dimanche 6 mai 2018

Tao Te King - Lao Tseu


Tao Te King - Lao Tseu

Petite découverte d'un fragment de philosophie chinoise. Il y a 2500 ans, Lao Tseu, fatigué de la vie à la cour impériale, aurait décidé de s'exiler, laissant derrière lui ce petit livre à la demande d'un garde de la grande muraille. On apprend dans le commentaire que « le caractère Tao est composé du radical marche, uni au radical tête ou principe, point de départ d'un système, pensée directrice d'un mouvement. Il signifie au sens propre : une chemin, une voie. » Et mieux vaut ne pas s’attendre trop vite à percer les secrets du Tao tant les aphorismes de Lao Tseu sont elliptiques, voire contradictoires. D'autant plus que le tout est très mystique. Le préfacier, d'ailleurs, ne compare pas le texte à d'autres ouvrages de philosophie mais à des textes religieux. C'est un point de vu personnel, mais assez révélateur. D'ailleurs, fait marquant, Lao Tseu évoque à un moment ce qui ressemble fort au monothéisme occidental : « Il est un être indéterminé dans sa perfection, qui était avant le ciel et la terre, impassible, immatériel ! Il subsiste, unique, immuable, omniprésent, impérissable. On peut le considérer comme étant la Mère de l'Univers. Ne connaissant pas son nom, je le désigne par le mot Tao. » (25) J'ai l'impression qu'on peut aisément se laisser aller à coller ses propres croyances préexistantes à ce genre de texte. Le préfacier renchérit : « [Le Tao est] un vivant témoignage de la Connaissance qui jaillit dans le cœur de l'homme, dès qu'il s'affranchit des illusions sensorielles ou mentales, et ramène tout à la Source permanente de son être et de tous les êtres. » Ce type de jargon mystique m'est assez désagréable. Et en effet il y a dans le Tao Te King une permanente apologie du renoncement et de l’inaction, souvent bien supérieure à ce qu'on trouve dans la philosophie occidentale. Par exemple :
La suprême Vertu est comme l'eau. L'eau et la vertu son bienfaisantes pour les dix milles êtres et ne luttent pas. Elles occupent les places que tous les hommes détestent. C'est pourquoi elles sont comparables au Tao. (8)
Le savoir n'est qu'ornement du Tao et commencement de l'erreur. C'est pourquoi le Sage s'attache au réel et rejette les apparences ; il s’intéresse au fruit plutôt qu'à la fleur. (38)
Sans franchir sa porte, on connaît l'univers ; sans regarder par sa fenêtre, on voit le Tao du Ciel.
Plus on sort et s'éloigne de soi, moins on acquiert la connaissance de soi.
C'est pourquoi le Saint-homme arrive sans se mouvoir, nomme sans regarder, et accomplit sans agir. (47)
En s'adonnant à l'étude, on augmente chaque jour ; en se consacrant au Tao, on se diminue chaque jour ; on ne cesse de diminuer, jusqu'à ce qu'on atteigne le Non-agir. Par le Non-agir, il n'est rien que l'on ne puisse faire, certes ! (48)
Il n'est rien au monde de plus inconsistant et de plus faible que l'eau ; cependant, elle corrode ce qui est dure et fort : rien ne peut lui résister ni la remplacer.
La faiblesse a raison de la force ; la souplesse, de la dureté. Tout le monde le sait, mais personne n'y conforme sa conduite. (78)
L'analogie de l'eau est plaisante, certes. Mais cet encouragement à la passivité absolue est en soi contradictoire : n'a-t-on pas besoin d'étudier et travailler pour parcourir le Tao ? Peut-être pas si l'on considère le Tao comme révélation, mais encore une fois, on a rarement de révélation sur ce qu'on ne connait pas. Ainsi si le non-savoir est l'objectif final du sage, comme diraient les occidentaux, il ne peut suffire pour le chemin. Je préfère ne pas voir la philosophie morale comme comme une négation des énergies vitales, mais comme la science qui cherche et enseigne comment gérer et utiliser ces énergies. Mais les termes utilisés ici sont, il me semble, trop vastes pour permettre une interprétation précise.

Le philosophe prodigue néanmoins des conseils pratiques pour guider le lecteur sur le chemin de la vertu et de la modération qui rappellent les philosophes antiques de l'occident :
Celui qui connait les hommes est averti ; celui qui se connait lui-même est réellement éclairé.
Celui qui vainc les hommes est fort, celui qui se vainc lui-même est réellement puissant.
Celui qui sait se suffire est riche.
Celui qui suit sa voie a de la volonté.
Celui qui reste à sa place dure longtemps.
Celui qui meut sans cesser d'être a acquis l'immortalité. (33)
Quand le monde a le Tao, on renvoie les chevaux aux champs. Quand le monde n'a plus le Tao, les chevaux de combat se multiplient dans les faubourgs.
Il n'est pas de plus grande erreur que de vouloir satisfaire ses désirs ; il n'est pas de plus grande misère que de ne pas savoir se suffire. Il n'est pas de pire calamité que le désir de posséder.
C'est pourquoi celui qui sait se contenter de peu est toujours satisfait. (46)
Le peuple envisage la mort avec légèreté, parce qu'il peine trop pour vivre ; voilà pourquoi il attache peu d'importance à la mort. Car seul celui qui n'est exclusivement accaparé par la lutte pour l'existence peut sagement apprécier la vie. (75)
Et un passage dont j'ai envie de faire une interprétation environnementaliste :
Celui qui est vertueux atteint son but sans se permettre de rien prendre par la force. Il réussit sans faire souffrir, sous détruire, sans s'enorgueillir, sans exploiter son succès, puis s'arrête. Il a vaincu sans violence.
Quand les êtres usent de la force, ils vieillissent, car cela est opposé au Tao, et ce qui est opposé au Tao périt prématurément. (30)
Ce qui me frappe, c'est la notion de limite. Au-delà d'un certain point, le sage « s'arrête. » Notion ntemporelle.

En bref, dans le Tao Te King, beaucoup de mysticisme, mais aussi beaucoup d'idées familières écrites avec minimalisme et beauté. Pas besoin d'énormes pavés pour susciter plaisir et réflexion. Et je conclus en laissant la parole au commentateur qui, même s'il fait un peu trop d'ésotérisme, sait rédiger de belles phrases.
Le moi est, en tout homme, un vouloir tentaculaire. Il tend à s'accroitre sans cesse au détriment des autres êtres et à s'opposer en même temps à toute tentative susceptible de diminuer ce qu'il considère comme sa propriété. Il finit même par se convaincre qu'un perpétuel accroissement est, pour lui, une question de vie ou de mort. (p.142)
[Le Tao] exige un renversement de notre état actuel, un dépouillement de ce « moi » qui obstrue la source créatrice cachée au dedans de nous. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il n'y a pas de méthode fixe pour amorcer cette transformation, dont le besoin se fait sentir dès que l'homme, sursaturé de notions intellectuelles ou de sensations, éprouve la nostalgie de la Réalité éternelle. (p.162)

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