mardi 20 janvier 2015

Frankenstein - Mary Shelley

Frankenstein - Mary Shelley

Influencé par les innombrables adaptations de Frankenstein, j'avais en tête l'image du vieux savant fou donnant naissance à sa créature dans un château délabré au sommet d'une montagne, avec l'aide d'un orage et d'un éclair fournissant l'étincelle de vie. Or, Victor Frankenstein est un jeune homme d'une vingtaine d'années, totalement absorbé par ses études en philosophie naturelle, qui fabrique sa créature dans son appartement, en pleine ville. Et, assez logiquement, il refuse de révéler le secret de la vie, qui disparaitra avec lui. Paniqué par ce qu'il vient d'accomplir, il laisse involontairement sa créature s’échapper. Cette dernière, tout d'abord innocente, va se faire rejeter par l'humanité et tournera sa colère vers son créateur, en tuant ses proches ... Et Victor va être malheureux, très malheureux. D'ailleurs il passe une bonne partie du roman à se plaindre. Et l'on a du mal à croire qu'un homme aussi intelligent, à l'esprit vif et scientifique, fasse parfois un peu n'importe quoi, comme par exemple après avoir donnée vie à sa créature : il se barre immédiatement, la laisse se balader ... et va se coucher. Mouais.

Bon, à par ça, Frankenstein est un pur chef-d’œuvre. Mary Shelley multiplie les scènes d'une beauté renversante, pour peu qu'on soit sensible au charme du roman gothique. Jeune homme tourmenté cherchant la solitude dans une nuit orageuse, défiant les cieux de mettre fin à son malheur ; face à face dramatique entre le créateur et la créature au sommet d'une montagne ; poursuite dans le grand nord ne pouvant mener qu'à la mort ; meurtres atroces et injustes d'innocents ... La nature tient une place capitale dans le roman, c'est pour la créature le seul refuge, et pour le créateur un moyen de fuir les hommes envers qui il se sent effroyablement coupable. La nature est aussi belle qu'elle est dangereuse. Généreuse en été, il suffit que la neige tombe, que le froid s'installe, qu'une tempête se lève, pour que l'homme soit remis à sa place.

La partie du roman la plus marquante, c'est la narration de la créature, qui explique sa déchéance. Née innocente et bonne, rejetée par les hommes à cause de son aspect, elle a du apprendre seule à survivre et à maitriser le langage. Comprenant sa situation, elle fait des efforts pour se faire accepter, mais ne parvient pas à sortir de son absolue solitude. Et comment ne pas voir la culpabilité du créateur ? Il laisse sa créature innocente et solitaire dans le vaste monde, puis lui reproche ses fautes. Il aurait pu prendre soin d'elle, l'instruire, lui montrer la voie. Mais c'est une spirale destructrice qui se met en place. Et le lecteur est partagé entre la plus sincère pitié pour la créature et l'aversion envers ses crimes.

Frankenstein, c'est probablement l'un des meilleurs romans que j'ai lu. Imprégné de mythologie chrétienne, essence du roman gothique, il faut sans doute être sensible à ces aspects pour l’apprécier comme il le mérite. Son esthétique et sa profondeur sont intimement liées à une culture chrétienne tellement diluée qu'on a tendance à oublier à quel point elle influence nos idées sur les concepts de culpabilité, de responsabilité, d'innocence et de connaissance, de bien et de mal. Et plus cette culture se dilue, devenant invisible sans perdre de son importance, plus Frankenstein, écrit à une époque où ces éléments étaient plus ancrés dans le quotidien, devient important. C'est un point de vue personnel plus que contestable, mais quoi qu'il en soit, Frankenstein, c'est génial.

Dear Mountains ! My own beautiful lake ! How do you welcome your wanderer ? Your summits are clear; the sky and lake are blue and placid. Is this to prognosticate peace or to mock at my unhappiness ?

215 pages, 1818, Penguin Popular Classics

lundi 12 janvier 2015

Misery - Stephen King


Stephen King - Misery

Mon premier Stephen King. Il trainait dans ma bibliothèque, et après avoir vu et aimé The Mist, adapté d'une nouvelle de l'auteur, je me suis dit que c'était le moment de m'y plonger. L'histoire en une ligne : Paul, écrivain, se fait séquestrer par Annie, femme d'age moyen sérieusement malade qui le force à écrire la suite des aventures de Misery, héroïne d'une série de roman sentimentaux (et alimentaires) à grand succès. Globalement, le roman est un huis clos, on ne sort guère de la maison isolée d'Annie. Au début, j'étais un peu septique. Les scènes où Paul est dans les vapes sont un peu confuses, et il y a quelques digressions dont on aurait pu se passer. Mais rapidement, la magie opère : je ne décroche pas et je dévore le livre en deux jours.

Misery est un vrai page turner, le supense est parfaitement maitrisé. Paul, les jambes brisées, est à la merci de la folie d'Annie, personnage hautement détestable que le héros comme le lecteur auront envie de tuer au bout de quelques pages. Pas de bol, elle est increvable. Bref, on veut savoir la suite. Mais heureusement, Stephen King va un peu plus loin que le simple suspense. Les deux personnages sont très fouillés, on en apprend progressivement plus sur Annie (ce n'est pas joyeux), et l'évolution du caractère de Paul est passionnante. Il se fait en quelque sorte domestiquer par Annie, chaque tentative de rébellion de sa part est suivie d'une punition, et il en vient parfois à se soumettre comme un chien à son maitre. C'est troublant. Il y a aussi un roman dans le roman : celui que Paul écrit pour Annie. Et bien sur, le roman en question est influencé par ses conditions d'écriture, ce que subit Paul. C'est une mise en abime du rapport entre Stephen King et son roman, Misery, qui lui aussi porte la marque des tensions de son auteur. Il y a bien sur le rapport entre l'auteur et le fan, rapport poussé à l’extrême dans le roman, mais aussi de nombreuses réflexions sur l'écriture en général et le fait d’être un auteur "populaire". Autre lien important entre le réel et la fiction à coté duquel j'aurais pu passer si je n'avais pas dévoré l'article Wikipédia sur King : l'addiction. King a été alcoolique et cocaïnomane, et Paul aussi, dans Misery, en plus de tous ses autres problèmes, doit faire face à son addiction à un médicament antidouleur.

J'ai été totalement convaincu par Misery. C'est plus qu'un roman à suspense, il offre de vrais personnages et explore en profondeur des thématiques chères à l'auteur.

J'ai lu, 440 pages, 1987

lundi 23 juin 2014

L'Assommoir - Zola


L'Assommoir - Zola

Gervaise Macquart est une femme bonne et simple. Fraichement arrivée à Paris, elle a des objectifs qui semblent à sa portée : manger à sa faim, avoir un travail honnête, ne pas se faire battre... Pendant la première partie du roman, Gervaise parvient à se débrouiller malgré les difficultés financières, les hommes peu scrupuleux et la misère ambiante. Elle se trouve un mari acceptable, Copeau, et parvient à établir sa propre petite blanchisserie. Une fois la sécurité trouvée vient la débauche. Gervaise prend plaisir à impressionner ses voisins, notamment lors d'un interminable et bestial banquet, elle devient plus tolérante envers ses propres faiblesses et celles des autres. Puis les dettes s'accumulent, les petites rancunes grandissent, le travail semble de plus en plus fatiguant... Et la misère ne devient plus simplement celle des autres, Gervaise s'y plonge. L'Assommoir est une sorte de bar pour ouvriers où Copeau puis Gervaise vont s'imbiber d'alcool, il est le symbole de ces assommoirs impitoyables que sont la misère et la boisson, l'un appelant l'autre.

L'Assommoir m'a un peu moins enthousiasmé que mes précédentes lectures de Zola, Au bonheur des dames et Germinal. Dans ces deux romans on assistait en effet à une transformation sociale de grande ampleur, aspect assez absent de L'Assommoir. Ce n'est pas pour autant un simple destin individuel, on est plutôt face à un destin collectif illustré par celui de Gervaise, mais à mon sens il n'a pas la même portée que dans les deux romans cités plus haut. Cela dit, L'Assommoir reste un excellent classique. L'écriture argotique de Zola est assez impressionnante et il est difficile de ne pas être profondément touché par Gervaise et son entourage, dans leurs meilleurs moments comme dans les pires. Sans compter la leçon d'histoire sur la vie du peuple parisien au 19ème siècle.

504 pages, 1877, Le livre de poche

vendredi 20 juin 2014

Germinal - Zola


Germinal - Zola

Dans le nord de la France, Étienne Lantier est sur le pavé et comme tant d'autres à la recherche d'un emploi. Suite à un hasard, il va se retrouver mineur, et va faire connaissance avec la famille Maheu, échantillon représentatif de la population locale. Du grand-père aux gamins, tout le monde travaille, travaillait ou travaillera à la mine, gagnant tout juste de quoi vivre. Au début, l’aspect documentaire du roman me semblait vraiment prendre le pas sur la narration. L'arrivée d'Étienne dans un environnement inconnu est un prétexte pour nous faire découvrir la vie quotidienne des mineurs, le travail sous terre ... Zola insiste aussi beaucoup sur la sexualité très précoce et assez violente des jeunes qui, vivant en permanence dans une promiscuité extrême, n'ont plus rien à apprendre. On découvre aussi la vie des riches, actionnaires ou patrons. Chez eux on mange plus qu'à sa faim, on se donne bonne conscience, on est persuadé d’être dans son droit, mais les rapports humains ne sont pas plus brillants. Leur unité apparait principalement à travers leur peur des masses exploitées.

En effet, les masses en question vont lancer une vaste grève, avec comme principale revendication le désir de ne pas crever de faim. Zola s'inspire d’authentiques révoltes, et de nombreux événements du récit sont inspirés de faits réels. Et quand la révolte commence, le narration décolle. On a bien moins l'impression d’être face à un document et les moments captivants s'enchainent dans un terrible crescendo. Maheu, ouvrier modèle qui parvient à surmonter son instinct de soumission pour expliquer à son patron les revendications des mineurs, Étienne, qui par ses lectures se forge une conscience politique et découvre l'ambition et le plaisir du pouvoir, la folie destructrice des masses enragées, la misère noire et la famine, les tensions entre grévistes et "traitres" ... N'ayant lu de Zola que le Bonheur des dames, je ne m'attendais pas à tant de violence et d'horreurs. Germinal est franchement dur, éprouvant. Et ça ne s’arrête pas, c'est de pire en pire, jusqu'au renoncement final. Mais l'on sent que les germes de la révolte sont plantés, et que n'est qu'une question de temps avant que ne recommence la lutte du travail et du capital.

Germinal est franchement bluffant. C'est un document sur la vie quotidienne des mineurs, mais surtout un roman passionnant. Étude de l'autorité, de la soumission et de la révolte, Germinal est puissant, habité d'un vrai souffle. On assiste à des événements d'une portée considérable, l'évolution d'une société embrassant un capitalisme dévastateur sur le plan humain, tout en tremblant de claustrophobie au fond des mines aux cotés de ces ouvriers rendus fascinants et complexes par le talent de Zola ...

1885, Le livre de poche

samedi 31 mai 2014

Anna Karénine - Tolstoï


Anna Karénine - Tolstoï

Anna Karénine, mariée au noble et froid Alexis, haut fonctionnaire de son état, ne connait pas l'amour. Elle estime son mari, et toute sa passion refoulée est reportée sur son fils. Jusqu'à la rencontre avec Vronski, jeune homme riche, séduisant et passionné. Et un peu en dehors de ce classique triangle, on trouve un personnage qui va voler la vedette à Anna : Lévine, avatar de l'auteur. Comme Tolstoï, Lévine cherche du sens à sa vie et est obsédé par la mort. Il se réfugie dans la paix de la campagne et occupe son esprit par la gestion de sa propriété. Lui aussi connaitra l'amour avec la jeune Kitty, et si son mariage, qui à cause de ses nombreux doutes mettra du temps à se réaliser, peut être considéré comme réussi en comparaison de celui des Karénine, la vérité reste loin de ses rêves. Jalousie et incompréhension semblent inévitables, malgré toute la bonne volonté de chacun.

Anna et Lévine sont deux personnages en quête d'absolu. Anna pourrait se contenter d'une liaison discrète, mais ne pouvant vivre dans le mensonge, elle avoue tout à son mari et s'installe avec son amant, se créant ainsi une image de « femme perdue » aux yeux de la haute société. Elle ne peut pas non plus accepter cette vie précaire avec son amant, elle sent sa jalousie refroidir l'ardeur de Vronski, lui-même tiraillé entre son besoin d'indépendance et son amour sincère pour Anna. Si Anna est dominée par la passion, Lévine l'est par la raison. Malheureusement la raison échoue à donner un sens à sa vie. Malgré son originalité intellectuelle et son gout pour le travail terre à terre, ses raisonnements et les lectures des philosophes échouent à trouver des réponses aux questions que posent la vie et la mort, questions qui le hantent en permanence. Étrangement, il trouvera une sécurité morale précaire dans le renoncement à raison : la foi. La science explique comment, la foi explique pourquoi.

Anna Karénine est bien plus qu'un roman d'amour. Il décortique certes les sentiments d'amour et de haine, mais aussi les angoisses existentielles, la dictature de la bienséance et les interrogations d'une époque. Les personnages de Tolstoï sont d'une incroyable vérité, on ne se lasse pas de tenter de les connaitre et les comprendre, d'autant plus que l'auteur reste à distance, laissant le lecteur se faire son opinion. Un énorme classique qui tient toutes ses promesses.

« Anna Arkadiévna lisait et comprenait sa lecture, mais elle était lasse de s'intéresser à la vie des autres ; elle brulait de vivre elle-même. »

985 pages, 1877, Le livre de poche

jeudi 22 mai 2014

Le peuple de l'abime - Jack London


Le peuple de l'abime - Jack London

Le peuple de l'abime, ou Le peuple d'en bas, n'est pas une œuvre de fiction. Jack London, alors âgé de 26 ans, se procure quelques loques et en se faisant passer pour un marin fauché va s’infiltrer dans l'East End, le quartier le plus pauvre du Londres de 1902. Ce livre est le fruit de ses observations et de ses analyses, et ce n'est pas joyeux. C'est même terriblement noir. Familles entassées à sept ou huit dans de petites pièces minuscules, taux de mortalité effrayant, alcoolisme chronique, travail éreintant pas très éloigné de l'esclavage, pollution et maladies, hordes de sans logis errant dans la nuit ... On pourrait continuer la liste pendant longtemps tant les malheurs sont nombreux. London décrit ce qu'il a vu dans les rues, dans les appartements, dans les asiles ou encore dans les cafés. Il cite aussi de nombreux journaux pour montrer que sur le plan judiciaire, voler des fruits pour survivre est considéré comme plus grave que tabasser un être humain, ou encore que le suicide est une chose tellement banale qu'on reproche aux miséreux d'avoir raté leur coup et de faire perdre son temps à la justice. Que dire aussi de cette loi qui empêche ceux n'ayant pas de toit de dormir dans les rues la nuit, les forçant à somnoler le jour, les empêchant donc de chercher du travail, ou juste d'essayer de survivre ? Ou ce petit déjeuner à l'armée du salut, qui demande pour l'obtenir plus d'énergie qu'il n'en procure ? Les exemples du genre sont nombreux. Et bien sur, la misère matérielle entraine une misère intellectuelle et morale, les enfants vifs et joyeux se métamorphosent en créatures malades et désespérées.

Vers la fin du livre, London prend plus clairement la parole et se montre très critique et violent envers les autorités. L'état sauvage lui semble plus enviable que le sort de ces millions de malheureux, opinion qui fait sens par rapport à une autre partie de son œuvre. Il s'insurge contre les injustices et inégalités, et surtout contre la mauvaise gestion des pouvoir publics : la civilisation augmente le pouvoir de production des individus mais oublie de répartir équitablement les richesses. La traduction n'est pas géniale et le style parfois répétitif, à cause des conditions d'écriture, mais Le peuple de l'abime reste un document aussi passionnant que violent.

Dans le même genre je conseille très vivement Dans la dèche à Paris et à Londres d'Orwell.

307 pages, 1903, 10/18

mercredi 21 mai 2014

Cosmopolis - Don DeLillo


Cosmopolis - Don DeLillo

Cosmopolis commence par l'épigraphe suivant : "à Paul Auster". Au début cela semble amusant car Eric Packer, contrairement aux héros de Paul Auster, tentés par la fuite et l’errance, est la réussite incarnée. Immensément riche, du genre à s'acheter un avion de chasse pour le plaisir, il a aussi un authentique requin en aquarium dans son appartement de 42 pièces en plein New York. Cet argent vient du monde très opaque de la finance où Eric semble exceller. Des chiffres défilent sur les écrans, Eric échange quelques paroles avec ses collaborateurs, donne un ordre, et des centaines de millions de dollars changent de main, se gagnent et se perdent. La limousine, autre objet d'un luxe absurde, va balader Eric tout le long du roman dans les rues d'un New York agité, voir un peu surréaliste. On enterre une star du rap avec des honneurs dignes d'un pharaon, le président est de sortie et du coup de nombreuses routes sont bloquées, des émeutes anticapitalistes éclatent, on tourne une étrange scène de nu pour un film qui a perdu son budget ... Entre le début et la fin du roman, le sens s'envole. Il n'y en a déjà pas beaucoup au début, mais au fil de son voyage en limousine Eric va être pris d'une folie autodestructrice après avoir échoué à prévoir l'évolution du yen.

C'est un peu le contraire d'un voyage initiatique, c'est un voyage de renoncement qui va mener jusqu'au meurtre et au suicide. Eric est plus ou moins traqué par un homme pas moins dérangé que lui, c'est peut-être l'aspect de l'intrigue le plus classique. Pour le reste, Cosmopolis est très perturbant. Plus encore que dans Bruit de fond, les dialogues sont souvent irréalistes et la véritable communication semble impossible. Les situations sont improbables, comme par exemple les nombreuses rencontres entre Eric et sa femme. Ils se croisent par hasard, tentent vainement de communiquer, échangent peut-être un peu de tendresse, et s'évanouissent à nouveau dans la ville. Eric est une intelligence prodigieuse qui s'est élevée au sommet en écrasant son prochain, ce qui ne l’empêche pas d’être torturé par les insomnies. Le sommet en question n'apporte ni joie ni sens, et l'on rêve à ce qu'aurait pu accomplir Eric s'il avait tourné son génie dans une autre direction. Cosmopolis est une impressionnante peinture d'un monde moderne confus et paniqué, hanté par un système économique hors de l'échelle humaine. Un roman difficile à saisir mais offrant une vision puissante et marquante.

Un autre avis.

222 pages, 2003, Babel