lundi 13 septembre 2021

Les écologistes hypocrites

Mes précédentes tentatives de produire sous format vidéo étaient tout à fait plaisantes et instructives. Elles avaient aussi l'avantage de me pousser à aller dans le dehors. Ceci dit, elles nécessitaient beaucoup de temps pour assez peu, disons, d'audience. Il m'a semblé nécessaire de revoir mon format.

Dans tous les cas, je passe pas mal de temps à lire, et à écrire sur ce que je lis. Alors faire de la vidéo à partir de ce matériau, ou du moins faire de la vidéo qui élabore sur ces bases que je pratique déjà, me semble naturel et plus viable, moins chronophage, et plus adaptable sur le long terme.

Plutôt que de simplement parler de livres, il m'a semblé pertinent de me spécialiser sur les questions environnementales. Il me semble que déblatérer sur ces questions, ou même aller jusqu'à produire (si j'y parviens) des choses sensées, constructives et instructives sur ces questions, n'est pas une totale perte de temps, aussi bien pour moi que pour qui regarde/écoute.

Bref, ci-dessus ma première tentative. La qualité de mon élocution est bien sûr discutable, de même que la façon dont j’utilise le format vidéo. Le ton juste n'est pas encore trouvé. Si je ne m'en lasse pas sous peu (ce qui est loin d'être improbable), j'espère m'améliorer. Tout retour est le bienvenu.

Lien direct vers la vidéo.

jeudi 9 septembre 2021

Carnet de voyage : Bivouac en Aveyron & séjour à Vienne


Je sens que le temps des grands voyages touche à sa fin pour moi, mais, chanceux, j’ai pu glisser quelques petites choses cet été. Pas de carnet de voyage concret cette fois, juste des souvenirs, après coup.

Audrey n’avait jamais fait de la rando, de la vraie rando, avec sa maison sur le dos. C’était un vide qu’il fallait combler, un pucelage qu’il me fallait dérober. La veille de notre départ, nous décidons de faire Rodez — Millau à pied, soit quelques jours de marche. Nous n’avons pas de tente pour deux personnes, et comme les magasins sont dévalisés et que nous nous y prenons littéralement au dernier moment, je jette mon dévolu sur une tente à 30 €. Je suis suspicieux, mais au final, elle nous servira fidèlement, sans faillir — mais je n’aurais pas aimé devoir traverser de vraies nuits pluvieuses là-dedans.

Audrey, agile, solide, se débrouille bien, elle s’adapte à merveille. Moi, je ne suis pas tendre : nous marchons toute la journée, jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus. Certes, j’aurais pu être plus modéré, mais c’est l’objectif : y aller vraiment, sans retenue ; lui offrir l’épuisement physique sain et véritable. Le second soir, un homme étrange passe dans le champ où nous campons, avec une horde de petits chiens mignons. Le moins timide vient me léchouiller avidement. Le troisième soir, nous sommes sur une crête ornée d’éoliennes. Une autre horde animale se jette sur nous : des fourmis volantes, des centaines de fourmis volantes. Sans qu’on comprenne pourquoi, elles se cantonnent exclusivement sur notre toile de tente, sur laquelle elles copulent inlassablement. Pour éviter de les bloquer entre les deux toiles, nous ne dormons qu’avec la toile intérieure. Le lendemain matin, le soleil se lève héroïquement entre les moulins de métal, et je ramasse des framboises sauvages. Une belette me montre son museau dans les fourrés avant de détaler, non sans m’avoir fixé curieusement auparavant. 


Un ruisseau nous offre son eau fraiche. Nous sommes nus sous les arbres, entre les fougères, dans ce microcosme paradisiaque, et quel plaisir que de refouler notre crasse dans un contexte aussi privilégié. La lumière, incertaine, est celle d’un sous-bois mystérieux. Audrey évoque avec étonnement des sortes de vers aquatiques qui se dirigeraient vers elle. Des bestioles, c’est bien normal ! Et alors que j’énonce cette idée naïve, je sens quelque chose me chatouiller le pied. Je baisse instantanément les yeux et, surprise, des sangsues affamées escaladent ma peau. Je lâche un cri bien peu viril et je saute hors de l’eau. Des sangsues ! Le reste de la douche se fait avec plus de prudence.


Les chaussures d’Audrey ne sont ni récentes, ni de bonne qualité : voilà qu’une de ses semelles se barre. On rafistole avec de la ficelle, mais ce rafistolage est bien évidemment précaire. Elle crapahute tant bien que mal, et finit, sous mon insistance, par arracher l’autre semelle, histoire de ne pas marcher comme un dahu. Quelques averses viennent nous rafraîchir, et Audrey se jette sous les gouttes. Notre quatrième bivouac se fait avant la longue descente vers Millau, non loin de l’autoroute. Au petit-déjeuner, tripotée de mûres sauvages. Nous traversons un paysage qui m’enthousiasme, fait de collines encore livrées à elles-mêmes, à la végétation rase. Ça ne manque pas de plantes comestibles, un lapin sautille, et j’identifie un chêne-liège : voilà d’où viennent, ou venaient, les bouchons de nos bouteilles de vin. Audrey fatigue, en bonne partie à cause de ses chaussures qui désormais ressemblent plus à des chaussons, et, une fois à Millau, elle s’autorise, chose rare, un peu de mauvaise humeur ! Soit, soit, mais le bilan est positif.

Devant ces menus problèmes, nous abrégeons, et suivent quelques jours dans le jardin d’Audrey. Quel plaisir que de manger les haricots ramassés par nos doigts impatients, de déterrer des pommes de terre (bien que la récolte soit modeste), de prendre soin des tomates en lutte perpétuelle avec le mildiou. Quant à elles, blettes et courgettes prospèrent tranquillement, valeurs sûres. Armé d’une pelle-bêche, je ratiboise et déracine un coin laissé en friche, et nous arrachons les vénérables pieds de lierre qui depuis trop longtemps étouffent les pommiers fatigués. La volière n’est plus qu’une cage à hautes herbes, le poulailler un champ de menthe et d’ortie, et les lapins sauvages viennent manger les pieds de chou — j’aime les ruines. Et toujours, je me lasse, je trépigne, j’ai besoin d’aller m’agiter et m’ennuyer ailleurs.

Bernadette, mon amie autrichienne, vit dans une grande maison avec trois colocataires, elles aussi des jeunes femmes qui, à l’extrême limite des études, lorgnent avec méfiance, curiosité ou enthousiasme vers le monde qui attend de les gober. Quelle localisation exceptionnelle ! La maison est à deux minutes à pied d’une gare, et Vienne est à 15 minutes en train. Pour faire ses courses, il y a un supermarché encore plus près que la gare. Pour marcher, courir, ou se perdre dans les fourrés, les hautes collines boisées sont toutes proches, à quoi, 10 minutes ? Et le jardin, chaotique, en pente, était auparavant géré par des botanistes : les restes d’une incroyable variété de plantes s’y bataillent encore. La baraque est ancienne, il n’y a pas de couloir, et l’isolation sonore est déplorable, mais qu’importe, je veux ce contexte, j’aime ce contexte.


Errer dans Vienne ne m’intéresse guère ; les grandes villes, j’ai eu ma dose, merci bien. Néanmoins, il me faut un minimum honorer la capitale, et nous allons rencontrer la sœur de Bernadette dans un typique café viennois. En boisson, je prends un café à je ne sais quoi, un café appelé « mélange » — détail frappant, car je suis en train de relire Dune. Bernadette s’installe comme écoutant un podcast pendant que j’assaille sa sœur, étudiante en psychologie. Mettant comme souvent tout tact de côté, je la questionne, je glisse autant que possible mes doigts curieux dans son esprit. Nous papotons pendant des heures, et, comme c’est souvent le cas, elle bat en retraite quand j’évoque sans retenue l’avenir sous l’angle de la crise climatique. Elle sait, elle comprend, mais elle choisit ne pas en parler, de ne pas y penser — voilà notre perte. Autre instant qui me revient : elle me demande ce que je pense de « l’appropriation culturelle ». Ah, voilà donc les problèmes qui occupent la gauche, voilà les vrais problèmes ! Je lui dis que c’est un concept parfaitement stupide, puisque tout vient de quelque part. Oui, les idées et les cultures évoluent, changent et bougent, entre des mains différentes, c’est le principe même des idées et des cultures. Elle est étonnée : c’est la première fois qu’elle entend cette opinion.

Pendant les huit jours que je passe là-bas, je gambade dans trois musées : L’Albertina, que j’avais déjà visité il y a bien longtemps, le Kunsthistorisches Museum et le Belvédère. Plein de trucs qui me laissent froid, évidemment, en particulier les expos de photos qui prennent une place considérable, mais il y a aussi tout un tas de belles choses qui me touchent. Kandinsky m’enthousiasme, Dürer, Bosh, Michel-Ange, Bernardo Bellotto, Monet et ses nénuphars, Cézanne et sa Normandie… La Babel de Bruegel est encore plus renversante en vrai : la perspective foireuse qui fonctionne malgré tout, et tant de détails ! Je découvre aussi de lui quelques peintures que je ne connaissais pas. Klimt, en revanche, me laisse toujours aussi indifférent, sauf ses croquis de nus, allez savoir pourquoi. Et, oui, je m’autorise cette remarque impertinente : Klimt, c’est bien un truc de femmes !


Peut-être sans surprise, c’est Caspar David Frierich qui m’absorbe le plus longtemps, dans l’un de ses paysages de montagne. Peinture barrée par un arbre tombé, du humus humide envahi par les racines aux cimes nues balayées par les vents, il évoque toute l’expérience humaine sans représenter le moindre humain, il fait d’un paysage un miroir. Ma plus belle découverte, c’est certainement cette peinture d’Alexander Rodtschenko. Outre l’esthétique de la géométrie et des formes, il m’évoque de vastes constructions humaines dévorées par la rouille et le temps, ambition corrodée par les forces de la nature, symbolisée par ces sortes de trous noirs surpuissants ; mais quand l’ambition humaine se trouve en intersection avec la violence chaotique et indépassable du réel, alors surgit, furtivement, l’or. Je n’oublie pas d’honorer tous les autres, dont les noms ne sont pas autant gravés dans la mémoire collective.


Aussi, d’autres rencontres. D’abord, Patrick, qui entretient avec Bernadette une relation floue qui, attention, c’est important, n’est absolument pas une relation de couple. J’essaie de faire preuve d’un peu plus de retenue, mais, au bout d’un moment, je l’assaille lui aussi. Il répond avec beaucoup de prudence. Détail intéressant : il bricole son appart pour en faire une smart home open source. En une heure, je déterre pas mal de choses que Bernadette ignorait. Je le reverrai plus tard dans la semaine : après une soirée dans un Durchhaus, institution locale historique, nous allons gambader entre les vignes, sur les collines qui bordent la ville, au nord. Bernadette est elle-même très confuse par cette relation, mais Bernadette est globalement confuse, rien de neuf. Je rencontre aussi les parents de Bernadette, et je crois que je ne fais pas trop honte à leur fille. Autre rencontre, une amie de Bernadette et sa compagne, prof d’université française qui a quitté mari et enfants pour l’adorable petite jeunette qui collectionne les statuettes de crocodile. Le restaurant est bien trop bruyant pour que je sois capable de socialiser convenablement (je n’aime pas les restaurants), mais les nachos sont stupéfiants, délicieux ; une révélation.

Peut-être que le mieux, c’est simplement de rester dans ou autour de maison, avec Bernadette et ses colocataires élusives, allant et venant. Le cadre de vie, le contexte quotidien, c’est le but, c’est ce qui compte ! Dans la chambre qui est m’est attribuée, chambre d’une des colocataires absente (sous-colocataire pendant que la colocataire long-terme étudie des insectes dans les montagnes italiennes), pas de rideaux, quatre billets de 100 € laissés en vrac, et des capotes qui traînent. Je lis sur la table en bois devant la maison, je me morfonds sur mon matelas, je fais des crêpes et de la compote (sans sucre !) avec pommes du jardin et baies de sureau ramassées non loin, et je m’active dans le dehors. Avec Bernadette, je coupe, je coupe, je scie et je coupe ! Quel joyeux bordel, quel beau chaos, mais il faut faire un peu d’espace. Je suis heureux de manipuler une faux, ça faisait longtemps. Les branches tombent, je scie les plus grosses, j’arrache les lianes, je ramasse les pommes. Tout s’éclaire, le soleil passe mieux. Il nous faut éclaircir la glycine qui envahit dangereusement le trottoir. Un oiseau vient dévorer les raisins sur la vigne, Bernadette lui court après, un écureuil traverse le jardin, nous ramassons des plantes pour le prochain repas, l’unique brocoli est magnifique, je gobe les tomates cerise sans me soucier d’en laisser aux autres, et je me lasse, je vais lire une heure à l’ombre du sureau.


Dans les collines paradisiaques, je ramasse de la verge d’or, que je fais sécher ensuite. Bernadette me montre son chemin de course, qu’elle ne peut pas pratiquer en ce moment, horreur absolue : elle a mal à la cheville. Je m’extasie devant autant de plantes et de fleurs, juste-là, si près de la maison. Je vole des prunes dans un jardin, je vais tout seul lire au pied d’une petite chapelle, et l’orage éclate, je m’abrite au bord de cette minuscule et forestière maison de Dieu, mais je finis par courir sous la pluie pour aller manger avec Bernadette et Patrick. J’ai un point de côté, puis des courbatures les jours suivants — marcher et courir sont donc des activités si différentes ?

Je m’agite, je m’immobilise, je suis las et impatient, instable, incohérent. Je me heurte aux murs, je me heurte aux gens, je me demande ce que je fais là, je me demande pourquoi je n’habite pas là. Hannah, la colloque à frange blonde, joue du piano dans sa chambre — j’ai un faible pour les franges blondes, qu’y puis-je. À d’autres moments elle peint, un soir, elle coud, j’entends la machine qui ronronne, qui ronronne. Son copain est catholique, elle le vit un peu difficilement. Bernadette apprécie ma compagnie, car je ne la prends pas trop au sérieux, elle peut vomir sa confusion, que je balaie d’une blague, avant de répondre avec sérieux. Ses poignets portent encore et porteront toujours les nombreuses marques du couteau, c’est très simple. Un ami me parle de ses vagues projets de suicide, je lui dis d’attendre au moins la mort de ses parents. Moi, j’aime la vie, j’adore la vie ! Ce n’est pas moi qui cours après la mort, c’est elle qui me bouffe de dedans. Mon cousin Clément vadrouille toujours en Australie, heureux — son instabilité est plus ancrée que la mienne. Un autre ami se met au chômage pour, enfin, avoir le temps de finir sa thèse. Mais où trouve-t-il la foi pour ça ? Je suis las de toutes mes tentatives avant même de les mettre en pratique. Je lis Greg Egan, ah, oui, c’est stimulant ! Plus de limites, plus de frontière entre l’imagination et le réel, enfin, tout est possible, tout est faisable.

J’imagine une voie, je la parcours en esprit, je vais jusqu’à sa fin ; je n’ai plus de raisons de la vivre, je l’ai déjà vécue. Ce qui m’accroche encore, c’est le contexte, le contexte de vie : oui, cette maison, ses habitants, je veux ça, je veux fabriquer ça — mais quoi ensuite ? 

mardi 7 septembre 2021

3zekiel - Peter Cawdron

3zekiel - Peter Cawdron

3zekiel (2019) est le roman le plus acclamé de Peter Cawdron sur Goodreads. Wherever seeds may fall, Anomaly et Xenophobia n'étaient dans l'ensemble pas très brillants, mais je me suis entêté car le focus de l'auteur sur le thème du premier contact avait malgré tout réussi à m'accrocher. Mais là, ça devient pénible. Il y a sans doute un roman sympathique caché quelque part dans 3zekiel, un roman bien plus court, bien plus maitrisé. 

En Afrique, des aliens silencieux s'apprêtent à descendre sur Terre via un ascenseur spatial. Bizarrement, ils ont choisi un coin paumé au milieu du Congo. Le narrateur est le fils d'un missionnaire et se retrouve embarqué dans l'aventure avec un scientifique et un Navy SEAL. Les aliens se révèlent être une mission automatisée, et les méchants russes veulent tout faire sauter. Bof. Le pire, c'est l'écriture : la trame étant assez maigre, l'auteur rempli avec du vide. Vraiment, je ne comprends pas comment qui a déjà lu quelques livre de SF peut ne pas avoir envie de sauter deux paragraphes sur trois tant c'est creux.

Exemple : nos héros échappent de justesse à une embuscade des russes d'une façon improbable. Ils s'enfuient et pansent leurs blessures. Peu après, ils échappent de nouveau à une embuscade des russes d'une façon encore plus improbable. Puis ils pansent leurs nouvelles blessures. Avec beaucoup de blabla en prime. Mais pourquoi ? C'est tellement foireux comme narration, et c'est tellement évident que c'est foireux. J'ai lu la majorité du roman en diagonale, porté simplement par une certaine curiosité envers la résolution. Dans tous les cas, peu importe la résolution : difficile de lui donner la moindre force avec une écriture pareille, une écriture qui rame péniblement 10 pages derrière mon attention impatiente.

samedi 4 septembre 2021

Xenophobia - Peter Cawdron

Xenophobia - Peter Cawdron

Xenophobia (2013), un autre roman du prolifique Peter Cawdron, auteur du médiocre Anomaly (2011) et du sympathique Wherever seeds may fall (2021). Encore une histoire de premier contact, donc. Cette fois, c'est en Afrique : une médecin de MSF se retrouve isolée avec une bande de marines alors que les forces des Nations Unies se retirent après la confusion causée par l'arrivée en orbite d'un énorme vaisseau alien. Isolés, nos héros n'ont accès aux infos que sporadiquement, par la radio. Les aliens font des trucs d'alien, et nos héros se retrouvent, par le hasard de la guerre, confrontés à l'une de ces créatures, capturée par des rebelles africains.

Bof bof. Comme d'habitude, l’aspect humain est complètement foireux, et je ne vais pas m'embêter à énumérer les problèmes de ce côté. Je suis là pour les aliens, pour le premier contact, et je suis prêt à être tolérant pour le reste si les idées centrales sont percutantes. Ces idées, dommage qu'elles soient entourées d'autant de narration un peu superflue (j'ai sauté des pages), mais il y a néanmoins du bon. Le milieu du roman, quand nos deux héros sont confrontés un alien, puis forcés à cohabiter et à collaborer avec lui, est certainement le moment le plus efficace. La confrontation avec l'inconnu fonctionne, l'alien est vraiment alien, et on s'interroge sur sa nature et les motivations de son espèce.

Dommage que la fin, en plus d'être rendue confuse par une écriture maladroite, sombre dans la moralisation bas de gamme. Les humains sont violents, ils ne prennent pas soin de leur planète, blablabla. Pas subtil pour un sou. Mais pas grave, notre héroïne parvient néanmoins à changer l'avis des aliens (qui voulaient domestiquer ces humains tumultueux) en leur faisant un beau discours sur l'auto-détermination qui valorise la "raison". Ce qui est complètement stupide, la "raison" n'est pas un argument, puisque la position des aliens (donner un coup de pouce évolutionnaire) peut elle aussi être jugée raisonnable.

Néanmoins, je vais m’entêter à lire d'autres romans de Peter Cawdron. L'écriture simpliste fait que ça se mange très aisément, et qu'y puis-je, je suis comme l'auteur un peu obsédé par ces thématiques. Il arrive à titiller ma curiosité, et c'est déjà pas mal.

lundi 30 août 2021

Les enfants de Dune - Frank Herbert

Les enfants de Dune - Frank Herbert

Après Dune et Le messie de Dune, voilà le troisième volume. Comme le premier, c’est un énorme pavé. Je m’attendais à quelque-chose d’encore pire que le second, mais finalement, je l’ai beaucoup plus apprécié, bien qu’il me soit plus difficile d’en parler : d’un côté, le rythme et la narration sont franchement foireux, et de l’autre, l’ensemble a su maintenir ma curiosité.

Le roman commence bien : 9 ans après le tome précédent, Alia, la sœur de Paul, est sur le trône. Problème : elle s’est fait dépasser par les personnalités de ses ancêtres qui cohabitent avec elle, dans son esprit, et elle est littéralement possédée. Les jumeaux, les enfants de Paul, Leto et Gamina, se débrouillent mieux face à leurs personnalités multiples, et ils complotent pour mettre en œuvre leur vision de l’avenir de l’empire. Paul est toujours là, sous les traits d’un étrange prédicateur qui vient secouer l’ordre établi. Ailleurs, Farad’n, le descendant de l’ancien empereur, se retrouve malgré lui embarqué dans un complot pour se réapproprier le trône. Le roman commence quand Jessica, la mère de Paul, s’apprête à revenir sur Dune pour secouer un peu sa fille Alia (qu’elle n’a jamais pris la peine d’éduquer) et prendre en main les jumeaux.

Oui, c’est un très bon point de départ. On retrouve l’ambition et l’échelle du premier tome, la multitude de factions et de perspectives dont les volontés s’entrechoquent, le tout accompagné de bonne idées qui donnent de la profondeur à ce classique jeu de pouvoir. Ainsi j’ai beaucoup apprécié cette tension autour de la difficulté de vivre avec des milliers d’esprits, ceux de leurs ancêtres, qui s’agitent sous le crâne d’Alia et des jumeaux. Ils y font tous face à leur façon, et si Alia est en gros l’antagoniste principal, elle l’est malgré elle, parce qu’elle s’est fait dépasser par cette malédiction qu’elle n’a pas choisie, parce que sa mère ne l’a pas aidée. De la même façon, si Leto se retrouve être le « héros », il est extrêmement ambigu et n’hésite pas à recourir à la violence extrême pour réaliser son plan, qui n’est autre qu’un totalitarisme absolu. La planète Dune est plus que jamais traitée via le thème de l’écologie. Hélas, c’est souvent trop flou, mais j’ai apprécié cette idée que les petits humains ne se rendent pas compte des changements radicaux qui pourtant se déroulent sous leurs yeux, et que seule une perspective qui prend en compte le long terme peut y faire face.

Bref, il y a beaucoup de bon là-dedans, et pourtant, quel bordel ! Si c’est chouette au début, plus on s’avance, plus on perd pied. Déjà, Frank Herbert rajoute encore une couche de bouillie philosophico-mystique incompréhensible. C’est en bonne partie causé par un problème de motivation des personnages : la plupart du temps, on ne comprend tout simplement pas ce qu’ils veulent, ni pourquoi ils font ce qu’ils font. Frank Herbert parvient à donner l’illusion que tout fait sens, mais dès qu’on se penche un peu au-delà de cette illusion, tout s’effondre. Par exemple, il aime beaucoup dire, en parlant de complots, qu’il y a « une feinte dans une feinte dans une feinte ». Il utilise beaucoup cette expression, c’est une chouette expression, ça sonne bien, ça fait intelligent, mais quel intérêt si le lecteur ne comprend absolument pas quelles sont ces feintes ?

Avec tous ces personnages qui ont une connaissance absolue à la fois du passé et du futur, difficile de saisir ce qu’ils savent ou ne savent pas : finalement, on a l’impression que l’auteur choisit arbitrairement, selon ce qui l’arrange, à quel point les capacités prédictives de ses personnages sont aiguisées. Je suppose qu’il serait possible de démonter méthodiquement la trame et de montrer tout ce qui ne tient pas debout, mais je vais me contenter d’un seul point, un point majeur. Les jumeaux, dès le début, évoquent leur « Golden Path », leur Voie Dorée. Déjà, ils en parlent en termes flous pendant des pages et des pages, et on met un temps fou à comprendre les grandes lignes de ce plan : il s’agit de transformer Leto en créature surhumaine et quasi-immortelle pour qu’il règne en despote sur l’empire et lui donne de la stabilité. Bon, OK. Mais pourquoi ne le font-ils pas tout de suite ? Vraiment, il suffit que Leto consomme de l’épice et se couvre de truites des sables. (D’ailleurs ce procédé relève franchement de la magie, n’est guère expliqué et arrive dans la narration comme un cheveu sur la soupe, mais passons.) Alors pourquoi attend-il les trois quarts du roman pour faire ça ? Rien ne semble l’empêcher de le faire immédiatement, donc il apparaît que toutes les tribulations des jumeaux, qui occupent la majorité du roman, sont parfaitement inutiles.

Si la narration sait se faire accrocheuse, et s’il y a sans aucun doute des explorations intéressantes du pouvoir, des notions d’écologie planétaire, d’unité de l’esprit ou encore d’échelles de temps très longues, ces explorations restent floues ; difficile de s’en satisfaire quand l’ensemble donne une telle impression de confusion. En un sens, la confusion est l’arme de l’auteur : comme la trame est presque incompréhensible, l’auteur espère que le lecteur gobera ses affirmations superficielles que tout cela est très profond. Un dernier point : les jumeaux sont quasiment identiques, c’est d’ailleurs une part importante du récit. Pourtant, c’est l’homme qui saisit le pouvoir absolu alors que la femme est, littéralement, reléguée à la reproduction.

samedi 21 août 2021

Le messie de Dune - Frank Herbert

Le messie de Dune - Frank Herbert

Une douzaine d'années après les évènements de Dune, Paul est empereur. Il a mené une guerre religieuse et meurtrière à travers l'univers connu, et il est fatigué du pouvoir. Le ton est très différent de celui du premier tome et, en théorie, j’apprécie cette approche moins explosive, qui prend le temps d'étudier les horreurs qui vont avec le pourvoir. Le petit prologue est très efficace pour poser cette atmosphère : un historien se fait interroger par les prêtres de Paul, et on comprend qu'il va se faire exécuter pour blasphème. Paul n'est plus un héros, un sauveur, il est dépassé par le pouvoir qu'il incarne. Lui-même n'aspire qu'à le fuir.

Très bon point de départ, dommage que ces thèmes ne soient finalement que très peu explorés. Ce qui occupe l'essentiel du récit, c'est une conspiration contre Paul, conspiration qui hélas restera assez floue. On est très loin de la vivacité du premier tome, qui savait garder un rythme captivant en essaimant les moments mémorables. Cette fois, c'est essentiellement des dialogues et des monologues intérieurs. Dans l'absolu pourquoi pas, mais l'écriture d'Herbert ne parvient absolument pas à rendre intéressant ce rythme beaucoup plus lent. Les gens papotent, ils complotent, et Paul se lamente d'être le maître de l'univers, et toutes les tentatives philosophiques, toutes les tentatives d'être profond, tombent parfaitement à plat. On en vient à survoler tous ces dialogues où les personnages blablatent pour ne rien dire. Il y avait déjà un peu de cette fausse profondeur dans le premier tome, mais elle était plus que compensée par la vigueur narrative de l'ensemble. Ici, il n'y a qu'un seul moment mémorable : quand Paul, après une petite explosion atomique, perd la vue. Face à tous ses soldats stupéfaits, le Paul aveugle, grâce à sa vision oraculaire, continue à voir le monde, même sans ses yeux. Cette scène parvient à frapper l'imagination d'une façon qui manque à tout le reste du roman.

Mais cette scène est aussi le symptôme d'un autre problème : le pouvoir oraculaire de Paul se transforme en magie. Dans le premier tome, j'interprétais le pouvoir de Paul comme une hyper-intelligence causée par un mélange entre des prédispositions génétiques soigneusement sélectionnées, un entrainement intense depuis le plus jeune âge et l'action de la drogue qu'est l'épice. En somme, ça pouvait faire sens, dans un cadre science-fictif, que Paul possède une compréhension si intense du passé et du présent qu'il en vienne à pouvoir prédire partiellement l'avenir. Mais ici, son pouvoir devient si absolu, si détaché de toute contrainte matérielle, que je n'arrive plus à y croire. C'est encore pire à la fin : quand ses enfants naissent, Paul perd instantanément ses pouvoirs qui sont transférés à ses enfants. Pourquoi ? Comment ? Il n'y a pas la moindre explication.

Il y a d'autres problèmes avec le pouvoir le Paul. D'un côté, Frank Herbert veut que son personnage ait une incroyable capacité à prévoir l'avenir, et de l'autre, il veut mettre en scène un complot contre ce personnage. Comme on peut s'y attendre, Paul est capable de prédire la majorité du complot qui se trame contre lui. Alors pourquoi n'exécute-t-il pas immédiatement tous les comploteurs ? Frank Herbert essaie de se sortir de ce problème en mentionnant que Paul a vu dans ses visions que ce serait encore pire s'il agissait ainsi, mais sans l'expliquer clairement. Ainsi Paul doit jouer le jeu du complot, et on a surtout l'impression que c'est une facilité narrative pour l'auteur qui a envie d'écrire tranquillement son histoire de complot sans prendre la peine de s'assurer que tout tienne debout. Sans compter que les quelques points potentiellement intéressants ne sont jamais explorés. Par exemple, il est mentionné une fois que les comploteurs ont volé un ver des sables pour lancer la production d'épice sur une autre planète... et ensuite, ce point est complètement oublié, alors que l'épice est supposé être le pilier principal de tout l'univers de Dune.

Embourbé dans tous ces problèmes, on a du mal à apprécier, voire à trouver, la thématique de départ qui s'annonçait intéressante.

lundi 16 août 2021

Dune - Frank Herbert

Dune - Frank Herbert

J’ai déjà lu Dune quand j’étais préado, à l’époque où je m’enfilais les classiques les plus connus de la SF, comme Fondation ou Hypérion. Mais contrairement à ces deux séries, Dune n’a pas su retenir mon attention : le premier tome m’a laissé une impression mitigée, et je me suis arrêté au milieu du troisième sur six. Après relecture, je suis content de m’y être replongé : non seulement j’ai beaucoup plus apprécié le roman que la première fois, mais, surtout, je crois comprendre pourquoi je l’ai plus apprécié.

Je ne vais pas faire le résumé de Dune : la planète-désert, les gros vers des sables, la superdrogue qu’est l’épice, les tribulations du jeune Paul et de sa famille face aux machinations des vils Harkonnen… D’ailleurs, avec le recul, il est frappant de constater l’influence que Dune a probablement eu sur Star Wars : un jeune héros avec des capacités surnaturelles, un lien familial avec l’antagoniste, un fort manichéisme, un focus sur des planètes exotiques et leurs créatures, des combats qui se font à l’épée parce que c’est cool, et plus généralement, l’univers plus typé science-fantasy que science-fiction.

Mais cette trame, au-delà de la structure basique (péripéties, complots, parcours du héros…) est indéniablement très riche. L’aspect qui m’avait le plus déstabilisé, quand j’étais plus jeune, était la considérable importance de la religion dans Dune. C’est d’autant plus complexe que la religion est traitée d’une façon double, voire contradictoire. D’un côté, la religion apparaît comme une mascarade au service des puissants. Le Bene Gesserit (un ordre mi-scientifique mi-mystique) complote depuis des millénaires et, à travers une vaste entreprise de sélection génétique, a pour objectif de créer une sorte de surhomme. Le Bene Gesserit utilise aussi la religion comme arme : sur Dune, ils ont implanté des siècles auparavant toute leur mystique, et Jessica, mère de Paul et membre du Bene Gesserit, va pouvoir se servir de toutes ces croyances implantées pour parvenir à une position de pouvoir parmi les autochtones. Mais, d’un autre côté, toute cette religion est vraie, puisque Jessica a vraiment des pouvoirs surnaturels (causés à la fois par un entraînement intensif et par les effets de l’épice) et puisque son fils Paul devient véritablement un surhomme, un messie. D’ailleurs, ce caractère « vrai » de la religion est mis en avant par les facilités que rencontre Paul : quand il doit dompter un ver, il attire comme par hasard le plus gros ver jamais vu, quand il a besoin d’une tempête pour l’aider à attaquer ses ennemis, c’est comme par hasard une tempête d’une puissance extrêmement rare. Alors, accomplissements miraculeux d’un véritable messie ou simplement facilités narratives de la part de l’auteur pour créer des scènes épiques ? Je penche pour la dernière hypothèse.

D’après mes souvenirs, le côté mystique de Dune gagne en importance au fil des tomes, mais je crois que mon jeune moi avait simplement été rebuté par cette abondance de religion sans saisir, malgré la place considérable qu’elle occupe, et le caractère franchement pénible des nombreux rituels arbitraires qui ponctuent la narration, qu’elle est avant tout dépeinte comme à la fois un outil du pouvoir et un besoin existentiel pour les peuples. Les « miracles » accomplis par l’entraînement, l’épice et la sélection génétique peuvent s’expliquer scientifiquement (même s’ils ne le sont pas toujours dans la narration), mais au final, ce sont les humains qui fabriquent ces « miracles » au service de leurs intérêts politiques ou psychologiques, et j’apprécie cette plongée dans la realpolitik de la religion. De même, le cliché narratif de la « prophétie », qui semble au premier abord n’être rien de plus qu’un poncif éculé, s’explique au fil de la narration par ces manipulations à grande échelle.

Autre aspect qui avait frustré la version plus jeune de moi : Dune est plus de la science-fantasy que de la science-fiction. Ce qui intéresse souvent dans la SF, c’est un ordre social différent, bizarre, inhabituel, utopique ou dystopique, bref, un ordre social qui n’est pas familier, qui nous projette dans l’inconnu. À l’inverse, dans Dune, malgré quelques factions exotiques, l’ordre social est incroyablement classique : il y a un empereur qui domine tout le monde et des nobles qui dominent chaque planète avec leur famille. On est dans une société féodale, où les puissants règnent sans partage, ont des esclaves, font des duels à l’arme blanche et complotent pour s’emparer du trône. D’ailleurs, tous les personnages sont des membres de l’élite. Même Chani, l’amoureuse de Paul, est la fille du chef des autochtones. On ne sort jamais vraiment des cercles du pouvoir et des puissants. Quand j’étais plus jeune, j’avais une faim avide de nouveauté, j’ai donc été déçu par cet ordre social apparemment classique. Aujourd’hui, non seulement j’ai été plus capable d’apprécier les subtilités qui font la richesse de l’univers de Dune, mais peut-être plus important encore, mon expérience du réel a ancré en moi un profond doute envers le progrès social. Ce que je veux dire, c’est qu’une société à la fois féodale et technologiquement supérieure à la nôtre ne me semble plus une notion si grotesque.

Sur le plan de l’écriture, il y a quelques facilités, notamment au début, les personnages disent des choses qu’ils savent déjà pour le seul bénéfice du lecteur, c’est un procédé un peu gros. Par exemple, au début de la troisième partie, les personnages évoquent immédiatement le temps qui s’est écoulé depuis la partie précédente, mais bien sûr, c’est artificiel, cette information n’est destinée qu’au lecteur. Frank Herbert essaie aussi de faire passer l’idée que Paul est incroyablement intelligent, il insiste beaucoup là-dessus, il le répète très souvent, mais c’est loin d’être toujours convainquant. Pas facile d’écrire une intelligence surhumaine, et il ne me semble pas qu’Herbert y parvienne. Par contre, j’ai noté un procédé qui, lui, fonctionne : Herbert fait beaucoup d’ellipses entre ses chapitres, et ça contribue à densifier l’univers et la narration en laissant des choses en arrière-plan, et en créant de la curiosité.

Au final, difficile de nier les qualités de Dune. À un premier niveau de lecture, c’est un roman dense, riche en rebondissements, en passages héroïques, en machinations diaboliques… D’ailleurs, sur le plan des machinations diaboliques, les passages qui se concentrent sur les méchants Harkonnen sont particulièrement croustillants. Et à un second niveau de lecture, Dune explore des thématiques variées d’une façon souvent habile, la religion notamment, mais aussi le rapport extractiviste à l’environnement. Au début, j’étais assez sceptique face à cet univers quasi-féodal et ces histoires éculées de familles nobles et de « prophéties », mais il y a indiscutablement de la matière sous ces poncifs.