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jeudi 20 janvier 2022

De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie - Nietzsche

De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie - Nietzsche

Retour à Nietzsche, avec sa seconde considération inactuelle : De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie, publié originellement en 1874. Tout d'abord, juste quelques mots pour évoquer à quel point l'écriture est frappante. Dès la première page, j'ai été à la fois complètement enthousiasmé et un peu dépassé par cette plume enflammée. Ça me parle, ça me parle beaucoup, et en même temps j'ai bien conscience de ne pas tout saisir. Quoi qu'il en soit, Nietzsche s'attaque ici à l'histoire. Il ne fait pas encore d'aphorismes, mais déjà il jongle avec son concept central, il le reformule et l'assaille de divers côtés. En gros, à son époque, il estime qu'il y a dans la société une overdose d'histoire, overdose qui étouffe la vitalité. Or, si j'ai été attiré par ce texte, c'est qu'il me semble qu'au contraire la modernité est en manque d'histoire. Ci-dessous, je relève de nombreux passages remarquables et, ramolli par l'ardeur de Nietzsche, je me laisse aller à diverses élucubrations.

Dès la première page, la thèse est claire :

Certes, nous avons besoin de l'histoire, mais nous en avons besoin autrement que le flâneur raffiné des jardins du savoir, même si celui-ci regarde de haut nos misères et nos manques prosaïques et sans grâce. Nous en avons besoin pour vivre et pour agir, non pas pour nous détourner commodément de la vie et de l'action, encore moins pour embellir une vie égoïste et des actions lâches et mauvaises. Nous ne voulons servir l'histoire que dans la mesure où elle sert la vie.

C'est bien sûr un lieu commun que la capacité d'oublier est essentielle au bonheur, ou, du moins, à la satisfaction. Nietzsche évoque aussi la nécessité « organique » qu'est l'oubli. Et s'il critique l'overdose d'histoire, il ne nie pas, bien sûr, la valeur du savoir historique. Cependant, selon lui, la capacité d'absorber l'histoire est réservée aux natures fortes, profondes, à racines vigoureuses, à des êtres qui seraient capables d'embrasser la totalité du passé sans pour autant que ce passé ne dévore leur présent. Or l'humain commun, lui, doit vivre avec des barrières :

C'est une loi générale : chaque être vivant ne peut être sain, fort, fécond qu'à l'intérieur d'un horizon déterminé ; s'il n'est pas capable de tracer autour de lui un tel horizon ou s'il est, inversement, trop égocentrique pour enfermer son regard dans un horizon étranger, il se consume dans l'apathie ou dans une activité fébrile, et ne tarde pas à dépérir. La gaieté, la bonne conscience, l'activité joyeuse, la confiance en l'avenir — tout cela dépend, chez l'individu comme chez le peuple, de l'existence d'une ligne de démarcation entre ce qui est clair et bien visible et ce qui est obscur et impénétrable, de la faculté d'oublier opportunément aussi bien que de se souvenir à propos, de la faculté de sentir avec un puissant instinct quand il est nécessaire de voir les choses sous l'angle historique et quand non.

En effet, et Nietzsche revient souvent là-dessus, toute la culture historique possible ne garantit rien à l'être qui la possède : ni le bonheur, ni la santé, ni la vigueur. Au contraire, l'homme ignorant peut posséder cette vitalité, sans parler des animaux. Ignorer l'ampleur historique des choses parait donc une clé capitale, car la fertilité ne peut pas naître de l'amas étouffant du passé. La non-historicité est essentielle pour qui veut créer, conquérir de la terre ou sa liberté :

Un tel point de vue pourrait être qualifié de « supra-historique » dans la mesure où quiconque l'adopterait, ayant reconnu que la cécité et l'injustice de l'individu sont les conditions de toute action, ne se sentirait plus tenté de vivre et de participer à l'histoire. Il serait même guéri, désormais, de la tentation de prendre l'histoire trop au sérieux ; il aurait appris à trouver partout — en chaque homme et chaque événement, parmi les Grecs ou les Turcs, à un moment quelconque du Ier ou du XIXe siècle — la réponse à la question du pourquoi et du comment de l'existence.

Plus encore sur cet état idéal de supra-historicité :

Les esprits supra-historiques n'ont jamais pu se mettre d'accord pour décider si le sens de cet enseignement était le bonheur ou la résignation, la vertu ou le repentir ; mais ils admettent unanimement, contre toutes les règles de l'analyse historique, que le passé et le présent sont une seule et même chose, à savoir un ensemble immobile de types éternellement présents et identiques à eux-mêmes, par-delà toutes les diversités, une structure d'une valeur immuable et d'une signification inaltérable. De même que les centaines de langues différentes expriment toujours les mêmes besoins typiques de l'homme, de sorte que l'intelligence de toutes les langues n'apprendrait rien de nouveau à celui qui aurait su comprendre ces besoins, de même le penseur supra-historique éclaire-t-il de l'intérieur toute l'histoire des peuples et des individus, devinant avec une pénétration d'extralucide le sens originel de ces différents hiéroglyphes et détournant même avec lassitude le flot intarissable des signes nouveaux.

Retour sur valeur de l'histoire, valeur qui me rappelle les opinions de Lovecraft : 

Le sentiment opposé, le bien-être que l'arbre tire de ses racines, le bonheur de savoir que l'on est pas totalement arbitraire et fortuit, mais que l'on est issu d'un passé dont on est l'héritier, la fleur et le fruit, et que l'on est par conséquent excusé, voire justifié d'exister —  voilà ce que l'on désigne aujourd'hui comme le véritable sens historique.

Et c'est ce « véritable sens historique » qui me semble manquer aujourd'hui, dévoré par le marché tout-puissant et ses conséquences négatives : atomisation et déracinement. La grande course en avant est aveugle, elle nie le passé tout en fonçant vers un futur flou qui, finalement, n'importe pas plus que le passé. Si ce sens historique est à mon sens absent des forces socio-économiques dominantes, l'histoire reste une part non négligeable de l'éducation officielle, de l'enfance jusqu'à la vie universitaire, et c'est en ce sens que ce paragraphe suivant me semble aujourd'hui pertinent :

L'homme moderne finit par avoir l'estomac chargé d'une masse énorme de connaissances indigestes qui se heurtent et s'entrechoquent dans son ventre. Ce bruit révèle la caractéristique la plus intime cet homme moderne : la remarquable opposition — inconnue aux peuples anciens — entre une intériorité à laquelle ne correspond aucune extériorité et une extériorité à laquelle ne correspond aucune intériorité. Le savoir, dont on  se gave sans, le plus souvent, en éprouver la faim, parfois même malgré un besoin contraire, n'agit plus comme une force transformatrice orientée vers le dehors, mais reste dissimulé dans une certaine intériorité chaotique, que l'homme moderne désigne avec une singulière fierté comme sa « profondeur » spécifique.

Sur le sentiment de supériorité que procure le regard en arrière :

Vous devriez, comme juges, être supérieurs à ceux que vous jugez — or vous n'êtes pas supérieurs, vous êtes seulement venus plus tard. Il est juste que les derniers venus, dans un banquet, reçoivent les dernières places — et vous voudriez, vous, avoir les premières ? Faites au moins quelque chose de grand et de sublime, peut-être alors vous fera-t-on place, bien que vous soyez arrivés les derniers.

Sur la nécessité, pour la vitalité, d'une certaine forme d'aveuglement, aveuglement qui serait donc compromis par trop d'histoire :

L'examen historique met au jour tant d'erreur, de grossièreté, d'inhumanité, d'absurdité, de violence qu'il tue inévitablement la pieuse illusion dans laquelle seule peut vivre tout ce qui veut vivre ; or l'homme crée seulement quand il aime, quand il baigne dans l'illusion de l'amour, c'est-à-dire quand il croit de façon inconditionnelle à quelque chose de juste et de parfait.

Nietzsche surestime peut-être un peu ce qui pousse les humains à la création, mais l'idée est néanmoins limpide. C'est de cette façon qu'il interprète le déclin du christianisme, religion qui s'est ouverte, ou qui a été ouverte, à l'examen historique. Bien que ce ne n'est évidemment pas celui souhaité, la religion reste un moyen de lutte contre le nihilisme :

Tout être vivant a besoin d'être enveloppé dans une atmosphère, dans un voile de mystère ; si on lui enlève cette enveloppe, si on condamne une religion, un art, un génie à graviter comme des astres privés d'atmosphère, on ne doit pas s'étonner de les voir bientôt se dessécher, devenir durs et stériles.

Nietzsche craint que la science, en révélant tout, ne soit le « fossoyeur » de cette atmosphère vitale. Or il me semble que ce n'est pas la science qui s'est révélée être ce fossoyeur, mais, j'y reviens : le marché, qui, je crois, domine la science, l'a avalé et la digère perpétuellement pour déféquer de la technique sous forme de marchandise. Je veux dire que la science pourrait être l'outil de n'importe quel système de valeur, mais qu'elle s'est retrouvée (peut-être inévitablement) en symbiose avec le marché globalisé, système totalisant qui au fond n'a pas de valeur, pas d'idéal, pas de but autre que sa perpétuelle (et impossible) croissance. La science que l'on pourrait qualifier de publique est certes là, mais minoritaire, et souvent au service du marché, sur le plan de l'énergie notamment.

Mais revenons à l'overdose d'histoire qui pousserait au nihilisme :

Le jeune homme est ainsi devenu un déraciné qui doute de toutes les coutumes et de toutes les idées. Il le sait à présent : peu importe ce que tu es, puisque jamais deux époques n'ont vu les choses le même manière. Dans une mélancolique indifférence, il regarde passer devant lui le défilé des opinions (...).

Je ne peux pas nier que ce genre de sentence me touche intimement, bien que les causes ne soient pas les mêmes qui celles qu'évoque Nietzsche. Pourtant, ces causes-là, Nietzsche les perçoit déjà :

Les mots « usine, marché du travail, offre, productivité » — avec toute la terminologie usuelle de l’égoïsme — viennent inévitablement aux lèvres, lorsqu'on veut dépeindre la nouvelle génération de savants. La médiocrité constitutive devient de plus en plus médiocre, la science de plus en plus profitable au point de vue économique.

Remarquable d'actualité. Je ne blâmerait pas les « savants» eux-mêmes, mais le système dans lequel ils évoluent. Et, comme toujours, pas d'idéalisme, je sais bien que la prospérité économique ne manque pas d'avantages, mais les perspectives à long terme étant ce qu'elles sont, cette prospérité est comme une corne d'abondance sournoisement toxique, une fontaine de Jouvence qui donne une immortalité illusoire tout en multipliant des tumeurs rendues fatales par leur discrétion. Et si Nietzsche, lui, parle d'une corruption interne, une corruption de l'esprit, aujourd'hui, ses sentences résonnent plus sombrement encore :

Présomptueux Européen du XIXe siècle, tu perds la tête ! Ton savoir ne parachève pas la nature, il ne fait que tuer ta nature propre. Mesure ta grandeur comme homme de science à ta petitesse comme homme d'action. Il est vrai que tu montes au ciel sur les lumineux rayon de ton savoir, mais tu descends aussi par le chaos sur le même chemin. Ta manière de progresser, c'est-à-dire l'escalade scientifique, est ta fatalité ; la terre ferme s'évanouit à ta vue dans un regard incertain ; ta vie ne trouve plus de points d'appui, plus que des fils d’araignée, que déchire chaque nouveau progrès de ta connaissance.

Ici, il me semble retrouver (comme partout) des traces des stoïciens conjuguées à un profond appel pour un dépassement de la réalité post-chrétienne, la réalité nihiliste qui, pour le bien de la vie, ne doit pas être nihiliste :

Pourquoi le « monde » existe-t-il, pourquoi l'« humanité ? » Tout cela ne doit pas nous inquiéter pour le moment, à moins que nous ne soyons en mal de divertissement : car la présomption du petit ver humain est bien la chose la plus comique et la plus réjouissante sur la scène du monde ; mais pourquoi tu existes, toi, comme individu, cela tu dois te le demander, et si personne ne peut te le dire, tâche donc de justifier pour ainsi dire a posteriori le sens de ton existence en te donnant à toi-même un but, un objectif, une haute et noble raison d'être. [...] Si en revanche les doctrines qui enseignent la souveraineté du devenir, l'instabilité de tous les concepts, de tous les types et de toutes les espèces, l’absence de toute différence fondamentale entre l'homme et l'animal — doctrines que je tiens pour vraies, mais pour mortelles — , si ces idées sont, dans la fureur d'instruction qui sévit actuellement, assenées au peuple pendant encore une génération, il ne faudra pas s'étonner si celui-ci, écrasé par tant de misérable mesquinerie, meurt d'ossification et d'égoïsme ; on le verra alors se décomposer et cesser d'être un peuple, pour peut-être céder la place, sur la scène du futur, à des systèmes d'égoïsmes individuels, à des associations visant le pillage et l'exploitation des non-associés, et autres créations de la vulgarité utilitariste.

Eh bien, quel passage ! J'aime vraiment cette perspective sur l'individu, perspective finalement classique mais si adroitement formulée : la réalité, c'est le néant, l'absurde, le pure matérialisme, mais pour s’accomplir, l'individu doit dépasser cette réalité. Non pas la nier par je ne sais quel système de croyance arbitraire et illusoire, mais l'expérimenter, et l'utiliser comme fondation saine pour une construction honnête. Cependant, à l'échelle d'un peuple, le besoin de forces unificatrices reste, forces qui aujourd'hui, dans l’Europe à priori séculière, sont dangereusement faibles, car le marché tout-puissant n'est que le chaos tout-puissant. Je précise que je n'ai guère de propositions pour des alternatives saines, si ce n'est un mouvement environnementaliste inévitablement réactionnaire, et peut-être vain, car arrivé trop tard.

Pour conclure :

De même qu'un tremblement de terre ravage et dévaste des villes, et que l'homme craint de de se construire une éphémère demeure sur un sol volcanique, de même la vie s’effondre, elle perd force et courage, quand l’ébranlement intellectuel suscité par la science ôte à l'homme le fondement de toute certitude et de toute quiétude, la croyance en une réalité constante et éternelle. La vie doit-elle dominer la connaissance, la science, ou bien la connaissance doit-elle régner sur la vie ? Laquelle de ces deux puissances est supérieure à l'autre, laquelle doit l'emporter ? Personne ne doutera que c'est la vie, car un savoir qui détruirait la vie se détruirait lui-même. La connaissance présuppose la vie, et elle a donc à la sauvegarde de la vie le même intérêt que tout être à sa propre conservation ? Ainsi, la science a besoin d'être surveillée et contrôlée par une instance supérieure : il faut étroitement associer à la science une hygiène de la vie, dont un des principes serait que les forces non historiques et supra-historiques constituent l'antidote naturel à l'envahissement de la vie par l'histoire, à la maladie historique.

dimanche 8 mars 2020

L'Antéchrist & Ecce Homo - Nietzsche

L'Antéchrist & Ecce Homo - Nietzsche

L'Antéchrist et Ecce Homo sont, après Crépuscule des idoles, les derniers textes écrits par Nietzsche en 1888. Et comme par la suite il devient définitivement fou, bloqué dans un état végétatif, ce sont les derniers de sa vie, hors fragments : il n'aura pas le temps de composer la grande œuvre que ces textes courts préparent. On sent bien, surtout dans Ecce Homo, que quelque chose cloche mentalement chez Nietzsche : plus on progresse, plus on se sent face aux élucubrations d'un dément narcissique occupé à chanter ses propres louanges. Heureusement, c'est un dément narcissique particulièrement sensé et brillant.

Commençons par L'Antéchrist. Comme le titre l'indique, Nietzsche s'y emploie à étriper le christianisme. Il est virulent, c'est le moins qu'on puisse dire. Heureusement, son acidité n'est pas gratuite, et il ne manque pas d'arguments. Ceci dit, il vaut mieux avoir lu ses ouvrages précédents pour essayer de le comprendre : en effet, il part dès le début du principe que le christianisme est un charlatanisme total et que l’athéisme va parfaitement de soi. Personnellement, je ne suis pas en désaccord, mais il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas là d'une argumentation minutieuse ; Nietzsche n'a plus à se justifier : c'est une charge brusque, marteau à la main. Ce que je lui reproche surtout, c'est de s'en prendre si vivement au christianisme qu'il en vient, par comparaison, à dire du bien d'autres religions. Je ne doute pas que, s'il était né dans une de ces autres religions, c'est elle qu'il aurait pris comme sa cible principale.

Sur l'instinct de vie comme moralité, idée qui peut si facilement être interprétée en mal : « Une action à laquelle l'instinct de vie nous contraint, trouve dans le plaisir qu'elle donne la preuve qu'elle est une action véritable (....). Qu'est-ce qui détruit plus rapidement que de travailler, de penser, de sentir sans nécessité intérieure, sans un choix profondément personnel, sans plaisir, comme un automate mû par le "devoir" ? » (11) Au fond, Nietzsche défend ici l'indépendance.

Ici, un passage rare sur l’ambiguïté de Nietzsche : « Car il faut bien comprendre ceci : toute coutume naturelle, toute institution naturelle (État, organisation judiciaire, mariage, assistance aux malades et aux pauvres), toute exigence inspirée par l'instinct de la vie, bref tout ce qui a sa valeur en soi, est, par principe, rendu sans valeur, ou de valeur négative, par le parasitisme du prêtre (ou de "l'ordre moral universel") ; après coup, une sanction s'avère nécessaire ; il est besoin d'une puissance valorisante, qui, en cela, nie la nature, et qui, par cela même, crée une valeur... Le prêtre dévalorise, désacralise la nature, c'est à ce prix qu'il existe. La désobéissance à Dieu, c'est-à-dire au prêtre, à la "loi", est maintenant appelée "péché" (...). » (26) Ainsi l’inversion nietzschéenne des valeurs n'est pas une inversion totale de l'ordre social, mais une inversion des fondations morales de l'ordre social : aider les malades non pas par charité, non pas par valorisation de la douleur ou de l'expiation, mais au contraire par valorisation de la vie, de la puissance, c'est-à-dire de la capacité à l'élévation dans cette vie.

« Le "salut de l'âme", traduisez : "c'est moi qui suis le centre de l'univers"... » (43)

Nietzsche disant du bien d'un passage de la bible, une occasion rare : «  Ai-je besoin de dire que dans tout le Nouveau Testament apparaît une seule figure qui mérite d'être honorée ? C'est Pilate, le procurateur roman. Prendre au sérieux une querelle de Juifs — voilà qui est au-dessus de ses forces. Un Juif de plus ou de moins — quelle importance ?... Le sarcasme aristocratique d'un romain devant qui on abuse effrontément du mot "vérité" a enrichi le Nouveau Testament du seul mot de valeur qu'il contienne, et qui, à la fois, le critique et le réduit à néant : "Qu'est-ce que la vérité ?" » (46)

Ensuite, Ecce Homo est une sorte de parenthèse biographique qui, comme il s'agit du dernier texte de Nietzsche, s'est transformé en testament biographique. Nietzsche y revient notamment sur ses ouvrages précédents. C'est un texte particulièrement pénible à lire, tant l'égo de Nietzsche s'y fait démesuré. On pourrait bien lui pardonner d'avoir une bonne opinion de lui-même, car il n'aurait pas tort, mais ici, on se rapproche de la folie. Malgré tout, il y à là-dedans quelques perles.

Son narcissisme commence par être sensé : « Je vis du seul crédit que je m'accorde. » C'est l'indispensable foi en soi. Ensuite, il s'attaque à l'un de ses grands ennemis, l'idéal, d'une façon particulièrement limpide : « Dans la mesure où l'on forgeait de toutes pièces un mensonger "monde idéal", c'est autant de sa valeur, de son sens, de sa véracité que l'on ôtait à la réalité... "Monde vrai" et "monde de l'apparence", traduisez : monde inventé par le mensonge et réalité... Le mensonge de l'idéal fut jusqu'ici l'anathème jeté sur la réalité, et l'humanité même en est devenue mensongère et fausse — jusque dans ses instincts les plus profonds — au point d'adorer les valeurs inverses de celles qui lui auraient garanti l'épanouissement, l'avenir, le droit éminent à un avenir. » Je me souviens avoir fait cet argument il y a cinq ou six mois, face à quelqu'un qui se prétendait chrétien : j'ai parlé de la dévalorisation de cette vie (et des conséquences historiques de cette dévalorisation) qu'implique nécessairement la croyance en une vie au-delà de la chair, vie qui serait donc plus réelle, plus profonde, comme une dimension supérieure. Je ne crois pas avoir suscité plus qu'un haussement de sourcil perplexe et une plate dénégation.

Sur l'importance de la maladie dans la pensée de Nietzsche (il souffrait d'une maladie chronique, douloureuse et handicapante) : «C'est en fait ainsi que m'apparaît maintenant cette longue période de maladie : je redécouvris pour ainsi dire la vie, y compris moi-même, avec des yeux neufs, je savourai toutes les bonnes — et mêmes les petites — choses, comme d'autres auraient du mal à les savourer — je fis de ma volonté de santé et de vie ma philosophie... » Encore une fois : la valeur de la souffrance.

Un éclaircissement sur le bellicisme de Nietzsche. Que veut-il dire quand il défend la valeur de la guerre ? Déjà : « Dans mes attaques, je ne m'en prends jamais aux personnes — la personne ne me sert que de verre grossissant qui permet de rendre visible un état de crise général, mais insidieux, malaisé à saisir. » Ensuite : « Je ne m'attaque qu'à des objets d'où tout conflit de personnes est exclu, où n'existe aucun arrière-plan de fâcheuses expériences personnelles. Bien au contraire, l'attaque est pour moi une preuve de bienveillance, et, le cas échéant, de reconnaissance. C'est de ma part lui rendre hommage, c'est la distinguer, qu'associer mon nom à une cause, à une personne : pour ou contre, en cela peu m'importe. » Ses livres sont des déclarations de guerre. Sa guerre, c'est celle de l'agitation des idées, des conflits de la pensée.

Une belle phrase sur l'indépendance : « Refuser de voir et d'entendre bien des choses, refuser de laisser venir à soi bien des choses, première prudence avisée, première preuve que l'on est pas un hasard, mais une nécessité. » Mais quoi refuser ? Les informations, pour commencer.

Et pour finir, une pique au progrès : « (...) notre style d'activité scientifique est dangereux, grignote et contamine la vie :  la vie est malade de ce mécanisme déshumanisé d'horlogerie, de "l'impersonnalité" du travailleur, de la fausse économie de la "division du travail". La fin ultime — la civilisation — se perd de vue ; le moyen — l'activité scientifique moderne — barbarise... »


Piouf.

Voilà, je crois que j'en ai terminé avec Nietzsche, pour un moment du moins, après huit de ses livres lus en ordre chronologique, si on excepte Zarathoustra, lu en premier, il y a déjà presque deux ans. J'ai vraiment commencé l'exploration avec Humain, trop humain, en septembre 2019. Le voyage fut intense. Il m'a fallu tâtonner, m'y reprendre à plusieurs fois. Pour conclure, eh bien, je suppose que c'est l'occasion parfaite de ne pas tirer la moindre conclusion.

vendredi 28 février 2020

Crépuscule des idoles - Nietzsche


Après La généalogie de la morale (1887), l’année 1888, la dernière de la vie consciente de Nietzsche, est riche en écrits. Le cas Wagner, une diatribe contre l’ancien ami de Nietzsche, est sans doute trop imprégné de l’époque, et de la figure de Wagner, pour être d’un grand intérêt au lecteur non spécialiste. En somme, Nietzsche l’accuse de développer une musique « sédentaire », qui abaisse plus qu’elle n’élève. Le Crépuscule des Idoles, au contraire, se veut un texte à la fois large et condensé : une sorte de résumé mis à jour de la pensée de Nietzsche pour préparer le terrain à sa grande œuvre, qui ne verra jamais le jour. Je tire quelques passages de la préface qui parvient à être relativement éclairante (ce n’est pas donné à toutes les préfaces) : « L’activité philosophique, illégitimement comprise jusqu’alors comme une élucidation de la réalité en termes de connaissance, est donc bien une pratique appliquée à modifier les conditions mêmes de la vie humaines (…). » Et l’idole du titre suggère « une modalité affective – l’idée d’attachement et de respect, mieux encore de vénération – plutôt que le contenu d’un attachement. »

La foi comme volonté extérieure imaginaire : « Qui ne sait mettre sa volonté dans les choses y insère à tout le moins un sens : à savoir, il croit qu’elles contiennent déjà une volonté (principe de la "foi"). »

Un aphorisme qui m’a fait rire, en plus d’incarner l’exigence de mobilité mentale de Nietzsche : « On ne peut penser et écrire qu’assit (G. Flaubert). – Ton compte est bon, nihiliste ! Rester vissé à sa chaise, voilà justement le péché contre le saint esprit. Seules ont de la valeur les pensées venues en marchant. »

Dans le chapitre qui suit les petits aphorismes introductifs, Nietzsche reproche à Socrate son manque d’amour de la vie : en somme, c’est que Nietzsche appelle le nihilisme : le rejet de l’instinct de vie au profit d’autres instincts plus artificiels. Ceci dit, il reconnaît le caractère élusif de la valeur de la vie : « On doit absolument étendre la main pour faire la tentative de saisir cette finesse étonnante que la valeur de la vie ne peut être appréciée. Pas par un vivant, parce qu’il est partie, et même objet du litige et non pas juge ; pas par un mort, pour une autre raison. » Ainsi, pour comprendre la valeur de la vie, il faudrait être hors de la vie, ce qui est impossible. Nietzsche s’attaque bien sûr à l’idée d’un monde « apparent » opposé à un monde « caché » qui serait le véritable, mais il défend les mondes crées par les artistes : « Que l’artiste place l’apparence plus haut que la réalité n’est pas une objection contre cette proposition. Car "l’apparence" signifie ici la réalité encore une fois, simplement sous une forme choisie, renforcée, corrigée... »

Le chapitre sur les « quatre grandes erreurs » commence sur une idée capitale : la confusion entre la cause et la conséquence. Nietzsche prend un exemple concret et convainquant : un auteur célèbre qui recommande, pour la santé, un régime extrêmement frugal. Mais, selon Nietzsche, ce n’est pas son régime donne à cet homme sa santé, au contraire : c’est sa constitution particulière, son métabolisme lent, qui exige un régime frugal. « Il ne lui appartenait pas en toute liberté de manger peu ou bien beaucoup, sa frugalité n’était pas une "volonté libre" : il tombait malade lorsqu’il mangeait davantage. » Et toujours sur cette éternelle méprise envers les causes : « Le "monde intérieur" est pavé de mirages et de feux follets : la volonté en est un. La volonté ne met plus rien en mouvement, par conséquent elle n’explique plus rien non plus – elle se contente d’accompagner des processus, elle peut aussi être absente. »

Ici, Nietzsche se heurte à Darwin en une sentence qui me semble expliciter de façon assez claire ce qu’il entend par « volonté de puissance » : « S’agissant de la célèbre lutte pour la vie, elle me semble pour l’instant plus affirmée que démontrée. Elle se produit, mais comme exception ; l’aspect d’ensemble de la vie n’est pas la détresse, la disette, mais bien plutôt la richesse, l’opulence, même l’absurde prodigalité – là où on lutte, on lutte pour la puissance... »

Ensuite, voyons un peu la valeur de l’égoïsme selon Nietzsche. Encore une fois, face à certaine de ces sentences, j’ai eu la certitude qu’Ayn Rand s’y était nourrie, en lui enlevant ce genre d’ambiguïté Nietzschéenne : « L’égoïsme vaut autant que celui qui physiologiquement le possède : il peut valoir énormément, il peut être abject et méprisable. » Plus loin : « Se plaindre n’est jamais bon à rien : cela provient de la faiblesse. Que l’on impute son état de faiblesse à autrui ou à soi-même – la première attitude est celle du socialisme, la seconde par exemple celle du chrétien – ne fait pas véritablement de différence. Ce qu’il y a de commun à ces attitudes, et ajoutons d’indigne, c’est que ce doive être la faute de quelqu’un si l’on souffre – bref, que le souffrant se prescrive contre sa souffrance le miel de la vengeance. » Et dans l’aphorisme suivant : « Ce qu’il y a de meilleur vient à manquer quand vient à manquer l’égoïsme. Choisir d’instinct ce qui vous nuit, être séduit par des motifs "désintéressés", cela fournit presque la formule de la décadence : "Ne pas chercher son avantage" – c’est en tout et pour tout la feuille de vigne morale substituée à état de fait tout autre, à savoir physiologique : "je ne sais plus trouver mon avantage"... Désagrégation des instincts ! »

Si Nietzsche peut avoir l’air, disons, réactionnaire, parce qu’il est à peu près anti-tout et qu’il se dresse contre l’essentiel de la modernité, ses analyses politiques peuvent se faire diablement pertinentes. Sur le progrès : « … nous nous imaginons en fait que cette humanité douillette que nous représentons, que cette unanimité que nous avons atteinte dans le ménagement, dans la serviabilité, dans la confiance mutuelle, est un progrès positif, que nous avons de ce fait largement dépassé les hommes de la Renaissance. Mais c’est ce que pense toute époque, ce qu’elle doit nécessairement penser. » Étrangement, Nietzsche, quand il critique « l’hyperexcitabilité qui est propre à tout ce qui est décadent », me semble défendre une sorte de stoïcisme : la force dans un détachement, un délai réflectif entre stimulation et réflexion. Sur les institutions libérales, qui selon Nietzsche nivellent la montagne et la vallée, peut-être l’un des passages les plus frappants de cet essai : « Tant que l’on continue à se battre pour elles, ces mêmes institutions produisent de tout autres effets ; alors, elles sont de fait de puissants promoteurs de la liberté. À y regarder de plus près, c’est la guerre qui produit ces effets, la guerre pour des institutions libérales, qui, en tant que guerre, fait perdurer les instincts alibéraux. » Plus loin dans le même aphorisme : « Les peuples qui avaient de la valeur, acquirent de la valeur, ne l’acquirent jamais à la faveur d’institutions libérales : c’est le pire danger qui en fit quelque chose qui mérite le respect, le danger qui seul nous fait connaître nos ressources, nos vertus, nos défenses et nos armes, notre esprit – qui nous contraint à être fort... »

Et pour finir, une dernière critique de la modernité, qui ne manque pas de piquant : « Nos institutions ne valent plus rien : on en convient unanimement. Seulement, cela ne tient pas à elles, mais au contraire à nous. Après que nous avons perdu tous les instincts dont sortent les institutions, nous perdons les institutions tout court parce que nous ne les valons plus. »

samedi 22 février 2020

La généalogie de la morale - Nietzsche

La généalogie de la morale - Nietzsche

Dans La généalogie de la morale (1887), qui fait suite à Par-delà bien et mal, Nietzsche s'éloigne légèrement de son format aphoristique habituel : le livre est divisé en trois parties qui sont des chacune divisées en des aphorismes assez longs qui ressemblent plus à des chapitres. Cependant, l'ensemble conserve cette vivacité presque chaotique qui fait le charme de l'écriture de Nietzsche. Son aristocratisme de l'esprit, qui se développe ici, n'est pas nécessairement à prendre au premier degré : Nietzsche, tout en détruisant, exhorte à l'avancée, à l'élévation : que son lecteur s'extraie des ruines pour explorer un monde neuf, un monde qu'il doit garder neuf.

Du premier tiers, intitulé « Bon et méchant », « Bon et mauvais », je retiens surtout la différence que Nietzsche fait entre « esclaves » et « maîtres », mots pour lesquels il a évidemment son sens bien à lui : « Alors que toute morale aristocratique naît d'un oui triomphant adressé à soi-même, de prime abord la morale des esclaves dit non à un "dehors", à un "autre", à un "différent de soi-même", et ce non est son acte créateur. » (10) Ainsi une opposition entre deux bases pour l'être : un amour de l'intérieur contre un rejet de l'extérieur. Plus loin : « Ne pouvoir prendre longtemps au sérieux ni ses ennemis, ni ses échecs, ni même ses propres méfaits — voilà le signe des natures fortes et accomplies auxquelles une surabondance de force plastique permet de se régénérer, de guérir, et même d'oublier. » (10) Il y a dans donc ces « natures fortes » une sorte de détachement qui n'est pas, comme on le verra de l'ascétisme ; détachement qui est finalement un amour de la vie, un lien plus étroit avec la nature même de la vie. Et ce lien ne va pas de soi : « De même, en effet, que le peuple distingue la foudre de son éclat et prend ce dernier pour une action, pour l'effet causé par un sujet qui s'appelle foudre, de même la morale populaire distingue la force de ses manifestations, comme si l'homme fort cachait un substrat neutre, auquel il serait loisible de manifester ou non de la force. » (13) J'imagine fort bien Ayn Rand lire ces lignes. Et s'y identifier.

La seconde partie a pour titre : La « faute », la « mauvaise conscience ». Encore une fois, Nietzsche prend du recul pour s'attaquer à la morale : « Parler de justice et d'injustice en soi n'a pas de sens, en soi l'infraction, l'exploitation, la violation, la destruction ne peuvent évidemment pas être "injustes", puisque la vie procède essentiellement, c'est-à-dire dans ses fonctions élémentaires, par infraction, exploitation, violation, destruction, et qu'elle ne peut être pensée sans cela. » (11) Vraiment ? Sans aller jusqu'à nier cette affirmation, je serais tenté de la transformer en question. Selon Nietzsche, le but de toute vie serait de créer des unités de puissance plus élevée. Plus loin, les racines de la mauvaise conscience, et de l'âme, pendant qu'on y est, en quelques mots : « Tous les instincts qui ne se libèrent pas vers l'extérieur, se retournent vers le dedans — c'est ce que j'appelle l'intériorisation de l'homme : voilà l'origine de ce qu'on appellera plus tard son "âme". » (16) La même idée, reformulée : « Cet instinct de liberté rendu latent par la violence — nous l'avons déjà compris — , cet instinct de liberté refoulé, rentré, retenu captif à l'intérieur et ne trouvant plus dès lors à se déchaîner et à s'épancher que sur lui-même : c'est cela, rien que cela, la mauvaise conscience à ses débuts. » (17)

On passe à la troisième partie, la plus importante : Que signifient les idéaux ascétiques ? Ici, comme le titre l'indique, Nietzsche s'attaque à l'ascétisme, essentiellement religieux, mais aussi philosophique. En fait, il s'attaque à quasiment tout. Sa position est souvent ambigüe. En effet, il est difficile de séparer la vie philosophique d'un certain ascétisme : Nietzsche lui-même menait une vie globalement sobre et consacrée au travail. À ce sujet, une sentence qui me plait beaucoup : « Car nous, philosophes, nous avons avant tout besoin qu'on nous laisse en paix avec "l'actualité". Nous vénérons tout ce qui est silencieux, froid, noble, tout ce qui est passé et lointain, enfin tout ce dont l'aspect n'oblige pas l'âme à se défendre et à se fermer — tout ce à quoi l'on peut parler sans parler fort. » (8) Oui, oui, tout à fait. Mais bien sûr, tout cela n'est pas incompatible avec la vitalité, l'énergie, l'instinctif. Je saisis en passant une charmante définition de Dieu : « je ne sais quelle araignée de la finalité et de la moralité cachée derrière le grand filet de la causalité. » (9) L'ascétisme comme étape naturelle du développement de la figure du philosophe : la mortification, le rejet du réel, le masque de la contemplation, étaient les seuls positions possibles pour l'humain prédisposé à la philosophie dans un monde social qui lui est hostile. (10) L'ascète cherche à vaincre la vie en retournant ses énergies contre lui-même, cible plus facile que le monde, en somme : « l'idéal ascétique a sa source dans l'instinct de défense et de salut d'une vie en voix de dégénération, qui cherche à subsister par tous les moyens et lutte pour son existence ; il indique une inhibition et une fatigue psychologiques partielles contre quoi les instincts de vie les plus profonds, restés intacts, ne cessent de combattre pour l'invention de nouveaux moyens. » (13) Ainsi l'ascétisme comme un outil de plus de la vie pour préserver la vie : tenir, subsister, à tout prix.

Sur la fin, Nietzsche s'attaque à la vérité et à la science : «... cette volonté absolue de vérité, c'est, qu'on ne s'y trompe pas, la foi dans l'idéal ascétique lui-même, quand bien même celui-ce ne serait que son impératif inconscient — c'est la foi dans une valeur métaphysique, dans une valeur en soi de la vérité... » (24) Ainsi la science ne serait pas l'ennemie de l'idéal ascétique. Pour Nietzsche, faute de vérité préétablie, toute science a besoin d'une hypothèse initiale, donc d'une philosophie initiale. « Science et idéal ascétique reposent tous deux sur un seul terrain : sur la même surestimation de la vérité... » (25) Si dans les visions théistes l'humain est proche du centre du monde, « Depuis Copernic, l'homme semble avoir été mis sur une pente — il s'éloigne de plus en plus vite du centre — pour aller où ? au néant ? » (25) Ainsi le théisme laisse derrière lui un vide béant, et je dirais que c'est pour cela qu'il s'attarde : aucun remplacement efficace n'a été trouvé. Toute souffrance est tolérable, pourvu qu'on montre a celui qui la subit « le sens, le pourquoi de la souffrance. » (28) Les derniers mots résonnent encore puissamment : « L'homme aime mieux vouloir le néant que ne pas vouloir... »

dimanche 16 février 2020

Par-delà bien et mal - Nietzsche

Par-delà bien et mal - Nietzsche

Par-delà bien et mal (1886) arrive après Humain, trop humain (1878), Aurore (1881), Le gai savoir (1882) et Ainsi parlait Zarathoustra (1883). Je l'avais déjà commencé plusieurs fois au fil des années, sans jamais aller jusqu'au bout. Mais maintenant, après avoir exploré Nietzsche plus méthodiquement, je rentre dedans sans souci. Si ça se lit bien, ce n'est pas pour autant facile, loin de là. Il y a quelques obsessions de Nietzsche que je trouve juste ennuyeuses (sa misogynie et sa manie de s'attaquer à "l'âme allemande" et à celle des autres peuples), mais je dois bien reconnaitre qu'une bonne partie du texte me passe au-dessus de la tête. Ce qui ne m'empêche pas de prendre un grand plaisir à cette entreprise mouvementée et agitatrice de chamboulement de la morale. Aussi, il me semble que Nietzsche commence à développer dans Par-delà bien et mal son élitisme, son aristocratie de l'esprit, d'une façon un peu douteuse. Mais je ne pas vais me concentrer là-dessus.

3. Un thème cher à Nietzsche, une critique du libre arbitre avec une perspective que je qualifierais d'évolutionnaire : « Derrière toute logique aussi et son apparente souveraineté de mouvement se trouvent des évaluations, pour parler plus clairement, des exigences physiologiques liées à la conservation d'une espèce déterminée de vie. »

17. Encore une remise en cause des choses les plus basiques concernant l'être, les plus acceptées, c'est-à-dire la liberté de l'esprit, l'existence même du je : « Une pensée vient quant "elle" veut, et non pas quand "je" veux ; de sorte que c'est une falsification de l'état de fait que de dire : le sujet "je" est la condition du prédicat "pense". Ça pense : mais que ce "ça" soit précisément le fameux "je", c'est, pour parler avec modération, simplement une supposition, une affirmation, surtout pas une "certitude immédiate". » Non pas je pense, mais ça pense.

19. La volonté est donc une chose complexe, difficilement saisissable : l'être est à la fois maître et esclave de ce qu'il nomme sa volonté. Il y aurait de multiples sous-volontés (tout les besoins naturels et non naturels, pour reprendre la classification d’Épicure ?) et ainsi « notre corps n'est en effet qu'une structure sociale composée de nombreuses âmes » et quand la conscience se croit maîtresse, « il se produit ici ce qui se produit dans toute communauté construite et heureuse, la classe dirigeante s'identifie aux succès de la communauté. »

41. Sur la valeur de la distance, de l'indépendance : « Ne pas rester lié à sa propre rupture, à cette voluptueuse distance et étrange de l'oiseau qui s'enfuit toujours plus haut pour voir toujours au dessous de lui : le danger de la créature ailée. » Comme Zarathoustra, il faut à la fois grimper la montagne, y vivre en ermite, et revenir vers le monde. Ne pas rester lié à l'absence de lien.

44. Qu'est-ce qu'un esprit libre ? Allez, je retranscris un morceau d'une phrase qui tente de répondre à cette question avec une touche d'amor fati, parce que c'est beau :
...reconnaissants même envers la misère et la maladie prodigue en retournements, parce qu'elle nous détache toujours de quelque règle et de son « préjugé », reconnaissants envers Dieu, le diable, le mouton et le ver qui nous habitent, curieux jusqu'au vice, chercheurs jusqu'à la cruauté, pourvus de doigts sans scrupules pour saisir l'insaisissable, de dents et d'estomacs pour digérer ce qu'il y a de plus indigeste, prêts à tout métier qui exige une perspicacité aiguë et de sens aiguisés, prêts à toute entreprise risquée en vertu d'un excédent de « volonté libre », pourvus d'âmes d'avant-scène et d'âmes de coulisse dont nul ne percera aisément les intentions ultimes, d'avant-scènes et de coulisses que nul pied ne pourrait parcourir jusqu'au bout, cachés sous des manteaux de lumière, conquérants bien que paraissant héritiers et dissipateurs, classificateurs et collectionneurs du matin au soir, avares de notre richesse et de nos tiroirs archicombles, apprenant et oubliant avec économie, inventifs en schémas, parfois remplis d’orgueil par nos tables de catégories, parfois pédants, parfois oiseaux de nuit en travail jusqu'au plein jour...
67. Sur l'horreur du monothéisme : « L'amour d'un seul être est barbarie : car on l'exerce aux dépens de tous les autres. L'amour de Dieu aussi. »

73. « Qui atteint son idéal le dépasse du même coup. »

94. « Maturité de l'homme : cela veut dire avoir retrouvé le sérieux qu'enfant, on mettait dans ses jeux. » Reste encore à savoir choisir ses jeux.

95. « Avoir honte de son immoralité : c'est un degré sur l'escalier en haut duquel on a honte également de sa moralité. » Il est aisé de rejeter l'immoral ambiant, justement parce qu'il est ambiant ; il est plus difficile de douter de la moralité de son temps.

149. Sur la fluidité de la morale : « Ce qu'une époque ressent comme du mal est d'ordinaire une résonance inactuelle de ce qu'on a autrefois ressenti comme du bien, —  l'atavisme d'un idéal plus ancien. »

157. Parce qu'il est réconfortant de se sentir libre : « Le pensée du suicide est un vigoureux réconfort : elle aide à traverser plus d'une mauvaise nuit. »

175. Ici, je n'ai rien appris, mais j'ai souri : « C'est finalement son désir qu'on aime, et non l'objet désiré. » Car je me souviens très bien quand j'ai pleinement compris cela, j'avais peut-être 17, ou 18 ans, je ne sais plus exactement. Une étape importante.

215. Car j'aime les métaphores cosmiques :
De même que deux soleils déterminent parfois, au royaume des étoiles, la trajectoire d'une unique planète, de même que dans certains cas, des soleils de couleurs différentes illuminent une unique planète, tantôt d'une lumière rouge, tantôt d'une lumière verte, puis la frappent de nouveau simultanément et l'inondent de lueurs multicolores : de même, nous, hommes modernes, nous sommes, en vertu de la mécanique compliquée de notre « ciel étoilé » — déterminés par des morales différentes ; nos actions brillent alternativement de couleurs différentes, elles sont rarement univoques, — et il ne manque pas de cas où nous accomplissons des actions multicolores.
220. Critique du désintéressent, qui n'est pas sans me faire penser à Ayn Rand (tout comme, un peu plus loin, en 257, son développement des vertus de l’inégalité): « Mais quiconque a vraiment offert des sacrifices sait bien qu'il voulait et qu'il a reçu quelque chose en retour, — échangeant peut-être une part de lui-même contre une part de lui-même —, qu'il a peut-être abandonné ici pour recevoir plus là-bas, et de manière générale pour être plus et en tout cas se sentir "plus". »

230. Critique des prédispositions de l'esprit à la simplification : « Ce quelque chose qui commande, et que le peuple appelle "l'esprit", veut être maître et seigneur en lui et autour de lui, et sentir qu'il est le maître : il a la volonté de ramener la multiplicité à la simplicité, une volonté qui garrotte, qui dompte, une volonté tyrannique et véritablement dominatrice. » Ainsi, quand il croit comprendre, l'esprit se contente souvent à « rendre le nouveau semblable à l'ancien, à simplifier le multiple, à ignorer ou évincer l'absolument contradictoire », il insère les « choses nouvelles dans des agencements anciens ». L'esprit est un estomac qui doit digérer à tout prix. On s'en doute, Nietzsche exhorte à raffiner la subtilité de sa capacité de digestion.

289. Et le doute, le doute, toujours le doute : « L'ermite (...) doutera même qu'un philosophe puisse avoir de manière générale des opinions "ultimes et véritables", qu'il n'y ait pas, qu'il n'y ait pas de toute nécessité en lui, derrière toute caverne, une autre caverne plus profonde — un mode plus vaste, plus étranger, plus riche, par-delà une surface, un arrière-fond d'abîme derrière tout fond, derrière toute "fondation". Toute philosophie est une philosophie de surface — c'est là un jugement d'ermite. »

jeudi 7 novembre 2019

Le gai savoir - Nietzsche

Le gai savoir - Nietzsche

Le gai savoir (1882) trouve sa place entre Aurore (1881) et Ainsi parlait Zarathoustra (1883). Un rythme de production dense, donc, et on perçoit dans chaque volume ce qui va faire naitre le suivant. Le gai savoir m'a fait un peu la même impression que les précédents volumes de Nietzsche : comme il passe beaucoup de temps à tourner et retourner autour des mêmes sujets, plus on avance dans le livre, moins l'impact est fort, même ne le lisant pas d'une traite comme un roman. Ici Nietzsche enrobe ses aphorismes par deux petits assemblages de poèmes, et le tout est précédé d'une introduction écrite quelques temps plus tard.

Cette intro est particulièrement lyrique et enflammée. Nietzsche y évoque essentiellement son rapport à la maladie et à la douleur : « Vivre — cela signifie pour nous : changer constamment en lumière et en flamme tout ce que nous sommes ; de même, aussi, transformer tout ce nous frappe ; nous ne saurions absolument pas faire autrement. » C'est grandiloquent, certes, mais objectif est certain atteint : j'ai envie que Nietzsche soit mon ami et d'aller me balader dans les montagnes avec lui.

Je passe sur les poèmes, je vais déjà passer assez de temps à écrire ceci. Le premier aphorisme frappe très fort, dès sa première phrase : « J'ai beau considérer les hommes d'un bon ou d'un mauvais œil, je ne les vois jamais appliqués qu'à une tâche : à faire ce qui est profitable à la conservation de l'espèce. » Mais pas par choix : « parce que cet instinct est absolument l'essence de l'espèce grégaire que nous sommes. » Il me semble que le grégaire est un peu superflu : une espèce n'a pas besoin d'être grégaire pour que sa conservation soit son but unique. Et, plus intéressant, le propos de Nietzsche est que la classification classique des humains en bons et mauvais n'est pas pertinente car même le mauvais contribuent à cette grande préservation. Il est une sorte d'excitant, d'épée de Damoclès stimulante. « La haine, la joie de détruire, la soif de rapine et de domination, et tout ce qui par ailleurs est décrié comme méchant : tout cela appartient à l'étonnante économie de la conservation de l'espèce, à une économie sans doute couteuse, gaspilleuse, et dans l'ensemble prodigieusement insensée — mais on peut prouver qu'elle a conservé notre espèce jusqu'à ce jour. » En effet, difficile de prouver le contraire.

31. Nietzsche, comme souvent, se projette dans un futur lointain. Il compare la chasse au commerce, en tant qu'activité autrefois nécessaire à tous et aujourd'hui luxe pour le plaisir de quelques-uns. Et si le commerce lui aussi devenait un luxe inutile ? Et la politique ? Nietzsche n'est-il pas en train d'imaginer une société de l'abondance ?

54. La conscience comme entassement d'atavismes qui se donnent des airs : « J'ai découvert pour ma part que la vieille humaine animalité, voire la totalité des temps originels et du passé de tout être sensible continuaient en moi à poétiser, à aimer, à haïr, à construire des déductions, — je me suis brusquement réveillé au milieu de ce rêve, mais rien que pour prendre conscience que je ne faisais que rêver et qu'il me faudra continuer de rêver encore pour ne point périr : comme il faut que le somnambule continue de rêver pour ne pas faire de chute. »

109. « Gardons-nous de déclarer qu'il y a des lois dans la nature. Il n'y a que des nécessités : là nul ne commande, nul n’obéit, nul ne transgresse. Dès lors que vous savez qu'il n'y a point de but, vous savez aussi qu'il n'y a point de hasard. Ce n'est qu'au regard d'un monde de buts que le mot hasard a un sens. » Ainsi Nietzsche s'attaque au hasard non pas tant pour démontrer un déterminisme qui lui serait opposé que pour présenter l'idée même de hasard comme supposant bien trop d'ordre.

111. Sur l'inévitabilité de la nature humaine, voire de la nature de la vie : « Nul être vivant ne se serait conservé, si la tendance contraire à affirmer plutôt qu'à suspendre le jugement, à errer et à imaginer plutôt qu'à attendre, à approuver plutôt qu'à nier, à juger plutôt qu'à être équitable — n'avait été stimulée de façon extrêmement forte. » Ainsi nos prétentieuses pensées : «l'antique mécanisme se déroule à présent en nous de façon si rapide et si dissimulée que nous ne nous apercevons jamais que du résultat de la lutte. »

179. Toujours la même idée : « Les pensées sont les ombres de nos sentiments — toujours obscures, plus vides, plus simples que ceux-ci. » Je réalise que c'est sans doute le thème qui me touche le plus chez Nietzsche : la critique de la valeur de l'intelligence humaine via une sorte de psychologie évolutionnaire.

338. Sur une certaine « nécessité personnelle du malheur » : « Car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux qui ou bien grandissent ensemble ou bien, comme c'est le cas chez vous, —  demeurent petit ensembles ! » Nietzsche s'adresse ici aux adeptes de la religion théoriquement compassionnelle. J'aime cette idée de la capacité au bonheur comme écho de la capacité à la douleur. J'en parlais il y a quelques temps à un oncle qui n'était pas d'accord. Il me semble que, dans mon propre paysage mental, les deux sont en effet des jumeaux : ou plutôt les deux choses sont un arbre, l'une est le tronc qui jette son feuillage vers le soleil, l'autre constitue les racines qui vont chercher leur nourriture loin dessous, et les deux grandissent inévitablement ensemble. Et pour développer ces jumeaux, ou cet arbre : « Vis dans l'ignorance de ce qui semble le plus important à son siècle ! Mets entre aujourd'hui et toi-même au moins l’épaisseur de trois siècles ! » Et une conclusion que j'aime voir comme presque épicurienne : secourir non pas le monde, mais ses amis, et les secourir par la joie — cette joie qui nécessite l'entièreté de l'arbre.

351. Nietzsche évoque pour la première fois l'amor fati, il annonce Zarathoustra, mais finissons plutôt sur une pique envers le religieux : « l'âme a aussi besoin de cloaques pour ses ordures ». Quel dommage, les racines de l'arbre ne demandent qu'à s'en nourrir.

samedi 19 octobre 2019

Aurore - Nietzsche

Aurore - Nietzsche

Après Humain, trop humain (1878) et ses deux massifs appendices, Opinions et sentences mêlées puis Le Voyageur et son ombre, le prochain livre de Nietzsche est Aurore (1881), peut-être l'un des moins connus parmi ceux de sa grande période. Je dois avouer avoir ressenti une certaine baisse d’intérêt après les deux premières parties (il y en a cinq en tout), ce qui est certainement dû au fait que Nietzsche ne suit pas un plan avec une destination précise, mais tourne dans tous les sens, parfois en rond, et reformule sans cesse les mêmes idées en les faisant évoluer par petites touches. Néanmoins, le plaisir est toujours là, son écriture est flamboyante, les formulations percutantes ne manquent pas, et on ne peut pas ne pas s’enthousiasmer pour la radicalité explosive et vivifiante de Nietzsche.

1. La première phrase du premier aphorisme est déjà un coup de marteau contre tout : « Toutes les choses durables sont progressivement si imprégnées de raison que leur provenance irrationnelle en devient invraisemblable. » Nietzsche n'expose pas là un concept nouveau chez lui, mais j'aime cette entrée en matière stimulante, qui, pourtant loin d'être drôle, fait inévitablement sourire par con côté abrupte.

16. Encore une fois il voit l'humanité avec du recul. Après un exemple de rite arbitraire : « Cela dit pour corroborer le grand principe avec lequel commence la civilisation : les mœurs, quelles qu'elles soient, valent mieux que l'absence de mœurs. » Car une culture unificatrice peut être faite de n'importe quoi, et il faut bien commencer quelque part la marche vers la société.

35. « "Fie-toi à ton sentiment !" Mais les sentiments n'ont rien d'ultime, d'originaire, derrière eux se trouvent des jugements et des évaluations, dont nous héritons sous la forme de sentiments (inclinations, répulsions). L'inspiration qui naît d'un jugement descend directement d'un jugement — souvent faux ! Et certainement pas du tien ! Se fier à son sentiment, cela signifie obéir plus à son grand-père, à sa grand-mère et à leurs grand-parents qu'aux dieux qui sont en nous : notre raison et notre expérience. » J'ai l'impression de voir ici à la fois une inquiétude envers l'origine de la volonté qui me fait penser à Schopenhauer et une certitude que se cachent en nous des processus antiques et presque invisibles qui déterminent bien souvent nos actes et face auxquels, un peu à la façon d'une certaine psychologie cognitive moderne (Thinking fast and slow), Nietzsche rappelle l'importance des processus plus lents de la raison consciente.

48. « Ce n'est qu'au terme de la connaissance de toutes les choses que l'homme se sera connu lui-même. Car les choses ne sont que les limites de l'homme. » Il y a là une projection vers un avenir si potentiellement lointain qu'il en est parfaitement insaisissable. Mais encore une fois : quoi ensuite ?

61. Après avoir évoqué les chrétiens installés dans un cocon de christianisme : « Ce n'est pas lorsque le mal du pays vous pousse à revenir, mais par suite d'un jugement fondé sur une comparaison rigoureuse que votre retour signifie quelque chose! » Que l'on croit ce que l'on croit non pas par habitude, mais par choix informé.

64. Délicieuse pique contre les chrétiens : « Le christianisme possède l'instinct du chasseur à l'égard de tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, peuvent être amenés à désespérer.  »

91. Pas une pique cette fois, mais un argument : « Un Dieu omniscient et tout-puissant, et qui ne veille même pas à ce que ses intentions soient comprises par ses créatures, est-ce là un Dieu de bonté ? Un Dieu qui laisse subsister les innombrables doutes et scrupules, tout au long des millénaires, comme s'ils étaient sans aucun inconvénient pour le salut de l'humanité, et qui cependant, à rebours, fait peser les effroyables conséquences sur un manquement à la vérité ? Ne serait-ce pas un Dieu cruel, s'il détenait la vérité et pouvait souffrir que l'humanité se torture lamentablement pour elle ? »

108. Après avoir nié la valeur de la morale commune dans ce qu'on nomme la recherche du bonheur : « Le progrès ne vise pas le bonheur, mais seulement le progrès, rien de plus. C'est seulement si l'humanité avait une fin universellement admise qu'on pourrait proposer "tu dois agir de telle ou telle façon" : en attendant il n’existe pas de fin de cette sorte. » Pertinent à l'heure où le progrès, en plus de n'avoir pas de fin (d'objectif) en soi, menace d'avoir une fin (une conséquence) terrible, et donc d'empêcher toute autre projection dans l'avenir que la lutte contre cette conséquence. Incapables d'être proactifs, nous échouons même à être réactifs, tant l'échelle des choses dépasse notre biologie qui n'est pas conçue pour l'Histoire.

109. Comment conquérir ses pulsions ?
  • Esquiver les occasions de satisfaire la pulsion : l'abstinence pour la dessécher.
  • La satisfaire avec ordre et régularité.
  • Y plonger la tête première pour ensuite s'en dégouter, si l'on survit au plongeon.
  • Associer à la pulsion une pensée pénible. Exemple : les châtiments de l'enfer.
  • Se distraire en dépensant ses énergies ailleurs que dans la pulsion.
  • Écraser l’entièreté de sa personne : la voie de l'ascète.
Mais, et on revient du côté de Schopenhauer : « Dans tout ce processus, notre intellect n'est de toute évidence que l’instrument aveugle d'une autre pulsion, rivale de la première et dont la violence nous tourmente : qu'il s'agisse d'une pulsion cherchant la tranquillité, de la crainte de la honte ou d'autres conséquences néfastes, ou qu'il s'agisse de l'amour. Pendant que "nous" croyons nous plaindre de la violence d'une pulsion, c'est au fond une pulsion qui se plaint d'une autre ; cela veut dire que la perception de la souffrance qui résulte d'une telle violence implique qu'il y a une autre pulsion toute aussi violente, voire encore plus violente, et qu'un combat s'annonce, dans lequel notre intellect doit prendre parti. » Ainsi est-il impossible de prendre un parti qui ne soit pas celui d'une pulsion ?

112. « Nos devoirs : ce sont les droits d'autrui envers nous. »

119. « Chaque moment de notre vie fait pousser quelques tentacules de notre être et en laisse d'autres se dessécher, selon la nourriture que le moment comporte ou ne comporte pas. Nos expériences, je le répète, sons toutes en ce sens des nourritures, mais répandues par une main aveugle ignorant qui a faim et qui a déjà trop. » Le chaos de la création de la partie construite de l'être. Et Nietzsche conclut ce long aphorisme en paraphrasant une fois de plus les stoïciens : « Que sont donc nos expériences vécues ? Bien plus ce que nous y mettons que ce qui s'y trouve ! Ou faut-il aller jusqu'à dire qu'il ne s'y trouve rien ? Que vivre, c'est imaginer ? » Et dans cette position extrême, il n'y a alors plus de partie construite de l'être, puisqu'il perçoit à partir de ce qu'il est déjà.

251. Encore une belle reprise des stoïciens : « Il y a une belle humeur du stoïcien quand il se sent à l'étroit dans le cérémonial qu'il a lui-même prescrit à sa manière de vivre : il jouit de lui-même comme dominateur. » La vertu des limites qu'on s'impose, et non pas des limites qu'on se fait imposer.

367. « Quand la philosophie était affaire de joute publique, dans la Grèce du IIIème siècle, il ne manquait pas de philosophes rendus heureux par l'arrière pensée que d'autres philosophes, inspirés et tourmentés par des principes différents, devaient s’irriter de leur bonheur. C'est avec leur bonheur qu'ils pensaient le mieux les réfuter, et pour cela ils se contentaient de paraitre toujours heureux, mais alors il était inévitable qu'à la longue ils deviennent heureux ! Tel était par exemple le sort des cyniques. » Ainsi le bonheur non pas en tant que conséquence d'une doctrine (après tout l'humain peut être heureux dans quasiment tous les contextes) mais en tant que conséquence de la joute des idées, de la stimulation intellectuelle, entre amateurs de la pensée.

546. Apologie d’Épictète : « Du chrétien, il se distingue avant tout par le fait que le chrétien vit d'espoir, de la promesse d'"inexprimables délices", qu'il se laisse combler de présents et qu'il attend et accepte la meilleure part non pas de lui-même, mais de l'amour et de la grâce de Dieu. Épictète, lui, n'espère rien, ne se laisse pas offrir la meilleure part : il la possède, la tient courageusement dans sa main et la défend, si on veut la lui dérober, face au monde entier. Le christianisme était fait pour une autre espèce d'esclaves antiques, pour les faibles de volonté et de raison, donc pour la grande masse des esclaves. »

samedi 28 septembre 2019

Le Voyageur et son ombre - Nietzsche


(Les citations viennent de l'édition du Livre de poche, je voulais simplement changer d'illustration.)

Le Voyageur et son ombre est la troisième partie de Humain, trop humain, après l'éponyme et Opinions et sentences mêlées. Nietzsche lasse quand il se fait critique d'art, mais, étonnamment, ses analyses politiques sont toujours percutantes. La principale différence, c'est l'apparition d'un léger cadre narratif. Il est léger, car il ne fait que quelques pages avant et après les aphorismes, mais son efficacité est remarquable. Comme le titre l'indique, le voyageur entre en conversation avec son ombre. Le voyageur dit : « Je remarque d'abord combien je suis discourtois à ton égard, ma chère ombre : je ne t'ai pas encore dit d'un mot combien je me réjouis de t'entendre et non seulement de te voir. Tu sauras que j'aime l'ombre comme j'aime la lumière. Pour qu'il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l'ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparait, l'ombre s’échappe à sa suite. » L'image est limpide, elle fait écho à tout ce que raconte Nietzsche de diverses façons, mais ici avec la puissance de la narration. Je vois vraiment dans ces passages une annonce de la forme d'Ainsi parlait Zarathoustra. Le voyageur se moque ensuite des dialogues de Platon, pleins de superflu, et justifie ainsi de présenter au lecteur un compte-rendu de sa conversation avec l'ombre sous forme d'aphorismes. Une telle contextualisation, en plus d'offrir un nouveau plaisir de lecture, est un pas en avant brillant pour la cohérence de l’œuvre.

Certains aphorismes reprennent cette approche narrative. Dans le 190, Nietzsche fait un petit récit de la relation entre trois village pour illustrer l'apparition de la notion de désintéressement. L'idée, bien sûr, c'est que le désintéressement n'est pas si désintéressé que ça, mais que ce n'est en rien un mal. Dans le 213, il imagine un dialogue entre un Ancien, défenseur de la morale traditionnelle, et Pyrrhon, partisan, on le devine, du doute. J'aime beaucoup ces illustrations vivantes des idées de Nietzsche.

2. Un argument assez rare contre les religions :  « Le monde n'est pas le substratum d'une raison éternelle, on peut le prouver définitivement par le fait que cette portion du monde que nous connaissons — je veux dire notre raison humaine — n'est pas trop raisonnable. Et si elle n'est pas, en tous temps et complètement, sage et rationnelle, le reste du monde ne le sera pas non plus. » La raison ultime peut-elle produire, ou inclure, la déraison ?

14. Je suis toujours frappé quand je lis des philosophes qui, tel Marc Aurèle, ont une vision d'un univers à la fois tellement immense qu'il annihile la vanité humaine et potentiellement foisonnant de vie. C'est certainement ce qu'on appelle être en avance sur son temps :
Nous, uniques dans le monde ! ah ! c'est chose par trop invraisemblable ! les astronomes, qui voient parfois réellement un horizon éloigné de la terre, donnent à entendre que la goutte de vie dans le monde est sans importance pour le caractère total de l'immense océan du devenir et du périr, que des astres dont on ne sait pas le compte présentent des conditions analogues à celle de la terre pour la production de la vie, qu'ils sont donc très nombreux, — mais à la vérité une poignée à peine en comparaison de ceux en nombre infini qui n'ont jamais eu la première impulsion de la vie ou s'en sont depuis longtemps remis ; que la vie sur chacun de ces astres, rapportée à la durée de son existence, a été un moment, une étincelle, suivie de longs, longs laps de temps — donc nullement le but et la fin dernière de leur existence. Peut-être la fourmi dans la forêt se figure-t-elle aussi qu'elle est le but et la fin de l'existence de la forêt (...).
43. Sur le devoir :  « Mais le penseur considère toute chose comme le résultat d'une évolution et tout ce qui est "devenu" comme discutable : il est, par conséquent, l'homme sans devoir — tant qu'il n'est que penseur. Comme tel, il n'accepterait donc pas non plus le devoir de considérer et de dire la vérité et il n'éprouverait pas ce sentiment ; il se demanderait : d'où vient-elle ? où va-t-elle ? — mais ces questions mêmes sont considérées par lui comme problématiques. » Les pièges du doute pour celui qui doute, et ses dangers pour les autres.

53. Surmonter ses passions : certes, mais dans quel but ?
L'homme qui a surmonté ses passions est entré en possession du sol le plus fécond : de même que le colon qui s'est rendu maitre des forêts et des marécages. Semer sur le terrain des passions vaincues la semence des bonnes œuvres spirituelles est alors la tâche la plus urgente et la plus prochaine. Surmonter n'est là qu'un moyen, non un but ; sinon, toutes sortes de mauvaises herbes et de diableries se mettent à foisonner sur le sol fécond mis ainsi en friche, et bientôt tout cela se met à pulluler avec plus de folie qu'auparavant.
82. Position cynique sur l'appartenance : « Ce n'est pas pour des raisons rigoureuses de la connaissance que nous nous sommes mis au côté de tel parti ou de telle religion : nous ne devrions pas, en prenant congé, affecter cette attitude. » La foi et le désir d'appartenance n'ont souvent que des rapports assez éloignés avec le réel, ou du moins le réel hors du monde social.

104. Le confort jusque dans les lettres : « Combien un auteur est tourmenté par ces braves lecteurs à l'âme épaisse et maladroite qui, chaque fois qu'ils se heurtent quelque part, ne manque pas de tomber et de se faire mal ! » Il faut savoir se frotter à ce qu'on ne comprend pas totalement et, pour éviter l'enlisement, savoir différencier l'inconnu honnête de l'inconnu inconnaissable, qui n'est que de l'esbroufe.

115. J'ai eu cette pensée de nombreuses fois face à des paysages variés, me demandant ce qui rendait un panorama beau :   « Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d'une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substrat mathématique, aucune contrée ne devient pour l’œil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application parabolique à l'homme. »

121. « Je ne veux plus lire un auteur dont on remarque qu'il a voulu faire un livre ; mais seulement ceux dont les idées devinrent inopinément un livre. » Que le lecteur demande sans craindre d'être sévère : toi qui est auteur, que veux-tu dire ? Sans prétendre savoir quelle doit être la réponse, il en faut une.

140. Pour cet aphorisme, juste le titre : Danser dans les chaînes.

220. Sur la civilisation des machines : « La machine, elle-même produit de la plus haute capacité intellectuelle, ne met en mouvement, chez les personnes qui la desservent, que les forces inférieures et irréfléchies. Il est vrai que son action déchaîne une somme de forces énormes qui autrement demeurerait endormie ; mais elle n'incite pas à s'élever, à faire mieux, à devenir artiste. Elle rend actif et uniforme, mais cela produit à la longue un effet contraire : un ennui désespéré s'empare de l'âme qui apprend à aspirer, par la machine, à une oisiveté mouvementée. » L'idée d'oisiveté mouvementée n'a pas pris une ride, au contraire. Mais il y a une chose que la machine peut donner, ou rendre : du temps.

322. Corruption de l'idée de la mort : « Par la perspective certaine de la mort, on pourrait mêler à la vie une goutte délicieuse et parfumée d'insouciance — mais, vous autres, singuliers pharmaciens de l'âme que vous êtes, vous avez fait de cette goutte un poison infect qui rend répugnante la vie tout entière ! » La mort peut être un baume : c'est la seule et unique certitude, l'égalité entre tous, l'assurance d'un destin commun et d'une relativisation radicale de l'importance. Mais la morale religieuse l'a transformée en échéance vers autre chose, dévalorisant cette vie, la transformant en sacrifice, et l'enduisant de la crainte de ce qui est à venir.

Et nous revenons au voyageur et à son ombre. « Quand l'homme appréhende la lumière, nous appréhendons l'homme : c'est la mesure de notre liberté », dit-elle. La séparation inévitable entre les deux amis est plus touchante que les drames de l'immense majorité des romans.

mardi 24 septembre 2019

Opinions et sentences mêlées - Nietzsche

Opinions et sentences mêlées - Nietzsche

(Les citations viennent de l'édition du Livre de poche, je voulais simplement changer d'illustration.)

Cette deuxième partie de Humain, trop humain est une suite logique, un peu plus courte et sans classification en chapitres. Par moments Nietzsche m'ennuie. Il est très obsédé par l'antiquité grecque, il digresse un peu trop sur l'esprit allemand, sans compter sa misogynie rampante (qui fait presque rire une fois qu'on connait un peu sa vie)... Mais difficile de le lâcher, parce que quelques aphorismes plus loin, il revient à la charge avec brillance, lucidité, humour et ambiguïté. Et il y a l'énergie de sa prose. J'ai été surpris de le voir considérer avec tant de bienveillance Épicure et surtout Épictète. Ci-dessous, quelques notes sur une sélection d'aphorismes.

30.  Sur l'humain complexifiant le réel. « Au petit nombre de gens qui prennent plaisir à débrouiller le tissu des choses et à défaire sa trame, s'opposent en nombre ceux qui œuvrent (par exemple tous les artistes et les femmes) à refaire les nœuds à l'infini et à embrouiller les fils, tant et si bien que les choses comprises deviennent incompréhensibles. Quoiqu'il advienne, les maillons et les tissus auront toujours l'air un peu malpropres, parce que trop de main y travaillent et arrachent les fils. » L'art embrouillant notre perception du monde ? Un point de vue à priori étrange (et nul doute que Nietzsche pense également l'inverse), mais pertinent : la multiplication des subjectivités, représentations et interprétations, d'une certaine façon, encrasse le réel.

41. « Le seul argument définitif qui, de tous temps, ait retenu les hommes d’absorber un poison, ce n'est pas la crainte qu'il ne tue mais qu'il n'ait mauvais goût. »

90. Sur la nécessité de l’incorrect, en prenant comme exemple la naissance de la science. « Le premier degré de la bonne conscience est la mauvaise conscience — l'une ne s'oppose pas à l'autre : car toute bonne chose commence par être nouvelle, par conséquent insolite, contraire aux coutumes, amorale, et elle ronge, comme un ver, le cœur de l’heureux inventeur. » Une phrase qui exemplifie bien, d'une façon difficile à réfuter, le caractère progressif du dépassement de la morale défendu par Nietzsche.

93. Nietzsche ferait-il l'apologie d'un certain type de religieux ? « Un homme totalement pieux doit être pour nous un objet de vénération, mais il doit en être de même pour un homme sincèrement et profondément impie. Si, avec des hommes de la dernière espèce, on se sent dans le voisinage des hauts sommets où les fleuves puissants ont leur source, avec les hommes pieux on se croirait sous des arbres tranquilles et plein de sèves, aux larges ombrages. » Si pour le libre penseur la métaphore de la montagne est habituelle chez Nietzsche, celle du bois dense pour le religieux est plus nouvelle, et séduisante. La croyance, c'est un horizon limité (par la forêt), un ciel rempli (par la canopée) et la foi, énergie première du religieux sincère (la sève).

123. Une suite à l’aphorisme 30 ? « De grands artistes s'imaginent qu'au moyen de leur art ils ont totalement pris possession d'une âme et que dès lors ils l'occupent entièrement : en réalité — et souvent à leur grande déception — cette âme n'est devenue que plus vaste et insatisfaite, en sorte que dix grands artistes pourraient se jeter au fond sans la rassasier. » Ce vieux socratisme de l'être ne devenant savant que pour mieux réaliser son ignorance, dans une course sans fin vers le savoir offrant toujours plus d'inconnu. Mais reconnaitre cet inconnu et l'accepter, voire oser s'y avancer, est en soi un grand pas.

152. Pourquoi écrire ? « Le fait d'écrire devrait toujours annoncer une victoire, une victoire remportée sur soi-même, dont il faut faire part aux autres pour leur enseignement. Mais il y a des auteurs dyspepsiques qui n'écrivent précisément que lorsqu'ils ne peuvent pas gérer quelque chose, ils commencent même parfois à écrire quand ils ont encore leur nourriture dans les dents : ils cherchent involontairement à communiquer leur mauvaise humeur au lecteur, pour lui donner du dépit et exercer ainsi un pouvoir sur lui, c'est-à-dire qu'eux aussi veulent vaincre, mais les autres. » Que l'écriture ne soit pas une auto-thérapie éclaboussante, mais une appréciation du meilleur de soi-même et un don. Les contre-exemples ne doivent pas manquer non plus. Dostoïevski, peut-être ?

186.  De la civilisation comme de l'humain. « Au culte du génie et de la force, il faut toujours opposer, comme complément et comme remède, le culte de la civilisation, lequel sait accorder aussi, à ce qui est grossier, médiocre, bas, méconnu, faible, imparfait, incomplet, boiteux, faux, hypocrite, et même à ce qui est méchant et terrible, de l'estime et de la compréhension, et faire l'aveu que tout cela est nécessaire. Car l'harmonie et de développement de ce que est humain, auxquels on est parvenu par d'étonnants travaux et coups de hasard qui sont autant l’œuvre de cyclopes et de fourmis que de génies, ne doivent plus être perdus : comment pourrions-nous donc nous passer de la basse fondamentale, profonde et souvent inquiétante, sans laquelle la mélodie ne saurait être mélodie ? » Une perspective totale, donc. C'est replacer l'humain face à sa jeunesse, et lui dire qu'il grandit, certes, et qui sait ce qu'il deviendra, mais qu'en attendant, il ne peut pas être autre chose que ce qu'il est, c'est à dire un animal comme les autres, forgé partiellement dans la haine, la violence et la bêtise. Je vois comment on pourrait méprendre Nietzsche involontairement ou non pour y voir une défense du mal.

220. Une défense de l'approche grecque face au « trop humain » qu'ils considéraient comme « quelque chose d'inévitable » et donc lui réservaient une place dans la société. « Ils ne nient point l'instinct naturel qui se manifeste dans les mauvaises qualités, mais il le mettent à sa place et le restreignent à certains jour, après avoir inventé assez de précautions pour pouvoir donner à ce fleuve impétueux un écoulement aussi peu dangereux que possible. » Ou encore : « Ce n'était pas une loi morale, dictée par les prêtres et les castes, qui avait à décider de la constitution de l’État et du culte de l’État, mais l'égard universel à la réalité de tout ce qui est humain. » Je me demande où commence l'idéalisation.

250. « Nous nous fâchons contre un artiste ou un écrivain , non point parce que nous nous apercevons enfin qu'il nous a dupés, mais parce qu'il n'a pas employé de moyens assez subtils pour se moquer de nous. » L'art de qualité, une duperie réussie ?

349. Les malades voient leur volonté réduite, c'est la dangereuse paix de la lassitude. Mais ensuite, « après une courte jouissance arrive l'ennui. L'ennui est le vent de dégel pour la volonté congelée : celle-ci se dégèle et commence à susciter un désir après l'autre. Désirer de nouveau, c'est le symptôme de la convalescence et de la guérison. » Le désir comme signe de l'énergie vitale. J'imagine que Nietzsche parle par expérience directe.

356. Une autre défense de la maladie, que je reproduis en entier. Nietzsche, sans doute, parle là de lui-même. La réalisation de la faiblesse du corps, et donc de la faiblesse de l'esprit, faisant aimer plus encore la santé et la lucidité.
Parce qu'il guérit souvent, celui qui est souvent malade prend non seulement un plus grand plaisir à la santé, mais possède encore un sens très aigu pour ce qui est sain ou morbide dans les œuvres et les actes, les siens et ceux des autres. Les écrivains maladifs par exemple — et presque tous les grands sont malheureusement dans ce cas — possèdent généralement dans leurs œuvres un ton de santé beaucoup plus sûr et plus égal, parce qu'ils s'entendent, bien mieux que ceux qui sont robustes de corps, à la philosophie de la santé et de la guérison de l'âme et aux maitres qui l'enseignent : le matin, le soleil, la forêt et les sources d'eau claire.

358. « Tu ne grimpes jamais en vain dans les monts de la vérité : ou bien aujourd'hui déjà tu parviens à prendre de la hauteur, ou bien tu exerce tes forces pour pouvoir monter plus haut demain. »

374. Étonnant : « Il y a des choses qu'il faut laisser dans le royaume des sentiments à peine conscients sans vouloir les délivrer de leur existence de fantôme, sinon, lorsque ses choses seront devenues pensées et paroles, elles voudront s'imposer à nous comme des démons et demander cruellement notre sang. » Ainsi Nietzsche défend clairement la valeur d'un certain refoulement. On pourrait croire que sa vision totalisante ferait remonter à la surface les choses cachées, pour que tout soit su, mais après tout l'inconscient est aussi une partie du tout de l'esprit. Un peu paradoxal.

394. « Il ne faut pas confondre le peu de force nécessaire pour pousser un canot dans un fleuve, avec la force du fleuve qui le porte désormais ; mais c'est ce qui arrive dans presque toutes les biographies. » Je suis sûr que Niezsche aurait tout aussi bien pu écrire une défense vigoureuse de cette force initiale, celle qui pousse le canot. Même si elle est moins impressionnante que le courant du fleuve, elle est peut-être plus rare et précieuse.

407. « Qu'importe le génie s'il ne sait pas communiquer à celui qui le contemple et le vénère une liberté telle et une hauteur de sentiment telle qu'il n'a plus besoin du génie ! Se rendre superflu — c'est la gloire de tous les grands. » Je vois là la peinture d'un avenir pour l'humanité : l'accomplissement individuel, né en bonne partie de la société, se mêle à nouveau dans la société, pour pouvoir devenir la normalité et provoquer de nouveaux accomplissements.

Ensuite, Le Voyageur et son ombre.

vendredi 20 septembre 2019

Humain, trop humain - Nietzsche

Humain, trop humain - Nietzsche

Bien qu'ayant beaucoup aimé Ainsi parlait Zarathoustra, pendant mes autres tentatives répétées de lire Nietzsche (notamment avec Par-delà bien et mal et La Généalogie de la morale), je me suis heurté à un mur. Certes, le propos est complexe, mais ce sont plutôt l'égo et l'agressivité de Nietzsche qui m'ont posé problème. C'est donc avec plaisir que je retrouve dans Humain, trop humain (1878) un Nietzsche plus jeune, plus sobre, qui se lit avec plaisir. Il s'aventure à déconstruire la pensée commune, en particulier la morale et la religion, en plongeant loin dans le passé comme dans l'avenir possible. Sur plus de 600 aphorismes (classés en chapitres à l'intérêt inégal) écrits pendant une difficile période de souffrance physique, il développe sa pensée destructrice pour mieux être créative. Je m'attarde ci-dessous sur quelques morceaux (avec les numéros des aphorismes), et je lirai plus tard Opinions et sentences mêlées et Le Voyageur et son ombre, datés de l'année suivante, qui se trouvent dans le même recueil.

5 (Préface). « Il jette en arrière un regard de reconnaissance, pour sa dureté et son aliénation de soi-même, pour ses regards au loin et ses vols d'oiseau dans les hauteurs froides. » Ici je m'accorde une interprétation bassement littérale et temporelle. Je suis revenu il y a peu d'un voyage qui, en partie, a eu sur moi un effet négatif. Mais plutôt que de fuir cette négativité, ou de la noyer sous l'apparence bienséante du succès, de l'épanouissement souriant, il faut l’embrasser, l'intégrer, jusqu'à ce que les expériences négatives soient tout comme les positives des briques de valeur dans la construction de la pensée.

2. Sur le nécessité du recul pour comprendre l'humain. « La téléologie [étude de la finalité] toute entière est bâtie sur ce fait, que l'on parle de l'homme des quatre derniers mille ans comme d'un homme éternel, avec lequel toutes les choses du monde ont dès leur commencement un rapport naturel. » Admirable à quel point Nieztsche se projette dans le temps, on dirait un bon auteur de SF. L'avenir est si imprévisible, et tellement porteur de changements radicaux dans la nature même de l'humain, qu'il convient d'ouvrir la pensée à ces potentialités, ou du moins à sa propre ignorance de la plupart de ces potentialités.

9. Sur l'absurdité de la métaphysique. Nietzsche laisse la métaphysique, la recherche de la nature du réel, aux scientifiques. La métaphysique ne serait rien d'autre qu'un vaste entassements de possibles dont il ne convient pas de se préoccuper car ils sont hors de portée, inaccessibles, sans lien avec l'humain : « L'existence d'un pareil monde fut-elle des mieux prouvées, il serait encore établi que sa connaissance est de toutes les connaissances la plus indifférente : plus indifférente encore que ne doit l'être au navigateur dans la tempête la connaissance de l’analyse chimique de l'eau. » Mais, qui sait, l'humain ne sera peut-être pas toujours dans la tempête.

51 « Comment le paraitre devient être. » « L'hypocrite qui joue toujours le même rôle finit par cesser d'être hypocrite ; ainsi les prêtres qui, dans leur jeunesse, sont d'ordinaire, consciemment ou non, des hypocrites, deviennent enfin naturels et c'est alors qu'ils sont réellement prêtres dans aucune affectation. » Je me suis souvent interrogé à ce sujet au cours de mes séjours dans des monastères catholiques ou orthodoxes. Le moine devient moine en se faisait forger par l'enclume de l'habitude et le marteau des normes. De même pour chacun d'entre nous, à une intensité moindre.

58. Un aphorisme splendide sur la promesse de l'amour éternel. Allez, je le reproduis en entier.
On peut promettre des actions, mais non des sentiments, car ceux-ci sont involontaires. Qui promet à quelqu'un de l'aimer toujours, ou de le haïr toujours, ou de lui être toujours fidèle, promet quelque chose qui n'est pas en son pouvoir ; ce qu'il peut bien promettre, ce sont des actions qui, à la vérité, sont ordinairement les conséquences de l'amour, de la haine, de la fidélité, mais qui peuvent aussi provenir d'autres motifs, car à une seule action mènent des chemins et des motifs divers. La promesse d'aimer quelqu'un toujours signifie donc : tant que je t'aimerai, je te montrerai les actions de l'amour ; si je ne t'aime plus, tu continueras néanmoins à recevoir de moi les mêmes actions, quoique pour d'autres motifs : de sorte que dans la tête des autres hommes persiste l'apparence que l'amour serait immuable et toujours le même. On promet ainsi la persistance de l'apparence de l'amour, lorsque, sans s'aveugler soi-même, on jure à quelqu'un un amour éternel.
80. Sur le suicide et sa beauté. Prenant exemple sur les grecs antiques, Nietzsche fait une petite apologie du suicide du vieillard qui choisit de quitter la vie selon ses propres termes, acte raisonnable et donc de valeur. Sa conclusion est une pique particulièrement croustillante : « Les religions sont riches en expédients contre la nécessité du suicide : c'est un moyen de s'insinuer par la flatterie chez ceux qui sont épris de la vie. »

87 « Celui qui s'abaisse veut se faire élever. » N'est-ce pas le cœur même de la plupart des religions ? La vie terrestre n'est niée que pour l'espoir d'un extase à venir, d'une reconnaissance des sacrifices effectués, et par-dessus tout pour l'espoir d'un logos qui accorde à la vie humaine une grande valeur.

111. La religion comme tentative primitive de l'homme pour influer son environnement. Par tous les artifices ritualistes, « il est donc possible d'exercer une contrainte sur les puissances de la nature en se les rendant favorables. » Ainsi l'humain se console de son impuissance et satisfait son puissant instinct de causalité, faute de le comprendre.

116. Critique de l’hypocrisie du chrétien ordinaire. « Si le christianisme avait raison, avec ses dogmes du Dieu vengeur, de la peccabilité [état d'un être capable de pécher] universelle, de l'élection par la grâce et du danger de damnation éternelle, ce serait un signe de faiblesse d'esprit et de manque de caractère, de ne pas se faire prêtre, apôtre ou missionnaire, de ne pas travailler avec crainte et tremblement et exclusivement à son propre salut ; ce serait un non-sens de perdre ainsi de vue l’avantage éternel pour la commodité d'un temps. » Comment être un saint sans fuir toutes choses terrestres, et comment être un vrai croyant sans chercher à être un saint ?

128. « La science moderne a pour but aussi peu de douleur que possible, aussi longue vie que possible — par conséquent une sorte de félicité éternelle, à la vérité fort modeste en comparaison des promesses des religions. » Fort modeste, mais — bien qu'il soit permis de douter que ce soit bien le but de la science — ô combien plus efficace. Le prêtre n'a pas besoin d'opérer la tumeur : la tumeur lui est indifférente, un chemin vers la vie véritable.

129. « Il n'y a pas assez d'amour et de bonté dans le monde pour devoir encore en prodiguer à des êtres imaginaires. » Et c'est les complimenter que de ne mentionner qu'amour et bonté.

161. Comment reconnaitre la valeur dans l'art ? « Nous pensons tous que l'excellence d'une œuvre d'art, d'un artiste, est prouvée, quand ils nous saisissent, nous ébranlent. Mais il faudrait d'abord que notre propre excellence de jugement et d'impression fut prouvée : ce qui n'est pas le cas. » Ainsi, méfiance notre propre jugement, soupçon envers nos émotions, de la même façon que le plaisir ou soulagement que provoque une idée (l'après-vie, par exemple) ne prouve en rien sa véracité. Trop souvent, l'impression provoquée sert de preuve à l'idée. D'ailleurs, aphorisme 227 : « Tiens seulement cela pour vrai, dit-il, tu sentiras comme cela fait du bien. Mais ce la signifie que de l’utilité personnelle que rapporte une opinion, on est censé tirer la preuve de sa vérité. » L'inverse est également vrai : face à une opinion désagréable : « Il ne peut pas avoir raison, car il nous cause du dommage. »

167. Contre la tyrannie des impressions, l'éducation : se libérer du « piquant de la nouveauté, de l'attente », qu'aujourd'hui ont pourrait appeler suspense ou surstimulation, au profit de reconnaissance et connaissance d'un motif et de ses nuances.

235. Anticipation assez précise des dangers du communisme à venir, et on retrouve déjà là les grands thèmes qui agiterons la littérature dystopique du vingtième siècle : « Les socialistes désirent établir le bien-être pour le plus grand nombre possible. Si la patrie durable de ce bien-être, l’État parfait, était réellement atteinte, le bien-être détruirait le terrain d'où naissent la grande intelligence et généralement l'individualité puissante : je veux dire la puissante énergie. » Alors, une valeur de la violence, de la tension ?

251. Pour jouir pleinement de la valeur de la pensée scientifique sans que la science ne nous prive des plaisirs et instincts moins rationnels : séparer l'esprit en deux. D'un côté la science, de l'autre le reste : « Dans un domaine est la source de force, dans l'autre le régulateur : les illusions, les préjugés, les passions doivent servir à échauffer, l'aide de la science qui connait doit servir à éviter les conséquences mauvaises et dangereuses d'une surexcitation. » Ainsi, sans nier les bases anciennes et vitales de l'esprit, et au contraire en les aimant, on y ajoute l'indispensable et plus humaine encore couche de raison.

257. « Aujourd’hui, nous vivons, il est vrai, encore dans la jeunesse de la science et nous avons coutume de suivre la vérité comme une belle fille ; mais qu'arrivera-t-il, quand un jour elle sera devenue une femme vieillie, au regard maussade ?  » Car certainement le connaissable est limité : quoi ensuite pour l'intelligence ?

283. La servitude volontaire, l'aveuglement choisi, dans une débauche d'action ? « Tous les hommes se divisent, de tout temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n'a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave, qu'il soit ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit. » La liberté du temps est un privilège, certes, mais un privilège parfois inquiétant, effrayant, qu'on repousse par l'activité pour l'activité dès qu'on la reçoit.

285. Déjà Nietzsche se plaint de la densité du monde qui noie l'otium dans l'activité barbare. Que l'oisif — à ne pas confondre avec le paresseux — ne culpabilise pas trop : « Tout individu calme et constant de cœur et de tête a le droit de croire qu'il possède non seulement un bon tempérament, mais une vertu d'utilité générale et qu'en conservant cette vertu il remplit même un devoir fort élevé. »

500. « En vue de la connaissance, il faut savoir utiliser ce courant intérieur qui nous porte vers une chose, et à son tour celui qui, après un temps, nous en éloigne. » J'aime ce beau résumé de la vision nietzschéenne du mouvement intellectuel permanent où, tel un voyageur à travers le monde, le voyageur de l'esprit a beau être parfois tenté de s'installer dans le confort d'une citadelle doctrinale, il regarde l'horizon avec un mélange de regret et d'envie, soupire, ajuste son sac sur ses épaules, et se met en route vers sa prochaine escale.

585. Retour de la téléologie, actuellement trop embourbée dans le déchaînement du progrès machiniste : « L'humanité emploie sans compter les individus comme combustibles pour chauffer ses machines : mais pourquoi donc les machines, si tous les individus (c'est à dire l'humanité) ne sont bons qu'à les entretenir ? Des machines qui sont leur fin à elle-mêmes, est-ce là l'umana commedia ? »

635. Malgré le triomphe de la science, malgré même le triomphe des résultats de la science, la pensée scientifique, basée sur le doute et les hypothèses, reste trop souvent une chose étrange et lointaine : « C'est, en effet, sur l'entente de la méthode que repose l'esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité. » Car on peut utiliser un ordinateur et être créationniste, être sauvé par une chimiothérapie et se dire que l'on ira au paradis qu'un peu plus tard.

638. Et Nietzsche conclut en beauté sur l'image du voyageur : « Celui qui veut serait-ce dans une certaine mesure arriver à la liberté de la raison n'a pas le droit de se sentir sur terre autrement que voyageur, — et non pas même pour un périple vers un but final : car il n'y en a point. »