ne savent pas ce qu'est la vue, et pensent que l'espace lointain, c'est à dire l'espace qui est hors de leurs faibles perceptions, n'existe pas. Au cours de leur vie ils ne sortent guère de leur appartement, de leur travail et de leur rue. Et voilà qu'un beau jour, Gabr se retrouve voyant. C'est la panique : qu'est-ce donc que cette étrange hallucination ? Il se tourne vers les autorités qui ne manquent pas de tenter de le soigner. Mais il tombe sur une bande de rebelles, des ex-voyants qui se sont fait voler leur don par la « médecine » et qui, plein d'amertume, veulent plonger la mégapole dans le chaos.

Espace lointain fonctionne plutôt bien. L'écriture est terriblement fluide, tellement que j'ai lu le livre en une journée. Mais par contre, il y a clairement un côté un peu simpliste. Ainsi la structure dystopique est extrêmement classique : le héros commence en étant parfaitement intégré à la société oppressive dont il fait partie, mais le voilà qui dévie. Il trouve des rebelles, puis se frotte aux véritables leaders de la cité qui tentent de le convertir à leur cause. Et pour conclure, il n'y a pas grand chose face à l'inertie des choses. Chaque étape est symbolisée par une femme : une pour la masse de la population, horriblement cruche, une pour la classe dominante, légèrement moins cruche, et une dernière pour les rebelles et l'éventuelle escapade finale : Gabr et sa troisième copine se barrent dans la nature. Cette fin optimiste est bizarre, je ne peux pas m’empêcher de penser qu'il vont crever de faim une semaine plus tard.

Notons aussi l'étrange conception que l'auteur se fait de la vie en aveugle. Il a l'air de penser par exemple que le fait d'être aveugle libère de tout souci de propreté, ainsi avoir des morceaux de nourriture séchée dans les cheveux est parfaitement normal. Il pense aussi que les aveugles ne peuvent pas concevoir de désir sexuel abstrait : « le corps de notre partenaire ne nous attire que lorsque nous pouvons le toucher. » (p.188) Certes, le désir visuel n'existe pas, mais le désir tactile ne peut-il pas exister dans l'esprit, en dehors du contact effectif ? N'est-il pas possible pour l'esprit de concevoir une sorte de modèle 3D d'autrui ? J'ai l'impression qu'il pense que les aveugles ne sont pas capables de connaître la beauté : « Pour les aveugles, tout cela n’existe pas : il n'y a pas de notion d'acier brut, pas de crasse, comme il n'y a pas de laideur des objets ou des corps déformés. » (p.260) Quoi ? Les aveugles ne pourraient pas connaître la beauté ou la laideur d'un objet par le toucher, ou la beauté d'un corps ? J'en doute. Chaque sens est une source de beauté.

Autre problème : créer une société massive et immuable qui reste stable sur le très long terme. L'auteur mentionne, si je me souviens bien, des milliers de générations. Si l'on dit qu'une génération, c'est vingt ans, que qu'il n'y a que deux milliers de générations, on arrive déjà au chiffre de 20000 ans. C'est absolument énorme. A titre de comparaison, l'agriculture date d'il y a 10000 ans environ. Que la mégapole survivre pendant aussi longtemps, en étant à peine entretenue par des aveugles qui n'ont aucune idée de leur environnement réel, voilà qui est déjà improbable. Mais que la caste de dirigeants, qui sont tous des voyants, soit restée stagnante pendant aussi longtemps, c'est juste impossible. Pendant tout ce temps, ils ont vécu dans un bled de « quelques dizaines de rues ». Quoi ? Et la croissance démographique ? En profitant des ressources technologiques qu'offre la mégapole, ils auraient eu le temps de repeupler la Terre plusieurs fois. Et personne n'a envie d'avoir plus de deux enfants ? Pourquoi personne n'a envie de voir ce qu'il y a de l'autre côté des montagnes ? Ils ne sont même pas au courant du camp rebelle qui existe depuis des décennies à une courte distance de marche. Après tout ce temps, et malgré l'absence de tout problème matériel, ils sont si peu nombreux qu'ils sont en manque de ministres pour diriger la mégapole. Alors qu'ils ont, pour un village de « quelques dizaines de rues », plusieurs journaux et plusieurs chaînes de télé.

Bon, ça fait beaucoup de points qui passent difficilement. Il n'empêche que l'ensemble forme un récit entraînant qui explore la capacité qu'ont les sociétés humaines à vivre dans le mensonge. Accepter un fait comme une réalité et construire l'univers autour de ce fait, jusqu'à ce que la question de sa réalité ne se pose même plus : il devient impossible de changer simplement à cause de l'inertie accumulée. Et, comme dans toute dystopie, la changement individuel est victime d'une répression autoritaire mortelle. Ici, même la classe dirigeante est piégée : au fond, elle ne contrôle pas la société qu'elle gère vaguement, au contraire, c'est cette société qui la contrôle. Mais ce détail me semble discutable : je doute que puisse exister une classe dirigeante aussi incapable de saisir les privilèges qui s'offrent à elle.

313 pages, 2013, agullo

vendredi 25 mai 2018

Ainsi parlait Zarathoustra - Nietzsche


Ainsi parlait Zarathoustra - Nietzsche

Ce n'est pas la première fois que je commence un livre de Nietzsche, mais c'est la première fois que j'en termine un. Ainsi parlait Zarathoustra est une œuvre vraiment particulière : de la philosophie sans jargon, totalement détachée, du moins en apparence, de toute doctrine, et avec une forte dimension narrative. Zarathoustra vit en ermite sur sa montagne, et décide d'aller communiquer sa sagesse aux hommes. Mais, bien sur, les hommes ne sont pas prêts à le recevoir : trop attachés à leurs œillères, ils se moquent de lui, et Zarathoustra repart dans sa montagne avec son aigle et son serpent. L'aigle, c'est tout ce ce qui est haut et grand chez l'homme ; le serpent, c'est tout ce qui est bas et rusé. Mais l'aigle et le serpent de Zarathoustra sont amis : c'est que l'homme à besoin d'être au clair avec l'intégralité de sa personne. Pour poursuivre son potentiel, il ne doit pas refouler des parties de lui jugée négatives par la morale conventionnelle, non, il doit se connaitre et s'explorer en profondeur. C'est ainsi que Zarathoustra parle des vallées et des montagnes : les abysses et les pics forment ensemble un paysage grandiose. Zarathoustra décide donc de continuer seul sa quête du surhumain, ou alors avec seulement quelques compagnons bien choisis. Encore une fois son attitude vis à vis de ses amis est à double tranchant : il se considère supérieure à eux et veut leur enseigner, mais en même temps il les incite à ne pas le vénérer et à aller ailleurs chercher leur sagesse. Tout culmine dans un final particulièrement narratif qui ressemble à une parodie de la cène : Zarathoustra retrouve toutes ses connaissances, qui on chacune un parcourt bien particulier, et ensemble ils célèbrent la quête philosophique. D'ailleurs, il y a beaucoup d'humour, notamment cette scène ou les pseudo apôtres font semblant d'être retombés dans la superstition en vénérant un âne pour embêter Zarathoustra. Comme plusieurs fois déjà dans le livre, Zarathoustra est insatisfait : il a progressé dans sa quête, mais il n'est pas arrivé, et il n’arrivera jamais. Il n'y a pas de doctrine suprême, pas d'état ultime du bonheur, juste une interminable poursuite de l'accomplissement philosophique, du véritable soi et d'une énergie vitale toujours renouvelée. Je pourrais me noyer dans les louanges à propos d'Ainsi parlait Zarathoustra. Je vais probablement lire d'autres productions de Nietzsche.

Je vous le dis : il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez encore du chaos en vous. (p.14, Prologue)

Malades et moribonds furent ceux qui méprisèrent le corps et la terre et qui inventèrent les choses célestes et les gouttes de sang rédemptrices : et qui plus est ces doux et sombres poisons, c'est dans le corps de la terre qu'ils les puisèrent !
Ils voulaient échapper à leur malheur et ils trouvaient les étoiles trop lointaines. Alors ils se mirent à soupirer : « Oh ! s'il existaient seulement des chemins célestes pour se glisser dans une autre existence et un autre bonheur ! » C'est alors qu'ils inventèrent leurs petites ruses et leurs petits breuvages sanglants.
Ils se croyaient désormais délivrés de cette corps et de cette terre, ces ingrats. Et pourtant à qui devaient-ils le sursaut et la félicité de leur délivrance ? A leur corps et à cette terre. (p.39, Des prêcheurs d'arrière-mondes)

Regardez-les moi, ces superflus ! Toujours ils sont malades, ils vomissent leur bile et c'est ce qu'ils appellent leur journaux. Ils s'entre-dévorent et ne sont même pas capables de se digérer.
Regardez-les moi donc, ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et en deviennent plus pauvres. Ils veulent des puissances et avant tout le levier de la puissance, ils veulent beaucoup d'argent, ces impuissants !
Regardez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les uns par-dessus les autres et ainsi s'entrainent dans la boue et l'abîme.
Tous, ils veulent accéder au trône : c'est leur folie - comme si le bonheur était assis sur le trône ! C'est souvent la boue qui est sur le trône - et souvent aussi le trône sur la boue. (p.65, De la nouvelle idole)

On paie mal un maitre en ne restant toujours que l'élève. Et pourquoi ne voulez-vous pas effeuiller ma couronne ?
Vous me vénérez ? Mais qu'arrivera-t-il si votre vénération, un jour, tombe et se renverse ? Méfiez-vous de ne pas vous vous faire écraser par une statue !
Vous dites que vous croyez en Zarathoustra. Mais qu'importe Zarathoustra ? Vous êtes mes croyants : mais qu'importent tous les croyants !
Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m'avez trouvé. C'est ce que font tous les croyants ; c'est pourquoi toute foi compte si peu.
Maintenant, je vous ordonne de me perdre et de vous trouver ; ce n'est que quand vous m'aurez tous renié, que je veux revenir parmi vous. (p.105, De la vertu qui prodigue)

Mais je veux révéler vos cachettes au grand jour : c'est pourquoi je vous ris à la figure, de tout mon rire venu des hauteurs.
C'est pourquoi je tire sur votre toile, pour que votre rage vous fasse sortir de votre tanière de mensonge et que votre vengeance jaillisse derrière votre mot : « justice ».
Car que l'homme soit délivré de la vengeance : voilà, à mon sens, le pont vers la plus haute espérance et un arc-en-ciel après de longues intempéries. (p.135, Des tarentules)

J'appelle véridique, celui qui s'en va dans les déserts d'où Dieu est absent et qui a brisé son cœur vénérateur.
Dans le sable jaune, brulé par le soleil, il louche, assoiffé, vers les iles aux sources abondantes où des êtres vivants se reposent sous des arbres sombres.
Mais sa soif ne parvient pas le convaincre de devenir comme ces satisfaits par le bien-être : car là où il y a des oasis, il y a aussi des idoles.
Affamé, violent, solitaire, sans-dieu : c'est ainsi que se veut la volonté du lion. (p.141, Des sages illustres)

Et vous dites, mes amis, que l'on ne doit pas discuter des goûts et des couleurs ? Mais toute la vie n'est qu'une querelle sur les goûts et les couleurs.
Le goût : il est en même temps poids et plateau de la balance et il celui qui pèse ; et malheur à tout ce qui est vivant et qui voudrait vivre sans querelle, quant au poids, à la balance et à celui qui pèse ! (p.162, Des hommes sublimes)

Ah ! pensée abyssale, toi qui es ma pensée ! Quand trouverai-je la force de t'entendre creuser et de ne plus trembler ? (p.226, De la félicité malgré soi)

La solitude de l'un est la fuite du malade ; la solitude de l'autre est la fuite devant le malade. (p.245, Sur le mont des oliviers)

Ô mes frères, celui qui est un premier-né est toujours sacrifié. Mais nous sommes tous des premiers-nés. (p.283, Des vieilles et des nouvelles tables)

Quelle aimable chose qu'il existe des mots et des sons : les mots et les sons ne sont-ils pas des arcs-en-ciel et des ponts illusoires entre ce qui est éternellement séparé ?
A chaque âme appartient un autre monde ; pour chaque âme chaque autre âme est un arrière-monde. (p.311, Le convalescent)

Ah ! mes animaux, j'ai appris jusqu'ici seulement que ce qu'il y a de pire en l'homme est nécessaire pour ce qu'il y a en lui de meilleur, que tout ce qu'il y a de pire en lui est sa force la meilleure et la pierre la plus dure pour le créateur le plus haut, et que l'homme doit devenir et meilleur et pire. (p.313, Le convalescent)

Ô mon âme, je t'ai appris à dire « aujourd'hui » comme on dit « jadis » ou « naguère » et je t'ai appris à danser ta ronde par-dessus tout ici, tout là-bas et tout plus loin encore.
Ô mon âme, je t'ai délivrée de tous tes recoins, j'ai balayé la poussière, les araignées et la pénombre qui te recouvraient.
Ô mon âme, je t'ai lavée de ta petite pudeur et de ta petite vertu en coin et je t'ai convaincue de te tenir nue devant les yeux du soleil.
J'ai soufflé sur ta mer houleuse avec la tempête qui a pour nom « esprit » ; j'ai chassé tous les nuages et j'ai même étranglé l’étrangleur nommé pêché. (p.318, Du grand désir)

500 pages, 1883, le livre de poche

jeudi 17 mai 2018

Crash ! - J.G. Ballard (La trilogie de béton)


Crash ! -  J.G. Ballard (La trilogie de béton)

Je continue d'essayer avec Ballard, mais ça ne passe toujours pas. Dans Crash, le narrateur et son entourage développent, comme le dit la quatrième de couverture, une « obsession sexuelle pour la tôle froissée ». En gros, c'est un peu un roman pornographique avec pour thème spécialisé les accidents de voitures. On passe de scène d'accident en scène de sexe (en voiture, bien sur), puis de scène de sexe (en voiture) à scène de contemplation des angles de carcasses d'automobiles explosées. Quand il ne baise pas, le narrateur fantasme. Partout des phallus, des vagins, des anus, du sperme. C'est terriblement lassant. Pourtant, c'est plutôt bien écrit. Ballard arrive même à construire un univers extrêmement déshumanisé, fait de béton, d'autoroutes et d'aéroports, peuplé essentiellement de prostituées et de névrosés, qui fait froid dans le dos. Il y a sans doute un message très profond sur la société moderne et son culte matérialiste de la machine, mais il bien caché sous les interminables délires sexuels des personnages qui ne comblent pas le vide du squelette d'histoire. D'une rare répétitivité et parfaitement assommant.

273, 1973, folio

mercredi 16 mai 2018

Les révoltés - Sándor Márai

Sándor Márai - Les révoltés


Dans la Hongrie de 1918, une bande de jeunes hommes s’apprêtent à passer dans le monde des adultes. Il n'en ont pas très envie, et se révoltent à leur échelle, en volant l'argent de leurs parents, en leur subtilisant divers objets et en se liant d'amitié avec un acteur libertin. Les révoltés est un roman sur l'adolescence, sur laquelle plane l'ombre de la grande guerre, au loin. Sándor Márai a une plume habile, et c'est sans trop de peine qu'il parvient à emporter le lecteur sur les pas de ses jeunes personnages. Il ne se passe rien d'extraordinaire, c'est au fond la vie quotidienne de jeunes bacheliers qui jouent aux adultes pour se préparer à en devenir. Certaines scènes sortent du lot, notamment celles où ils imaginent des tours à jouer à leurs profs, en se transformant soudainement en élèves timides et respectueux. J'imagine que beaucoup d'enseignants modernes aimeraient qu'on leur fasse quotidiennement ce genre de blagues. Dommage que le dénouement soit décevant : paf, un suicide sorti de nulle part, et ça se termine abruptement.

255 pages, 1930, le livre de poche