samedi 18 avril 2026

The Abolistionist Project - David Pearce

Dürer, Melencolia I

De David Pearce, j'avais déjà lu et grandement apprécié The Hedonistic Imperative, l'un des livres les plus radicaux jamais écrits. Je vais lire plusieurs de ses autres essais.

L'abolition du titre est celle de la souffrance. C'est une version plus courte, et peut-être mise à jour, des idées déjà au cœur de The Hedonistic Imperative.

Quelles que soient les avancées sociales, et même les potentielles utopies futures, les humains resteront bloqués sur le plateau de l'adaptation hédonique. La seule solution pour dépasser ce plateau est de fondamentalement changer la façon dont l'esprit humain fonctionne. Il s'agit de le « libérer » des contraintes psychologiques imposées par l’évolution.

Subjectively unpleasant states of consciousness exist because they were genetically adaptive. Each of our core emotions had a distinct signalling role in our evolutionary past: they tended to promote behaviours that enhanced the inclusive fitness of our genes in the ancestral environment. 

Trois pistes pour dépasser ce carcan :

  1. Wireheading : stimuler directement les centres de plaisir du cerveau, par exemple avec des électrodes. Je ne vais pas m'attarder sur les problèmes de cette idée, mais Pearce insiste sur son aspect non fonctionnel sur le plan évolutif.
  2. Designer drugs : cette option me fait penser à la Culture des romans de Iain M. Banks, où toutes sortes de drogues modificatrices d'humeur peuvent être synthétisées à volonté directement par le cerveau.
  3. Les solutions génétiques.

David Pearce propose que cette dernière option soit utilisée pour faire tendre l'ensemble de la population vers l'hyperthymie, c'est-à-dire « a motivational system driven entirely by adaptive gradients of well-being ».

Le premier contre-argument qu'il aborde est celui de l'uniformité. Sa réponse, à mon avis, est peu convaincante :

Happier people - and especially hyperdopaminergic people - are typically responsive to a broader range of potentially rewarding stimuli than depressives: they engage in more exploratory behaviour. 

On pourrait surement trouver des tas de gens au tempérament plus mélancolique, par exemple, qui n'auraient aucune envie de voir disparaitre les parties d'eux-même liées à cette tendance mélancolique. Même en admettant qu'il serait pertinent d’éliminer la dépression clinique comme on voudrait éliminer n'importe quelle maladie, il reste un vaste spectre de ressentis, d'états d'esprit, de personnalités, qui n'ont pas nécessairement moins de valeur que l'euphorie. C'est comme l'idée naïve que l'introversion serait un défaut qu'il faudrait remplacer par la qualité que serait l'extraversion.

Ensuite, à propos du contre-argument selon lequel ce serait se livrer à une vaste expérimentation peu éthique sur l'humanité entière, je suis plus sensible à la réfutation de Pearce :

All sexual reproduction is an experiment. We play genetic roulette, shuffling our genes and then throwing the genetic dice.

Les modifications génétiques qu'il promeut permettraient de conserver les aiguillons évolutifs qui façonnent nos préférences, qui font qu'on agit pour promouvoir certains résultats et contre d'autres :

One of the advantages of genetically recalibrating the hedonic treadmill rather than abolishing it altogether, at least for the foreseeable future, is that the functional analogues of pain, anxiety, guilt and even depression can be preserved without their nasty raw feels as we understand them today. We can retain the functional analogues of discontent - arguably the motor of progress - and retain the discernment and critical insight lacking in the euphorically manic. Even if hedonic tone is massively enhanced, and even if our reward centres are physically and functionally amplified, it's still possible in principle to conserve much of our existing preference architecture. 

L'idée est donc de préserver la structure des préférences tout en modifiant leur tonalité affective. Mais Pearce propose d'aller plus loin encore et de « réécrire notre code corrompu », par exemple en élargissant notre capacité pour l'empathie, la confiance, la sociabilité, le sens de l'esthétique. Les humains resteraient fonctionnels car :

From an information-theoretic perspective, what is critical to an adaptive, flexible, intelligent response to the world is not our absolute point on a hedonic scale, but that we are informationally sensitive to differences. 

J’apprécie la critique de l'idée que la souffrance serait une part essentielle de ce que signifie être humain :

Other things being equal, enhancing hedonic tone strengthens motivation - it makes us psychologically more robust. By contrast, prolonged low mood leads to a syndrome of learned helplessness and behavioural despair. 

C'est quelque chose qui m’interroge intimement : je ne suis généralement pas considéré comme une personne très positive. Je suppose que je peux même être perçu comme négatif. Pour autant, j'ai l'impression d'être plutôt proactif. Mais le serait-je encore plus sans mon côté sceptique, critique, mélancolique, insatisfait ? A quel point ces parties de moi-même sont-elles inséparables de mon identité ? Pourrais-je conserver mes perspectives, mes préférences, si mon humeur globale était projetée en avant sur l'échelle hédoniste ? Serais-je plus prompt à l'action, pourrais-je mieux actualiser mes désirs ? Ou la question de proactivité/passivité est-elle complètement hors-sujet et non liée au spectre hédoniste ? Je laisse la question ouverte.

Quand je lis des paragraphes comme celui qui suit, je suis sceptique. Au-delà de l’extrême complexité technique de contrôler et altérer le génome de chaque enfant qui nait sur Terre, est-ce compatible avec les instincts humains ? Quel pourcentage des enfants sont conçus de façon choisie et contrôlée ?

We're on the eve of the Post-Darwinian Transition, not in the sense that selection pressure will be any less severe, but evolution will no longer be "blind" and "random": there will no longer be natural selection, but unnatural selection. We will be choosing the genetic makeup of our future offspring, selecting and designing alleles and allelic combinations in anticipation of their consequences. There will be selection pressure against nastier alleles and allelic combinations that were adaptive in the ancestral environment. 

Puis, Pearce poursuit l'argument en incluant les espèces non-humaines. Je retiens ce doute envers les intuitions éthiques :

This violates our human moral intuitions; but our moral intuitions simply can't be trusted. They reflect our anthropocentric bias - not just a moral limitation, but an intellectual and perceptual limitation too. It's not that there are no differences between human and non-human animals, any more than there are no differences between black people and white people, freeborn citizens and slaves, men and women, Jews and gentiles, gays or heterosexuals. The question is rather: are they morally relevant differences? [...] Our moral intuitions are poisoned by genetic self-interest - they weren't designed to take an impartial God's-eye view. But greater intelligence brings a greater cognitive capacity for empathy - and potentially an extended circle of compassion. 

Je reste hautement sceptique envers cette idée que plus d'intelligence signifierait automatiquement plus d'empathie. Ceci dit, j’apprécie l'argument conclusif : selon Pearce, à mesure que le coût pratique de l'abolition devient négligeable, les barrières morales s'effondrent d'elles-mêmes. Je ne suis pas aussi optimiste que lui sur cette dynamique, mais je partage l'idée que le déterminisme technologique est une force chroniquement sous-estimée dans l'évolution des sociétés et de leur fenêtre d'Overton morale.

If presented today with the choice of buying either free-range or factory-farmed eggs, most non-vegan consumers will pick the free-range eggs. If battery-farmed eggs are one penny cheaper, most people will still pick the "cruelty-free" option. No, one shouldn't underestimate human malice, spite and bloody-mindedness; but most of us have at least a weak bias towards benevolence. If any non-negligible element of self-sacrifice is involved, for example if free-range eggs cost even 20 pence more, then sales fall off sharply. My point is that if - and it's a big if - the sacrifice involved for the morally apathetic could be made non-existent or trivial, then the abolitionist project can be carried to the furthest reaches of the living world. 

mercredi 15 avril 2026

Liberal Eugenics - Nicholas Agar

 

La première phrase de cet ouvrage au sujet sensible : 

Many of my friends and colleagues were somewhat incredulous when I told them that I was writing a book defending eugenics. 

La thèse est très simple : l'eugénisme a mauvaise réputation à cause du nazisme, mais l'eugénisme libéral, lui, a un fort potentiel positif. Evidemment, il y a un tas de problèmes éthiques qui se posent, et l'auteur fait de son mieux pour les explorer. 

Je le dirais ainsi : il est facile a postériori de voir d'un bon oeil les progrès techniques qui ont amélioré le sort humain. Il est également naturel d'avoir peur de changements technologiques dont les effets délétaires potentiels sont évidents. La technique met entre les mains de l'humanité des outils à double tranchant. L'ingéniérie génique est un de ces outils. Il est tout à fait possible que dans un futur indéterminé il soit faisable, à peu de frais, de modifier le génome de sa progéniture. Il est pertinent de réfléchir aux implications de cette possibilité.

Comme j'aime le dire, la sélection d'un(e) partenaire sexuel dans le but d'avoir d'avoir des enfants est une forme d'eugénisme à échelle individuelle. On choisit quelqu'un dont on valorise les caractéristiques dans le but de reproduire ces caractéristiques (que ce soit conscient ou non). C'est la liberté reproductive, un principe très commun :

Reproductive freedom as it is currently recognized in liberal societies encompasses the choice of whether or not to reproduce, with whom to reproduce, when to reproduce, and how many times to reproduce. What I call liberal eugenics adds the choice of certain of your children’s characteristics to this list of freedoms. At the book’s centre are powerful genetic technologies that will enable prospective parents to make such a choice

We would be rejecting authoritarian eugenics, the idea that the state should have sole responsibility for determining what counts as a good human life, in favour of what I will call liberal eugenics. On the liberal  approach to human improvement, the state would not presume to make  any eugenic choices. Rather it would foster the development of a wide range of technologies of enhancement ensuring that prospective parents were fully informed about what kinds of people these technologies would 
make. Parents’ particular conceptions of the good life would guide them in their selection of enhancements for their children.

Cette perspective libérale part du principe qu'il y a une infinité de façons d'être humain, et que les individus sont libres de choisir quels traits ils veulent développer chez eux et quels traits ils peuvent désirer chez leur descendance. 

The freedoms that define liberal eugenics will be defended in the same fashion as other liberal freedoms. Liberal societies are founded on the insight that there are many different, often incompatible ideas about the good life. Some seek huge wealth, others enlightenment; some devote themselves to their families, others to their careers; some commit to political causes, others to football teams; some worship God(s), others would rather go fishing. And this is only to begin to describe the variation in the kinds of lives that people choose for themselves. Living well in a liberal society involves acknowledging the right of others to make choices that do not appeal to us.

Prospective parents may ask genetic engineers to introduce into their embryos combinations of genes that correspond with their particular conception of good life. Yet they will acknowledge the right of their fellow citizens to make completely different eugenic choices.

We might think of diversity as a purely instrumental good, something to be sought because it promotes the interests of individuals. Or we may count diversity an intrinsic good, something to be valued regardless of its relationship with the interests of individuals.  

Évidemment, il y aurait des limites à ce droit étendu de liberté reproductive : l'établissement de ces limites, de ces régulations, occupe une bonne partie du livre. J’apprécie par exemple le problème éthique suivant : deux lesbiennes sourdes qui veulent du sperme d'un donneur sourd pour avoir un enfant sourd. Acceptable ou pas ? L'auteur, comme moi, tend vers le non.

J’apprécie particulièrement le développement suivant, critique d'un certain utilitarisme :

The notion that we must genetically engineer every human being to be as emotionally upbeat as possible is absurd. A personality that behavioural geneticists may describe as anxious, depressed, angry and hostile, others might consider cautious, sombre, sceptical and intolerant of fools. We all know people leading perfectly worthwhile lives, but whose characters correspond with the second list, and it is hard to believe that their very existence would be immoral in the era of human enhancement. The abandonment of a hedonistic conception of human ends offers one way to escape this implication. Preference utilitarians think that instead of maximizing the number of pleasant sensations and minimizing the number of unpleasant ones we should be trying to maximize the satisfaction of preferences and minimize their frustration.’ This theory comports better with our intuitions about the way we should live. Most of us do not set the accumulation of units of pleasure as life’s single aim; rather we pursue goals involving family, careers and friends and we consider a good life to be one in which many of these significant goals are achieved. Preference utilitarians can readily grant that being naturally sombre does not stand in the way of a satisfactory existence; many people who have sunny temperaments nonetheless fail to satisfy their most important desires, something that many of the less temperamentally buoyant achieve. This variant of utilitarianism also gives strongly counterintuitive answers to questions about human genetic engineering. For example, Helga Kuhse and Peter Singer wonder whether it would be ‘possible — and desirable? — to attempt to genetically engineer people whose capacities and goals, while possibly truncated, are in harmony with their limited passions?” The goal of designing humans who are both limited to easily satisfiable preferences and meet the criteria for personhood is likely to pose technological difficulties for enhancers. But the claim that if feasible it should be mandatory seems even more absurd than the idea of compulsory 5-HTTLPR therapy. 

On voit apparaitre la tension classique entre satisfaction et sens. Les progrès techniques, qui détruisent les façons traditionnelles d'envisager le sens, forcent à le réinventer :

Consider the moral image of food finding. Finding, cultivating and preparing food were the most difficult and time-consuming of our distant ancestors’ activities. The hunting of certain animals required teamwork and entailed a risk of death; crops would be planted only to fail. Technology has transformed the significance of food and of the methods historically used to procure it. Although many people fish and hunt recreationally, these activities are travesties of the fishing and hunting of our ancestors.We get food in other ways. But putting a jar of pasta sauce in a supermarket trolley has little of the significance of a successful hunt on the African savannah; it is a comparatively meaningless activity for us. To use Kass’s language, modern supermarkets and fishing rods sever the satisfaction of desires from the activities that have historically been their foundations. The question we must ask is whether their advent has taken meaning from our lives. An affirmative answer to this question ignores the propensity for the human mind to invest things with meaning. Technology has displaced — but not destroyed — the meaning associated with procuring and preparing of food. 

Ces questions me passionnent. Je ressens profondément, intiment, la perte de sens liée au progrès technique. J'ai l'impression que mon cerveau est fait pour évoluer dans une tribu de chasseurs-cueilleurs, pour passer ses journées dans la nature, à interagir avec le monde végétal et animal, à vivre avec quelques dizaines de persones, à se demander ce qu'il y a derrière la colline suivante, et à aller voir... J'ai l'impression que tout ce que je fais, tout ce vers quoi je tends, est un tentative impossible pour retrouver cet état d'être pour lequel je suis fait. Ceci dit, je résiste à la naïve tentation primitiviste. Il n'y pas d'autre option que de vivre avec son temps. Les conditions changent, et changeront encore, inlassablement. L'évolution et ses mécanismes font le reste.

Si les "dons" sont issus d'un hasard génétique et environnemental (où on nait, l'éducation, etc.), en quoi ont-ils plus de valeur que s'ils avaient été favorisés par l'ingénierie génétique ? D'où viendrait la valeur de ce dont on a hérité par hasard ? Pourquoi ne pas chercher à multiplier ces traits positifs ?

Insisting on the preservation of natural advantages sounds a bit like withholding remedial literacy classes on the grounds that those with a natural aptitude for language do not require them. 

Fukuyama seeks to pass different moral judgements on humans genetically engineered to be intelligent or athletically gifted from those he passes on humans who possess these characteristics as the result of nature’s random recombination of genetic material.  

J'aime aussi les implication sur l'idée de liberté. Tous les traits négatifs innés (maladies, handicaps, etc.) imposent des réductions évidentes à la liberté individuelle. On pense moins aisément aux manques d'opportunités à la liberté imposés par le manque de traits positifs. La comparaison avec l'environnement est facile : où l'on nait, dans quel milieu on nait, impose d'énormes contraintes à notre liberté. Plus on nait dans un milieu favorisé, riche, cultivé, connecté, etc., plus on a d'opportunités. Ou au minimum on a des opportunités différentes, qu'on ne choisit pas. Evidemment, on peut se retrouver dans une situation de course à l'armement génétique, d'où les régulations.

We have a good idea of how enhancement technologies might cause suffering. However, more needs to be said about the second kind of harm: the reduction of freedom. 

Theories of positive freedom specify that I am not free to do something unless I am capable of doing it. 

It does not require that parents use enhancement technologies to expand their children’s real freedom, or to have children who have greater real freedom than those they would otherwise have had. Instead, it demands only that they do not, in their pursuit of their eugenic visions, reduce their children’s real freedom, or have children with less real freedom than those they would otherwise have had.

Et l'ingéniérie génique comparée plus directement encore à l'environnement : 

Parents are free to improve their children’s intelligence and physical prowess by selecting their schooling or diet. NURTURE supports a freedom to achieve the same ends by genetic engineering.

If we are permitted to produce certain traits by modifying our children’s environments, then we are also permitted to produce them by modifying their genomes.

Et ci-dessous un point capital : le lien de causalité entre génotype et vie menée est indéniable, mais pourtant extrêmement difficile à contrôler et même à comprendre. On peut très bien modifier des gènes dont on connait le rôle et se retrouver avec un enfant qui ne fera absoluement pas ce qu'on espérait de lui :  

Any society that gives people choices about their lives is bound to make unreliable the link between any particular combination of genes and a particular life plan. This does not reflect any deficit in genomic knowledge. Rather, it reflects facts about how people arrive at their life plans. A wide variety of environmental factors combine with any genetic predispositions to provide us with our life plans. 

The difference between selecting a life plan and raising its probability is a significant one. Were prospective parents to be able to choose their child’s life plan then they could justify equipping her with the specific set of capabilities required for that plan. If they can only raise the probability that a life plan will be chosen, they must make provision for the eventuality of their child’s rejecting their choice. This is to say: they must respect their child’s autonomy, ensuring that he comes into existence able lead a lifestyle founded on values opposed to those of his parents. Herein lies autonomy’s significance for genetic engineers. The inability to select a life plan means that we must be cautious in our attempts to enhance capacities. Parents who pursue ambitious educational strategies risk ignoring choices that their children have already made about their futures. Those who enhance by means of genetic engineering must admit their ignorance of the kind of life their child will lead. Deprived of this information, they should ensure that their use of enhancement technologies equips their child for any choices that he might make. 

samedi 11 avril 2026

Greffer les pommiers avec la greffe anglaise compliquée (vidéo)

Hop, une petite vidéo dans laquelle je montre comment greffer les pommier soi-même, sans matériel, avec la greffe anglaise compliquée. 

C'est tout simple !

Lien direct vers la vidéo. 

 

mercredi 8 avril 2026

Why We Die - Venki Ramakrishnan

 Why We Die - Venki Ramakrishnan

Un bouquin qui ne m'a pas vraiment passionné : le fait est que j'ai du mal à accrocher tant les livres de ce genre ont tendance, sans forcément être mauvais, loin de là, à manquer de densité. Le Biologie de Campbell, qu'il faudrait d'ailleurs que je reprenne, m'a habitué à un autre rythme.

Ce que j'ai trouvé le plus intéressant, c'est, au tout début, la perspective évolutionnaire sur la vieillitude et la mortalité.

Rappel : la sélection naturelle favorise rarement les traits avantageux à une espèce ou même à un groupe. En général, les traits favorisés sont ceux qui améliorent la probabilité que les individus transmettent leurs gènes. 

Pendant la plus grand partie de l'existence de l'humanité, les vies étaient courtes, à cause de facteurs extérieurs : violence, maladie, famine, etc. Il n'y avait donc pas de raison que l'évolution sélectionne la longévité.

En somme, l'évolution ne sélectionne pas contre les mutations qui sont nuisibles plus tard dans la vie, après qu'un individu se soit reproduit et ait assuré la survie de sa progéniture. La plupart du temps, les effets négatifs de ces mutations n'auraient même pas été perceptibles car la plupart des individus mouraient pour d'autre raisons avant que ces effets n'apparaissent.

La nature sélectionne pour des mutations génétiques favorables à court terme, favorables à une reproduction efficace, et peu importe ce qui arrive ensuite. Un même gène peut donc avoir deux effets opposés : favorable jusqu'à 30 ans, négatif après 30 ans, par exemple. Un tel gène aurait tendance à être sélectionné.

De plus, un organisme avec des ressources limitées doit faire un "choix" entre l'investissement dans une croissance et une reproductions précoces, et une durée de vie plus longue. C'est une tension évolutionnaire : rentabilité assurée à court terme vs. avantages potentiels du long terme. 

En général, plus un animal est grand, plus sa durée de vie de élevée. En effet, plus la vulnérabilité aux prédateurs est élevée, plus il fait sens d’accélérer la reproduction. C'est aussi lié à la vitesse du métabolisme, chez les mammifères : un animal plus petit a plus de surface par rapport à sa masse, et doit bruler proportionnellement plus de calories pour maintenir sa chaleur.

D'un point de vue évolutionnaire, une vie longue n'a du sens que si l'individu ne risque pas de mourir à tout moment de causes extérieures. Par exemple, les oiseaux, capables de fuir comparativement efficacement les prédateurs, vivent plus longtemps que les animaux terrestres de taille équivalente.

Les bonnes habitudes qui contribuent à la longévité sont connues, mais le fait est que la longévité semble principalement déterminée par hasard génétique. Comme je l'avais lu ailleurs il y a longtemps : la """meilleure solution""" eugénique pour augmenter la longévité moyenne de l'humanité serait peut-être de n'autoriser la reproduction que à ceux qui atteignent un certain âge sans problème majeur, puis au fil du temps de repousser cet âge.

Fun fact : des télomères courts sont problématiques... mais des télomères trop longs aussi. L'allongement des télomères n'est pas une solution miracle ; il n'y a probablement pas de solution miracle, tant la longévité est la conséquence d'un dense tissu de complexité biologique. 

lundi 23 mars 2026

On n'échappe pas à l'utilité

Un ami à moi finissait sa thèse de philosophie. Nous étions attablés une nuit sur la terrasse, légèrement éméchés. Il se réjouissait d'avoir consacré sa vie à, je cite, l'inutile. C'était une idée importante pour lui : il pensait ainsi avoir dépassé les carcans sociaux. Avoir, je suppose, conquis une forme de liberté. J'ai attaqué cette perspective avec les arguments suivants :

1. Comment pourrait-il être inutile de se consacrer à la philosophie quand il en fait son métier ? (Prof de philo.) La philosophie est littéralement son gagne-pain. Il n'y a rien de plus pragmatique, de plus utile.

2. La philosophie est un capital comme un autre. On l'a vu, c'est un capital culturel et intellectuel qui lui sert à trouver une place économique dans la société. Plus encore, c'est un capital social de la plus haute importance. Cet ami pouvait se targuer d'avoir un certain succès auprès du sexe opposé. Mon argument était que sa capacité à parler d'idées, à parler de philosophie, et plus globalement à bien parler, jouait un rôle majeur dans ce succès. Tout ce qu'on est, tout ce qu'on renvoie, tout ce qu'on dit, est chargé d'un sens profond qui est perçu d'une façon essentiellement non consciente par autrui. Sa maitrise des idées, de la philosophie, et plus globalement du langage, était un signal qui exprimait : je suis éduqué, je suis intelligent, j'ai du potentiel. Un signal hautement utile.

3. De plus, la philosophie était pour lui un radeau de sauvetage dans la sombre tempête de l'existence. Nihiliste, peut-être misanthrope, il trouvait dans la philosophie non seulement son plaisir, mais sa raison de vivre, sa raison d'aimer la vie. Quoi de plus utile ?

Mon propos plus large était donc ceci : on n'échappe pas à l'utilité. C'est impossible. L'essentiel de ce que font les humains répond à des impératifs évolutionnaires, biologiques, purement pratiques, qu'on a tendance soit à ne tout simplement pas voir, soit à camoufler sous des histoires simples qui nous réconfortent.

vendredi 13 mars 2026

Vidéo : La greffe en écusson à œil dormant (greffe de poirier sur cognassier)


Hop, dans cette vidéo je montre la greffe en écusson à œil dormant. Je greffe un classique : du poirier du cognassier.

Lien direct de la vidéo sur YouTube. 

mercredi 4 mars 2026

The Black Could - Fred Hoyle

 The Black Could - Fred Hoyle

C'est un plaisir que de se plonger dans un (bon) classique de la SF dont jusque-là j'ignorais l'existence. The Black Could de Fred Hoyle, paru en 1957, coche pas mal de cases : apocalypse, premier contact, écrit par un astrophysicien, et plein de gentlemen anglais.

Un colossal nuage de gaz se dirige suspicieusement droit vers le soleil, avec de drastiques conséquences climatiques pour l'humanité. C'est assez frappant, il y a des centaines de millions de mort, mais contrairement à une autre SF du siècle passé, on ne s'y attarde guère et passe surtout du temps avec nos gentlemen scientifiques qui papotent autour d'un café dans leur forteresse dédiée à la raison.

Il y a dans ce roman un indéniable aspect "fantasme de nerd". La détestation du monde politique et des politiciens est claire, tandis que l'amour de la raison, de la science, de la méthode scientifique, est évident. D'une façon qui fait très fortement écho au récent et brillant Don't Look Up, les scientifiques tentent d'agir pour prévenir le désastre, là où la classe politique ne pense qu'à son intérêt à court terme. Ce côté du roman est un peu gros, mais heureusement bien mené : nos scientifiques doivent à la fois décrypter les mystères du nuage et jouer avec les ficelles d'un pouvoir politique qui est loin d'avoir les mêmes priorités qu'eux.

Jusque là, c'est un roman apocalyptique aussi rationaliste que fun, mais ça devient d'autant plus excellent quand la véritable nature du nuage est révélée. L'auteur cède peut-être un peu à la facilité quand le nuage apprend rapidement à parler anglais, mais il y a suffisamment de mystères scientifiques à percer pour en arriver là, et pour parvenir à mieux comprendre le nuage, que ça vaut sûrement le coup. J'ai particulièrement apprécié le point suivant : le nuage est un être d'une échelle qui dépasse l'entendement par rapport à l'échelle humaine, c'est un être immortel d'une puissance folle, mais lui aussi à ses propres objectifs, ses propres mystères à percer, dont on a un aperçu. 

J'ai été absorbé. Mais je fais clairement partie du public cible.

jeudi 19 février 2026

Something Big Is Happening - Matt Shumer

 

Encore un article viral sur les avancées fulgurantes de l'IA. C'est écrit par un entrepreneur dans le domaine, et évidemment, difficile à priori de faire la part entre l'optimisme débridé, voire l'autopromotion, et la réalité de la technologie. Et ce particulièrement quand on n'est développeur, car c'est en particulier de la génération de code qu'il s'agit ici. De façon plus vaste, il s'agit plus encore de l'application de ce progrès pour remplacer le travail humain en général. Il faut quand même préciser qu'il y a tout un tas de signaux qui vont dans le sens inverse, des signaux qui poussent au scepticisme. Mais quand on lit ce qui suit, difficile de ne pas prendre la technologie au sérieux :

I am no longer needed for the actual technical work of my job. I describe what I want built, in plain English, and it just... appears. Not a rough draft I need to fix. The finished thing. I tell the AI what I want, walk away from my computer for four hours, and come back to find the work done. Done well, done better than I would have done it myself, with no corrections needed. A couple of months ago, I was going back and forth with the AI, guiding it, making edits. Now I just describe the outcome and leave.

Let me give you an example so you can understand what this actually looks like in practice. I'll tell the AI: "I want to build this app. Here's what it should do, here's roughly what it should look like. Figure out the user flow, the design, all of it." And it does. It writes tens of thousands of lines of code. Then, and this is the part that would have been unthinkable a year ago, it opens the app itself. It clicks through the buttons. It tests the features. It uses the app the way a person would. If it doesn't like how something looks or feels, it goes back and changes it, on its own. It iterates, like a developer would, fixing and refining until it's satisfied. Only once it has decided the app meets its own standards does it come back to me and say: "It's ready for you to test." And when I test it, it's usually perfect.

C'est aussi la porte grande ouverte à l'amélioration auto-récursive des IA. Après tout, Anthropic et OpenAI générèrent déjà une bonne partie de leur code avec leurs propres IA. D'ailleurs, à propos du dernier modèle d'OpenAI :

"GPT-5.3-Codex is our first model that was instrumental in creating itself. The Codex team used early versions to debug its own training, manage its own deployment, and diagnose test results and evaluations."

Évidemment, l'idée n'est pas que 100% du travail de développeur sera remplacé par ces systèmes. Mais peut-être 90%... Et aussi, à priori, ça pourrait contaminer tout travail qui se déroule via un ordinateur :

The experience that tech workers have had over the past year, of watching AI go from "helpful tool" to "does my job better than I do", is the experience everyone else is about to have. Law, finance, medicine, accounting, consulting, writing, design, analysis, customer service. 

 AI isn't replacing one specific skill. It's a general substitute for cognitive work.

I think the honest answer is that nothing that can be done on a computer is safe in the medium term. If your job happens on a screen (if the core of what you do is reading, writing, analyzing, deciding, communicating through a keyboard) then AI is coming for significant parts of it. 

L'auteur donne quelques conseils : 

  1. Devenir urgemment familier avec ces outils, particulièrement les versions payantes, et manuellement sélectionner les modèles les plus récents et performants
  2. Ne pas juste les utiliser pour des questions rapides, mais les pousser à faire le travail que vous faites. Penser automatisation.
  3. Le temps pour apprendre à utiliser l'IA est limité.

Bien entendu, difficile à dire. En tous cas, c'est passionnant : de la pure SF qui progresse à une vitesse si rapide qu'il est facile pour qui n'a pas un pied dans le domaine de rien remarquer.

Le fait est que j'ai essayé la génération de code et d'applis, et même pas avec les tout derniers modèles. C'est absolument impressionnant. Et quand on sait le peu de temps qu'il a fallu pour que les autres types d'IA génératives parviennent à des résultats impossibles à distinguer du réel ou d'un travail humain...

vendredi 13 février 2026

The Expendables : Escape from Baranof Island - Chad Zuber

 

Un autre petit récit de Chad Zuber (lisible sur ce vieux blog) qui se déroule environ 14 ans avec le sympathique Wandering Soles. Durant l'été 2013, Chad s'en va passer deux mois en Alaska pour... travailler 16 heures par jour, 112 heures par semaine, dans une usine de préparation de saumons. On s'en doute vu l'amplitude horaire, le travail est extrêmement difficile. De plus, c'est sans compter les conditions hautement risquées. Dans le froid, l'humidité, la chair fragmentée et les écailles de poisson, les accidents sont nombreux pour les employés, et minoritaires sont ceux qui parviennent à la fin de la saison.

Au milieu de cet esclavage salarié, Chad s'efforce de survivre, de tenir le coup. Il y a toutes sortes de gens à rencontrer, et les incroyables beautés de l'Alaska à contempler. Quelques jours arrachés, notamment au début et à la fin de la saison, permettent d'explorer les montagnes locales lors d'expéditions franchement mal préparées et clairement risquées, mais ô combien stimulantes et satisfaisantes.

Ce qui ressort de ce texte, c'est la résilience et l'optimisme de Chad, qui touche à la candeur. Prenant activement soin de sa santé physique et mentale, il ne fume pas, ne boit pas. Insatisfait par les repas de l'usine, il évite évidemment tout produit transformé sucré, et va dehors ramasser des feuilles de pissenlit, pour les vitamines. En expédition dans les montagnes, il se gave des nombreuses baies locales, guide des plantes comestibles à la main. Sans oublier les saumons qui grouillent dans les rivières peu profondes... Pour tenir la cadence au travail, il faut de la résilience mentale, mais aussi comprendre et domestiquer son corps, qui n'apprécie pas l'expérience. Pour le reste, il y a Dieu : la foi prend une place importante dans sa vie intérieure.

C'est frappant : de cette expérience à priori harassante, accablante, Chad ressort grandit, satisfait de son travail et heureux d'avoir découvert l'Alaska. Sûrement, la beauté est dans l'œil de celui qui la contemple.

A part of me is going to miss the work.  The challenge of getting through another sixteen-hour workday, meeting so many interesting new people, the views of the mountains across the bay, observing the salmon rushing upstream, and of course, sampling the wild berries that grow abundantly in the woods.  A part of Alaska will accompany me forever.  We did it.  We worked a tough season through pain and fatigue and immediately after that we conquered a mountain.  I am happy and satisfied. 

lundi 9 février 2026

Attention au roman

Mon ami Siméon a récemment publié un message d'alerte important sur son blog.

Cela nous concerne tous, nous autres qui avons des bibliothèques.

Il s'avère que ces bibliothèques — et par la même occasion les demeures qui les hébergent — sont envahies par un inquiétant champignon papivore : le roman.

Je peux confirmer : il y en a plein chez moi. Peut-être même un nombre croissant. Et ils ne se contentent pas des bibliothèques, non : ils s'infiltrent partout. J'en retrouve dans tous les coins.

Pour en savoir plus, et prendre les mesures qui s'imposent, merci de lire le message d'alerte éloquent et détaillé de Siméon.

De mon côté, je vous invite à laisser tomber le romanesque et à vous mettre aux échanges épistolaires philosophiques.

Merci pour votre attention. 

Bien cordialement.

vendredi 6 février 2026

Pailler ses arbres : 6 types de paillage comparés (vidéo)

 


Hop, une petite vidéo dans laquelle je relate brièvement mon expérience avec différent types de paillage, spécifiquement en ce qui concerne le paillage des arbres.

Lien direct vers la vidéo sur youtube. 

lundi 2 février 2026

The Adolescence of Technology - Dario Amodei

  

Dario Amodei, fondateur et CEO d'Anthropic, avait déjà consacré un long essai optimiste à l'avenir de l'humanité dans la cas d'avènement d'IA puissantes (avènement qui selon lui ne fait aucun doute à relativement court terme). Cet essai-là, The Adolescence of Technology, se penche sur les risques que posent les IA puissantes.

J'avais déjà fait un petit compte rendu de If Anyone Builds It, Everyone Dies, ouvrage autrement plus catastrophiste, vers lequel je renvoie pour plus de détails sur les risques (potentiellement énormes) posés par les IA puissantes. Les inquiétudes de Dario Amodei sont en comparaison certes sérieuses, mais plus mesurées. Sans les détailler, elles se structurent ainsi :

  1. Les risquent qui concernent l'autonomie des IA, et une potentielle "prise de pouvoir" directe par ces IA, qui forment "des pays de génies dans des datacenters."
  2. Les usages des IA puissantes par les humains dans des buts destructifs.
  3. Les usages des IA puissantes par les humains dans le but d'accumuler du pouvoir, notamment par les autocraties. 
  4. Les problèmes causés par la disruptions de l'économie par les IA puissantes.
  5. Les autres trucs difficilement prévisibles.

Il est facile de faire le cynique face aux incroyables prétentions des pontes de l'IA, qu'on peut aisément accuser de simplement faire leur promotion. De même, pour le citoyen lambda, il est tentant de croire que les LLM ont atteint un plateau. En effet, quel différence entre le ChatGPT d'aujourd'hui et le ChatGPT d'il y a un an ? Quand Dario Amodei affirme que des ingénieurs d'Anthropic commencent à ne plus de tout écrire de code eux-même, on pourrait croire qu'il exagère, qu'il vend son produit.

Le fait est que je n'ai absolument aucune certitude sur l'avenir de cette technologie, et je m'efforce de rester sceptique, mais je commence à être franchement pénétré par la conviction de personnes comme Dario Amodei et Demis Hassabis, des ingénieurs, des scientifiques, qui ont ont consacré leur vie à cette technologie et l'ont vu grandir depuis ses balbutiements. S'ils affirment qu'il y a dans la technologie qu'est l'IA une progression similaire à la loi de Moore (en gros), pourquoi ne pas les croire ? Ou du moins considérer qu'ils ont peut-être raison ? Il aurait été facile, il y a 50 ans, de se moquer de la loi de Moore...

Faute de prédire l'avenir, je note deux ressources captivantes trouvées dans cet essai :

  • La Constitution de Claude. C'est un document essentiel à l'alignement de Claude (le LLM d'Anthropic), laissé ici à la libre de lecture de chacun. Ce long texte est donc l'une des principales fondations de "personnalité" de Claude, ou sa nature, son fontionnement technique en tant qu'outil. Comme l'évoquent ailleurs les recherches partagées par Anthropic, la façon de s'adresser à un LLM compte énormément pour son aliment, c'est comme une créature étrange qu'il faut guider, dresser, caresser dans le sens du poil et manipuler... Dans ce texte, Claude est décrit, et en intégrant sa description, il devient ce qui est écrit. Théoriquement. J'ai également écouté, dans ce podcast, une discussion avec la principale rédactrice de ce document. C'est captivant. Par exemple, la constitution a été écrite en collaboration avec Claude, à qui elle demandait régulièrement si rien ne prêtait à confusion à ses yeux dans le texte, si tout était bien clair...
  • L'index économique d'Anthropic. C'est une base de donnée quasiment en temps réel de l'utilisation de Claude. Il possible d'avoir accès aux détails de son utilisation par pays et par profession.

A propos de la constitution :

Anthropic has just published its most recent constitution, and one of its notable features is that instead of giving Claude a long list of things to do and not do (e.g., “Don’t help the user hotwire a car”), the constitution attempts to give Claude a set of high-level principles and values (explained in great detail, with rich reasoning and examples to help Claude understand what we have in mind), encourages Claude to think of itself as a particular type of person (an ethical but balanced and thoughtful person), and even encourages Claude to confront the existential questions associated with its own existence in a curious but graceful manner (i.e., without it leading to extreme actions). It has the vibe of a letter from a deceased parent sealed until adulthood. 

We’ve approached Claude’s constitution in this way because we believe that training Claude at the level of identity, character, values, and personality—rather than giving it specific instructions or priorities without explaining the reasons behind them—is more likely to lead to a coherent, wholesome, and balanced psychology and less likely to fall prey to the kinds of “traps” I discussed above. Millions of people talk to Claude about an astonishingly diverse range of topics, which makes it impossible to write out a completely comprehensive list of safeguards ahead of time. Claude’s values help it generalize to new situations whenever it is in doubt.

vendredi 30 janvier 2026

Going Zero - Anthony McCarten

 Going Zero - Anthony McCarten

Un techno-thriller qui se lit bien et s'oubliera vite. Un grand partenariat public-privé (CIA-Palantir ou un truc du genre) lance un projet appelé Fusion, qui a pour but de synthétiser toutes les données possibles de toutes les sources imaginables pour enfin offrir au gouvernement des capacités de surveillance jugées parfaites. Pour vérifier ça, ils organisent un bêta-test : 10 candidats doivent tenter d'échapper à Fusion pendant un mois entier. On passe la moitié du temps à suivre notre héroïne en fuite, une bibliothécaire, et l'autre moitié à suivre les hauts pontes de Fusion, notamment le milliardaire en chef qui, surprise, se révèlera être très méchant.

Le concept est très fun, et il y a des idées qui lui font honneur, mais l'exécution laisse à désirer. Les neuf autres candidats sont pour la plupart... franchement nuls. Il y aurait deux choses basiques à faire pour traverser une telle épreuve :

  1. N'avoir strictement aucun contact avec des personnes que l'on connait.
  2. Rester aussi loin que possible de tout appareil connecté.

Et je vous jure : personne ne fait fait ces deux choses à la fois. On peut le tolérer pour les premiers civils à se faire prendre, histoire de montrer comment réagiraient des gens ordinaires, mais quand même des supposés pros se mettent à s'enfuir avec leur petit ami ou à emprunter la voiture (connectée) de leur grand cousin... C'est ridicule et narrativement paresseux. Le seul candidat secondaire un peu fun est le dernier à se faire prendre (sans compter notre héroïne). Quant à notre bibliothécaire, elle subit moult retournements de situation et semble surtout jouir d'une typique immunité de protagoniste. Puis on oublie un peu tout ça et on va vers complot de la CIA, super hacking magique, prisonnier retenu en Iran, etc. C'est facilité après facilité.

Le plus fun dans tout ça, c'était imaginer comment je m'y prendrais pour réussir un tel bêta-test.

Non, je ne révèlerai pas mon plan.

mardi 27 janvier 2026

Le monde sans fin - Jancovici & Blain

 Le monde sans fin - Jancovici & Blain

Sans surprise, c'est, globalement, très bien. J'ai dû écouter Jancovici parler pendant quelques dizaines d'heures au cours de la décennie précédente, et j'ai lu pas mal de livres sur ces questions, donc je dirais que je n'ai pas forcément appris grand-chose, mais ça reste de la bonne vulgarisation, dense et bien foutue.

Le fait est que j'ai lu la BD presque en diagonale et que je ne me lancerai pas dans des critiques de certains points questionnables. Par exemple, Tchernobyl est évoqué avec une bizarre légèreté, et il me semble que la critique des énergies dites renouvelables aurait gagné à évoquer le taux de croissance de l'efficacité de ces technologies (les batteries notamment) et leur baisse de prix rapide (les panneaux solaires par exemple). De même, la conclusion sur les bases biologiques des problèmes qui pèsent sur l'humanité est assez simpliste.

Je suis content que ce soit un best-seller.  

Parce que c'est un livre qui évoque sans filtre les questions les plus importantes qui se posent à l'humanité, oui, mais je voudrais plutôt évoquer la raison suivante : parce que c'est un livre certes sans doute pas dénué de biais ni d'erreurs, mais avec une approche rationnelle et scientifique. C'est bien là ce qui fait l'attrait de Jancovici pour les gens comme moi. Dans un monde où l'assaut des pseudo-sciences et des superstitions les plus grotesques est permanent, où je me sens comme un alien à devoir rappeler que la réflexologie plantaire est purement doctrinale et que les méta-analyses ne montrent aucun effet concret, avant de gentiment laisser tomber et passer à autre chose avec détachement et humour parce que j'ai plus de tact qu'avant, c'est franchement du baume au cœur que d'entendre un Jancovici rester inlassablement fidèle à cette perspective rationnelle, scientifique, documentée. De l'entendre dire "je ne sais pas" quand il ne sait pas. Ce n'est pas affirmer qu'il est un messie incapable de se tromper, loin de là, mais l'approche est la bonne.

Je suis extrêmement pessimiste sur l'avenir de l'humanité à moyen terme par rapport aux questions de limites planétaires et de dérèglement climatique. Les courbes sont terrifiantes, les processus de rétroaction naturels sont terrifiants, et tout va toujours "plus vite que prévu". Le discours publique est envahi d'absurdités du genre "net-zéro d'ici 2050" et quasiment personne n'ose faire face, ne serait-ce qu'en paroles, à la réalité de la situation. Même les scientifiques les plus pertinents, après une heure de podcast à exposer des faits apocalyptiques, finissent sur des niaiseries optimistes. J'apprécie que Jancovici reste implacable, et qu'il mettre de côté l'optimisme béat au profit de suggestions imparfaites, mais pratiques et réfléchies.

Je voudrais faire un petit lien avec certaines phrases de Sam Harris qui m'ont frappé il y a quelques jours, dans ce podcast. Je m'efforce de les faire passer à l'écrit et en français :

Beaucoup d'entre nous sont extrêmement inconfortables sans clôture cognitive [cognitive closure], par exemple le simple fait d'admettre qu'on ne sait pas pourquoi une chose est arrivée. On peut pourtant avoir une approche probabiliste : peut-être qu'il y a 50% de chances que ce soit telle raison, et 50% que ce soit telle autre... Je suis tout à fait à l'aise avec cette perspective, mais il y a chez beaucoup de gens cette volonté désespérée de ressentir de la certitude. La pensée conspirationniste offre ce chemin, par ailleurs hautement divertissant, et hautement émancipateur pour ceux qui se sentent impuissants, vers la clôture cognitive.

Cette idée de clôture cognitive : je crois que je la retrouve souvent, notamment quand je parle religion. Il y a, chez la croyante à laquelle je pense, cette incapacité à dire "je ne sais pas" à propos de l'origine de toutes choses. Pourtant, Dieu étant inconnaissable, ça reste un énorme "je ne sais pas" avec des tonnes de superstitions en plus, mais bon... Et cette approche probabiliste : en un sens, c'est une révélation que c'est une chose peut-être peu commune que de pouvoir percevoir les phénomènes de façon probabiliste. Que c'est peut-être telle raison, peut-être telle autre, et cette autre hypothèse moins probable, et les entrecroisement possibles entre ces idées, et la part considérable d'inconnu... 

vendredi 23 janvier 2026

La vie est ailleurs - Kundera

La vie est ailleurs - Kundera

J'ai failli croire que je laisserai tomber ma lecture, malgré l'écriture fantastique de Kundera. En effet, si la finesse psychologique reste remarquable de bout en bout, le début n'est pas la partie du roman la plus aguichante. Une mère, un mari, un bébé, les relations foireuses de tout ce beau monde, etc. C'est écrit avec une plume remarquable, évidemment, mais ça reste assez commun. De plus, Kundera se met à insérer des apartés qui n'ont pas su m'intéresser. Il y a toutes ces invocations de poètes fameux dont Jaromil (le bébé qui grandit) est l'alter-égo, et ce long chapitre fantasmagorique (et franchement soporifique) qui est sensé être écrit par Jaromil lui-même. J'ai lu ces passages en diagonale.

Cependant, alors le récit progresse, que le protagoniste mature, et que Kundera s’intéresse à la réalité politique de la République Thèque (la révolution communiste), l'intérêt va croissant. Je dirais qu'il y a plusieurs fils entrelacés :

  • La relation toxique entre Jaromil et sa mère, qui le voit comme un succédané à sa vie amoureuse.
  • La relation entre Jaromil et les femmes, prétexte à quelque scènes hilarantes. Là non plus les relations ne vont pas dans le bon sens : Jaromil, malhonnête, prétend ne croire qu'en un absolu (fantasmé). En vérité, il est guidé par sa libido, et la quête d'absolu n'est qu'une tentative de contrôle.
  • La terrible politisation de Jaromil, qui mènera à un acte atroce. 
  • La poésie, et la critique de cette poésie et du lyrisme :

Le lyrisme est une ivresse et l'homme s'enivre pour se confondre plus facilement avec le monde. La révolution ne veut pas être étudiée et observée, elle veut qu'on fasse corps avec elle ; c'est en ce sens qu'elle est lyrique et que le lyrisme lui est nécessaire.

Je ne fais pas justice au roman en évoquant ces quelques points, car ce qui fait tout l'intérêt et toute la puissance de Kundera, c'est la distance cynique avec ses personnages et la pertinence de l'analyse psychologique. (Notons aussi la peinture du régime communiste.) Il y a dans l'écriture de Kundera une vraie radicalité : ses personnages sont comme des pantins manipulés par des forces, des pulsions, qu'ils ne perçoivent pas. Avec la distance que permet l'écriture, on voit ces êtres de haut, on voit toutes les choses humaines de haut. On les comprend donc mieux.

Il y a trop longtemps que j'ai lu les autres romans de Kundera pour pouvoir les comparer à celui-là. Il me semble néanmoins crédible que Kundera rejoindra les grands classiques. 

jeudi 15 janvier 2026

De la providence - Sénèque

De la providence - Sénèque

Plus que jamais, mes louanges envers Sénèque sont vigoureuses. De la providence, ou pourquoi les hommes de bien ne sont pas exempts de malheur malgré l'existence de la providence, est sûrement l'un de ses meilleurs traités. J'en ai les yeux mouillés.

Notons avant tout qu'il y a dans le stoïcisme ce qu'on peut appeler une double acceptation du mal, et en miroir une double acceptation du bien. En effet, tout dépend si on se place au niveau du sage idéal, ou au niveau de l'individu moyen : ce dernier pourra par exemple connaitre des biens et des maux là où le sage idéal ne connaitrait que distance et indifférence. Sénèque, inévitablement, jongle avec ces notions : il parle des malheurs qui accablent l'homme de bien, même si le sage idéal, lui, ne connait pas le malheur.

Ensuite, le propos principal a certaines connotations qui me déplaisent. Derrière l'idée que les malheurs seraient profitables à l'homme de bien se cache ce qui me parait ressembler à une certaine morale chrétienne : l'illusion de la justice globale, ou justice divine. Le christianisme est allé encore plus loin avec cette idée, dans le mauvais sens : chez Sénèque, cette idée n'a strictement rien à voir avec l'après-vie. Ce rapport aux malheurs est puissamment ancré dans l'existence terrestre, quotidienne. Sénèque argumente bien, mais je ne peux m'empêcher de voir là une certaine facilité, comme un voile réconfortant placé devant le réel indifférent. Enfin, je chipote, et Sénèque dépasse cette perspective plus loin dans le traité.

Sénèque parle beaucoup de Dieu, ou des dieux, mais ce terme est aisément remplaçable par providence, nature, destin, ordre de l'univers, etc. Justement, j'apprécie énormément l'approche globalement matérialiste, voire scientifique, si on peut dire :

Les phénomènes mêmes qui, en apparence, sont désordonnés et incertains, je veux dire les pluies, les nuages, les traits de la foudre arrachés aux nuages, les matières brûlantes qui se répandent des sommets entrouverts des montagnes, les tremblements d'un sol qui vacille, tous les mouvements que produit cette zone violente de la nature qui entoure la terre, n'arrivent pas sans raison, tout imprévus qu'ils soient; ils ont aussi leurs motifs, non moins que tous ces faits étonnants qui apparaissent en des lieux inhabituels, les sources d'eau chaude en pleine mer, ou les îles nouvelles qui s'élèvent sur la vaste mer.

Par exemple, dans le passage suivant, il semble tout à fait pertinent de lire dans dieux l'idée de nature, et même, soyons complètement fous, l'idée d'évolution :

Je dis seulement ici que ce que tu appelles difficultés, adversité, horreurs, sont d'abord en faveur de ceux mêmes à qui elles arrivent, et ensuite en faveur de l'ensemble des hommes, dont les dieux se soucient plus que des individus.

 J'y lis (douteusement) la même idée que dans l'incipit du Gai savoir :

J'ai beau considérer les hommes d'un bon ou d'un mauvais œil, je ne les vois jamais appliqués qu'à une tâche : à faire ce qui est profitable à la conservation de l'espèce. 

Je passe rapidement sur l'idée centrale du traité, en relevant quelques-unes des sentences les plus édifiantes : 

Être toujours heureux, traverser la vie sans une seule blessure dans l'âme, c'est ignorer l'un des deux côtés de la nature. [...] Ce n'est en effet qu'à l'épreuve qu'on se connait soi-même. [...] C'est pourquoi, quand les maux tardent à venir, on prend les devants pour s'offrir à eux, et l'on cherche volontairement, pour une vertu qui va s'obscurcir, une raison de la faire éclater. [...] Je t'ai entendu consoler les autres, mais je t'aurai vu, ce qui s'appelle vu, si tu t'étais consolé toi-même.

Plus loin :

La partie la plus résistance dans le corps est celle qu'un emploi répété a exercée; il faut nous offrir aux coups de la fortune afin qu'elle nous endurcisse elle-même contre elle; peu à peu elle nous rendra égaux à nous-mêmes. [...] Par la souffrance, l'âme arrive à maitriser les maux dont elle souffre. [...] Rien de ce que l'habitude a changé en nature n'est cause de malheur.

Puis on s'éloigne de cette rhétorique des souffrances comme étant en fait un avantage pour affronter les souffrances en tant que tel. Petit à petit, on s'éloigne des excuses, des raisons, et on se rapproche de la nature inflexible. C'est la simple acceptation, sans se dire qu'il y a de bonnes raisons : il n'y en a pas.

On n'arrache une chose qu'à celui qui la retient. Je ne subis pas de contrainte, je ne souffre rien malgré moi; je ne suis pas esclave de Dieu, je suis consentant et d'autant plus que je sais que tout découle d'une loi déterminée, fixée pour l'éternité.

Nos destins nous mènent, et la première heure de notre naissance a réglé tout le temps qu'il nous reste. Une  cause dépend d'une autre cause; un ordre de choses éternel détermine la vie privée et la vie publique. C'est pourquoi il faut tout supporter avec courage; c'est que rien ne survient par hasard, comme nous le croyons; tout vient à son heure; avant le temps a été décidé ce qui te réjouit ou te fait pleurer; bien que la vie semble se nuancer d'une grande variété d'évènements singuliers, elle se réduit en somme à l'unité d'un principe : êtres périssables, nous avons reçu des dons périssables.

Pourquoi donc s'indigner ainsi ? De quoi nous plaignons-nous ? Nous sommes nés pour cela. Que la nature use, comme elle veut, de corps qui sont à elle. Pour nous, toujours joyeux et courageux, pensons que rien ne périt de ce qui est vraiment à nous. Qu'est-ce qui appartient à l'homme de bien ? C'est de s'offrir au destin. C'est une grande consolation d'être emporté avec l'univers.

 Puis la prosopopée finale, où Sénèque parle pour Dieu, ou la nature, ou l'ordre de l'univers :

J'ai placé tous les biens en vous-même; votre bonheur, c'est de n'avoir pas besoin du bonheur. Mais, dira-t-on, il arrive bien des évènements tristes, terribles, insupportables. Parce que je ne pouvais pas vous y soustraire, j'ai armé vos âmes contre eux tous. Supportez-les avec courage; c'est par quoi vous êtes supérieurs à Dieu; lui, il est en dehors de la souffrance, vous, vous êtes au-dessus.

Méprisez la pauvreté; personne n'est dans sa vie aussi pauvre qu'il ne l'est à la naissance. Méprisez la douleur : ou bien elle se détruira, ou bien elle vous détruira. Méprisez la mort : ou bien elle est une fin, ou bien elle vous transporte ailleurs. Méprisez la fortune : je ne lui ai donné aucun trait par où frapper une âme.

 Et toujours, l'échappatoire est là, au besoin :

Avant tout, j'ai pris garde que rien ne vous retienne malgré vous : l'issue est ouverte; si vous ne voulez pas combattre, vous pouvez fuir. [...] Je n'ai pas imposé à votre sortie du monde d'aussi longs délais qu'à votre entrée; d'ailleurs, la fortune vous aurait imposé une vraie tyrannie si l'homme mourrait aussi lentement qu'il nait.

Sordide ? Loin de là : toute chose augmente en valeur par le contraste, et ceux qui connaissent mieux la mort connaissent mieux la vie.

dimanche 11 janvier 2026

De la vie heureuse - Sénèque

De la vie heureuse - Sénèque

Comme à l'habitude de Sénèque, mais peut-être plus particulièrement encore dans ce texte-ci, la structure est assez chaotique. Sénèque ne produit pas un traité un traité organisé, construit à l'avance, il semble au contraire se contenter de suivre sa plume, et de laisser son écriture faire le reste.

La première chose à faire est de déterminer ce qu'est la vie heureuse : projet bien difficile. La première perspective est de ne pas suivre la voie de la foule :

Les choses humaines ne vont pas tellement bien que le meilleur plaise au plus grand nombre : l'opinion de la foule est l'indice du pire. Cherchons donc ce qui est le meilleur, et non ce qui est le plus commun.

Ensuite, la vie heureuse est la vie vertueuse, et Sénèque s'emploie à définir la vertu : 

Ce sera toujours la même chose de dire : « Le souverain bien, c'est l'âme qui dédaigne les évènements fortuits et trouve son contentement dans la vertu », ou encore : « Le souverain bien, c'est l'âme invincible possédant l'expérience des choses, calme dans l'action, avec beaucoup de bienveillance et d'obligeance pour son entourage. » Il me plait aussi d'indiquer la définition suivante : l'homme heureux est celui pour qui rien ne se trouve bon ou mauvais en dehors d'une âme bonne ou mauvaise.

Et le rôle des plaisirs, question qui prend une bonne part de l'ouvrage :

Le jour où l'on sera vaincu par le plaisir, on le sera aussi par la douleur. Tu vois quel esclavage malfaisant et nuisible subira l'homme que posséderont par alternance ces maitres incertains et puissants, les plaisirs et les douleurs. Il faut donc trouver une issue vers la liberté, et rien d'autre ne nous la donnera que l'indifférence à la fortune.

Sénèque ensuite critique longuement les doctrines qui placent le bien à l'intérieur du plaisir. Dans ces critiques, il n'inclut pas l'Épicurisme, car les plaisirs de l'Épicurisme sont extrêmement modestes, et ne relèvent pas du plaisir au sens commun. Que le plaisir ne soit pas le guide de la vertu, mais son compagnon. Au cœur du lien impossible entre plaisir et vertu : 

Qui veut allier le plaisir et la vertu, sans même faire de lui son égal, émousse par la fragilité de l'un tout ce qu'il y a d'énergie dans l'autre, et la liberté, qui précisément est invincible si l'on ne connait rien qui soit plus précieux, est mise sous le joug. Car, et c'est là le pire esclavage, on commence à avoir besoin de la fortune; de là une vie inquiète, soupçonneuse, agitée, redoutant les hasards, suspendue aux circonstances.

 Nouvelle définition de la vertu, et promesse du stoïcisme :

Le bonheur véritable est donc placé dans la vertu. Que nous conseillera-t-elle ? De ne pas prendre pour un bien ou un mal ce qui n'est fait ni par vertu ni par méchanceté, puis de rester inébranlable en face du mal et à la suite du bien pour, autant que cela nous est permis, reproduire l'image de Dieu. Que te promet-on en échange de cette entreprise ? De grandes choses, et égales à celles que possède la divinité : tu ne subiras pas de contraintes, tu ne manquera de rien, tu seras libre et en sécurité; nul dommage ne t'atteindra; tu ne tenteras rien en vain et tu ne trouveras point d'obstacle; tout ira à ton gré; rien n'arrivera qui te contrarie, qui soit contre ton opinion et ta volonté. « Quoi donc ? La vertu suffit pour être heureux ? » Cette vertu parfaite et divine pourquoi ne suffirait-elle pas, pourquoi même ne contiendrait-elle point  d'avantage ? Que peut-il manquer en effet à celui qui s'est placé en dehors de tout désir ?

Dans ce texte, Sénèque est très sévère envers lui-même. Là où dans De la brièveté de la vie il se montrait complaisant envers la richesse, il confesse ici vivre dans « un abîme de vices. » Il dit aussi : « C'est de la vertu que parle, non de moi. » C'est un peu comme chez Marc-Aurèle : c'est très touchant. Cet homme au bord de la vieillesse, extrêmement riche, extrêmement puissant, prédisposé par ces conditions au gonflement de l'égo et à la prétention... Et pourtant, ce regard critique envers soi-même, cette volonté de devenir meilleur, de ne cesser de courir après la vertu. Et je ne serai pas cynique envers ces déclarations : que la patine du lointain passé serve au moins à ça.

Je préfère cependant vaincre qu'être captif. Je mépriserai l'empire tout entier de la fortune; de cet empire cependant, si le choix m'était donné, je prendrai ce qu'il y a de meilleur.

lundi 5 janvier 2026

De la brièveté de la vie - Sénèque

De la brièveté de la vie - Sénèque

Je pourrais longtemps me répandre en éloges sur Sénèque. Pourtant, je dirais que la première moitié de ce petit traité n'est pas Sénèque à son meilleur. Il y déploie de longues critiques de ceux qu'il juge incapables de maitriser leur existence, leur temps, et donc vulnérables à la brièveté de la vie. Ces critiques, lancées à de si vastes pans de la société, paraissent trop étendues. Avec autant de négativité, Sénèque risque d'apparaitre comme un vieux ronchon. Bien sûr, même dans cette première partie du traité, on peut trouver de quoi citer :

Votre vie, par Hercule ! durât-elle plus de mille ans, se rétrécira en une infime durée : il n'est pas de siècle que les vices ne dévorent; mais cette existence que la raison sait élargir, en dépit du cours de la nature, doit vous échapper for vite. En effet vous ne saisissez pas, vous ne retenez pas la chose du monde la plus rapide, vous la laissez partir comme une chose superflue et que l'on peut toujours retrouver.

Et peut-être l'une de mes sentences préférées de Sénèque :

Aussi, si tu vois quelqu'un avec des cheveux blancs et des rides, ne va pas penser qu'il a vécu longtemps : il n'a pas vécu longtemps, il a existé longtemps. Irais-tu dire qu'il a beaucoup navigué, l'homme qu'une affreuse tempête a poussé çà et là dès sa sortie du port, et a fait tourner en rond sans changer de place, sous le souffle alterné des vents déchainés en tous sens. Non, il n'a pas navigué beaucoup; il a beaucoup été balloté.

Ensuite, à partir de la section intitulée Seuls les sages possèdent l'art de vivre, Sénèque passe aux conseils positifs, et que dire ? Mentionner que ça me touche serait un euphémisme. J'ai pleuré en (re)lisant ces quelques pages. Il y a quelque-chose de si puissant dans cette exhortation à la fréquentation des sages du passé. Tous les maux humains, toutes les souffrances, toutes les insatisfactions : ces choses-là sont (philosophiquement) résolues depuis des millénaires. Il suffit de profiter de la technologie qu'est l'écriture pour absorber des vies entière d'expérience et de réflexions. Plus que de la sagesse, c'est une sorte d'ultime beauté que ces tentatives sincères, honnêtes, intemporelles, de comprendre le monde et l'esprit humain. Est-ce que j'idéalise ces êtes venus du lointain passé ? Peut-être, et alors ? Sénèque le dit lui-même : « Ce qui est placé loin de nous, nous l'admirons sans arrière-pensée. »

Je retranscris l'essentiel de ce passage.

Seuls entre tous sont gens de loisir ceux qui consacrent leur temps à la sagesse : seuls ils vivent. Et non seulement ils protègent leur propre vie; mais à leur siècle ils ajoutent tous les siècles. Toutes les années qui se sont écoulées avant eux leur sont acquises. Ne soyons pas ingrats; c'est pour nous que sont nés les créateurs célèbres des saintes doctrines; ils sont préparé notre vie; c'est par le travail d'autrui que nous sommes conduits jusqu'aux réalités les plus belles qu'ils ont fait passer des ténèbres à la lumière; aucun siècle ne nous est interdit; nous avons accès à tous; et si, en agrandissant notre âme, nous pouvons sortir des limites étroites imposées à la faiblesse humaine, nous disposons d'une vaste durée à travers laquelle nous étendre.

Nous pouvons discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, vivre en repos avec Épicure, vaincre la nature humaine avec les Stoïciens, la dépasser avec les cyniques; puisque, par la nature des choses, nous pouvons pareillement accéder à la communauté qui dure à travers les siècles, pourquoi, hors de notre durée passagère si courte et si fragile, ne pas nous donner de toute notre âme à ces pensées infinies, éternelles et que nous avons en commun avec les meilleurs des hommes ?

[...]

Nul d'entre eux ne te contraindra à mourir, mais tous t'enseigneront comment on meurt; ils n'épuiseront pas tes années, mais il ajouteront les leurs aux tiennes; leur entretien ne sera pas dangereux pour toi, leur amitié ne mettra pas ta tête en péril, leur estime ne sera pas chèrement achetée. Tu prendras d'eux tout ce que tu voudras, et il ne dépendra pas d'eux que tu n'y puises autant que tu le désires.

Quel bonheur, quelle belle vieillesse pour celui qui s'est placé dans leur clientèle ! Il aura avec qui discuter de toutes choses, petites et grandes, qui consulter chaque jour à son propre sujet, auprès de qui chercher la vérité sans l'insulte, la louange sans la flatterie, enfin qui prendre pour modèle.

Nous avons coutume de dire que nous n'avons pas choisi nos parents et qu'ils nous ont été donnés par le sort; mais voici que nous pouvons nous donner la naissance que nous voulons. Les grands esprits constituent de véritables familles; choisis celle où tu veux être admis; cette adoption te donnera non seulement leur nom, mais leurs biens eux-mêmes. Ces biens ne doivent pas être gardés avec une jalousie mesquine; ils augmenteront d'autant plus qu'ils seront partagés entre plus de personnes.

Ces grands hommes te conduiront à l'éternité, ils t'élèveront en un lieu d'où personne ne te chassera; c'est la seule manière de prolonger ton état mortel, et même de le changer en immortalité. Les honneurs, les monuments, tout ce que l'envie de primer a fait ordonner par décret, les ouvrages qu'elle a fait construire, tout cela s'écroule rapidement; il n'est rien que la durée ne détruise, rien qu'elle n'ébranle; mais contre ce que la sagesse a consacré, elle ne peut rien; le temps y perd son pouvoir de destruction et de dégradation; chaque moment, l'un suivant l'autre à l'infini, apportera une nouvelle raison de la vénérer. Car c'est à ce qui est voisin que s'adresse l'envie; ce qui est placé loin de nous, nous l'admirons sans arrière-pensée. 

La vie du sage s'étend donc au large; elle n'est pas enfermée dans les mêmes limites que celle des autres hommes; seul il est affranchi des lois du genre humain. Tous les siècles sont à son service comme à celui de Dieu. S'agit-il du temps passé ? Il le perçoit par le souvenir. Du présent ? Il l'emploie. Du futur ? Il le saisit d'avance. Ce qui lui fait une vie longue, c'est la réunion de tous les temps en un seul.

Par la suite, les conseils de Sénèque s'adressent spécifiquement à son interlocuteur, administrateur respecté : « Il vaut encore mieux connaitre les comptes de sa propre vie que ceux des réserves publiques de blé. »