lundi 2 février 2026

The Adolescence of Technology - Dario Amodei

  

Dario Amodei, fondateur et CEO d'Anthropic, avait déjà consacré un long essai optimiste à l'avenir de l'humanité dans la cas d'avènement d'IA puissantes (avènement qui selon lui ne fait aucun doute à relativement court terme). Cet essai-là, The Adolescence of Technology, se penche sur les risques que posent les IA puissantes.

J'avais déjà fait un petit compte rendu de If Anyone Builds It, Everyone Dies, ouvrage autrement plus catastrophiste, vers lequel je renvoie pour plus de détails sur les risques (potentiellement énormes) posés par les IA puissantes. Les inquiétudes de Dario Amodei sont en comparaison certes sérieuses, mais plus mesurées. Sans les détailler, elles se structurent ainsi :

  1. Les risquent qui concernent l'autonomie des IA, et une potentielle "prise de pouvoir" directe par ces IA, qui forment "des pays de génies dans des datacenters."
  2. Les usages des IA puissantes par les humains dans des buts destructifs.
  3. Les usages des IA puissantes par les humains dans le but d'accumuler du pouvoir, notamment par les autocraties. 
  4. Les problèmes causés par la disruptions de l'économie par les IA puissantes.
  5. Les autres trucs difficilement prévisibles.

Il est facile de faire le cynique face aux incroyables prétentions des pontes de l'IA, qu'on peut aisément accuser de simplement faire leur promotion. De même, pour le citoyen lambda, il est tentant de croire que les LLM ont atteint un plateau. En effet, quel différence entre le ChatGPT d'aujourd'hui et le ChatGPT d'il y a un an ? Quand Dario Amodei affirme que des ingénieurs d'Anthropic commencent à ne plus de tout écrire de code eux-même, on pourrait croire qu'il exagère, qu'il vend son produit.

Le fait est que je n'ai absolument aucune certitude sur l'avenir de cette technologie, et je m'efforce de rester sceptique, mais je commence à être franchement pénétré par la conviction de personnes comme Dario Amodei et Demis Hassabis, des ingénieurs, des scientifiques, qui ont ont consacré leur vie à cette technologie et l'ont vu grandir depuis ses balbutiements. S'ils affirment qu'il y a dans la technologie qu'est l'IA une progression similaire à la loi de Moore (en gros), pourquoi ne pas les croire ? Ou du moins considérer qu'ils ont peut-être raison ? Il aurait été facile, il y a 50 ans, de se moquer de la loi de Moore...

Faute de prédire l'avenir, je note deux ressources captivantes trouvées dans cet essai :

  • La Constitution de Claude. C'est un document essentiel à l'alignement de Claude (le LLM d'Anthropic), laissé ici à la libre de lecture de chacun. Ce long texte est donc l'une des principales fondations de "personnalité" de Claude, ou sa nature, son fontionnement technique en tant qu'outil. Comme l'évoquent ailleurs les recherches partagées par Anthropic, la façon de s'adresser à un LLM compte énormément pour son aliment, c'est comme une créature étrange qu'il faut guider, dresser, caresser dans le sens du poil et manipuler... Dans ce texte, Claude est décrit, et en intégrant sa description, il devient ce qui est écrit. Théoriquement. J'ai également écouté, dans ce podcast, une discussion avec la principale rédactrice de ce document. C'est captivant. Par exemple, la constitution a été écrite en collaboration avec Claude, à qui elle demandait régulièrement si rien ne prêtait à confusion à ses yeux dans le texte, si tout était bien clair...
  • L'index économique d'Anthropic. C'est une base de donnée quasiment en temps réel de l'utilisation de Claude. Il possible d'avoir accès aux détails de son utilisation par pays et par profession.

A propos de la constitution :

Anthropic has just published its most recent constitution, and one of its notable features is that instead of giving Claude a long list of things to do and not do (e.g., “Don’t help the user hotwire a car”), the constitution attempts to give Claude a set of high-level principles and values (explained in great detail, with rich reasoning and examples to help Claude understand what we have in mind), encourages Claude to think of itself as a particular type of person (an ethical but balanced and thoughtful person), and even encourages Claude to confront the existential questions associated with its own existence in a curious but graceful manner (i.e., without it leading to extreme actions). It has the vibe of a letter from a deceased parent sealed until adulthood. 

We’ve approached Claude’s constitution in this way because we believe that training Claude at the level of identity, character, values, and personality—rather than giving it specific instructions or priorities without explaining the reasons behind them—is more likely to lead to a coherent, wholesome, and balanced psychology and less likely to fall prey to the kinds of “traps” I discussed above. Millions of people talk to Claude about an astonishingly diverse range of topics, which makes it impossible to write out a completely comprehensive list of safeguards ahead of time. Claude’s values help it generalize to new situations whenever it is in doubt.

vendredi 30 janvier 2026

Going Zero - Anthony McCarten

 Going Zero - Anthony McCarten

Un techno-thriller qui se lit bien et s'oubliera vite. Un grand partenariat public-privé (CIA-Palantir ou un truc du genre) lance un projet appelé Fusion, qui a pour but de synthétiser toutes les données possibles de toutes les sources imaginables pour enfin offrir au gouvernement des capacités de surveillance jugées parfaites. Pour vérifier ça, ils organisent un bêta-test : 10 candidats doivent tenter d'échapper à Fusion pendant un mois entier. On passe la moitié du temps à suivre notre héroïne en fuite, une bibliothécaire, et l'autre moitié à suivre les hauts pontes de Fusion, notamment le milliardaire en chef qui, surprise, se révèlera être très méchant.

Le concept est très fun, et il y a des idées qui lui font honneur, mais l'exécution laisse à désirer. Les neuf autres candidats sont pour la plupart... franchement nuls. Il y aurait deux choses basiques à faire pour traverser une telle épreuve :

  1. N'avoir strictement aucun contact avec des personnes que l'on connait.
  2. Rester aussi loin que possible de tout appareil connecté.

Et je vous jure : personne ne fait fait ces deux choses à la fois. On peut le tolérer pour les premiers civils à se faire prendre, histoire de montrer comment réagiraient des gens ordinaires, mais quand même des supposés pros se mettent à s'enfuir avec leur petit ami ou à emprunter la voiture (connectée) de leur grand cousin... C'est ridicule et narrativement paresseux. Le seul candidat secondaire un peu fun est le dernier à se faire prendre (sans compter notre héroïne). Quant à notre bibliothécaire, elle subit moult retournements de situation et semble surtout jouir d'une typique immunité de protagoniste. Puis on oublie un peu tout ça et on va vers complot de la CIA, super hacking magique, prisonnier retenu en Iran, etc. C'est facilité après facilité.

Le plus fun dans tout ça, c'était imaginer comment je m'y prendrais pour réussir un tel bêta-test.

Non, je ne révèlerai pas mon plan.

mardi 27 janvier 2026

Le monde sans fin - Jancovici & Blain

 Le monde sans fin - Jancovici & Blain

Sans surprise, c'est, globalement, très bien. J'ai dû écouter Jancovici parler pendant quelques dizaines d'heures au cours de la décennie précédente, et j'ai lu pas mal de livres sur ces questions, donc je dirais que je n'ai pas forcément appris grand-chose, mais ça reste de la bonne vulgarisation, dense et bien foutue.

Le fait est que j'ai lu la BD presque en diagonale et que je ne me lancerai pas dans des critiques de certains points questionnables. Par exemple, Tchernobyl est évoqué avec une bizarre légèreté, et il me semble que la critique des énergies dites renouvelables aurait gagné à évoquer le taux de croissance de l'efficacité de ces technologies (les batteries notamment) et leur baisse de prix rapide (les panneaux solaires par exemple). De même, la conclusion sur les bases biologiques des problèmes qui pèsent sur l'humanité est assez simpliste.

Je suis content que ce soit un best-seller.  

Parce que c'est un livre qui évoque sans filtre les questions les plus importantes qui se posent à l'humanité, oui, mais je voudrais plutôt évoquer la raison suivante : parce que c'est un livre certes sans doute pas dénué de biais ni d'erreurs, mais avec une approche rationnelle et scientifique. C'est bien là ce qui fait l'attrait de Jancovici pour les gens comme moi. Dans un monde où l'assaut des pseudo-sciences et des superstitions les plus grotesques est permanent, où je me sens comme un alien à devoir rappeler que la réflexologie plantaire est purement doctrinale et que les méta-analyses ne montrent aucun effet concret, avant de gentiment laisser tomber et passer à autre chose avec détachement et humour parce que j'ai plus de tact qu'avant, c'est franchement du baume au cœur que d'entendre un Jancovici rester inlassablement fidèle à cette perspective rationnelle, scientifique, documentée. De l'entendre dire "je ne sais pas" quand il ne sait pas. Ce n'est pas affirmer qu'il est un messie incapable de se tromper, loin de là, mais l'approche est la bonne.

Je suis extrêmement pessimiste sur l'avenir de l'humanité à moyen terme par rapport aux questions de limites planétaires et de dérèglement climatique. Les courbes sont terrifiantes, les processus de rétroaction naturels sont terrifiants, et tout va toujours "plus vite que prévu". Le discours publique est envahi d'absurdités du genre "net-zéro d'ici 2050" et quasiment personne n'ose faire face, ne serait-ce qu'en paroles, à la réalité de la situation. Même les scientifiques les plus pertinents, après une heure de podcast à exposer des faits apocalyptiques, finissent sur des niaiseries optimistes. J'apprécie que Jancovici reste implacable, et qu'il mettre de côté l'optimisme béat au profit de suggestions imparfaites, mais pratiques et réfléchies.

Je voudrais faire un petit lien avec certaines phrases de Sam Harris qui m'ont frappé il y a quelques jours, dans ce podcast. Je m'efforce de les faire passer à l'écrit et en français :

Beaucoup d'entre nous sont extrêmement inconfortables sans clôture cognitive [cognitive closure], par exemple le simple fait d'admettre qu'on ne sait pas pourquoi une chose est arrivée. On peut pourtant avoir une approche probabiliste : peut-être qu'il y a 50% de chances que ce soit telle raison, et 50% que ce soit telle autre... Je suis tout à fait à l'aise avec cette perspective, mais il y a chez beaucoup de gens cette volonté désespérée de ressentir de la certitude. La pensée conspirationniste offre ce chemin, par ailleurs hautement divertissant, et hautement émancipateur pour ceux qui se sentent impuissants, vers la clôture cognitive.

Cette idée de clôture cognitive : je crois que je la retrouve souvent, notamment quand je parle religion. Il y a, chez la croyante à laquelle je pense, cette incapacité à dire "je ne sais pas" à propos de l'origine de toutes choses. Pourtant, Dieu étant inconnaissable, ça reste un énorme "je ne sais pas" avec des tonnes de superstitions en plus, mais bon... Et cette approche probabiliste : en un sens, c'est une révélation que c'est une chose peut-être peu commune que de pouvoir percevoir les phénomènes de façon probabiliste. Que c'est peut-être telle raison, peut-être telle autre, et cette autre hypothèse moins probable, et les entrecroisement possibles entre ces idées, et la part considérable d'inconnu... 

vendredi 23 janvier 2026

La vie est ailleurs - Kundera

La vie est ailleurs - Kundera

J'ai failli croire que je laisserai tomber ma lecture, malgré l'écriture fantastique de Kundera. En effet, si la finesse psychologique reste remarquable de bout en bout, le début n'est pas la partie du roman la plus aguichante. Une mère, un mari, un bébé, les relations foireuses de tout ce beau monde, etc. C'est écrit avec une plume remarquable, évidemment, mais ça reste assez commun. De plus, Kundera se met à insérer des apartés qui n'ont pas su m'intéresser. Il y a toutes ces invocations de poètes fameux dont Jaromil (le bébé qui grandit) est l'alter-égo, et ce long chapitre fantasmagorique (et franchement soporifique) qui est sensé être écrit par Jaromil lui-même. J'ai lu ces passages en diagonale.

Cependant, alors le récit progresse, que le protagoniste mature, et que Kundera s’intéresse à la réalité politique de la République Thèque (la révolution communiste), l'intérêt va croissant. Je dirais qu'il y a plusieurs fils entrelacés :

  • La relation toxique entre Jaromil et sa mère, qui le voit comme un succédané à sa vie amoureuse.
  • La relation entre Jaromil et les femmes, prétexte à quelque scènes hilarantes. Là non plus les relations ne vont pas dans le bon sens : Jaromil, malhonnête, prétend ne croire qu'en un absolu (fantasmé). En vérité, il est guidé par sa libido, et la quête d'absolu n'est qu'une tentative de contrôle.
  • La terrible politisation de Jaromil, qui mènera à un acte atroce. 
  • La poésie, et la critique de cette poésie et du lyrisme :

Le lyrisme est une ivresse et l'homme s'enivre pour se confondre plus facilement avec le monde. La révolution ne veut pas être étudiée et observée, elle veut qu'on fasse corps avec elle ; c'est en ce sens qu'elle est lyrique et que le lyrisme lui est nécessaire.

Je ne fais pas justice au roman en évoquant ces quelques points, car ce qui fait tout l'intérêt et toute la puissance de Kundera, c'est la distance cynique avec ses personnages et la pertinence de l'analyse psychologique. (Notons aussi la peinture du régime communiste.) Il y a dans l'écriture de Kundera une vraie radicalité : ses personnages sont comme des pantins manipulés par des forces, des pulsions, qu'ils ne perçoivent pas. Avec la distance que permet l'écriture, on voit ces êtres de haut, on voit toutes les choses humaines de haut. On les comprend donc mieux.

Il y a trop longtemps que j'ai lu les autres romans de Kundera pour pouvoir les comparer à celui-là. Il me semble néanmoins crédible que Kundera rejoindra les grands classiques. 

jeudi 15 janvier 2026

De la providence - Sénèque

De la providence - Sénèque

Plus que jamais, mes louanges envers Sénèque sont vigoureuses. De la providence, ou pourquoi les hommes de bien ne sont pas exempts de malheur malgré l'existence de la providence, est sûrement l'un de ses meilleurs traités. J'en ai les yeux mouillés.

Notons avant tout qu'il y a dans le stoïcisme ce qu'on peut appeler une double acceptation du mal, et en miroir une double acceptation du bien. En effet, tout dépend si on se place au niveau du sage idéal, ou au niveau de l'individu moyen : ce dernier pourra par exemple connaitre des biens et des maux là où le sage idéal ne connaitrait que distance et indifférence. Sénèque, inévitablement, jongle avec ces notions : il parle des malheurs qui accablent l'homme de bien, même si le sage idéal, lui, ne connait pas le malheur.

Ensuite, le propos principal a certaines connotations qui me déplaisent. Derrière l'idée que les malheurs seraient profitables à l'homme de bien se cache ce qui me parait ressembler à une certaine morale chrétienne : l'illusion de la justice globale, ou justice divine. Le christianisme est allé encore plus loin avec cette idée, dans le mauvais sens : chez Sénèque, cette idée n'a strictement rien à voir avec l'après-vie. Ce rapport aux malheurs est puissamment ancré dans l'existence terrestre, quotidienne. Sénèque argumente bien, mais je ne peux m'empêcher de voir là une certaine facilité, comme un voile réconfortant placé devant le réel indifférent. Enfin, je chipote, et Sénèque dépasse cette perspective plus loin dans le traité.

Sénèque parle beaucoup de Dieu, ou des dieux, mais ce terme est aisément remplaçable par providence, nature, destin, ordre de l'univers, etc. Justement, j'apprécie énormément l'approche globalement matérialiste, voire scientifique, si on peut dire :

Les phénomènes mêmes qui, en apparence, sont désordonnés et incertains, je veux dire les pluies, les nuages, les traits de la foudre arrachés aux nuages, les matières brûlantes qui se répandent des sommets entrouverts des montagnes, les tremblements d'un sol qui vacille, tous les mouvements que produit cette zone violente de la nature qui entoure la terre, n'arrivent pas sans raison, tout imprévus qu'ils soient; ils ont aussi leurs motifs, non moins que tous ces faits étonnants qui apparaissent en des lieux inhabituels, les sources d'eau chaude en pleine mer, ou les îles nouvelles qui s'élèvent sur la vaste mer.

Par exemple, dans le passage suivant, il semble tout à fait pertinent de lire dans dieux l'idée de nature, et même, soyons complètement fous, l'idée d'évolution :

Je dis seulement ici que ce que tu appelles difficultés, adversité, horreurs, sont d'abord en faveur de ceux mêmes à qui elles arrivent, et ensuite en faveur de l'ensemble des hommes, dont les dieux se soucient plus que des individus.

 J'y lis (douteusement) la même idée que dans l'incipit du Gai savoir :

J'ai beau considérer les hommes d'un bon ou d'un mauvais œil, je ne les vois jamais appliqués qu'à une tâche : à faire ce qui est profitable à la conservation de l'espèce. 

Je passe rapidement sur l'idée centrale du traité, en relevant quelques-unes des sentences les plus édifiantes : 

Être toujours heureux, traverser la vie sans une seule blessure dans l'âme, c'est ignorer l'un des deux côtés de la nature. [...] Ce n'est en effet qu'à l'épreuve qu'on se connait soi-même. [...] C'est pourquoi, quand les maux tardent à venir, on prend les devants pour s'offrir à eux, et l'on cherche volontairement, pour une vertu qui va s'obscurcir, une raison de la faire éclater. [...] Je t'ai entendu consoler les autres, mais je t'aurai vu, ce qui s'appelle vu, si tu t'étais consolé toi-même.

Plus loin :

La partie la plus résistance dans le corps est celle qu'un emploi répété a exercée; il faut nous offrir aux coups de la fortune afin qu'elle nous endurcisse elle-même contre elle; peu à peu elle nous rendra égaux à nous-mêmes. [...] Par la souffrance, l'âme arrive à maitriser les maux dont elle souffre. [...] Rien de ce que l'habitude a changé en nature n'est cause de malheur.

Puis on s'éloigne de cette rhétorique des souffrances comme étant en fait un avantage pour affronter les souffrances en tant que tel. Petit à petit, on s'éloigne des excuses, des raisons, et on se rapproche de la nature inflexible. C'est la simple acceptation, sans se dire qu'il y a de bonnes raisons : il n'y en a pas.

On n'arrache une chose qu'à celui qui la retient. Je ne subis pas de contrainte, je ne souffre rien malgré moi; je ne suis pas esclave de Dieu, je suis consentant et d'autant plus que je sais que tout découle d'une loi déterminée, fixée pour l'éternité.

Nos destins nous mènent, et la première heure de notre naissance a réglé tout le temps qu'il nous reste. Une  cause dépend d'une autre cause; un ordre de choses éternel détermine la vie privée et la vie publique. C'est pourquoi il faut tout supporter avec courage; c'est que rien ne survient par hasard, comme nous le croyons; tout vient à son heure; avant le temps a été décidé ce qui te réjouit ou te fait pleurer; bien que la vie semble se nuancer d'une grande variété d'évènements singuliers, elle se réduit en somme à l'unité d'un principe : êtres périssables, nous avons reçu des dons périssables.

Pourquoi donc s'indigner ainsi ? De quoi nous plaignons-nous ? Nous sommes nés pour cela. Que la nature use, comme elle veut, de corps qui sont à elle. Pour nous, toujours joyeux et courageux, pensons que rien ne périt de ce qui est vraiment à nous. Qu'est-ce qui appartient à l'homme de bien ? C'est de s'offrir au destin. C'est une grande consolation d'être emporté avec l'univers.

 Puis la prosopopée finale, où Sénèque parle pour Dieu, ou la nature, ou l'ordre de l'univers :

J'ai placé tous les biens en vous-même; votre bonheur, c'est de n'avoir pas besoin du bonheur. Mais, dira-t-on, il arrive bien des évènements tristes, terribles, insupportables. Parce que je ne pouvais pas vous y soustraire, j'ai armé vos âmes contre eux tous. Supportez-les avec courage; c'est par quoi vous êtes supérieurs à Dieu; lui, il est en dehors de la souffrance, vous, vous êtes au-dessus.

Méprisez la pauvreté; personne n'est dans sa vie aussi pauvre qu'il ne l'est à la naissance. Méprisez la douleur : ou bien elle se détruira, ou bien elle vous détruira. Méprisez la mort : ou bien elle est une fin, ou bien elle vous transporte ailleurs. Méprisez la fortune : je ne lui ai donné aucun trait par où frapper une âme.

 Et toujours, l'échappatoire est là, au besoin :

Avant tout, j'ai pris garde que rien ne vous retienne malgré vous : l'issue est ouverte; si vous ne voulez pas combattre, vous pouvez fuir. [...] Je n'ai pas imposé à votre sortie du monde d'aussi longs délais qu'à votre entrée; d'ailleurs, la fortune vous aurait imposé une vraie tyrannie si l'homme mourrait aussi lentement qu'il nait.

Sordide ? Loin de là : toute chose augmente en valeur par le contraste, et ceux qui connaissent mieux la mort connaissent mieux la vie.

dimanche 11 janvier 2026

De la vie heureuse - Sénèque

De la vie heureuse - Sénèque

Comme à l'habitude de Sénèque, mais peut-être plus particulièrement encore dans ce texte-ci, la structure est assez chaotique. Sénèque ne produit pas un traité un traité organisé, construit à l'avance, il semble au contraire se contenter de suivre sa plume, et de laisser son écriture faire le reste.

La première chose à faire est de déterminer ce qu'est la vie heureuse : projet bien difficile. La première perspective est de ne pas suivre la voie de la foule :

Les choses humaines ne vont pas tellement bien que le meilleur plaise au plus grand nombre : l'opinion de la foule est l'indice du pire. Cherchons donc ce qui est le meilleur, et non ce qui est le plus commun.

Ensuite, la vie heureuse est la vie vertueuse, et Sénèque s'emploie à définir la vertu : 

Ce sera toujours la même chose de dire : « Le souverain bien, c'est l'âme qui dédaigne les évènements fortuits et trouve son contentement dans la vertu », ou encore : « Le souverain bien, c'est l'âme invincible possédant l'expérience des choses, calme dans l'action, avec beaucoup de bienveillance et d'obligeance pour son entourage. » Il me plait aussi d'indiquer la définition suivante : l'homme heureux est celui pour qui rien ne se trouve bon ou mauvais en dehors d'une âme bonne ou mauvaise.

Et le rôle des plaisirs, question qui prend une bonne part de l'ouvrage :

Le jour où l'on sera vaincu par le plaisir, on le sera aussi par la douleur. Tu vois quel esclavage malfaisant et nuisible subira l'homme que posséderont par alternance ces maitres incertains et puissants, les plaisirs et les douleurs. Il faut donc trouver une issue vers la liberté, et rien d'autre ne nous la donnera que l'indifférence à la fortune.

Sénèque ensuite critique longuement les doctrines qui placent le bien à l'intérieur du plaisir. Dans ces critiques, il n'inclut pas l'Épicurisme, car les plaisirs de l'Épicurisme sont extrêmement modestes, et ne relèvent pas du plaisir au sens commun. Que le plaisir ne soit pas le guide de la vertu, mais son compagnon. Au cœur du lien impossible entre plaisir et vertu : 

Qui veut allier le plaisir et la vertu, sans même faire de lui son égal, émousse par la fragilité de l'un tout ce qu'il y a d'énergie dans l'autre, et la liberté, qui précisément est invincible si l'on ne connait rien qui soit plus précieux, est mise sous le joug. Car, et c'est là le pire esclavage, on commence à avoir besoin de la fortune; de là une vie inquiète, soupçonneuse, agitée, redoutant les hasards, suspendue aux circonstances.

 Nouvelle définition de la vertu, et promesse du stoïcisme :

Le bonheur véritable est donc placé dans la vertu. Que nous conseillera-t-elle ? De ne pas prendre pour un bien ou un mal ce qui n'est fait ni par vertu ni par méchanceté, puis de rester inébranlable en face du mal et à la suite du bien pour, autant que cela nous est permis, reproduire l'image de Dieu. Que te promet-on en échange de cette entreprise ? De grandes choses, et égales à celles que possède la divinité : tu ne subiras pas de contraintes, tu ne manquera de rien, tu seras libre et en sécurité; nul dommage ne t'atteindra; tu ne tenteras rien en vain et tu ne trouveras point d'obstacle; tout ira à ton gré; rien n'arrivera qui te contrarie, qui soit contre ton opinion et ta volonté. « Quoi donc ? La vertu suffit pour être heureux ? » Cette vertu parfaite et divine pourquoi ne suffirait-elle pas, pourquoi même ne contiendrait-elle point  d'avantage ? Que peut-il manquer en effet à celui qui s'est placé en dehors de tout désir ?

Dans ce texte, Sénèque est très sévère envers lui-même. Là où dans De la brièveté de la vie il se montrait complaisant envers la richesse, il confesse ici vivre dans « un abîme de vices. » Il dit aussi : « C'est de la vertu que parle, non de moi. » C'est un peu comme chez Marc-Aurèle : c'est très touchant. Cet homme au bord de la vieillesse, extrêmement riche, extrêmement puissant, prédisposé par ces conditions au gonflement de l'égo et à la prétention... Et pourtant, ce regard critique envers soi-même, cette volonté de devenir meilleur, de ne cesser de courir après la vertu. Et je ne serai pas cynique envers ces déclarations : que la patine du lointain passé serve au moins à ça.

Je préfère cependant vaincre qu'être captif. Je mépriserai l'empire tout entier de la fortune; de cet empire cependant, si le choix m'était donné, je prendrai ce qu'il y a de meilleur.

lundi 5 janvier 2026

De la brièveté de la vie - Sénèque

De la brièveté de la vie - Sénèque

Je pourrais longtemps me répandre en éloges sur Sénèque. Pourtant, je dirais que la première moitié de ce petit traité n'est pas Sénèque à son meilleur. Il y déploie de longues critiques de ceux qu'il juge incapables de maitriser leur existence, leur temps, et donc vulnérables à la brièveté de la vie. Ces critiques, lancées à de si vastes pans de la société, paraissent trop étendues. Avec autant de négativité, Sénèque risque d'apparaitre comme un vieux ronchon. Bien sûr, même dans cette première partie du traité, on peut trouver de quoi citer :

Votre vie, par Hercule ! durât-elle plus de mille ans, se rétrécira en une infime durée : il n'est pas de siècle que les vices ne dévorent; mais cette existence que la raison sait élargir, en dépit du cours de la nature, doit vous échapper for vite. En effet vous ne saisissez pas, vous ne retenez pas la chose du monde la plus rapide, vous la laissez partir comme une chose superflue et que l'on peut toujours retrouver.

Et peut-être l'une de mes sentences préférées de Sénèque :

Aussi, si tu vois quelqu'un avec des cheveux blancs et des rides, ne va pas penser qu'il a vécu longtemps : il n'a pas vécu longtemps, il a existé longtemps. Irais-tu dire qu'il a beaucoup navigué, l'homme qu'une affreuse tempête a poussé çà et là dès sa sortie du port, et a fait tourner en rond sans changer de place, sous le souffle alterné des vents déchainés en tous sens. Non, il n'a pas navigué beaucoup; il a beaucoup été balloté.

Ensuite, à partir de la section intitulée Seuls les sages possèdent l'art de vivre, Sénèque passe aux conseils positifs, et que dire ? Mentionner que ça me touche serait un euphémisme. J'ai pleuré en (re)lisant ces quelques pages. Il y a quelque-chose de si puissant dans cette exhortation à la fréquentation des sages du passé. Tous les maux humains, toutes les souffrances, toutes les insatisfactions : ces choses-là sont (philosophiquement) résolues depuis des millénaires. Il suffit de profiter de la technologie qu'est l'écriture pour absorber des vies entière d'expérience et de réflexions. Plus que de la sagesse, c'est une sorte d'ultime beauté que ces tentatives sincères, honnêtes, intemporelles, de comprendre le monde et l'esprit humain. Est-ce que j'idéalise ces êtes venus du lointain passé ? Peut-être, et alors ? Sénèque le dit lui-même : « Ce qui est placé loin de nous, nous l'admirons sans arrière-pensée. »

Je retranscris l'essentiel de ce passage.

Seuls entre tous sont gens de loisir ceux qui consacrent leur temps à la sagesse : seuls ils vivent. Et non seulement ils protègent leur propre vie; mais à leur siècle ils ajoutent tous les siècles. Toutes les années qui se sont écoulées avant eux leur sont acquises. Ne soyons pas ingrats; c'est pour nous que sont nés les créateurs célèbres des saintes doctrines; ils sont préparé notre vie; c'est par le travail d'autrui que nous sommes conduits jusqu'aux réalités les plus belles qu'ils ont fait passer des ténèbres à la lumière; aucun siècle ne nous est interdit; nous avons accès à tous; et si, en agrandissant notre âme, nous pouvons sortir des limites étroites imposées à la faiblesse humaine, nous disposons d'une vaste durée à travers laquelle nous étendre.

Nous pouvons discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, vivre en repos avec Épicure, vaincre la nature humaine avec les Stoïciens, la dépasser avec les cyniques; puisque, par la nature des choses, nous pouvons pareillement accéder à la communauté qui dure à travers les siècles, pourquoi, hors de notre durée passagère si courte et si fragile, ne pas nous donner de toute notre âme à ces pensées infinies, éternelles et que nous avons en commun avec les meilleurs des hommes ?

[...]

Nul d'entre eux ne te contraindra à mourir, mais tous t'enseigneront comment on meurt; ils n'épuiseront pas tes années, mais il ajouteront les leurs aux tiennes; leur entretien ne sera pas dangereux pour toi, leur amitié ne mettra pas ta tête en péril, leur estime ne sera pas chèrement achetée. Tu prendras d'eux tout ce que tu voudras, et il ne dépendra pas d'eux que tu n'y puises autant que tu le désires.

Quel bonheur, quelle belle vieillesse pour celui qui s'est placé dans leur clientèle ! Il aura avec qui discuter de toutes choses, petites et grandes, qui consulter chaque jour à son propre sujet, auprès de qui chercher la vérité sans l'insulte, la louange sans la flatterie, enfin qui prendre pour modèle.

Nous avons coutume de dire que nous n'avons pas choisi nos parents et qu'ils nous ont été donnés par le sort; mais voici que nous pouvons nous donner la naissance que nous voulons. Les grands esprits constituent de véritables familles; choisis celle où tu veux être admis; cette adoption te donnera non seulement leur nom, mais leurs biens eux-mêmes. Ces biens ne doivent pas être gardés avec une jalousie mesquine; ils augmenteront d'autant plus qu'ils seront partagés entre plus de personnes.

Ces grands hommes te conduiront à l'éternité, ils t'élèveront en un lieu d'où personne ne te chassera; c'est la seule manière de prolonger ton état mortel, et même de le changer en immortalité. Les honneurs, les monuments, tout ce que l'envie de primer a fait ordonner par décret, les ouvrages qu'elle a fait construire, tout cela s'écroule rapidement; il n'est rien que la durée ne détruise, rien qu'elle n'ébranle; mais contre ce que la sagesse a consacré, elle ne peut rien; le temps y perd son pouvoir de destruction et de dégradation; chaque moment, l'un suivant l'autre à l'infini, apportera une nouvelle raison de la vénérer. Car c'est à ce qui est voisin que s'adresse l'envie; ce qui est placé loin de nous, nous l'admirons sans arrière-pensée. 

La vie du sage s'étend donc au large; elle n'est pas enfermée dans les mêmes limites que celle des autres hommes; seul il est affranchi des lois du genre humain. Tous les siècles sont à son service comme à celui de Dieu. S'agit-il du temps passé ? Il le perçoit par le souvenir. Du présent ? Il l'emploie. Du futur ? Il le saisit d'avance. Ce qui lui fait une vie longue, c'est la réunion de tous les temps en un seul.

Par la suite, les conseils de Sénèque s'adressent spécifiquement à son interlocuteur, administrateur respecté : « Il vaut encore mieux connaitre les comptes de sa propre vie que ceux des réserves publiques de blé. »