samedi 11 février 2017

Retour au meilleur des mondes - Aldous Huxley


Retour au meilleur des mondes - Aldous Huxley

Plus jeune, enthousiasmé par Le meilleur des mondes, j'étais tombé en librairie sur ce petit livre. J'ai cru que c'était un roman, et la quatrième de couverture est habillement ambiguë sur le sujet. La suite est facile à prévoir : déçu, m'attendant à totalement autre chose, je n'ai lu quelques pages avant de le poser dans un coin où il est resté pendant des années.

En fait, cet essai de 1958 examine la propagande et la manipulation des masses comme des individus par les structures de pouvoir. Chose étrange, Huxley donne dès les premières pages l'impression de ne même pas avoir relu son roman original avant de prendre sa plume (« J'ai oublié la date exacte des événements rapportés dans ma fable... »), ce qui ne l’empêche pas de le citer plus tard. Enfin, pourquoi pas. Il est fort intéressant de lire les inquiétudes d'Huxley concernant l'avenir. Une bonne partie de son argumentation tient compte de la surpopulation à venir, les difficultés qu'elle entrainerait encourageraient la montée des régimes totalitaire. Sans compter bien sur que les masses sont bien plus aisément manipulables que les individus, et qui dit surpopulation dit plus de masses. Huxley, contrairement à bien des auteurs de SF, est extremement septique quand à l'avenir spatial de l'humanité, qui permettrait de limiter la croissance démographique. A juste titre, comme l'histoire l'a démontré jusqu'à maintenant. Ses considérations sur la vie urbaine n'ont guère pris d'age :
La vie urbaine est anonyme et pour ainsi dire abstraite. Les êtres ont des rapports non pas en tant que personnalités totales, mais en tant que personnifications de structures économiques ou, quand il ne sont pas au travail, d'irresponsables à la recherche de distraction. Soumis à ce genre de vie, l'individu tend à se sentir seul et insignifiant ; son existence cesse d'avoir le moindre sens, la moindre importance.
On croirait lire Houellebecq. Pour Huxley, l'homme n'est un animal que « modérément grégaire », et il s'inquiète des excès d'organisation qui tendent à aller contre cette nature. Il se souvient quand, pendant son enfance, les hommes portaient des haut-de-formes et prenaient des trains, regardant de haut les violences et les misères du monde, pour quelques années plus tard subir et commettre des atrocités lors de la Grande Guerre. Ainsi l'idée de progrès est bien légère, et ce genre de chose arrivera à nouveau. Pour Huxley, la propagande n'est ni bonne ni mauvaise : il y a la rationnelle et l’irrationnelle. Il décrit longuement les méthodes de propagande en démocratie, qui se mêlent intimement avec le marketing, et en dictature, qui peuvent prendre des formes bien plus radicales. Les exemples ne manquent pas et me font voir avec une nouvelle lumière la longue séance de torture de 1984, aussi bien du coté des techniques de torture et de suggestion mentale que du celui du pouvoir autoritaire et de sa recherche de l'uniformité. Cette exploration de la suggestibilité humaine est assez captivante. Huxley s'inspire par exemple de l’hypnose et des placebos pour démontrer la vulnérabilité de l'esprit aux illusions, et se demande quel impact cette suggestibilité a sur les notions de liberté et démocratie.

Quand il en vient aux pistes à explorer pour le futur, Huxley se montre d'un environnementalisme qui, s'il avait été appliqué à l'époque, nous arrangerait bien aujourd'hui :
Que faire ? De toute évidence, diminuer le plus vite possible la natalité jusqu'à un point où elle n'excède pas la mortalité. En même temps, il nous faut augmenter le plus vite possible la production de denrées alimentaires, instituer et mettre à exécution un plan mondial pour la conservation des sols et des forêts, créer pour nos combustibles actuels des produits de remplacement, si possible moins dangereux et moins vite épuisés que l’uranium...
Huxley conseille aussi la décentralisation des pouvoirs : la démocratie ayant montré ses limites avec le régime nazi, il part du principe que de petits groupes autonomes sont bien moins vulnérables à la « dictature par référendum ». Huxley consacre également de longs passages à l'hypnopédie et à la suggestion subliminale, qui l'inquiétaient beaucoup. Il voyait par exemple les politiciens du futur s'en servir massivement. Que ses hypothèses se révèlent pertinentes aujourd'hui ou non, ce petit Retour au meilleur des mondes n'en est pas moins captivant. A lire pour qui s'intéresse à la manipulation des esprits.

154 pages, 1958, pocket

mardi 7 février 2017

Le grand secret - Barjavel


Le grand secret - Barjavel

Il y a pas mal d'années, j'avais découvert Barjavel avec Ravage et La nuit des temps. Il m'est resté en mémoire que je n'aime pas Barjavel, pas du tout. Dans mes souvenirs, il avait tendance à s'embourber dans quelques marécages idéologiques. Ayant trouvé Le grand secret dans une boite à livre (comme une bonne partie des mes lectures ces derniers temps d'ailleurs), je m'y replonge avec curiosité, pour voir si c'était juste une question d'age.

Il semble que non.

Commençons par le positif, parce que dans l'ensemble, je ne me suis pas forcé à lire Le grand secret. Le secret en question, c'est celui de l'immortalité. L'immortalité est réelle, et elle est contagieuse : les contaminés sont donc reclus sur une ile surprotégée pendant que quelques leaders mondiaux luttent dans l'ombre pour gérer le problème. J'ai bien aimé cette dimension géopolitique. Les intrigues plus ou moins complotistes, qui réécrivent l'histoire officielle, sont assez plaisantes. Autre qualité, l'étude des problèmes soulevés par l'immortalité. Déjà, tous les insectes de l'ile deviennent immortels aussi, ce qui représente une énorme menace. Les plantes aussi sont touchées, et du coup se figent à l'état de fleur, ce qui fait que les immortels ne peuvent se nourrir des plantes contaminées. Bref, il y a clairement du bon dans ce roman.

Mais l'écriture de Barjavel est... Disons qu'il essaie tellement d’être poétique, avec la subtilité d'un rhinocéros, que c'en est est assez pitoyable. Dès qu'il parle d'amour, de sexe, de sa petite utopie ou des femmes en général, je suis absolument consterné. Déjà, tout le monde est beau. Pour décrire ses personnages, Barjavel commence toujours par « il était très beau » ou « elle était très belle ». J'ai sélectionné quelques extraits. Par exemple, une scène de sexe : « Il était la Tour, il était l'Arc de triomphe, elle était la ville écartelée de joie sous la pluie. » C'est juste... insupportable. Et ça continue comme ça sur des pages et des pages. Barjavel a encore l'air de fantasmer sur la figure du patriarche, qui lui aussi est « beau », mais heureusement c'est un peu moins grotesque que dans Ravage. Les hommes ont la fâcheuse habitude de droguer les femmes, pour leur bien, pour les calmer. Ça arrive pas moins de trois fois dans le récit, et c'est bien souligné. En parlant des femmes... Toute la tension dramatique du personnage principal concerne le fait que comme son copain a eu la jeunesse éternelle vingt ans avant elle, et bien elle fait vingt ans de plus. Alors est triste. Désespérée. Pourquoi pas, certes, mais en faire la principale caractéristique de son principal personnage, c'est un peu... lourd. La petite utopie de l'ile ne manque pas de ridicule. C'est une sorte de jardin d'éden dans lequel les oiseaux vienne faire cuicui en se posant sur les humains, et les enfants courent nus entre deux jeux sexuels. A la fin, les enfants massacrent les adultes parce que les petites filles veulent avoir des bébés, et que les adultes désapprouvent. En gros, c'est un massacre causé par l’instinct maternel... Sérieusement ?! Oui, sérieusement : « la femme, quels que soient ses amours, son indépendance, son intelligence, sa beauté, n'est rien d'autre qu'une fantastique machine à faire des vivants ». Ouille, mes yeux piquent. Encore une fois, pourquoi pas : il ne fait aucun doute que pour certaines personnes l'impossibilité d'avoir des enfants sera une souffrance (sujet fort bien traité dans Futu.re). Mais en faire une telle généralité... Pire, c'est la cause d'un énorme massacre. Qui est ridicule, parce que uniquement causé par l'absence totale d’éducation des enfants de l'ile. Je veux dire, ils sont immortels, ils sont un danger pour le monde, la surpopulation est un danger pour eux, ça serait bien de leur enseigner tout ça au lieu de les laisser passer leur temps à baiser dans les fourrés non ? Du coup, on a juste l'impression que tout le monde est stupide.

Et je n'ai même pas abordé la construction du récit. Disons que Barjavel passe 150 pages a tourner à vide en disant au lecteur : « haha, il y a un grand secret, mais vous ne le saurez pas, lisez la suite, héhé, quel suspense ». C'est le genre de chose qui passe quand la narration suit des personnages qui sont eux aussi dans l’ignorance, mais pas quand l'auteur zappe volontairement des dialogues pour ne pas révéler l'info au lecteur. Pendant 150 pages, c'est juste grossier. En plus, il est du coup obligé de réécrire plus tard les mêmes scènes pour cette fois dévoiler l'information. Bref, je m’arrête là.

366 pages, 1973, pocket

jeudi 2 février 2017

La Sonate hydrogène - Iain M. Banks

La Sonate hydrogène - Iain M. Banks


La Sonate hydrogène fait parti du cycle de la Culture. La Culture est une vaste société galactique extrêmement développée, libérée des contraintes matérielles, dirigée par des IA, hédoniste. La Culture tente de convertir les civilisations qu'elle rencontre à son point de vue, de façon pacifique si possible, en intervenant discrètement. Chaque tome est une histoire indépendante prenant place dans l'univers de la Culture.

Le neuvième et dernier tome de la Culture. Cette fois, le thème principal est la Sublimation : ce point final que la plupart des civilisations choisissent, par épuisement, à un moment ou un autre. Elles disparaissent du réel pour aller dans le Sublime, un endroit très... mystérieux. Les Gziltes sont sur le point de se sublimer, et les civilisations charognardes moins développées regardent d'un œil envieux toute la technologie qu'ils vont laisser derrière eux. Il y a également un petit souci : certains leaders des Gziltes sont prêts à tout, y compris à tuer, pour préserver un secret qui pourrait compromettre la sublimation. Et bien sur, la Culture se retrouve mêlée jusqu'au cou là-dedans en essayant discrètement de jouer à la police galactique.

Le problème, c'est qu'une bonne partie du récit consiste simplement à courir après un MacGuffin. Un objet/secret finalement pas très intéressant, qui sert de prétexte à parcourir la galaxie. Il y a aussi beaucoup de sous-intrigues qui s’arrêtent net sans mener nulle part. On sent vraiment dans La Sonate hydrogène, comme dans le tome précédent, un certain manque d'inspiration. La Culture est toujours aussi captivante, la galaxie foisonne de vie, on rigole souvent des différentes particularités de diverses races, les mentaux et leur prodigieuse intelligence fascinent. Mais, franchement, ça tire un peu en longueur. Voir beaucoup.

Dans un univers aussi libéré des contraintes matérielles, les conflits ont des causes particulières. Le leader Gzilte qui crée des problèmes a une ambition précise : donner son nom à l'étoile de son système. Les races charognardes sont encore un peu... primitives. Elles s'entretuent pour des raisons assez légères, le genre de chose l'on connait bien sur Terre. Quand aux mentaux de la Culture, et bien, ils sont justes curieux. Il y a un mystère qui attend, comment résister à l'envie de fourrer son nez virtuel partout ? J'aime beaucoup les passages qui traitent des mentaux et de l'organisation anarchique de la Culture. Selon les événements, ils improvisent des groupes de réflexion et d'action, et la frontière entre libre arbitre et devoir est toujours très subtile. On a également quelques pistes intéressantes sur la relation potentiellement symbiotique que les mentaux entretiennent avec les biologiques : les êtres de chair et de sang serviraient aux mentaux de point d'encrage, de sécurité pour ne pas se laisser dériver dans le chaos de la toute puissance intellectuelle et des infinités virtuelles. Et pour ce qui est de la Sublimation, et bien on apprend rien sur la question. Pire : dans les romans précédents, le processus gardait quelque chose de mystérieux, une aura mystique. Ici, c'est juste totalement trivialisé sans offrir plus de réponses. La Culture est toujours un plaisir à explorer, mais Banks semble cette fois un peu à bout de souffle, et je me suis plusieurs fois surpris à lire en diagonale.

739 pages, 2012, le livre de poche

vendredi 27 janvier 2017

La plaisanterie - Milan Kundera


La plaisanterie - Milan Kundera

La plaisanterie, c'est une lettre envoyée par Ludvik. Alors que la Tchécoslovaquie est gouvernée par les communistes, Ludvik est lui-même un membre du parti. Étudiant, il semble promis à un bel avenir. Mais un jour, pour choquer une amie, il écrit quelques lignes compromettantes. Sa lettre est lue par la police de la pensée locale, et tout son entourage se retourne contre lui. Pour si peu de choses, il est exclu du parti, exclu de l'université, et condamné à rejoindre les noirs, les prisonniers politiques. Cette scène du jugement est récurrente dans le roman. C'est le basculement de la vie de Ludvik, dont il ne remettra jamais. Depuis, il n'a plus confiance en personne : il voit chacun comme un potentiel ex-ami levant le bras avec les autres pour le condamner au moindre faux pas.

Bien des années plus tard, quand quand l’enthousiasme public envers le communisme est retombé, Ludvik revient dans sa ville natale pour accomplir un plan de vengeance. Plan qui, bien sur, ne se passera pas comme prévu. Autour de lui gravitent quelques autres personnages. Helena, et ses phrases longues comme des paragraphes. Jaroslav, passionné par les vieilles traditions folkloriques qui s’effritent lentement mais surement. Kostka, qui par sa foi et son désir de simplicité, de vie agricole, m'a fait penser à Tolstoï, ou du moins à son alter-égo qu'est Lévine dans Anna Karénine.

La plaisanterie est absolument passionnant d'un point de vue historique et politique. La montée du communisme, la croyance d'une partie de la jeunesse en cette idéologie, les épreuves traversées par les dissidents imaginaires et, ensuite, la longue chute de cette croyance sont peints plus qu'habilement. Mais comme le dit Kundera lui-même dans la postface, à propos de l'inévitable oubli par les hommes de leur passé, « grâce à cet oubli, paradoxalement, La plaisanterie va pouvoir redevenir ce qu'il a toujours voulu être : roman et rien que roman. » Et en tant que roman, et bien, sans surprise, c'est brillant. L'écriture de Kundera, la valse légère de ses personnage, c'est beau.

460 pages, 1965, Folio

jeudi 19 janvier 2017

Extinctions, du dinosaure à l'homme - Charles Frankel


Extinctions, du dinosaure à l'homme - Charles Frankel

Un chouette bouquin de vulgarisation scientifique. L'auteur décide de voir large, en dressant le portrait des extinctions massives parsemant l'histoire de la Terre, en se concentrant la plus fameuse, celle des dinosaures, et en explorant la sixième extinction, causée par l'homme. C'est dense, et Frankel a la bonne idée de s'intéresser aussi aux débats secouant le monde scientifique. Je vais simplement prendre en note, un peu en vrac, quelques faits et nombres particulièrement frappants.

Pour commencer, il faut bien réaliser que notre connaissance actuelle du vivant est assez limitée : pas moins de 15000 à 20000 nouvelles espèces sont chaque année ajoutée au catalogue par les chercheurs. Ainsi, au même rythme, il faudrait encore deux ou trois siècles pour faire connaissance avec toutes les espèces.

L'hypothèse aujourd'hui acceptée de la disparition des dinosaures pour cause d'impact d'un astéroïde large de 10km ne date en fait que de 1980, ce qui est étonnamment récent. La découverte officielle dans la péninsule de Yucatán du cratère ne date quand à elle que de 1991. Encore aujourd'hui on entend parfois que cette extinction serait aussi due à de massives éruptions volcaniques. L'auteur massacre consciencieusement cette hypothèse et ses quelques propagateurs.

Un petit mammifère ayant survécu aux dinosaures, le Purgatorius, serait potentiellement notre ancêtre. Et il est très mignon. Ont également survécu aux dinosaures les oiseaux, et il est un peu oublié que ces derniers, leurs prédateurs disparus, ont eu une période de gloire, la Terre étant pendant un moment dominée par des oiseaux géants de trois mètres de hauts.

Une fois l'homme en marche, il extermine rapidement toute une mégafaune. Ces à dire des animaux de grande taille, incapables de se cacher, et pas assez nombreux pour se remettre des pertes occasionnées par le nouveau prédateur qu'est l'homme. Le mammouth est le plus connu, mais il y en a eu plein d'autres. C'est l'occasion pour l'auteur de souligner l'idée suivante : il y a « une réticence à incriminer l'homme, parce que cela incommode notre conscience, et surtout parce que cela touche à notre modèle économique, à partir du moment où il faudrait se restreindre dans l'exploitation des ressources de la Terre, qu'elles soient animales, végétales ou minières. On comprend ainsi que toute thèse qui nie l'influence de l'homme sur la dégradation de son environnement trouve une certaine caisse de résonance et un appui tacite, médiatique et parfois même financier, auprès de certains groupes conservateurs. » (p140)

Dans les derniers siècles, les extinctions continuent. Beaucoup d'espèces d'animaux isolées dans des iles, habituées à vivre sans prédateurs et ne possédant pas de terrain de repli, se sont évanouies. C'est le cas du dodo. Mais le nombre ne sauve pas toujours une espèce. Le pigeon migrateur des États-Unis, bien que comptant des milliards d'individus, s'est totalement évanoui entre 1856 et 1914, suite à la chasse massive dont il a souffert. Les espèces étant habituées au nombre peuvent voir leurs habitudes de reproduction totalement détruite par une baisse massive de leurs effectifs.

« Selon les chercheurs, si l'on prend en compte l'ensemble des vertébrés terrestres - mammifères et oiseaux, reptiles et amphibiens -, les populations ont chuté en moyenne de 25% depuis 1975. » (p185) La disparition des espèces prend d'autant plus d'importance avec la notion d’espèces clefs de voûte. Comme leur nom l'indique, de ces espèces dépendent beaucoup d'autres. On pense aux abeilles, qui pollinisent les plantes. Mais c'est le cas aussi pour les éléphants, qui régulent l'avancée des forêts en les dévorant, créent des couloirs coupe-feu, ou encore, pour les éléphants de forêt, qui répandent des graines via leur crottin. Les hippopotames font le même genre de chose, mais dans l'eau : ils créent des canaux permettant aux autres espèces de se déplacer et leurs déjections nourrissent les poissons.

« En un demi-siècle, la population de la morue a été divisée par 200 : il ne reste plus que 0.5% du stock de l'époque.» (p190) Les chiffres pour la forêt amazonienne ne sont pas non plus très encourageants : « Pour l'instant, donc, avec 15% de forêt dévastée, il est à craindre que 3% à 5% des espèces amazoniennes soient déjà condamnées, soit 1200 à 2000 des 40000 plantes recensées ... » (p197) Sur les 80000 espèces (c'est à dire une petite minorité de l'ensemble des espèces) surveillées par l'UICN, l’union internationale pour la conservation de la nature, 23250 sont menacées, soit 30%. Si les choses continuent dans le même genre, « les trois quarts des espèces d'amphibiens auront disparu en l'espace de 900 ans, les trois quarts des mammifères en 1500 ans, et les trois quarts des oiseaux en 2250 ans environ. » (p209) Et ça, c'est l'hypothèse positive. Il est possible qu'il ne faille que quelques centaines d'années pour exterminer 75% des espèces, comme l’astéroïde du Yucatán.

L'auteur revient ensuite sur le réchauffement climatique, rappelant que 2014 étant l'année la plus chaude de l'histoire, pour n’être remplacée que par 2015. Et ce n'est pas dans le livre, mais 2016 a encore battu les records. Bref, c'est une hausse certaine de plusieurs degrés d'ici la fin du siècle, accompagnée de nombre de conséquences indésirables, notamment un accroissement des risques pour les espèces animales. La sécheresse menace aussi l'Amazonie, risquant de l'entrainer dans un  cercle vicieux potentiellement fatal. L'auteur évoque aussi diverses pistes pour s'en sortir, en faisant le choix du pragmatisme. C'est à dire qu'il pointe le fait que la protection de l’environnement est bonne pour l'économie humaine, quitte à rester dans une logique d'exploitation du règne animal. Pour finir, il fait un petit tour par quelques hypothèses bien connues de la science-fiction pour imaginer l'avenir.

300 pages, 2016, Seuil

lundi 16 janvier 2017

Les particules élémentaires - Michel Houellebecq


Les particules élémentaires - Michel Houellebecq

En lisant Extension du domaine de la lutte, je me disais qu'en effet, c'est pas mal, mais si Houellebecq est si reconnu, ce devait être pour des romans plus aboutis. Pressentiment absolument confirmé par Les particules élémentaires. Il y a entre les deux personnages principaux une dynamique qu'on trouvait déjà dans Extension du domaine de la lutte, et qui cette fois me rappelle Hermann Hesse, et plus particulièrement Narcisse et Goldmund. Comme dans le roman de Hesse, les deux personnages symbolisent deux parties de l'humain. Michel, c'est l'esprit. Chercheur en biologie, il est enfoncé profondément dans sa vie intérieure, et le reste, bof, ça ne le touche pas vraiment. Du coup, inévitablement, c'est l'autre personnage qui prend plus de place. Et qui se consume plus rapidement. Bruno, c'est le corps, le désir. Terriblement insatisfait sexuellement et affectivement (mais surtout sexuellement), il court après les femmes comme un moustique après le sang chaud. Et, étonnamment, après toute une vie de déboires, il semble trouver un peu de bonheur. Qui ne durera pas, bien sur. Le taux de suicide des personnages de ce livre est d'ailleurs incroyablement élevé. Bref, on a vraiment l'impression que Houellebecq utilise cette séparation en deux personnages pour parler de lui-même. Et ça fonctionne totalement, on n'a jamais l'impression d'une œuvre trop narcissique. Ces deux personnages, malheureux, font preuve d'une extrême rationalisation des choses. Par exemple, un demi-frère devient dans leur langage un "être larmoyant et détruit, lié à lui par une origine génétique à demi commune."

Ce qui est frappant, c'est la grande variété de tout cela. Non seulement on alterne entre les personnages de façon non chronologique, mais je ne m'attendais pas à trouver des pages sur Julian et Aldous Huxley, sur des ex-new age devenus tueurs, le tout occasionnellement agrémenté de poèmes plus ou moins humoristiques. Et, à la fin, c'est carrément de la science-fiction.

Bon, le thème principal de ce roman, c'est donc la frustration sexuelle. Il est exprimé quelque part que c'est "une drôle d'idée de se reproduire, quand on n'aime pas la vie." Étonnamment, la fin du roman propose une solution à ce problème : une race de posthumains immortels et asexués. Il semble que l'immortalité de ces êtres ne soit tolérable que parce qu'ils sont asexués, et vu les 300 pages qui précèdent, cette idée ne sort pas de nulle part. C'est étrange, tout ce malheur autour de la sexualité. Quoi qu'il en soit, Les particules élémentaires m'a vraiment captivé. C'est drôle, stimulant, et chargé d'une vision forte. Et sombre. Pour finir, cette analyse de l'acte d'écriture, probablement autobiographique, que je n'arrive pas à agrémenter d'un adjectif adéquat :

La première réaction d'un animal frustré est généralement d'essayer avec plus de force d'atteindre son but. Par exemple une poule affamé (Gallus domesticus), empêchée d'obtenir sa nourriture par une clôture en fil de fer, tentera avec des efforts de plus en plus frénétiques de passer au travers de cette clôture. Peu à peu, cependant, ce comportement sera remplacé par un autre, apparemment sans objet. Ainsi les pigeons (Columba livia) becquettent frénétiquement le sol lorsqu’ils ne peuvent obtenir la nourriture convoitée, alors même que ce sol ne comporte aucun objet comestible. Non seulement ils se livrent à ce becquetage indiscriminé, mais ils en viennent fréquemment à lisser leurs ailes ; un tel comportement hors de propos, fréquent dans les situations qui impliquent un frustration ou un conflit, est appelé activité de substitution. Début 1986, peu après avoir atteint l'âge de trente ans, Bruno commença à écrire.

317 pages, 1998, j'ai lu

jeudi 12 janvier 2017

Le meilleur des mondes - Aldous Huxley


Le meilleur des mondes - Aldous Huxley

Pour explorer son Brave New World, Huxley fait le choix de suivre plusieurs types de personnages. Tout d'abord, il y a l'immense majorité de la population : les adaptés. Henry Foster, Lenina et quelques autres. A l'aise dans leur univers comme des poissons dans l'eau, ils répètent avec conviction les sentences apprises pendant leur conditionnement enfantin, leur éducation. Nés dans une classe, qu'ils soient Béta, Delta ou Epsilon, ils en sont satisfaits. « Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. » Leurs capacités intellectuelles, savamment choisies pendant leur conception dans des tubes à essais, sont juste celles qui leur convient. Ils se réjouissent de pouvoir câliner qui ils veulent, d'aller au cinéma, de participer à des orgies parodiant les cérémonies religieuses et de pratiquer divers jeux conçus pour stimuler la consommation. Et si par malheur ils se sentaient mal, le soma, la drogue ultime, est là pour les consoler. Mais ce n'est pas avec de tels personnages qu'Huxley va créer de la tension, non, pour cela, il faut des inadaptés. Ils représentent une toute petite minorité, mais une minorité sans laquelle il ne se passerait pas grand chose. Bernard est inadapté parce qu'il est un peu déficient physiquement. Il en veut au monde, mais pour peu qu'il traverse une phase de succès, pour peu que les femmes soient attirées par sa gloire, le voilà réconcilié avec la société. Helmholtz, lui, est inadapté car il ressent une insatisfaction profonde : le goût pour l'art. Or, dans le meilleur des mondes, l'art est un danger. Stimulant la pensée et les passions, elle est facteur du plus grand ennemi de l'ordre social : l'instabilité. Vient ensuite l'inadapté ultime : le Sauvage. Enfant du meilleur des mondes qui a grandi dans un coin de la planète conservé comme réserve naturelle, avec des humains à l'ancienne, crasseux et superstitieux, il n'est à sa place dans aucun de ces deux environnements.

Ce qui est particulièrement marquant à propos du Meilleur des mondes, par rapport à la plupart des dystopies, c'est que cette société... n'est pas si mal. Personne n'y meurt de faim. Il n'y a pas de maladies. Pas de guerres. La sexualité est libre, les drogues sont légales. La plupart des gens sont sincèrement heureux. Et même celui qui est un dissident, qui n'a pas envie de coucher avec tout le monde ni de prendre son soma, qui rêve juste d'écrire des poèmes, le pire qui puisse lui arriver, c'est d’être déporté sur une île isolée mais confortable avec d'autres inadaptés. On a vu pire, comme répression. Le fait est que, pour une bonne partie de la population actuelle de notre petite planète, vivre dans le meilleur des mondes serait... désirable.

Alors pourquoi est-ce une dystopie ? Le manque de liberté ? C'est ce que prétend le sauvage. Il réclame le droit d’être malheureux. Mais lui-même a été conditionné. Il a grandi avec les œuvres intégrales de Shakespeare comme seule lecture, et en conséquence il est esclave de ses passions, ils se lamente face à la mort, il mélange la haine à l'amour parce que la femme qu'il désire est un peu trop entreprenante à son gout, il se flagelle sans fin par honte de ses pulsions naturelles. Il n'y a pas là plus de liberté. Et contrairement aux autres qui sont conscients de leur conditionnement, lui a l'air de se croire vrai, naturel.

Le meilleur des mondes est proche, très proche de nous. « On laissait fonctionner la télévision, tel un robinet ouvert, du matin jusqu'au soir. » Cette proximité est troublante. Le soma ? Les antidépresseurs, l'alcool, le cannabis, le sucre, youtube... L'histoire de l'humanité est très étroitement liée à celle des drogues. Puis l'on rentre dans une librairie et, enfin, on est rassuré de se sentir entouré du meilleur de l'esprit humain, qui par sa présence, par l’intérêt que lui portent encore les hommes, nous prouve que cette vision du futur reste inexacte. Et que, du coup, on a toujours la guerre.

« Il y avait une chose appelée Ciel ; ils consommaient néanmoins des quantités énormes d'alcool. Il y avait une chose appelée âme, et une chose appelée immortalité. Mais ils prenaient de la morphine et de la cocaïne...»

285 pages, 1932, pocket