mercredi 2 janvier 2013

L'ombre venue de l'espace - Lovecraft & Derleth

L'ombre venue de l'espace - Lovecraft & Derleth

Lovecraft est mort à 46 ans d'un cancer de l'intestin. Autant dire qu'il aurait pu continuer à écrire pendant encore de nombreuses années ... Logiquement, il a laissé derrière lui un grand nombre de notes et d'histoires inachevées. Dans L'ombre venue de l'espace, ce sont ces histoires, complétées par Derleth, ami et continuateur de Lovecraft, qui nous sont présentées. Enfin, c'est ce qu'on voudrait nous faire croire. Si j'en crois cet extrait de Panorama de la littérature fantastique américaine: Des origines aux pulps de Jacques Finné, c'est tout simplement un mensonge : Derleth ne se serait basé que sur quelques "brefs jets de plume" de Lovecraft. Autant dire que ces textes ne doivent pas grand chose à Lovecraft. J'avais déjà lu deux nouvelles de Derleth dans Légendes du mythe de Cthulhu (expression dont il est l'inventeur), et elles oscillaient entre qualité et abus jusqu'au dégout des codes du genre. Voyons ce qu'il en est ici ...

  • On commence avec Le survivant. Atwood est un archéologue qui, en se baladant à Providence, fait la découverte d'une étrange bâtisse qui exerce sur lui une telle attraction qu'il va la louer : la maison Charrière, du nom de son ancien propriétaire, mort il y a peu. Et enterré au fond du jardin. Propriétaire qui ne tarde pas à devenir louche. Très louche. Il semblait poursuivre des études en rapport avec les reptiles, la prolongation de la vie, des peuplades étranges ... Qui plus est, sa trace semble remonter à plusieurs centaines d'années ... Atwood va passer quelques nuits agitées. Cette nouvelle se laisse lire avec plaisir et met plutôt en confiance pour la suite. Deux reproches cependant. D'abord, il y a à la fin une quinzaine de lignes superflues : il est expliqué ce que le lecteur a normalement parfaitement compris tout seul, et le dire atténue son intérêt. Ensuite, sont cités à un moment les "Grands ainés des Dieux", qui auraient combattus les Grands Anciens. Cet ajout vient clairement de Derleth, qui a cru bon de compléter l’œuvre de Lovecraft de divinités "bonnes" s'opposant aux Grands Anciens. De gentils dieux ? Et pourquoi pas un sens à la vie pendant qu'on y est ? Ce manichéisme est totalement hors sujet, Lovecraft n'aurait jamais approuvé.
  • On enchaine avec Le jour à Wentworth. Un voyageur de commerce devant effectuer quelques livraisons se retrouve égaré en plein orage dans la campagne de Dunwich. Pour éviter d'embourber sa voiture, il se réfugie chez un autochtone. La nouvelle étant courte, je ne vais pas en dire plus, mais encore une fois cela se lit avec plaisir. L'ambiance campagnarde est bien sympathique. 
  • L'héritage Peadbody évoque à nouveau une vielle et étrange battisse. Le narrateur hérite d'un vieux manoir qu'il se met en tête de restaurer. Seulement, l’accueil de la population locale est plus que glacial ... Il apprendra rapidement que son grand-père avait la réputation d’être un sorcier, du genre qui capture les enfants pour pratiquer de sombres rituels. Cela a-t-il un rapport avec la pièce secrète cachant d'anciens ouvrages de sorcelleries ? Et qu'en est-il de ces cauchemars si réalistes qui assaillent soudainement le narrateur ? On a là une autre nouvelle loin d’être particulièrement originale ou surprenante, mais qui est facilement parvenue à m'accrocher. 
  • La lampe d'Alhazred offre une fraicheur bienvenue. Cette courte nouvelle (15 pages) se veut plus onirique qu'horrifique, mais surtout, elle met en scène Lovecraft lui même. Encore jeune et écrivain inexpérimenté, il hérite de la lampe d'Alhazred, une vielle lampe à huile possédant le nom de l'auteur du Nécronomicon. Cette lampe va révéler à Lovecraft les lieux merveilleux qu'a visité son ancien possesseur et lui faire visiter des contrées fantastiques. Son œuvre produite pendant les seize années suivante sera le fruit de ces voyages à demi hallucinés. Et à sa mort, il pourra rejoindre les terres oniriques de son enfance. Un texte peut être un peu trop optimiste, mais néanmoins un très bel hommage à Lovecraft, fort plaisant à lire.
  • On continue avec La fenêtre à pignon. Un homme hérite d'une vielle maison, et va découvrir que son ancien propriétaire cachait un lourd secret. En l’occurrence, une fenêtre très spéciale qui ouvre sur d'autres mondes. Bon, le texte n'est pas mauvais, mais Derleth n'est pas un champion de l'originalité : rien que dans ce recueil, c'est déjà la troisième fois qu'il nous fait le coup d'une battisse mystérieuse. Et il est loin de proposer suffisamment de variantes pour maintenir à chaque fois l’intérêt du lecteur. De plus, sont encore évoquées des divinités "bonnes", des "forces de la lumière se dressant contre celles de l'ombre" ... N'importe quoi. De la même façon, des expressions telles que "tenir pour vérité d’Évangile" n'ont rien à faire là.
  • Dans L’ancêtre, un jeune homme est engagé en tant qu'assistant par son cousin, qui vit isolé dans la forêt. Le cousin en question se livre à d'étranges expériences ayant pour but d'explorer la mémoire de ses ancêtres, jusqu'à des millénaires en arrière. Il y a parviendra, mais cela ne sera pas sans conséquences. Une nouvelle sympathique, mais malheureusement trop prévisible.
  • On termine avec L'ombre venue de l'espace. A nouveau, cette nouvelle n'est pas mauvaise, elle se laisse même lire avec plaisir. Par contre, on se rend très rapidement compte qu'elle n'est qu'une pale copie de Dans l'abime du temps de Lovecraft, qu'elle est très loin d'égaler : elle perd donc tout son intérêt. Et en plus, Derleth récidive à propos de "lutte du Bien contre le Mal" et diverses références au christianisme.

Alors certes l'amateur de Lovecraft que je suis n'a pas eu à se forcer pour lire ce recueil, mais il faut bien reconnaitre qu'il est loin d’être indispensable. Les nouvelles ne sont pas mauvaises : elles manquent simplement d'inspiration, d'originalité, et tout simplement d’intérêt. On se retrouve souvent capable de prévoir la seconde moitié de chaque nouvelle dès qu'on en a lu la première. La lampe d'Alhazred parvient cependant à esquiver ces écueils et se révèle très agréable. Ah, et Derleth est assez horripilant à essayer sans cesse d'intégrer son propre manichéisme chrétien à l’œuvre de Lovecraft.

186 pages, 1954-1957, J'ai lu. La couverture est signée Druillet.

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