vendredi 7 août 2026

La Croix percée - Siméon Lerouge

 La Croix percée - Siméon Lerouge

Dans La Croix percée, Siméon raconte son installation à la campagne sous le prisme du rapport au territoire. Un point focal émerge : la Croix percée, discret monument campagnard, source de légendes oubliées. Contrairement à ce qu'annonce la quatrième de couverture, je ne dirais pas que c'est un roman : le livre est essentiellement un récit autobiographique réaliste, avec seulement une petite part de romanesque, et une bonne part d'enquête livresque.

Ce premier récit publié de Siméon se lit comme une production d'extrême introversion sociale, dans le sens où il n'y est quasiment jamais question de relations avec d'autres êtres vivants. En revanche, c'est un livre d'extrême extraversion géographique et historique, si l'on peut dire. S'y déploie un lien intime et profond avec le territoire, ses morts, ses monuments et son passé, aussi bien réel que fantasmé. Si Siméon n'écrit guère sur ses liens actuels avec d'autres membres de son espèce, tout le livre explore une abondance de liens indirects, sinueux, obliques.

Ces liens sont tournés vers le temps long, le passé de la campagne et de ses habitants. Ils sont empreints d'une sensibilité à la vanité, au poids des années qui, indifférentes, avalent toutes les valeurs humaines. Les humains disparaissent en premier. Puis leurs monuments, placés là pour tenter d'arracher un peu de durée à la finitude. Enfin, même les pierres en forme de croix percée s'érodent, et seul le paysage reste.

Le ton est extrêmement littéraire. Une bonne partie de ce que raconte Siméon relève de ce que j'appellerais l'archéologie littéraire. Il se plonge dans le passé de l'écriture, dans l'histoire du rapport entre écriture et territoire, d'une façon assez universitaire. Même la Croix percée n'est pas découverte au cours d'une balade, mais dans l'objet livre.

Si La Croix percée est un récit grand ouvert sur le territoire, je l'ai trouvé un peu claustrophobique, enfermé dans cette perspective subjective focalisée sur une obsession, ou du moins devenue obsession sous le microscope qu'est l'écriture. Siméon a le regard pleinement tourné vers les choses du passé. Quand il s'agit du présent, il est question de monuments à demi effondrés, de plaques commémoratives, de vieux lettrés morts depuis de nombreuses années, ou juste de leurs pierres tombales. En somme, pour ma sensibilité, j'ai trouvé là un peu trop de plongées dans les archives, et pas assez de développements narratifs, comme cette immersion dans la peau d'un jeune Français tué par les Allemands à l'aube de la Libération. De même, j'ai l'impression que Siméon est retenu par une certaine pudeur. Je comprends que le projet est d'évoquer cette installation à la campagne sous le prisme du rapport au territoire et à la Croix percée, mais quitte à parler de soi, il aurait été possible d'aller plus loin dans ce sens.

Je dirais que la force de La Croix percée tient à son jeu d'équilibre entre classicisme et singularité. Le registre parfois presque universitaire et la plume très classique se combinent à une plaisante incertitude permanente sur ce qui attend à la page suivante : rien n'est connu d'avance. Et cette quête obsessive de lien avec l'endroit, le patelin, ses sentiers et ses légendes oubliées, est un cadrage très étroit, mais soigneusement choisi et exploré. Enfin, détail de la plus haute importance : Siméon sait écrire. Il y a dans les mots une densité qui demande un peu d'attention. Sans elle, tout le reste ne tiendrait pas.

La Croix percée parait le 20 aout aux éditions Tristram. Siméon est un ami et m'a offert cet exemplaire. 

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