mercredi 14 février 2018

Arslan - M.J. Engh


Arslan - M.J. Engh

Fin des années 70. La petite ville de Kraftsville, perdue dans un coin tranquille des USA, voit débarquer Arslan, le nouveau conquérant de la planète. Général Turquestanais de vingt-cinq, les circonstances de son arrivée au pouvoir sont relativement obscures. On en saura plus tard un peu plus, le terrible jeu de la dissuasion nucléaire n'y étant pas pour rien, mais disons qu'il vaut mieux ne pas trop se concentrer sur cet aspect du récit. La conquête planétaire d'Arslan n'est pas très crédible. Ce qui importe surtout, c'est ce qu'il fait de Kraftsville, où il décide s'installer. Au bout de vingt pages, on en est déjà aux viols d'enfants en public devant une horde de soldats enfiévrés et une mère ligotée. Le ton est posé.

Arslan transforme Kraftsville en dictature militaire. C'est ce qui est le plus intéressant : comment la petite ville s'adapte à la vitesse de l’éclair, comment les esprits et les comportements se transforment pour accepter la nouvelle réalité. Franklin, le personnage dont le point de vue domine la majorité du roman, est le principal de l'école de Kraftsville et se retrouve à diriger la région, d'abord sous l'autorité d'Arslan puis plus indépendamment quand le chef de guerre voyage ailleurs dans le monde pour mettre en œuvre son plan : détruire la civilisation, faire revenir l'humanité à la vie en micro-communautés. Ah, en fait non, son véritable plan, c'est de stériliser l'humanité. A coup d'injections individuelles. Rien que ça. Difficile d'y croire, d'autant plus qu'il a l'air de... réussir ? 

Franklin est un personnage très plaisant à suivre. Extrêmement rationnel et pragmatique, il ne cherche pas à faire justice ou à sauver sa propre peau, mais à assumer un rôle de chef et d'organisateur, quitte à passer pour (ou à être) un collaborateur. Son rôle est riche en nuances. Ainsi, ses minuscules tentatives de rébellion ne servent-elles pas qu'à lui donner bonne conscience ? Pourtant, comment ne pas admirer sa droiture et son sens des responsabilités ? L'autre personnage narrateur, Hunt, est rapidement lassant. Quand Arslan arrive, Hunt a treize ans. Il devient l'esclave sexuel puis le larbin d'Arslan. Et il se fait très bien dresser, comme un jeune chiot. Il n'est pas bête, il a bien conscience de ce qu'il est. Et cette situation est fascinante : comment la victime en vient à admirer, à aimer, à désirer son bourreau, comment le bourreau devient pour la victime figure de père, d'ami et d'amant, devient pour lui l'univers. Bref, un bon gros syndrome de Stockholm. Mais alors que Franklin est un personnage actif qui permet de suivre et de comprendre l’évolution de la vie à Kraftsville, les interminables digressions et errances pensives de Hunt tournent en rond très rapidement.

Il n'est pas compliqué d'argumenter que le personnage principal de roman, c'est celui qui lui donne son nom : Arslan. Tout tourne autour de lui. Quand il s'éloigne pendant quelques années de Kraftsville, à plusieurs occasions, le récit s'arrête, et reprend à son retour. C'est un chef de guerre, tueur, violeur, pédophile, et son objectif n'est rien moins que l'anéantissement de l'humanité. Il est donc inévitablement gênant qu'un personnage aussi monstrueux soit autant humanisé. Il est terriblement charismatique, il est fort, il est intelligent : c'est un très bon chef. Or, pendant des temps difficiles, avoir un chef fort est un atout considérable. C'est ainsi qu'au fil du récit il perd plus ou moins son statut d'oppresseur pour devenir... un allié ? Un atout ? Un ami ? Un citoyen de Kraftsville ? C'est clairement dérangeant, et très bien vu de la part de l'auteure. Arslan a le génie de forcer la promiscuité avec Franklin et, comme avec avec Hunt mais beaucoup plus subtilement, de gagner son... respect ? Quelque chose comme ça. Et Arslan, figure du leader total, parvient toujours à se glisser là où il y a besoin d'un leader, en s'aidant de juste ce qu'il faut de mensonges et de menaces. Mais l'auteure semble aller trop loin à la fin. Arslan se ramène à Kraftsville et... s'installe tranquillement. Et les habitants non seulement l'acceptent, mais le laissent se reforger une position d'autorité. Vraiment, le type qui a tué vos frères, violé vos enfants, déporté vos filles dans des bordels pour militaires, le type qui a pour objectif de détruire l'humanité ? Vous l'acceptez, alors qu'il n'a plus d'armée pour le protéger ? Il me semble que si on est un poil réaliste, Arslan se fait instantanément lyncher. C'est un peu comme si Hitler, à la fin de guerre, allait s'acheter une maison dans un ghetto juif, et qu'il se faisait engager comme commissaire de police. Je comprend ce que veut dire M.J. Engh : toute horreur est pardonnable quand il y a profit et intérêt. Certes, mais le désir de vengeance et de justice, ça existe aussi.

388 pages, 1976, denöel

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