dimanche 19 août 2018

Sapiens : A Brief History Of Humankind - Yuval Noah Harari

Sapiens : A Brief History Of Humankind - Yuval Noah Harari


Yuval Noah Harari distingue trois étapes majeures dans l'évolution humaine : la révolution industrielle, la révolution agricole et la révolution cognitive, il y a 70000 ans. Cette dernière, moins connue que les autres, donne au livre son argument principal : homo sapiens devrait son succès à sa capacité à créer de la fiction. Mais avant d'aller plus loin là-dessus, l'auteur revient sur un détail souvent oublié : « The real meaning of the word human is "an animal belonging to the genus Homo", and there use to be many other species of this genus besides Homo sapiens. » (p.5) En effet, les Neandertal, Homo denisova, Homo ergaster et les autres vivaient en même temps qu'Homo sapiens. Après la révolution cognitive, sapiens a été en mesure d'éradiquer ses concurrents. Selon l'auteur, la taille maximale d'un groupe pouvant communiquer par le langage est de 150 individus, ce qui est déjà mieux que les chimpanzés par exemple, qui sont rarement plus de 100. Le langage favorise l'échange d'informations et donc la cohésion du groupe, mais il a ses limites. Du coup, ce seraient les mythes (la religion est l'exemple le plus parlant) qui permettraient la cohésion de sociétés plus vastes. Les individus, même s'ils ne se connaissent pas personnellement, peuvent plus aisément de faire confiance s'il partagent les mêmes croyances, la même imagination collective. Or, l'imagination collective peut changer à une très grande vitesse, contrairement aux gènes. La révolution cognitive serait ainsi la capacité pour l'homo sapiens de ne plus avoir à attendre les évolutions génétiques pour pouvoir modifier drastiquement son ordre social.

Plus loin, l'auteur argumente que la révolution agricole a eu pour conséquence une baisse du niveau de vie humain. On peut penser au remplacement d'un régime varié à un régime unique, qui en plus d'être inadapté d'un point de vue nutritionnel soumet les populations à la menace d'une mauvaise récolte, et, moins évident, au développement des guerres. « The early farmers were at least as violent as their forager ancestors, if not more so. Farmers had more possessions and needed land for planting. The loss of pasture land to raidind neighbours could mean the difference between subsistance and starvation, so there was much less room for compromise. When a foraging band was hard-pressed by a stronger rival, it could usually move on. It was difficult and dangerous, but it was feasible. When a strong ennemy threatened an agricultural village, retreat meant giving up fields, houses and granaries. In many cases, this doomed the refugees to starvation. Farmers, therefore, tended to stay and put and fight to the bitter end. » (p.92) Mais d'un point de vue évolutionnaire la révolution agricole reste un succès : « This is the essence of the agricultural revolution : the ability to keep more people alive under worse conditions. »

Revenons sur la capacité de l'homme à créer de la fiction. Comment accepte-t-il cette fiction comme une réalité ? Yuval Noah Harari distingue trois causes :
  • L'ordre imaginé est incorporé dans le mon matériel. Exemple : les occidentaux actuels croient en l'individualisme. Conséquence : ils construisent leurs habitats autour de pièces individuelles. Ainsi, la notion d'espace privé semble aller de soi. A l'inverse, un adolescent médiéval n'avait pas d'espace privé.
  • L'ordre imaginé façonne nos désirs. Exemple : le désir de vivre des expériences, comme les voyages, jugées importantes pour l'épanouissement personnel, est façonné par des valeurs comme le consumérisme et le romantisme. A l'inverse, « a wealthy man in ancient Egypt would never have dreamed of solving a relationship crisis by taking his wife on holyday to Babylon. Instead, he might have built for her the sumptuous tomb she has always wanted. » (p.130)
  • L'ordre imaginé est inter-subjectif. C'est à dire que, contrairement à un phénomène objectif qui existe indépendamment de la conscience et des croyances humaines, et contrairement à un phénomène subjectif qui existe uniquement dans la conscience et les croyances d'un seul individu, un phénomène inter-subjectif existe dans les liens reliant plusieurs subjectivités. « If a single individual changes his or her beliefs, or even dies, it is of little importance. However, if most individuals in the network die or change their beliefs, the inter-subjective phenomenon will mutate or disappear. » (p.132)

Yuval Noah Harari consacre des chapitres aux trois ordres universaux qui ont forgé la société humaine : l'ordre économique (monétaire), l'ordre politique (impérial) et l'ordre religieux. Je crois que c'est ce dernier qui m'a le plus intéressé. L'auteur associe la révolution agricole à une révolution religieuse : « Hunter-gatherers picked and pursued wild plants and animals, witch could be seen as equal in status to homo sapiens. The fact that man hunted sheep did not make sheep inferior to man, just as the fact that tigers hunted man did not make man inferior to tigers. Beings communicated with one another directly and and negociated the rules governing their shared habitats. In contrast, farmers owned and manipulated plants and animals, and could hardly degrade themselves by negociating with their possessions. Hence the first religious effet of the agricultural revolution was to turn plants and animals from equal members of a spiritual round table into property. » (p.236) Les dieux auraient été des médiateurs entre les hommes et les plantes et animaux devenus muets après la dégradation de l'animisme. Un petit rappel concernant le polythéisme : « The fundamental insight of polytheism, witch distinguishes it from monotheism, is that the suprem power governing the world is devoid of interests and biases, and therefore it is unconcerned with the mundane desires, cares and worries of humans. It's pointless to ask this power for victory in war, for health of for rain, because from its all-encompassingvantage point, it makes no difference whether a particular kingdom wins or loses, whether a particular city prospers or withers, whether a particular person recuperates or dies. The Greeks dis not waste any sacrifices on Fate, and Hindus built no temple to Atman. » La conséquence de ces croyances est la suivante : « The insight of polytheism is conducive to far-reaching religious tolerance. Since polytheists believe, on the one hand, in one supreme and completly disinterested power, and in the other hand in many partial and biased powers, there is no difficulty for the devotees of one god to accept the existence and efficacity of other gods. Polytheism is inherently open-minded, and rarely persecutes "heretics" and "infidels". » (p.239) Ainsi, dans les 300 ans entre la crucifixion du Christ et la conversion de l'empereur Constantin, les romains n'auraient pas tué plus de quelques milliers de chrétiens. Et ce n'était pas à cause du dieu qu'ils vénéraient, mais à cause de leur refus d'accepter les dieux traditionnels. Ajouter un dieu n'est pas un souci pour le polythéisme. L'auteur rappelle la survie du polythéisme dans le monothéisme : « Christianity, for exemple, developed its own pantheon of saints, whose cults differed little from those of the polytheistic gods. » (p.244) C'est particulièrement frappant dans l'orthodoxie, comme j'ai pu le voir en Grèce : les orthodoxes vénèrent des saints et embrassent leurs images. C'est vu comme une façon de se rapprocher de Dieu en se rapprochant des élus qui été proches de Dieu. Les monothéismes portent également beaucoup de traces des dualismes : «Another key dualistic concept, particulary in Gnosticism and Manichaeanim, was the sharp distinction between body and soul, between matter and spirit. Gnostics and Manichaeans argued that the good god created the spirit and the soul, whereas matter and bodies are the creation of the evil god. Man, according to this view, serves as a battleground between the good soul and the evil body. From a monotheistic perspective, this is nonsense - why distinguish between so sharply between body and soul, or matter and spirit ? And why argue that body and matter are evil ? Afterall, everything was created by the same good god. But monotheists could not help but be captivated by dualist dichotomies, precisely because they helped them adress the problem of evil. » (p.248)

Pour expliquer la montée de l'esprit scientifique en Europe à l'occasion de la renaissance, l'auteur utilise un exemple particulièrement bien trouvé, avec deux illustrations. Une carte du monde de 1459, d'origine européenne, est entièrement complète, quitte à dessiner des côtes fictives : ainsi, le monde est fermé, contrôlé. A l'inverse, une autre carte, de 1525, est essentiellement constitué de vide. Les parties du monde inconnues sont, sur la carte, admises comme inconnues. L'acceptation de l'ignorance est le premier pas vers la connaissance.

Je fatigue un peu, alors je me résous à être plus concis pour la suite. Un autre chapitre qui m'a passionné est celui sur le capitalisme. Ayant plutôt tendance à fréquenter des courants de pensée ayant un rapport plus ou moins hostile au capitalisme, c'est une bouffée d'air frais que d'avoir ici un tour d'horizon des ses bienfaits. Pas que des bienfaits, bien sûr : mais je suis moins familier avec les qualités historiques du capitalisme qu'avec ses défauts modernes. Yuval Noah Harari explique très bien le développement du concept d'investissement, qui, grâce à la puissance d'une toute nouvelle foi en l'avenir liée au développement de la science, permet une accélération inédite du progrès humain.

La dernière partie, qui s’intéresse à l'avenir, peut sembler franchement banale pour qui lit un peu de science-fiction. L'avant dernière partie en revanche, qui s'intéresse au bonheur, est captivante car elle mêle notions de philosophie et recherche scientifique. En somme, Sapiens : A Brief History Of Humankind est un bouquin qui charme par la variété de toutes les idées qui en débordent et par le vaste recul pris par l'auteur, qui aborde l'humanité un peu comme une blague cosmique et frise ainsi régulièrement l'humour. A moins que ce ne soit que mon propre regard.

480 pages, 2011, vintage

jeudi 16 août 2018

The Broom of the system - David Foster Wallace


The Broom of the system - David Foster Wallace

Un roman publié quand  David Foster Wallace avait 24 ans. C'est très ambitieux, on sent que l'auteur ne manque pas d'un certain talent, mais mais la plupart de ce qu'il tente tombe à plat. Et au final, l'ambition se transforme en prétention. L'intrigue est volontairement difficile à suivre et n'offre aucune résolution. Les personnages son globalement désagréables, et passent beaucoup de temps à parler pour ne rien dire. C'est d'ailleurs une bonne façon de décrire le livre : Wallace écrit beaucoup, et il y écrit bien, alors on continue à lire. Mais souvent, on se demande si ce qu'on lit mérite de l'être. Si j'en croit l'éditeur, The Broom of the system explore « the paradoxes of language, storytelling, and reality. » Si c'est une façon de dire que c'est non linéaire, plutôt original, plein de jeux de mots et globalement peu concerné par l'idée de raconter une histoire cohérente, alors certes. Il y a quelques moments de brillance qui viennent illuminer l'ensemble, notamment cette scène où le gouverneur de l'Ohio décide de construire un désert artificiel pour apporter un peu de nécessaire désolation à ses citoyens. Et le désert est un succès : il devient un lieu touristique, bondé en permanence. Alors on hésite, parfois on s'ennuie, parfois on rigole, parfois on se dit que c'est bien prétentieux quand même, et parfois on se laisse simplement prendre par la prose de Wallace. Je tenterai de lire son roman majeur, Infinite Jest, si j'en l'occasion.

467 pages, 1987, penguin

mercredi 15 août 2018

The Wandering earth - Liu Cixin


Liu Cixin - The Wandering earth

Pour dire les choses rapidement : Cixin Liu se révèle aussi capable de déployer de la SF puissante et intelligente en nouvelles qu'en romans.

  • The Wandering earth
La Terre est menacée par la transformation imminente du soleil en géante rouge, plus tôt que prévu. Alors pourquoi ne pas transformer la Terre en immense vaisseau pour aller vers Proxima du Centaure ? La nouvelle est une chronique du début de ce processus. Elle fait un peu succession d’événements, on sent qu'il y aurait là de quoi faire un roman, mais l'aspect grandiose de l’odyssée décrite est bien là. On retrouve, comme régulièrement en SF, notamment chez Arthur C. Clarke, cette idée qu'avec qu'avec une combinaison du progrès technique et d'une menace cosmique, l'humanité perdrait ses religions et ses soucis sentimentaux. Douteux.

  • Mountain
Une rencontre avec une race alien. L'essentiel de la nouvelle est l'histoire de cette race : ils sont nés dans le cœur creux d'une planète, et leur longue odyssée pour parvenir à s'en échapper est captivante. Pour eux, l'espace est fait de roche, leur monde est un vide, et leurs vaisseaux sont simplement des morceaux de vide mobiles. Avec, en thème général, la pulsion d'exploration qui définit l'intelligence, le désir de découverte, d'aller visiter le sommet d'une montagne, simplement parce qu'elle est là.

  • Sun of China
L'épopée d'un jeune chinois des campagnes, sans éducation, qui finira par s'envoler pour l'espace. Une nouvelle qui encore un fois glorifie le désir d'exploration, le besoin d'aller de l'avant, que ce soit en quittant son village pour tenter sa chance dans le monde ou en quittant la Terre pour tenter sa chance dans l'inconnu.

  • For the benefit of mankind
Une nouvelle décousue. D'un côté, la vie d'un tueur à gages confronté à un contrat inhabituel, de l'autre, une intéressante vision d'un système capitaliste poussé à son extrême logique. La concentration de la richesse suivant la courbe que l'on sait, et si 99% des richesses se retrouvaient à terme entre les mains d'un seul homme ? Autre idée, sur l'éducation : l'ingénierie génétique ou la fusion avec la machine, processus pouvant décupler l'intelligence humaine mais si chers qu'ils ne seraient accessibles qu'à quelques élus, pourraient-elles créer une caste d'oligarques dotés de capacités surhumaines ?

  • Curse 5.0
Une idée qui s'est retrouvée dans The Dark Forest : un virus informatique sème la mort en manipulant une cité ultra connectée. La particularité de cette nouvelle, c'est que l'auteur se met en scène lui-même avec un collègue, en faisant preuve d'énormément d'humour et d'auto-dérision qui font mouche.

  • The micro era
Une variante sur un classique de la SF : la réduction de l'humanité à une échelle microscopique. Cixin Liu parvient à placer cette idée dans un contexte d'extinction de masse et à l'agrémenter de beaucoup d'humour.

  • Devourer
Un autre concept classique de la SF : une force gigantesque vient se nourrir des matières premières de la Terre, et, en conséquence, la détruire. On retrouve les bases de The Dark Forest : l'univers comme étant un vaste champ de bataille entre civilisation concurrentes et l'humanité devant faire face à une menace bien plus puissante qu'elle en utilisant ruse et tromperie. Une nouvelle particulièrement excellente, admirablement rythmée, qui se permet de plus un large hommage à la Machine à explorer le temps, avec la vision d'une humanité transformée en bétail consentant. 

  • Taking care of god
Décision éditoriale impardonnable : cette nouvelle est plus ou moins la première partie de For the benefit of mankind, et pourtant elle est située bien après dans le recueil. Sinon, c'est encore une idée classique de la SF brillamment revisitée : la vision d'une humanité conçue par une autre race. Cette fois, les créateurs reviennent sur Terre prendre leur retraite. Cixin Liu parvient à mélanger beaucoup d'humour avec de grandes idées : le déclin naturel de toute forme de vie, de toute civilisation, de l'univers lui-même. Excellent.

  • With her eye
La nouvelle la plus faible du lot. Pas mauvaise, mais manquant d'ampleur par rapport aux autres. Liu passe beaucoup de temps à préparer sa chute, et ce temps de préparation n'est pas très captivant.

  • Cannonball
On retourne à du monumental. Il y a tout : des enjeux géopolitiques et environnementaux, des entreprises titanesques, une longue échelle de temps qui permet de voir les événements avec du recul... Par contre, les motivations humaines manquent un peu de crédibilité. Une bande de types veut tuer le protagoniste parce qu'il est le père d'un entrepreneur qui a causé quelques désastres. Je ne sais pas, c'est comme si Greenpeance voulait tuer le père du PDG de BP après une marée noire.

447 pages, head of zeus

mardi 14 août 2018

The Fountainhead - Ayn Rand


The Fountainhead - Ayn Rand

Après avoir lu Anthem, je me demandais si les romans suivants d'Ayn Rand seraient plus matures. Alors ? Oui et non.

Non, parce que la philosophie déployée par Ayn Rand est toujours aussi peu subtile. Quelques exemples tirés du discours de fin d'Howard Roark, l'architecte de génie qui doit lutter contre un monde qui maltraite les individualistes comme lui : « All that witch proceds from man's independant ego is good. All that witch proceds from man's dependance upon men is evil. » (p.668) Rand fait des absolus. Le bien et le mal sont clairs, nets, séparés. « The creator originates. The parasite borrows. The creator faces nature alone. The parasite faces nature through an intermediary. » (p.679) D'un côté il y a les bons, les forts, les indépendants, les héroïques. De l'autre, les dépendants, les socialistes, les travailleurs sociaux : des parasites. Une division du monde aussi claire, c'est agréable, certes. Il est plaisant de tout catégoriser de façon aussi limpide. Mais c'est illusoire. Le monde est gris. Complexe. Quoi qu'il en soit, cette division est erronée. D'un point de vue évolutif, l'homme de base qui lutte pour la survie de son groupe, par dépendance envers son groupe, est tout aussi important que le rare génie qui invente la roue ou domestique le feu.

Il y a du bon dans cet amour de l'égo, cet amour de l'indépendance. Je le sais intimement. Cultiver l'individualité, c'est cultiver un esprit critique, une pensée honnête, un précieux goût pour l’originalité. Mais mettre l’extrême individualité sur un piédestal, c'est se leurrer. Prenons par exemple la fameuse, ou malfamée, scène du viol. Roark, avatar de l'homme parfait selon Ayn Rand, désire Dominique. Alors il viole Dominique. Pas de souci : c'était ce que Dominique voulait. Un fantasme, en gros. Et Roark l'a de deviné. Très bien, Roark ne peut pas se tromper : étant lui-même le fantasme d'Ayn Rand, il est parfait. Mais le problème, c'est que dans la vie réelle, les gens se trompent. Dans la vie réelle, peut-être que le fantasme de Dominique serait un diner aux chandelles, ou un sensuel massage des orteils. Et c'est pour ça que les gens se parlent, communiquent, cherchent le compromis. Le compromis n'est pas nécessairement un mal, comme l'affirme Rand. C'est un outil capital de paix, d'entente, de vivre ensemble. Roark ne fait jamais de compromis. C'est le meilleur architecte du monde, point final, et les autres doivent accepter intégralement sa vision ou se passer de ses services. Et si tous les professionnels se targuant d'être bons faisaient pareil ? Et si les bons libraires décidaient pour le lecteur ce qu'il doit lire ? Serait-on mieux servi que dans le communisme qui a traumatisé Rand ? Ensuite, cette notion de « meilleur ». Roark est le meilleur parce qu'il est né ainsi. Il est né intelligent et indépendant. Pourquoi pas : nous naissons tous différents, d'esprit comme de physique. Mais ici, le physique est lié à l'esprit. Roark est beau, mince, musclé. A l'inverse, le méchant communiste, Toohey, est frêle et faible. C'est le genre d'association qu'on tolère dans les productions de divertissement américaines qui ont forgé les opinions de Rand, mais qui devient problématique quand on prétend faire de la philosophie.

Le système de Rand est un fantasme. Les inclinaisons personnelles entre dépendance et indépendance sont bien réelles : Rand, traumatisée par le communisme où, née indépendante, elle est violentée par le règne de la dépendance, rêve de l'individualisme total et parfait. Dans sa préface, elle raconte une scène où son mari la réconforte longuement alors qu'elle désespère de finir son roman, ce qui lui redonne de la force. Mais dans le roman en question, Roark est en conflit professionnel terrible avec son amante : elle veut le ruiner en tant qu'architecte, car elle pense que le monde ne mérite pas son génie, ou quelque chose comme ça. Roark, comme il est parfait, aime ça : ça lui fait juste du défi en plus. Rand aurait-elle aimé que son mari se comporte ainsi ? Non : parce que dans la vraie vie, même quand on est très indépendant, l'entraide, c'est positif. Et pas seulement l'entraide basé sur l'intérêt personnel, comme le conçoit Rand.

Alors, The Fountainhead est donc un mauvais roman ? Pas du tout : c'est excellent. J'ai adoré. C'est en cela que c'est une œuvre mature : Rand parvient dans la fiction à donner une intense cohérence à sa philosophie douteuse. Tous ses personnages sont les incarnations d'une position par rapport à son système. Roark est l'absolu, guidé par une inaltérable force intérieure. Dominique est proche de l'absolu, mais trop éloignée pour affronter le monde : alors elle le hait et entretient avec lui une relation provocatrice et auto-destructrice. Keating est l'homme de la foule, celui qui renie son identité pour suivre le flot des masses. Wynand est l'homme grandiose mais résigné, qui a mis son génie au service de la foule, seule façon de ne pas se faire dévorer par elle. Et Toohey est le vil socialiste, incarnant toute la haine de Rand pour collectivisme. Ces personnages sont extrêmes, et c'est ce qui fait leur charme. On se laisse aisément prendre à leur quête d'individualité, et pour Toohey, à sa quête de pouvoir. Toohey est d'ailleurs le vecteur d'un brillant monologue sur le totalitarisme soviétique. Les idées sont des armes, et le monde un champ de bataille métaphoriquement sanglant, jonché de victimes et de soldats fanatiques, où s'affrontent individualisme et collectivisme. Une vision terriblement réductrice, mais qui le temps d'un long roman à idées diablement bien mené emporte aisément par sa fougue narrative tout en stimulant abondamment l'esprit, et l'esprit critique en particulier en ce qui me concerne. J'ai hâte de lire Atlas Shrugged.

694 pages, 1943, signet book

lundi 13 août 2018

Manuscrit trouvé à Saragosse - Jean Potocki


Manuscrit trouvé à Saragosse - Jean Potocki

Un roman hors normes. Écrit sur de nombreuses années, le Manuscrit trouvé à Saragosse est difficilement descriptible. Les récits insérés se multiplient, les personnages des histoires racontent d'autres histoires où d'autres personnages prennent la parole pour en transmettre encore une autre. Même les personnages finissent par se plaindre qu'on ne comprend rien à cet entremêlement d'intrigues. Et cette autodérision de la part de l'auteur est de la fausse modestie : son récit, malgré sa complexité, est clair de bout en bout. Clair et riche. Je cite la quatrième de couverture pour essayer, vainement, de pointer les genres auxquels s'attaque Potocki : « roman picaresque, conte fantastique, récit libertin, fable philosophique... » On passe entre autres choses de récits historico-fantastiques à des amourettes espagnoles, et le plus surprenant, c'est que même les nombreuses intrigues amoureuses son diablement bien menées. Dans toute cette variété, il est inévitable que l'intérêt retombe parfois selon les goûts du lecteur, mais la qualité reste globalement constante. Mon histoire favorite est certainement celle du pèlerin maudit, une excellente variation sur le thème de Faust et la quête de la connaissance. Il amusant de constater chez Potocki un mélange de scepticisme, qui a tendance à expliquer rationnellement les événements surnaturels, et un vrai goût pour le fantastique, car la raison n'explique pas toujours tout.

613 pages, 1794-1810, le livre de poche

jeudi 14 juin 2018

De l'inégalité parmi les sociétés - Jared Diamond


De l'inégalité parmi les sociétés - Jared Diamond

Un bouquin fascinant qui tente de répondre à la question : pourquoi une telle domination de l'Eurasie dans l'histoire humaine ? « Pourquoi l'humanité ne s'est-elle pas développée aux même rythme sur les différents continents ? » (p.16) Jared Diamond commence par préciser que cela n'a rien à voir avec une éventuelle intelligence innée des peuples. Dans son introduction, il dit qu'il pense que les Néo-Guinéens, peuple qu'il connait bien, sont plus intelligents que les occidentaux. Alors que ceux-ci ont été sélectionnés génétiquement sur le plan de leur résistance aux épidémies de masse pendant qu'une agriculture relativement intensive leur permettait de survivre, les Néo-Guinéens évoluaient dans un environnement qui demande d'eux plus d'attention de tous les instants et de connaissance de leur écosystème.

Le facteur qui apparait rapidement comme permettant à une société de s'élever, si je puis dire, c'est sa capacité à produire des surplus alimentaires pour libérer une partie de la population qui pourra se consacrer à des tâches politiques, artisanales ou intellectuelles. Mais tous les environnements n'offrent pas un potentiel égal de surplus alimentaire, loin de là.

L'exemple de Pizarro conquérant des dizaines de milliers d’Aztèques avec ses quelques centaines de conquistadors est frappant. Bien sur, les espagnols ont des armures et armes de métal, alors que les aztèques n'ont que des massues, et ils ont des chevaux, animal de guerre inconnu aux Amériques à l'époque. Il ont leurs maladies contagieuses, aussi. Mais un autre élément est capital : « L'alphabétisation avait fait des Espagnols les héritiers d'un immense de connaissances sur les comportements et l'histoire. A l'opposée, non seulement Atahualpa [le roi Aztèque] n'avait aucune idée des Espagnols eux-mêmes, ni aucune expérience personnelle d'autres envahisseurs venus d'outre-mer, mais il n'avait jamais entendu parler de semblables menaces ailleurs en aucune période de l'histoire. » (p.115) Ainsi, à cause de l'isolement de sa civilisation, le roi Aztèque ignorait jusqu'au concept de civilisation étrangère agressive.

Jared Diamond s'attarde longuement sur le processus de domestication des végétaux comestibles. S'il était certainement involontaire au début, il obéit pourtant à des règles. Les cueilleurs ramassent ce qui leur plait, modifiant les espèces sur des points particuliers :
  • La taille et le goût. C'est évident : les humains préféraient les végétaux larges et gouteux, favorisant ainsi une évolution à long terme dans ce sens.
  • Le processus de dispersion des graines. Exemple : les pois dont la gousse explose au contact et éparpille les graines. Pas très pratique pour les récolter. Certaines gousses mutantes n'explosent pas, et condamnent donc leurs graines. Mais les humains aiment ces plans mutants faciles à récolter, et contribuent donc à la propagation de cette propriété. Même chose pour le blé et l'orge sauvage : leurs tiges se cassent toutes seules pour amener les graines au sol. Mais les humains préfèrent les plants mutants dont la tige ne se casse pas, et les propagent en les récoltant. 
  • La germination annuelle. A l'origine, toutes les graines d'une plante comme le blé sauvage ne germent pas toutes la même année, pour prévenir les intempéries climatiques qui pourraient condamner la germination d'une année. Mais les premiers cultivateurs semaient ce qu'ils récoltaient l'année précédente, favorisant ainsi les graines au rythme de germination régulier et annuel. 
  • Le système reproductif des plantes. Par exemple, produire un fruit sans avoir besoin d'être pollinisé, ou la capacité de s'auto-féconder. 
Un bon résumé de processus de sélection effectué par les humains : « Une terre labourée, fertilisée, arrosée et désherbée offre des conditions de croissance très différentes de celles d'un flanc de colline sec et non fertilisé. Par exemple, lorsqu'un cultivateur sème dans son jardin en rangs serrés, la compétition est intense entre les graines. Les grosses graines, qui peuvent profiter de bonnes conditions pour croître rapidement, seront désormais favorisées par rapport aux petites graines autrefois avantagées  sur les flancs de colline secs et non fertilisés, où les graines étaient plus éparses et où la compétition était donc moins rude. » (p.180)

Les plantes sauvages disponibles en Eurasie, et plus particulièrement croissant fertile (actuels Turquie, Syrie, Liban...), étaient de loin les plus prometteuses pour la domestication par rapport à celles des autres régions au climat semblable : Californie, Chili, sud-ouest de l'Australie et Afrique du Sud. Voici les avantages du croissant fertile :
  • « L'Eurasie centrale possède de loin la plus grande zone mondiale de climat méditerranéen. En conséquence, elle dispose d'une plus grande variété de plantes sauvages et d'espèces animales. » (p.204) 
  • De plus, c'est dans cette zone que les variations climatiques sont plus fortes entre les saisons, ce qui favorise l'existence des plantes annuelles. Grace à la combinaison de ces deux premiers facteurs, sur les 52 graines du monde qui sont au moins dix fois plus grosses que l'espèce médiane et peuvent donc nourrir les humains, 32 viennent de la zone méditerranéenne de l'Eurasie occidentale. « Ce seul fait contribue largement le cours de l'histoire humaine. » (p.205)
  • Cette zone offre aussi un large éventail d'altitude et de topographies sur de courtes distances, or la diversité d'environnements favorise la diversité des plantes sauvages et permet de compter sur des plantes disponibles à différents moments de l'année à différentes altitudes. 
  • La variété des mammifères domesticables. Dans les autres zones méditerranéennes du monde, il n'y en a guère, mais chèvre, mouton, porc et vache sont très tôt domestiquées dans le croissant fertile. Toutes ces espèces viennent d'ailleurs, mais la position centrale du croissant fertile a permis de les accueillir. 
Par exemple, à titre de comparaison, en mésoamérique (Amérique centrale), il n'y avait comme animaux domestiques que la dinde et le chien, et la principale céréale, le mais, a nécessité une très longue domestication. Pas de bœuf pour le labour, pas de chevaux pour se déplacer ou guerroyer. (D'ailleurs, les indiens d'Amérique ne connaissaient pas non plus les chevaux avant l'arrivée des européens.) Le croissant fertile partait donc avec une très large longueur d'avance.

On peut se demander pourquoi les humains des autres régions n'ont pas pu domestiquer les espèces animales locales. La domestication nécessite que beaucoup de facteurs soient réunis :
  • Le régime alimentaire. Les animaux consomment bien plus de calories qu'ils n'en produisent : c'est la raison pour laquelle domestiquer un animal carnivore n'est pas rentable si l'on veut produire de la nourriture. 
  • Le rythme de croissance. Ainsi, attendre quinze ans pour consommer un gorille n'est pas rentable.
  • La reproduction en captivité. Certains animaux, comme les guépards, refusent de se reproduire en captivité, qui perturbe leurs rituels qui précèdent l'accouplement.
  • L’agressivité. Plutôt limpide : l'auteur prend l'exemple du grizzli, qui pourtant est essentiellement végétarien et produirait beaucoup de viande. Étonnamment, c'est aussi le cas du zèbre. 
  • La nervosité. Les gazelles, par exemple, détallent au premier signe de menace et sautent extremement haut. Pas très pratique. 
  • La structure sociale. La majorité des espèces de grands mammifères domestiques « vivent en troupeaux, respectent une hiérarchie de dominance élaborée et n'ont pas de territoire bien définis. » (p.257) Ainsi, l'homme peur prendre le rôle de leader du troupeau.
Un facteur supplémentaire explique vitesse de propagation des cultures depuis le croissant fertile : l'axe est-ouest de l'Eurasie. En effet, les variations saisonnières sont réduites et les plantes et animaux peuvent donc se déplacer en restant dans un climat tolérable pour eux. Alors que dans les Amériques et en Afrique, le climat change drastiquement dans l'axe nord-sud : les organismes possèdent une zone de vie plus limitée. On y trouve mêmes des déserts et des jungles qui empêchent le déplacement des cultures.

Les avantages alimentaires de l’Eurasie expliquent donc pourquoi ce continent a pu prendre de l'avance technologique sur les autres. Mais dans les Amériques, l’immense majorité des indigènes n'a pas été décimée par la technologie, mais par des maladie apportées par les colons. Jared Diamond prend le temps d'expliquer ce qu'est un microbe. C'est une forme de vie qui, comme les autres, est guidée par la sélection naturelle. Il a but de se reproduire et donc de se transmettre d'hôte en hôte : c'est là le rôle des symptômes. Éternuement et diarrhée sont simplement pour les microbes des moyens de se propager, la douleur ou la mort n'étant que des effets secondaires. « Du moment que chaque victime infecte ainsi en moyenne plus d'une victime, la bactérie se rependra, même si le premier hôte meurt. » (p.296)

Or certaines maladies ont besoin d'un grand nombre de victimes. « La rougeole à toutes les chances de disparaitre dans les populations humaines de moins d'un million d'habitants. Ce n'est que dans les populations plus nombreuses que la maladie circule d'une région à une l'autre, persistant ainsi jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle génération dans la zone initialement infectée où la maladie pourra alors revenir. » (p.302) Ainsi les petites populations se produisent pas ce type de de maladie, et donc pas d'anticorps, et peuvent aisément balayées quand elles se retrouvent contaminées par un colon dont le système immunitaire est beaucoup plus adapté.

Les maladies eurasiennes de masse ont évolué à partir du contact prolongé avec les animaux domestiques grégaires, et il n'existait quasiment pas d'animaux de ce type domestiqués ailleurs dans le monde : c'est pourquoi c'est l'Eurasie qui possédaient les les maladies les plus virulentes. A part les maladies des tropiques, principale barrière à la colonisation des tropiques par les occidentaux aux systèmes immunitaires non habitués.

Sur un autre plan, on pourrait instinctivement penser que certaines sociétés sont plus conservatrices que d'autres et donc plus ouvertes au changement. Il semblerait que ce ne soit pas le cas : on trouverait partout des société conservatrices et progressistes. Mais encore faut-il que les sociétés progressistes entrent en contact avec de l'innovation : c'est pourquoi les sociétés isolées sont désavantagées. C'est là ce qui a empêché la Chine de dépasser l'Europe : la Chine, géographiquement unie, possédait un pouvoir centralisé. Il suffisait d'une décision arbitraire de ce pouvoir, comme par exemple interdire les chantiers maritimes, pour bloquer le pays dans le temps. Au contraire, l'Europe, composée d'une multitude d'îles et de péninsules, résistait à l'unification politique. Ainsi, dans cet amas d'états, aucun ne pouvait se permettre de ne pas aller de l'avant sous peine de se faire écraser par ses voisins plus progressistes.

La production alimentaire est ce qui permet l'accroissement de la population, et l'accroissement de la population est ce qui permet la complexification de la société et mène à l’apparition d'une autorité centrale : « L'une des raisons pour lesquelles l'organisation du gouvernement des hommes tend à passer de la forme de la tribu à celle de la chefferie dans les sociétés de plus de quelques centaines de membres, c'est que l'épineux problème de la résolution des conflits entre inconnus devient de plus en plus aigu dans les groupes plus nombreux. » (p.401)

La production alimentaire est tellement capitale que c'est elle qui détermine le succès des colonisations : si le colon peut faire pousser ses cultures, il s'installe. Si le climat ou d'autres facteurs ne conviennent pas, il part, laissant ainsi leurs chances à des locaux plus adaptés.  A moins, comme dans les temps modernes, en Australie par exemple, qu'il n'aie derrière un pays tellement riche et une telle maitrise de l'agriculture qu'il puisse dépasser une partie des obstacle locaux. Le fait d'amener avec soi plantes et animaux domestiques n'existant pas sur place jouent aussi énormément.

De l'inégalité parmi les sociétés est une lecture époustouflante, un concentré d'informations renversantes. Un livre important. Dommage que la dernière partie, qui applique la théorie à des exemples concrets, fasse beaucoup de redites.

641 pages, 1997, folio

mardi 12 juin 2018

Sophocle - Tragédies complètes


  • Les Trachiniennes
Déjanire, femme d'Héraclès, se croit menacée par une jeune captive ramenée par son mari, alors elle lui envoie un vêtement enduit d'un philtre d'amour. Pas de bol, le philtre est une arnaque : le vêtement tue lentement Héraclès. Du coup, Déjanire se suicide, Héraclès demande qu'on abrège ses souffrances, et leur fils souffre terriblement. C'est étrange de se frotter ainsi à une narration, disons, un peu obsolète. Il n'y guère d'enjeux et de tension : tout va bien, et ensuite, paf, tout va mal. La dernière phrase révèle une philosophie d'un rare fatalisme : « Tu as vu des morts, étranges, terribles, et des infortunes multiples, inouïes, et, dans tout cela, rien où ne soit Zeus ! » Au moins, ils ne s'imaginent pas que leurs dieux soient bénévolents.

  • Antigone
Ici la narration me semble avoir avoir plus de profondeur à travers l’opposition entre Antigone, qui veut enterrer son frère selon les rites religieux, et Créon, roi de Thèbes, qui veut le laisser pourrir à l'air libre. Leurs deux positions ont leur validité : Antigone respecte les traditions religieuses et les liens familiaux, alors que Créon veut respecter les lois de la cité : en effet, le frère d'Antigone est un traître, il fait donc sens que son cadavre ne soit pas honoré. Pas de bol pour Créon, les lois des dieux dépassent celles de la cité, du coup, conséquence logique, son fils et sa femme se suicident et il est plongé dans le malheur.

  • Ajax
Ajax n'est pas content et veut se venger de ses alliés en allant les massacrer dans leur sommeil. Mais Athéna brouille ses sens et le fait massacrer un troupeau d'animaux. Quand Ajax reprend conscience, c'est vraiment la honte pour lui, alors il se lamente très, très longuement et va se suicider. Puis il y a comme dans Antigone des tensions sur le sort à réserver au cadavre. Mais, étonnamment, ça finit presque bien. Tout le monde se met d'accord et Ulysse et Teucros deviennent potes. Je m'attendais à ce que tout le monde se suicide.

  • Œdipe roi
La seule pièce de Sophocle que j'avais déjà lu, et sans doute la plus solide jusque là. Quand commence l'action, tout les drames se sont déjà produits : Œdipe à déjà tué son père et eu des enfants avec sa mère. Toute la tension vient de la lente réalisation d'Œdipe, qui, petit à petit, comprend la réalité. Pire que ça, c'est de sa propre initiative que se fait la traque au meurtrier, c'est à dire qu'il se traque lui-même. Il se fait enquêteur, il pousse à bout ceux qui veulent lui cacher les faits jusqu'à ce qu'ils crachent ce qu'ils savent. Il y a une vraie et puissante tension dramatique dans le parcours d'Œdipe, qui creuse sa propre tombe avec une énergie de plus en plus autodestructrice. Pour finir, je cite une phrase de Créon que j'aime beaucoup : « Je ne suis pas né avec le désir d'être roi, mais bien avec celui de vivre comme un roi. »

  • Electre
Une tragédie surprenante : personne ne s'y suicide. C'est pour l'instant inédit. Electre, obligée de vivre avec sa mère, qui a tué son père et qui vit avec son nouveau copain, n'est pas très contente : elle les hait. Elle attend avec impatience la venue de son frère Oreste pour qu'il l'aide à rétablir la justice. Oreste, quand il arrive finalement, a la bonne idée de faire croire à sa mort pour faciliter ses plans. Je croyais voir la fin d'avance : Electre se suicidant en croyant que son seul espoir a disparu, puis Oreste se suicidant aussi par culpabilité d'avoir fait mourir sa sœur. Mais non, tout se passe à merveille : les deux tuent leur mère et son copain, et tout va bien pour eux. Étrange.

  • Philoctète
Je vais de surprise en surprise : non seulement il n'y a dans cette tragédie aucun suicide, mais, en plus, personne n'y meurt. Philoctète croupit sur une île déserte, abandonné là par ses anciens alliés. Une maladie grave au pied le fait vivement souffrir, et il ne survit que grâce à l'arc d'Héraclès. Comme il semble que cet arc soit nécessaire pour conquérir Troie, Ulysse vient sur l’île, mais comme il sait que Philoctète le déteste, il envoie Néoptolème à sa place. Celui-ci est torturé entre sa fidélité à Ulysse et la volonté de ne pas manipuler honteusement Philoctète, pendant que celui-là veut à tout prix quitter cette maudite île tout ne voulant à aucun prix contribuer à la victoire d'Ulysse. La dynamique ainsi créée est assez efficace, les deux personnages sont victimes de tensions intenses et crédibles. Et à la fin, hop, deus ex machina : Héraclès descend de l'Olympe, je crois, et les convainc de s'entendre à l'amiable.

  • Œdipe à Colone
Œdipe, aveugle, erre avec pour seul soutient sa fille Antigone. Mais voilà qu'un oracle annonce que celui de ses deux fils qui vaincra la bataille pour Thèbes sera celui qu'il aura bénit. Ainsi arrive Créon, représentant du fils qui tient Thèbes, et Œdipe le rejette vivement. Créon tente d'emmener par la force les deux filles d'Œdipe avec lui, mais Thésée, roi local, l'en empêche. Puis vient le second fils, qui se fait lui aussi repousser avec force. Œdipe dédie sa mort à Thésée, il meurt étrangement, et voilà. Je suis un peu passé à côté.