mardi 5 juillet 2022

Oméga (The Status Civilization) - Robert Sheckley

Oméga (The Status Civilization) - Robert SheckleyOméga (The Status Civilization) - Robert Sheckley

Publié en 1960, ce petit roman de SF, comme je m'y attendais, n'échappe pas à son statut de pulp. Le rythme est effréné, il ne faut pas trop s'interroger sur la façon bien pratique avec laquelle les événements s'enchaînent, les personnages sont à peine effleurés, et il y a une mystérieuse minette qui tombe aisément dans le lit du protagoniste qui, lui, dégaine bien sûr le laser plus vite que son ombre... Ceci dit, The Status Civilization (Oméga en français) a suffisamment d'idées pour parvenir à accrocher l'intérêt du lecteur et en faire lecture plaisante, voire recommandable.

Le concept de la planète-prison est un classique de la SF, de Silverberg avec L'homme dans le labyrinthe et l'excellent Les déportés du cambrien jusqu'à Alien 3 en passant par des trames similaires comme Deathworld de Harry Harrisson. Ici, la particularité, c'est que cette société de criminels déportés sur la planète Oméga a érigé le crime comme loi et religion. Notre protagoniste, qui se retrouve là avec sa mémoire effacée (c'est bien pratique narrativement) va donc découvrir les coutumes locales, avec tout un lot de quiproquos à la clé. Si la satire sociale reste légère, c'est souvent cocasse, notamment quand un prêtre frappe à sa porte pour lui faire l'apologie du mal, quand il brise la loi en refusant de se rendre addict à une drogue, ou quand il se désole de ne pas avoir de tendances meurtrières, ce qui complique son intégration sociale. Il me semble que dans une telle société de criminels déportés, où il y a une femme pour six hommes, ce simple fait serait un élément crucial de la société, mais non, l'auteur ne s'aventure absolument pas du côté de ces problématiques.

Après un autre classique de la SF, les divers "jeux de la mort" à la romaine où, cela va de soi, notre héros s'illustre, on retourne sur Terre pour sans doute ma partie préférée du roman. La dystopie n'est esquissée que brièvement, mais la curiosité est attisée. La Terre se complait dans une hyper stabilité stérile, où toute innovation est considéré comme criminelle. Les ingénieurs n'ont rien autre à faire que regarder les machines faire le boulot, et chacun est conditionné pour être son propre délateur en cas de faux pas social. Encore un fois, c'est assez léger, mais amusant et stimulant. L'auteur parvient même à retomber sur ses pattes niveau scénario, notamment en justifiant l’amnésie des déportés sur Oméga. Au final, il faudra mélanger l'agitation destructrice d'Oméga et la mortelle placidité de la Terre pour retrouver une société équilibrée et féconde. Ce qui, étonnamment, n'est pas sans évoquer Le mariage du paradis et de l'enfer de Milton.

Today, since everyone is equal, there is only one class. The middle class. The only question then is—to what portion of the middle class does one belong? High, low, or middle?

 L'avis de Soleil Vert.

vendredi 1 juillet 2022

Album d'un pessimiste - Alphonse Rabbe

Album d'un pessimiste - Alphonse Rabbe

Alphonse Rabbe, atteint de syphilis, s'est suicidé en 1829 à 45 ans. Cet Album d'un pessimiste, publié à titre posthume, est en quelque sorte un testament philosophique. Un testament hélas hautement inégal. L'un des éditeurs le dit lui-même : « L'Album d'un pessimiste constitue, quoi qu'on en dise, un décourageant fatras, où les perles les plus rares voisinent avec les emprunts et les médiocres imitation de l'antiquité. »

Les quelques pages de brefs aphorismes sont très plaisantes et renferment en effet quelques perles. Pour les choses oubliables, on trouve notamment la plupart des poèmes en prose, complètement désuets, et aussi la plupart des courts essais, ou longs aphorismes, qui sont des méditations dépressives assez obscures et rébarbatives. Je relève cependant le texte Les adieux, qui, comme son titre l'indique, est un adieu de l'auteur à ses amis. Il parvient à y être touchant et limpide : la format court, ici une successions de brefs paragraphes, lui réussit bien plus que le format long. Le texte suivant, La mort, est lui aussi notable, et le pessimisme de l'auteur y trouve un ton agréablement tranchant : « Si tu souffres, c'est un bien de mourir. Si tu es heureux, ou si tu crois l'être, tu gagneras encore au trépas, puisque ton illusion n’eût pas été de longue durée. »

On dirait une version plus négative des stoïciens. D'ailleurs, c'est une bonne façon de décrire la pensée de Rabbe : il mentionne lui même les stoïciens, il les paraphrases régulièrement, et il pastiche leur pensée avec en plus une bonne dose de dédain actif pour l'existence. Ici par exemple, on est complètement dans la citation d'Épictète ou Marc Aurèle : « Ce n'est point la réalité des choses, c'est le fantôme de l'opinion qui trouble les hommes. » De même ici, sur la mort, en parlant à Dieu : « Je vous rend grâce de ce que vous m'avez créé ; j'ai usé de vos biens pendant que vous l'avez permis : vous voulez les retirer, je vous les rend, ils sont à vous. » Je pourrais citer des aphorismes entiers, pages 68 ou 76 notamment, qui semblent presque être une traduction personnelle des stoïciens.

Je conclus sur un petit texte de deux pages seulement, où Rabbe évoque la mélancolie provoquée par la contemplation sensible de la nature. Ce qu'il exprime là est encore plus valable pour nous contemporains, qui assistons en direct à l'anéantissement de la vie par surdose de civilisation. Même sans nier les avantages de la technique, et même sans idéaliser la vie primitive, comment ne pas la regretter malgré soi quand on songe aux méfaits de la civilisation et à son avenir vacillant ? Rabbe se pose des questions similaires en 1820 :

Il faut que de puissantes leçons soient écrites dans les pages d'une nature majestueuse et sévère, pour que ses harmonies fassent toujours entendre au fond de notre âme la voix du regret. Quand j'aperçois, au fond d'une vallée qui se resserre par degrés, un petit bois dominé par des rochers, et que je distingue à gauche, ou derrière, une petite maison, mon cœur bondit et s'écrie : voilà où je veux être, et point d'hommes !

Ce point d'hommes peut paraitre affreux, et Dieu sait pourtant si c'est l'accent d'une fâcheuse et haineuse misanthropie ! Non ; mais c'est que les hommes actuels sont en discordance absolue avec les choses de la nature. Je sens cela ainsi, au point que les environs de nos villes, si brillants et si cultivés, m'ont toujours serré le cœur. Je suis toujours tenté de crier aux cultivateurs : Semeurs de petites graines, ne labourez pas tant ; laissez un peu faire la nature qui garnit de bois épais les flancs des montagnes, et puis y place de féconds troupeaux. Rendez-moi les pasteurs d'autrefois ; rendez-moi ces hommes primitifs pour qui les montagnes étaient sacrées et paternelles !

jeudi 23 juin 2022

Aux sources de la vie - Éric Karsenti

Aux sources de la vie - Éric Karsenti

Il y a certainement plein de choses passionnantes dans Aux sources de la vie d'Éric Karsenti, mais pourtant je n'ai guère apprécié cette lecture, pour diverses raison. Déjà, l'auteur veut caser trop d'informations dans trop peu de texte. Le bouquin est trop court pour son propre bien, et de nombreux concepts qui mériteraient détails et développements pour être pleinement saisis sont abordés à la vitesse de l'éclair. Ce problème est lié à un autre : l'auteur ne maitrise pas l'art de la narration. Il n'y a pas vraiment de fil rouge ni de thèse claire à démontrer, on a a plutôt l'impression de lire un assemblage d'articles Wikipédia. Et l'auteur aurait facilement pu éviter cet écueil, par exemple en prenant comme fil conducteur ses années passées sur un navire qui a fait de longues croisières pour étudier les minuscules organismes marins. Il en parle un peu, mais en vrac, sans mener nul part. Il aurait pu utiliser cette expérience unique pour à la fois créer un fil narratif et des liens logiques vers les idées scientifiques qu'il veut transmettre.

Autre problème : l'auteur aime taper sur le néodarwinisme et la sélection naturelle. Pourquoi pas, encore faut-il avoir des arguments. Il est franchement dérangeant de voir un scientifique ayant une certaine stature manquer autant de capacité d'argumentation. Par exemple : « En fait, la complexification de l'œil n'a, à mon avis, rien à voir avec la sélection naturelle, comme je vais tenter de le démontrer : ce sont les phénomènes biochimiques et physiques qui permettent l'auto-organisation de telles structures et leur complexification. » C'est une sacrée affirmation. J'ai lu attentivement la suite, et s'il décrit en effet les mécanismes de création de l’œil, il n'offre aucune preuve contre la sélection naturelle. On dirait un plombier qui affirme que la gestion de l'eau est uniquement une question de tuyaux et n'a aucun rapport avec le budget de la municipalité ni les conditions climatiques. La conclusion est particulièrement gênante sur ce plan. Exemple : « L'évolution créatrice est faite de complémentarité et de partage, de coopération, de fécondité collective dans le grand mixer océanique, pas de compétition, d'une lutte débridée pour la vie où seul le plus apte survit ! » C'est un pur sophisme de type homme de paille, hélas très commun : la sélection naturelle n'exclut en rien la coopération à diverses échelles (voir notamment Le gène égoïste). Et quelques pages plus loin : 

Selon moi, l'efficacité de ces différents fuseaux ne provient donc pas de leur amélioration progressive par sélection naturelle de gènes, mais plus probablement de la robustesse intrinsèque des mécanismes physiques et moléculaires auto-organisés, contraints par le reste de la cellule – ce que les physiciens appellent un « attracteur ».

Quoi ? Une « robustesse intrinsèque » ? Mais le maintien à travers le temps et les générations de cette vivante robustesse au détriment de ce qui n'est pas robuste, n'est-ce pas pas justement la sélection naturelle ? Et quelques lignes plus bas, pour encore une fois attaquer la sélection naturelle :

De même, nous disons que les yeux à facette sont les mieux adaptés pour les insectes car ils leur prodiguent une vision panoramique plus large que nos yeux, ce qui leur donne un avantage sélectif. Je dirais plutôt que c'est… juste comme ça. Il se trouve que la nature a essayé cette combinaison de gènes et que ça a marché ! Peut-être qu'une mouche ayant nos yeux de mammifères montés sur une machine rotative qui lui permettrait de scanner l'environnement à toute vitesse s'en tirerait tout aussi bien.

Dire une chose aussi grosse, dans sa conclusion, sans prendre le temps de développer le moindre argument ni raisonnement, c'est franchement pas sérieux. Il est possible que ce soit moi qui ne saisisse pas ce que je devrais saisir (après tout je n'ai pas fait d'études scientifiques), mais il ressort de tout ça l’impression que l'auteur essaie de mettre en avant cette triste interprétation moraliste de la biologie : que la sélection naturelle serait une vision égoïste de la vie et qu'il faudrait la balayer au profit d'une vision coopérative.

Comme éléments plus intéressants, je ne vais pas rentrer dans les détails de la biologie cellulaire, mais il y a des pages éclairantes sur la mitose. Notion plus facile à retenir, le mouvement brownien, ou le fait que la physique de notre univers permet le mouvent aléatoire des particules dans un fluide. Tout vie naît dans les bordures, les interactions, et le mouvement brownien aurait pu permettre les interactions ayant initié la vie. Notons aussi l'expérience de Miller, qui serait à l'origine de la classique idée de « soupe primitive », qui voit la vie naître dans la chaleur des profondeurs marines, près des fumeurs noirs. Pour finir, je retiens cette explication particulièrement claire des découvertes du moine Mendel qui, en expérimentant sur les petits pois, a été un pionnier de la génétique :

Première loi, au sein des organismes, il existe des « particules » (le généticien et botaniste danois Wilhelm Johannsen les appellera « gènes » en 1909) qui peuvent exister sous deux formes, A ou a. La première, A, est la forme « dominante » : elle passe « chez l'hybride complètement ou presque sans modification » ; a est la forme « récessive » : elle « s'efface ou disparaît complètement chez les hybrides pour reparaître sans modifications chez leurs descendants ». Dans notre exemple, des pois ronds et fripés, le caractère rond est dominant (A), puisqu'après un croisement de la plante avec une plante à pois fripés (a), la première génération ne produit que des pois ronds.

Deuxième loi, chaque organisme adulte possède une paire de particules A. Cette paire peut être AA, Aa ou aa. Dans notre exemple, la plante AA produit des pois ayant une forme ronde, une plante Aa a donne aussi des pois ronds (A est dominant), les plantes aa produisent des pois fripés. C'est la raison pour laquelle le croisement de pois ronds avec des pois fripés ne fournit que des pois ronds à la première génération : les plantes sont toutes Aa. En revanche, la seconde génération donne statistiquement ¾ de ronds, car les plantes AA (¼) et Aa (½) fabriquent des pois ronds, et seules les plantes aa font des pois fripés. Chaque plante a donc un « génotype » composé de deux formes d'un même gène (A ou a). Une forme, un « phénotype », lui est donnée par l'activité de ces gènes, transmis de façon aléatoire par les gamètes, le spermatozoïde et l'ovule des parents, qui n'ont qu'une des deux formes du gène, soit A soit a.

jeudi 16 juin 2022

Faucher et récolter à la main - Ian Miller

Un livre qui a le mérite d'explorer un sujet capital mais souvent oublié : la gestion des jardins, prés, prairies, champs, etc., sans combustibles fossiles, à la faux. Je note avant tout que j'ai une expérience avec le sujet, mais une expérience très modeste : j'ai déjà fauché quelques fois dans le passé (plus que maladroitement) et depuis peu je possède (avec trois autres personnes) un terrain dont j'envisage de gérer la couche herbacée uniquement à la faux. En lisant ce livre, j'avais donc l'occasion en parallèle de m'exercer en conditions réelles avec une faux de qualité (mais pour l'instant mal maniée et peut-être mal aiguisée).

Il y a des infos intéressantes dans le livre de Ian Miller, sans aucun doute, j'en relève quelques-unes ci-dessous, mais au final c'est assez court et il passe la plupart de son temps à parler d'autre chose. C'est bienvenue quand il est question de l'historique des faux et de leur forge, un peu moins quand il disserte sur la méditation transcendantale ou des recettes de pain au levain. Il parle aussi longuement du fauchage des céréales à la faux... tout en avouant qu'il a lui-même abandonné tant c'est compliqué ! Au final, et c'est paradoxal, il ne parle pas tant de ça des faux : j'aurais voulu des chapitres entiers sur les différents types de lame, comment fabriquer un manche maison, la gestion de différents types de terrain... Je ne veux pas ne pas recommander Faucher et récolter à la main, ça vaut le coup de le lire quand on débute à la faux, mais pour être honnête, la lecture de quelques articles et le visionnage de quelques vidéos offre un peu la même chose sans les digressions.

L'auteur insiste bien sur la supériorité des faux autrichiennes, ou plus largement des faux d'Europe continentale, qui sont forgées et donc peuvent être travaillées au marteau et à l'enclume, ce qui est indispensable pour leur efficacité et durabilité. Le type de martelage de la lame dépend aussi du type de végétation à faucher : plus la végétation est coriace et ligneuse, plus il faut marteler et aiguiser grossièrement. Quelques schémas sont utiles pour mieux comprendre le martelage, l'étape peut-être la plus intimidante, et que je n'ai pas encore pratiquée (mais ça ne saurait tarder !). Et je note ce détail potentiellement capital que n'avais pas clairement intégré auparavant : pendant le fauchage, le dos de la lame doit toucher le sol, glisser sur l'herbe. Dans les pentes, l'auteur conseille de faucher de bas en haut, en diagonale, de façon à ce que la gravité aide le mouvement de la faux. L'auteur développe aussi avec moult détails la fabrication du foin destiné aux animaux, comment optimiser sa qualité en prenant en compte tous les facteur possibles, comment faire divers types de meules, etc. Intéressant. Après tout, le foin est la principale raison d'exister de la faux, et pour ceux qui n'ont pas ou peu d'animaux à gérer, il sert de paillage au potager.

jeudi 9 juin 2022

The Clockwork Rocket - Greg Egan

The Clockwork Rocket - Greg Egan

Je commence à avoir bien exploré les romans de Greg Egan, avec Schild's Ladder, Isolation, La cité des permutants, L'énigme de l'univers et Diaspora. Il me semble qu'au cours des quinze dernières années, Greg Egan s'est lassé de la physique de notre étroite réalité et a décidé d'explorer des univers aux lois différentes. C'est le cas avec la trilogie Orthogonal (dont The Clockwork Rocket est le premier volume) puis avec Dichronauts (2017) et The Book of All Skies (2021). 

C'est assez frustrant : The Clockwork Rocket contient à la fois le meilleur et le pire de Greg Egan. D'un côté, l'auteur, cette fois, maitrise étonnamment l'aspect humain de sa narration, ce qui est paradoxal car les protagonistes ne sont pas des humains. Il s'agit de créatures intelligentes qui vivent dans un univers où les différentes longueurs d'onde de la lumière ne se déplacent pas à la même vitesse. Egan est étonnamment gentil avec son lecteur : le roman commence à peu près "normalement", c'est-à-dire sans dissertation universitaire sur la physique quantique, mais en mode récit initiatique pour notre protagoniste Yalda. Et ça fonctionne très bien : on est doucement introduit à cet univers, à ses règles physiques, biologiques et sociales, via un cadre narratif accueillant et intriguant. Ces créatures ont notamment la capacité de modifier à volonté leur propre corps : ainsi, par exemple, elles écrivent en créant des rides sur leur propre peau, et pour imprimer, il leur suffit d'appliquer un support sur leur peau recouverte d'encre. Le trait le plus singulier est sans doute celui-ci : il n'y a pas de reproduction sexuée (pas étonnant de trouver ça chez Egan), les mères se divisent simplement en quatre, comme des cellules, pour donner naissance. Problème : elles meurent inévitablement au cours du processus. Ainsi aucune mère ne peut connaitre ses enfants, et la pression sociale pour trouver un mâle qui les élèvera est colossale. En ville, il existe bien une drogue qui permet d’inhiber ce processus, mais ne pas avoir de partenaire est très mal vu. Cet aspect du roman, orienté xénobiologie, ou xéno-fiction, si j'ose dire, est passionnant, mais Egan reste plus intéressé par la physique.

Dans les romans de Greg Egan, j'ai l'habitude de ne pas complètement saisir les aspects scientifiques, et particulièrement ce qui touche aux mathématiques et à la physique. Mon degré de perplexité a varié d'un livre à l'autre, mais je n'ai jamais trouvé que mes limitations personnelles m'empêchaient de saisir le propos d'Egan ou d’apprécier sa vision. Ici, en revanche, c'est plus problématique. C'est comme si Egan n'essayait même plus de mélanger science et narration : les exposés scientifiques, certes réalisés à travers les personnages, sortent de la narration comme l'huile de l'eau. Le procédé est toujours le même : tout d'un coup, Yalda commence à monologuer sur des questions de physique et les pages se retrouvent envahies de nombreux schémas. Puis, plus tard, la narration reprend. Pas très fluide, d'autant plus que la physique explorée ici est presque totalement fictive, ce qui la rend encore plus difficile à saisir pour un simple amateur. Pour la première fois, j'ai été lire quelques explications détaillées sur le site de Greg Egan. Il faut bien le reconnaitre, il a un vrai talent de vulgarisateur, et comme souvent j'ai été envahi d'une profonde amertume envers le système éducatif qui essaie de faire gober les maths aux gamins sans à aucun moment prendre la pleine de leur expliquer le rapport pourtant si stupéfiant entre les maths et la réalité. Mais bref, le fait est que dans le dernier quart du roman, je me suis mis à sauter ces passages d'exposition scientifique.

Il est aussi regrettable que l’intérêt retombe dès que nos protagonistes embarquent dans leur vaisseau, à la recherche des mystères de la physique. En effet, en quittant la planète, on perd une bonne partie de la richesse culturelle et sociétale qui rendait passionnante la découverte de cet univers. Il y a aussi quelque-chose d'étrange à voir Egan écrire un vaisseau aussi farfelu : une montagne entière projetée dans l'espace à coup d'explosifs. Une vraie montagne, comme le mont Blanc. Non seulement ça n'a aucun rapport avec la couverture de cette édition, mais ça tranche franchement avec les leçons de physique hyper sérieuses.

Bref, il y a là de très bonnes choses, une profonde originalité, une richesse scientifique peut-être inégalée et un don pour attiser la curiosité, mais aussi suffisamment de problèmes pour ne pas vraiment me donner envie de lire la suite.

lundi 30 mai 2022

Diaspora - Greg Egan

Diaspora - Greg Egan

Plus encore que dans Schild's Ladder, Greg Egan se lance avec Diaspora dans une exploration de l'inconnu complètement maximaliste. On retrouve ce trait propre à l'auteur, le rejet de la chair : rapidement dans le récit, les derniers humains incarnés sont rayés du réel par la froide violence de la physique. Restent ceux qui habitent dans des machines, dont il n'est guère question, et les humains purement virtualisés, qui seront nos protagonistes. Ceux-ci vivent dans des polis, c'est-à-dire des ordinateurs. Chaque polis à sa propre culture, et nombre de ces posthumains sont tentés par le solipsisme et s'égarent à jamais dans le virtuel.

Any citizen with a mind broadly modeled on a flesher’s was vulnerable to drift: the decay over time of even the most cherished goals and values. Flexibility was an essential part of the flesher legacy, but after a dozen computational equivalents of the pre-Introdus lifespan, even the most robust personality was liable to unwind into an entropic mess.

Le roman commence par un acte de création, la création d'une vie humaine purement virtuelle au sein d'une polis. On y retrouve une virtualisation de la génétique charnelle. Je suis encore une fois assez sceptique envers cette tendance qu'a l'auteur à dénigrer la chair : je suis persuadé que la majorité des humains voudraient conserver l'incarnation charnelle, mais une incarnation charnelle aussi améliorée que possible, option qui n'est pas considérée ici. Au final, ce passage du charnel à la machine puis à la désincarnation me rappelle vivement 2001 de Clarke, dont cette vision de l'avenir humain à très long terme m'avait profondément marqué il y a très longtemps.

La diaspora en question est l'exploration de l'univers, puis d'autres univers. Elle est motivée par un mystère cosmique qui remet en question le modèle physique communément accepté et menace la vie. Les quelques humains assez curieux pour s'y lancer se clonent des milliers de fois et s'élancent dans toutes les directions, mettant ou non leur temps subjectif en pause. Comme dans d'autres romans d'Egan, ils utilisent des outlooks pour choisir une partie de leurs émotions et désirs. L'esprit humain devient un programme capable de se modifier lui-même.

En chemin, nos explorateurs découvrent notamment que la vie virtuelle a eu l'occasion d'évoluer naturellement dans le chaos d'organismes computationnels. Ainsi le "réel" a-t-il vraiment quoi que ce soit d'intrinsèquement supérieur au "virtuel", si ce dernier est naturel ? Le voyage continuera à la poursuite d'autres entités, dans des dimensions supérieures et des univers infinis. On retrouve de nombreuses références à Flatland et je ne serait pas étonné que Liu Cixin ait trouvé là de l'inspiration pour sa trilogie du Problème à trois corps. Cependant, même si la vie est légion, même si l'espace est sans fin, la flamme de la conscience est inévitablement limitée.

Si je n'avais guère apprécié La cité des permutants, généralement considéré comme l'un des meilleurs romans de Greg Egan, et si j'ai peut-être préféré le focus de Schild's Ladder, j'ai été convaincu par Diaspora. Je ne vais prétendre avoir compris ne serait-ce que la moitié des questions de physique abordées, mais il y a là des thèmes qui me fascinent intimement. On explore le temps et l'espace, la conscience et la pulsion de vie, à des échelles considérables et via des perspectives rares. L'étincelle humaine se débat dans l'océan de la nuit, et quelles que soient les merveilles qu'elle y trouve, l'océan reste un océan et la nuit reste la nuit.

The Transmuters didn’t die; they played out every possibility within themselves. And I believe I’ve done the same, back in U-double-star … or maybe I’m still doing it, somewhere. But I’ve found what I came to find, here. There’s nothing more for me. That’s not death. It’s completion.

mardi 24 mai 2022

Souvenirs décimés

Un assez long poème écrit il y a peut-être un mois. Pour voir les précédents : Poèmes, Poèmes II, Brouillard, Poèmes III, Logorrhée et autres poèmes et En ville.

Miró - Maternité - 1924

Il n'y a rien qui tienne
J'ai beau me donner de la peine
L'avenir du jardin
C'est la tragédie des communs

L'holocène a cédé aux sirènes
Des fossiles faussement amènes
Qui nous malmènent en traîtres mécènes
Sans que personne ne tienne les rênes

Le pétrole coagule dans nos veines
La bouffe pourrit dans les bennes
J'ai la carotide sous un canif
Et on me dit « sois pas si négatif »

Dans les Alpes au clair d'étoiles
Sourde une bruyante abbatiale
Où je fais mauvais usage de l’amphore
En buvant le fruit des contreforts

Au petit matin je grimpe dans la caillasse
Et me fantasme hors de la crasse
Mais toujours il faut revenir en bas
Je ne suis ni Diogène ni Zarathustra

L'univers est hostile à la raison
Il me l'affirme sans émotion
Tout ce qui un jour gigote
Est né avec son propre antidote

Je passe des heures à trier les déchets
Cultivés là où il y avait des forêts
Par kilos je les jette au compost
C'est la rançon du low-cost

J'ai le bacille Dagerlöff sur les pupilles
Dans les rues je vois sous la coquille
Des vivants à crédit qui déambulent
Entre les ruines écorchées par la canicule

J'habite dans ce désert endiablé
Parfois le matin je vais y prendre un café
Venu de l'autre bout du monde
En flottant sur des mers moribondes

Sous les nobles pierres de la fac occupée
J'erre dans cette galère avec un échiquier
Mais je n'ai guère le temps de m'éterniser
Ce sont des soirs où je dois aller travailler

Il me faut m’agiter face à des clients mutilés
Si privés d’être qu’ils viennent là le simuler
Et je me fous de cette futilité bétonnée
Pour laquelle je suis vaguement payé

L'occupation je n'y passe pas mes nuits
Mais je funambule sur les toits gris
Aujourd’hui dans l'institution malade
Il n'y a personne, ils sont tous à la ZAD

L’université vous grignote et vous mâche
Vous digère lentement et vous recrache
Le bétail étudiant est sa nourriture
Qu’on abat pour sauver les investitures

Sous les nuages c'est un blocage
Je suis égaré au milieu des ravages
De la gestion des stocks, des containers
Du juste à temps aux lourdes œillères

Je songe à Sénèque et sa richesse
À Marc-Aurèle et sa largesse
À l'indomptable liberté d’Épictète
Et à Épicure, qui vaut tous les prophètes

Comme lui j'ai cru mourir dans ma baignoire
Terrassé par le même assommoir
C'est aux urgences que comme par ironie
J'ai failli y passer par bradycardie

La souffrance est une utile leçon
Quand elle te plaque la tête sur le goudron
Et te rappelle que comme pour ta mère
C'est peut-être le poignard du cancer

Celui-là est invisible et se la joue Damoclès
Je me passerais bien de flirter ainsi avec Hadès
Mais quoi ! ce ne serait pas ma première mort
Et je sais ce qui attend au bout du corridor

Certains la croient divine cette flamme eschatologique
Qui s’abat sur les peuples neurasthéniques
Ils rêvent encore à une essence équivoque
Qui serait aux commandes de l'époque

Merde ! faut pas que je parte sur les religions
Ces abjections attisent tant mon aversion —
J’ai semé huit grains dans la glaise et un seul à germé
On ne m'a jamais appris l'aise des gestes de fertilité

Ce n’est pas par soif que je bois à la fontaine de Castalie
Mais pour me lier par l’acte à mes ancêtres infinis
Qui sur leur chemin inconnu, en toge ou en pagne
Se sont désaltérés avec l’eau née de la montagne

Quand je récolte des châtaignes dans les bois
Malgré les épines qui piquent mes doigts
Ce n’est pas par simple gourmandise immédiate
Mais pour célébrer la mémoire de ce geste spartiate

Embarqué dans la fureur de l’immédiateté
Il n’y a aucune honte à se tourner vers le passé
Tant que nos yeux restent ouverts avec droiture
Sur cette irritante progéniture qu’est le futur

Quand je parle de cette bête sauvage
Les profanes détournent le visage
Non pas qu’ils me croient menteur
C’est juste un réflexe funeste face à la peur

À la gare le chien renifle sur moi des effluves de C
Je touche pas à cette merde, je suis pas un demeuré
Mais les pochons volettent comme des baudruches
Avec la contenance du remède à nos embûches

L’ami de mon ami me sidère par son charlatanisme
Ce « magnétiseur » me fait un show d’un tel archaïsme
Que j’en deviendrais presque misanthrope — et c’est fou
Mais ces déchus portent leur paille autour du cou

Je suis dans un squat que je ne saurais qualifier
Il parait que c’est cabaret dans ces chambres ombragées
Plus de place au peep-show mais le diable est au cellier
Et dans la pléiade un fakir marche sur des tessons aiguisés

Sous les branches m’hypnotise un braséro rouge et noir
L’herbe avalée frappe ses coups de butoir
Les toilettes pour homme c’est au fond du jardin
Et on s’échine comme les démons dostoïevskiens

Mes souvenirs entrecroisés à la réalité
Sont bien modestes en quantité comparés
Au temps passé à bouquiner et à glander
Bloqué devant du papier et du bruit pixelisé

La plume de Lovecraft est un chatoiement
Luxuriant qui ravitaille les insignifiants
Mais c’est de l’optimisme, je le crains
Que de mettre autant de vie dans le rien

Enfant j’ai grandi dans un train
Je traversais la France en orphelin
Et quand il n’y avait personne à la gare
Je grimpais la côte sans m'émouvoir

C’était un peu triste il faut l’avouer
Quand on m’offrait des jeux de société
Condamnés à prendre la poussière
Avec les oursons en haut des étagères

Les autres comme moi ont fait les fuyards
Il y en a un qui s’est jeté des remparts
Et le second a choisi les substances
Pour mener à sa place la danse de l’impotence

Merde, je sais pas trop ce qu'il s’est passé
Pour que je me sente d’une extrême sanité
Tout ce qui est hors de moi déconne
Délire bien sûr, mais perso je rayonne

J’écoute la ravachole et Peste Noire
Les clic et clac de Winterkälte et Laibach
En lisant Pearce, Čapek, Rand et Kaczynski
Mon ventre digère vite et j’ai faim d’idéologie

Dans la vaste campagne disgraciée
Vadrouillent des milliers de possédés
Le cortège progresse, l’hélico gronde
Et les jeunes en noir lancent leur fronde

Surréalisme des lacrymos inondant les blés
Il y aura du métal dans la farine cette année
Mes amis et moi contemplons du chemin
Je suis là — mais je rêvasse à mon jardin

Certainement le colza a été très ému
Par cet improbable festival biscornu
Rien à faire, toute l’eau sera pompée
« Il faut bien nourrir l’humanité ! »

Franchement, à quoi d’autre penser
Qu’à cette course en avant hallucinée
Qui dévore corps, songes, projets
Et rend tout le reste hors-sujet ?

Mes parents encore en regardant dehors
Pouvaient croire en un répit du sort
La transcendance c'est pouvoir payer un loyer
Et notre horizon c’est la dissolution assurée

Autour de moi le béton croule sous les foules
Les paquebots tombent et les avions coulent
Les esprits pannent et les corps déraillent
Alors qu’en face la muraille n’a aucune faille

Le chaos mène, il n’y a rien qui tienne
Reine ADN, si ma peine est vaine
Que seuls en scène restent les lichens
Et que reprenne la vie sisyphéenne