samedi 18 avril 2026

The Abolistionist Project - David Pearce

Dürer, Melencolia I

De David Pearce, j'avais déjà lu et grandement apprécié The Hedonistic Imperative, l'un des livres les plus radicaux jamais écrits. Je vais lire plusieurs de ses autres essais.

L'abolition du titre est celle de la souffrance. C'est une version plus courte, et peut-être mise à jour, des idées déjà au cœur de The Hedonistic Imperative.

Quelles que soient les avancées sociales, et même les potentielles utopies futures, les humains resteront bloqués sur le plateau de l'adaptation hédonique. La seule solution pour dépasser ce plateau est de fondamentalement changer la façon dont l'esprit humain fonctionne. Il s'agit de le « libérer » des contraintes psychologiques imposées par l’évolution.

Subjectively unpleasant states of consciousness exist because they were genetically adaptive. Each of our core emotions had a distinct signalling role in our evolutionary past: they tended to promote behaviours that enhanced the inclusive fitness of our genes in the ancestral environment. 

Trois pistes pour dépasser ce carcan :

  1. Wireheading : stimuler directement les centres de plaisir du cerveau, par exemple avec des électrodes. Je ne vais pas m'attarder sur les problèmes de cette idée, mais Pearce insiste sur son aspect non fonctionnel sur le plan évolutif.
  2. Designer drugs : cette option me fait penser à la Culture des romans de Iain M. Banks, où toutes sortes de drogues modificatrices d'humeur peuvent être synthétisées à volonté directement par le cerveau.
  3. Les solutions génétiques.

David Pearce propose que cette dernière option soit utilisée pour faire tendre l'ensemble de la population vers l'hyperthymie, c'est-à-dire « a motivational system driven entirely by adaptive gradients of well-being ».

Le premier contre-argument qu'il aborde est celui de l'uniformité. Sa réponse, à mon avis, est peu convaincante :

Happier people - and especially hyperdopaminergic people - are typically responsive to a broader range of potentially rewarding stimuli than depressives: they engage in more exploratory behaviour. 

On pourrait surement trouver des tas de gens au tempérament plus mélancolique, par exemple, qui n'auraient aucune envie de voir disparaitre les parties d'eux-même liées à cette tendance mélancolique. Même en admettant qu'il serait pertinent d’éliminer la dépression clinique comme on voudrait éliminer n'importe quelle maladie, il reste un vaste spectre de ressentis, d'états d'esprit, de personnalités, qui n'ont pas nécessairement moins de valeur que l'euphorie. C'est comme l'idée naïve que l'introversion serait un défaut qu'il faudrait remplacer par la qualité que serait l'extraversion.

Ensuite, à propos du contre-argument selon lequel ce serait se livrer à une vaste expérimentation peu éthique sur l'humanité entière, je suis plus sensible à la réfutation de Pearce :

All sexual reproduction is an experiment. We play genetic roulette, shuffling our genes and then throwing the genetic dice.

Les modifications génétiques qu'il promeut permettraient de conserver les aiguillons évolutifs qui façonnent nos préférences, qui font qu'on agit pour promouvoir certains résultats et contre d'autres :

One of the advantages of genetically recalibrating the hedonic treadmill rather than abolishing it altogether, at least for the foreseeable future, is that the functional analogues of pain, anxiety, guilt and even depression can be preserved without their nasty raw feels as we understand them today. We can retain the functional analogues of discontent - arguably the motor of progress - and retain the discernment and critical insight lacking in the euphorically manic. Even if hedonic tone is massively enhanced, and even if our reward centres are physically and functionally amplified, it's still possible in principle to conserve much of our existing preference architecture. 

L'idée est donc de préserver la structure des préférences tout en modifiant leur tonalité affective. Mais Pearce propose d'aller plus loin encore et de « réécrire notre code corrompu », par exemple en élargissant notre capacité pour l'empathie, la confiance, la sociabilité, le sens de l'esthétique. Les humains resteraient fonctionnels car :

From an information-theoretic perspective, what is critical to an adaptive, flexible, intelligent response to the world is not our absolute point on a hedonic scale, but that we are informationally sensitive to differences. 

J’apprécie la critique de l'idée que la souffrance serait une part essentielle de ce que signifie être humain :

Other things being equal, enhancing hedonic tone strengthens motivation - it makes us psychologically more robust. By contrast, prolonged low mood leads to a syndrome of learned helplessness and behavioural despair. 

C'est quelque chose qui m’interroge intimement : je ne suis généralement pas considéré comme une personne très positive. Je suppose que je peux même être perçu comme négatif. Pour autant, j'ai l'impression d'être plutôt proactif. Mais le serait-je encore plus sans mon côté sceptique, critique, mélancolique, insatisfait ? A quel point ces parties de moi-même sont-elles inséparables de mon identité ? Pourrais-je conserver mes perspectives, mes préférences, si mon humeur globale était projetée en avant sur l'échelle hédoniste ? Serais-je plus prompt à l'action, pourrais-je mieux actualiser mes désirs ? Ou la question de proactivité/passivité est-elle complètement hors-sujet et non liée au spectre hédoniste ? Je laisse la question ouverte.

Quand je lis des paragraphes comme celui qui suit, je suis sceptique. Au-delà de l’extrême complexité technique de contrôler et altérer le génome de chaque enfant qui nait sur Terre, est-ce compatible avec les instincts humains ? Quel pourcentage des enfants sont conçus de façon choisie et contrôlée ?

We're on the eve of the Post-Darwinian Transition, not in the sense that selection pressure will be any less severe, but evolution will no longer be "blind" and "random": there will no longer be natural selection, but unnatural selection. We will be choosing the genetic makeup of our future offspring, selecting and designing alleles and allelic combinations in anticipation of their consequences. There will be selection pressure against nastier alleles and allelic combinations that were adaptive in the ancestral environment. 

Puis, Pearce poursuit l'argument en incluant les espèces non-humaines. Je retiens ce doute envers les intuitions éthiques :

This violates our human moral intuitions; but our moral intuitions simply can't be trusted. They reflect our anthropocentric bias - not just a moral limitation, but an intellectual and perceptual limitation too. It's not that there are no differences between human and non-human animals, any more than there are no differences between black people and white people, freeborn citizens and slaves, men and women, Jews and gentiles, gays or heterosexuals. The question is rather: are they morally relevant differences? [...] Our moral intuitions are poisoned by genetic self-interest - they weren't designed to take an impartial God's-eye view. But greater intelligence brings a greater cognitive capacity for empathy - and potentially an extended circle of compassion. 

Je reste hautement sceptique envers cette idée que plus d'intelligence signifierait automatiquement plus d'empathie. Ceci dit, j’apprécie l'argument conclusif : selon Pearce, à mesure que le coût pratique de l'abolition devient négligeable, les barrières morales s'effondrent d'elles-mêmes. Je ne suis pas aussi optimiste que lui sur cette dynamique, mais je partage l'idée que le déterminisme technologique est une force chroniquement sous-estimée dans l'évolution des sociétés et de leur fenêtre d'Overton morale.

If presented today with the choice of buying either free-range or factory-farmed eggs, most non-vegan consumers will pick the free-range eggs. If battery-farmed eggs are one penny cheaper, most people will still pick the "cruelty-free" option. No, one shouldn't underestimate human malice, spite and bloody-mindedness; but most of us have at least a weak bias towards benevolence. If any non-negligible element of self-sacrifice is involved, for example if free-range eggs cost even 20 pence more, then sales fall off sharply. My point is that if - and it's a big if - the sacrifice involved for the morally apathetic could be made non-existent or trivial, then the abolitionist project can be carried to the furthest reaches of the living world. 

mercredi 15 avril 2026

Liberal Eugenics - Nicholas Agar

 

La première phrase de cet ouvrage au sujet sensible : 

Many of my friends and colleagues were somewhat incredulous when I told them that I was writing a book defending eugenics. 

La thèse est très simple : l'eugénisme a mauvaise réputation à cause du nazisme, mais l'eugénisme libéral, lui, a un fort potentiel positif. Evidemment, il y a un tas de problèmes éthiques qui se posent, et l'auteur fait de son mieux pour les explorer. 

Je le dirais ainsi : il est facile a postériori de voir d'un bon oeil les progrès techniques qui ont amélioré le sort humain. Il est également naturel d'avoir peur de changements technologiques dont les effets délétaires potentiels sont évidents. La technique met entre les mains de l'humanité des outils à double tranchant. L'ingéniérie génique est un de ces outils. Il est tout à fait possible que dans un futur indéterminé il soit faisable, à peu de frais, de modifier le génome de sa progéniture. Il est pertinent de réfléchir aux implications de cette possibilité.

Comme j'aime le dire, la sélection d'un(e) partenaire sexuel dans le but d'avoir d'avoir des enfants est une forme d'eugénisme à échelle individuelle. On choisit quelqu'un dont on valorise les caractéristiques dans le but de reproduire ces caractéristiques (que ce soit conscient ou non). C'est la liberté reproductive, un principe très commun :

Reproductive freedom as it is currently recognized in liberal societies encompasses the choice of whether or not to reproduce, with whom to reproduce, when to reproduce, and how many times to reproduce. What I call liberal eugenics adds the choice of certain of your children’s characteristics to this list of freedoms. At the book’s centre are powerful genetic technologies that will enable prospective parents to make such a choice

We would be rejecting authoritarian eugenics, the idea that the state should have sole responsibility for determining what counts as a good human life, in favour of what I will call liberal eugenics. On the liberal  approach to human improvement, the state would not presume to make  any eugenic choices. Rather it would foster the development of a wide range of technologies of enhancement ensuring that prospective parents were fully informed about what kinds of people these technologies would 
make. Parents’ particular conceptions of the good life would guide them in their selection of enhancements for their children.

Cette perspective libérale part du principe qu'il y a une infinité de façons d'être humain, et que les individus sont libres de choisir quels traits ils veulent développer chez eux et quels traits ils peuvent désirer chez leur descendance. 

The freedoms that define liberal eugenics will be defended in the same fashion as other liberal freedoms. Liberal societies are founded on the insight that there are many different, often incompatible ideas about the good life. Some seek huge wealth, others enlightenment; some devote themselves to their families, others to their careers; some commit to political causes, others to football teams; some worship God(s), others would rather go fishing. And this is only to begin to describe the variation in the kinds of lives that people choose for themselves. Living well in a liberal society involves acknowledging the right of others to make choices that do not appeal to us.

Prospective parents may ask genetic engineers to introduce into their embryos combinations of genes that correspond with their particular conception of good life. Yet they will acknowledge the right of their fellow citizens to make completely different eugenic choices.

We might think of diversity as a purely instrumental good, something to be sought because it promotes the interests of individuals. Or we may count diversity an intrinsic good, something to be valued regardless of its relationship with the interests of individuals.  

Évidemment, il y aurait des limites à ce droit étendu de liberté reproductive : l'établissement de ces limites, de ces régulations, occupe une bonne partie du livre. J’apprécie par exemple le problème éthique suivant : deux lesbiennes sourdes qui veulent du sperme d'un donneur sourd pour avoir un enfant sourd. Acceptable ou pas ? L'auteur, comme moi, tend vers le non.

J’apprécie particulièrement le développement suivant, critique d'un certain utilitarisme :

The notion that we must genetically engineer every human being to be as emotionally upbeat as possible is absurd. A personality that behavioural geneticists may describe as anxious, depressed, angry and hostile, others might consider cautious, sombre, sceptical and intolerant of fools. We all know people leading perfectly worthwhile lives, but whose characters correspond with the second list, and it is hard to believe that their very existence would be immoral in the era of human enhancement. The abandonment of a hedonistic conception of human ends offers one way to escape this implication. Preference utilitarians think that instead of maximizing the number of pleasant sensations and minimizing the number of unpleasant ones we should be trying to maximize the satisfaction of preferences and minimize their frustration.’ This theory comports better with our intuitions about the way we should live. Most of us do not set the accumulation of units of pleasure as life’s single aim; rather we pursue goals involving family, careers and friends and we consider a good life to be one in which many of these significant goals are achieved. Preference utilitarians can readily grant that being naturally sombre does not stand in the way of a satisfactory existence; many people who have sunny temperaments nonetheless fail to satisfy their most important desires, something that many of the less temperamentally buoyant achieve. This variant of utilitarianism also gives strongly counterintuitive answers to questions about human genetic engineering. For example, Helga Kuhse and Peter Singer wonder whether it would be ‘possible — and desirable? — to attempt to genetically engineer people whose capacities and goals, while possibly truncated, are in harmony with their limited passions?” The goal of designing humans who are both limited to easily satisfiable preferences and meet the criteria for personhood is likely to pose technological difficulties for enhancers. But the claim that if feasible it should be mandatory seems even more absurd than the idea of compulsory 5-HTTLPR therapy. 

On voit apparaitre la tension classique entre satisfaction et sens. Les progrès techniques, qui détruisent les façons traditionnelles d'envisager le sens, forcent à le réinventer :

Consider the moral image of food finding. Finding, cultivating and preparing food were the most difficult and time-consuming of our distant ancestors’ activities. The hunting of certain animals required teamwork and entailed a risk of death; crops would be planted only to fail. Technology has transformed the significance of food and of the methods historically used to procure it. Although many people fish and hunt recreationally, these activities are travesties of the fishing and hunting of our ancestors.We get food in other ways. But putting a jar of pasta sauce in a supermarket trolley has little of the significance of a successful hunt on the African savannah; it is a comparatively meaningless activity for us. To use Kass’s language, modern supermarkets and fishing rods sever the satisfaction of desires from the activities that have historically been their foundations. The question we must ask is whether their advent has taken meaning from our lives. An affirmative answer to this question ignores the propensity for the human mind to invest things with meaning. Technology has displaced — but not destroyed — the meaning associated with procuring and preparing of food. 

Ces questions me passionnent. Je ressens profondément, intiment, la perte de sens liée au progrès technique. J'ai l'impression que mon cerveau est fait pour évoluer dans une tribu de chasseurs-cueilleurs, pour passer ses journées dans la nature, à interagir avec le monde végétal et animal, à vivre avec quelques dizaines de persones, à se demander ce qu'il y a derrière la colline suivante, et à aller voir... J'ai l'impression que tout ce que je fais, tout ce vers quoi je tends, est un tentative impossible pour retrouver cet état d'être pour lequel je suis fait. Ceci dit, je résiste à la naïve tentation primitiviste. Il n'y pas d'autre option que de vivre avec son temps. Les conditions changent, et changeront encore, inlassablement. L'évolution et ses mécanismes font le reste.

Si les "dons" sont issus d'un hasard génétique et environnemental (où on nait, l'éducation, etc.), en quoi ont-ils plus de valeur que s'ils avaient été favorisés par l'ingénierie génétique ? D'où viendrait la valeur de ce dont on a hérité par hasard ? Pourquoi ne pas chercher à multiplier ces traits positifs ?

Insisting on the preservation of natural advantages sounds a bit like withholding remedial literacy classes on the grounds that those with a natural aptitude for language do not require them. 

Fukuyama seeks to pass different moral judgements on humans genetically engineered to be intelligent or athletically gifted from those he passes on humans who possess these characteristics as the result of nature’s random recombination of genetic material.  

J'aime aussi les implication sur l'idée de liberté. Tous les traits négatifs innés (maladies, handicaps, etc.) imposent des réductions évidentes à la liberté individuelle. On pense moins aisément aux manques d'opportunités à la liberté imposés par le manque de traits positifs. La comparaison avec l'environnement est facile : où l'on nait, dans quel milieu on nait, impose d'énormes contraintes à notre liberté. Plus on nait dans un milieu favorisé, riche, cultivé, connecté, etc., plus on a d'opportunités. Ou au minimum on a des opportunités différentes, qu'on ne choisit pas. Evidemment, on peut se retrouver dans une situation de course à l'armement génétique, d'où les régulations.

We have a good idea of how enhancement technologies might cause suffering. However, more needs to be said about the second kind of harm: the reduction of freedom. 

Theories of positive freedom specify that I am not free to do something unless I am capable of doing it. 

It does not require that parents use enhancement technologies to expand their children’s real freedom, or to have children who have greater real freedom than those they would otherwise have had. Instead, it demands only that they do not, in their pursuit of their eugenic visions, reduce their children’s real freedom, or have children with less real freedom than those they would otherwise have had.

Et l'ingéniérie génique comparée plus directement encore à l'environnement : 

Parents are free to improve their children’s intelligence and physical prowess by selecting their schooling or diet. NURTURE supports a freedom to achieve the same ends by genetic engineering.

If we are permitted to produce certain traits by modifying our children’s environments, then we are also permitted to produce them by modifying their genomes.

Et ci-dessous un point capital : le lien de causalité entre génotype et vie menée est indéniable, mais pourtant extrêmement difficile à contrôler et même à comprendre. On peut très bien modifier des gènes dont on connait le rôle et se retrouver avec un enfant qui ne fera absoluement pas ce qu'on espérait de lui :  

Any society that gives people choices about their lives is bound to make unreliable the link between any particular combination of genes and a particular life plan. This does not reflect any deficit in genomic knowledge. Rather, it reflects facts about how people arrive at their life plans. A wide variety of environmental factors combine with any genetic predispositions to provide us with our life plans. 

The difference between selecting a life plan and raising its probability is a significant one. Were prospective parents to be able to choose their child’s life plan then they could justify equipping her with the specific set of capabilities required for that plan. If they can only raise the probability that a life plan will be chosen, they must make provision for the eventuality of their child’s rejecting their choice. This is to say: they must respect their child’s autonomy, ensuring that he comes into existence able lead a lifestyle founded on values opposed to those of his parents. Herein lies autonomy’s significance for genetic engineers. The inability to select a life plan means that we must be cautious in our attempts to enhance capacities. Parents who pursue ambitious educational strategies risk ignoring choices that their children have already made about their futures. Those who enhance by means of genetic engineering must admit their ignorance of the kind of life their child will lead. Deprived of this information, they should ensure that their use of enhancement technologies equips their child for any choices that he might make. 

samedi 11 avril 2026

Greffer les pommiers avec la greffe anglaise compliquée (vidéo)

Hop, une petite vidéo dans laquelle je montre comment greffer les pommier soi-même, sans matériel, avec la greffe anglaise compliquée. 

C'est tout simple !

Lien direct vers la vidéo. 

 

mercredi 8 avril 2026

Why We Die - Venki Ramakrishnan

 Why We Die - Venki Ramakrishnan

Un bouquin qui ne m'a pas vraiment passionné : le fait est que j'ai du mal à accrocher tant les livres de ce genre ont tendance, sans forcément être mauvais, loin de là, à manquer de densité. Le Biologie de Campbell, qu'il faudrait d'ailleurs que je reprenne, m'a habitué à un autre rythme.

Ce que j'ai trouvé le plus intéressant, c'est, au tout début, la perspective évolutionnaire sur la vieillitude et la mortalité.

Rappel : la sélection naturelle favorise rarement les traits avantageux à une espèce ou même à un groupe. En général, les traits favorisés sont ceux qui améliorent la probabilité que les individus transmettent leurs gènes. 

Pendant la plus grand partie de l'existence de l'humanité, les vies étaient courtes, à cause de facteurs extérieurs : violence, maladie, famine, etc. Il n'y avait donc pas de raison que l'évolution sélectionne la longévité.

En somme, l'évolution ne sélectionne pas contre les mutations qui sont nuisibles plus tard dans la vie, après qu'un individu se soit reproduit et ait assuré la survie de sa progéniture. La plupart du temps, les effets négatifs de ces mutations n'auraient même pas été perceptibles car la plupart des individus mouraient pour d'autre raisons avant que ces effets n'apparaissent.

La nature sélectionne pour des mutations génétiques favorables à court terme, favorables à une reproduction efficace, et peu importe ce qui arrive ensuite. Un même gène peut donc avoir deux effets opposés : favorable jusqu'à 30 ans, négatif après 30 ans, par exemple. Un tel gène aurait tendance à être sélectionné.

De plus, un organisme avec des ressources limitées doit faire un "choix" entre l'investissement dans une croissance et une reproductions précoces, et une durée de vie plus longue. C'est une tension évolutionnaire : rentabilité assurée à court terme vs. avantages potentiels du long terme. 

En général, plus un animal est grand, plus sa durée de vie de élevée. En effet, plus la vulnérabilité aux prédateurs est élevée, plus il fait sens d’accélérer la reproduction. C'est aussi lié à la vitesse du métabolisme, chez les mammifères : un animal plus petit a plus de surface par rapport à sa masse, et doit bruler proportionnellement plus de calories pour maintenir sa chaleur.

D'un point de vue évolutionnaire, une vie longue n'a du sens que si l'individu ne risque pas de mourir à tout moment de causes extérieures. Par exemple, les oiseaux, capables de fuir comparativement efficacement les prédateurs, vivent plus longtemps que les animaux terrestres de taille équivalente.

Les bonnes habitudes qui contribuent à la longévité sont connues, mais le fait est que la longévité semble principalement déterminée par hasard génétique. Comme je l'avais lu ailleurs il y a longtemps : la """meilleure solution""" eugénique pour augmenter la longévité moyenne de l'humanité serait peut-être de n'autoriser la reproduction que à ceux qui atteignent un certain âge sans problème majeur, puis au fil du temps de repousser cet âge.

Fun fact : des télomères courts sont problématiques... mais des télomères trop longs aussi. L'allongement des télomères n'est pas une solution miracle ; il n'y a probablement pas de solution miracle, tant la longévité est la conséquence d'un dense tissu de complexité biologique. 

lundi 23 mars 2026

On n'échappe pas à l'utilité

Un ami à moi finissait sa thèse de philosophie. Nous étions attablés une nuit sur la terrasse, légèrement éméchés. Il se réjouissait d'avoir consacré sa vie à, je cite, l'inutile. C'était une idée importante pour lui : il pensait ainsi avoir dépassé les carcans sociaux. Avoir, je suppose, conquis une forme de liberté. J'ai attaqué cette perspective avec les arguments suivants :

1. Comment pourrait-il être inutile de se consacrer à la philosophie quand il en fait son métier ? (Prof de philo.) La philosophie est littéralement son gagne-pain. Il n'y a rien de plus pragmatique, de plus utile.

2. La philosophie est un capital comme un autre. On l'a vu, c'est un capital culturel et intellectuel qui lui sert à trouver une place économique dans la société. Plus encore, c'est un capital social de la plus haute importance. Cet ami pouvait se targuer d'avoir un certain succès auprès du sexe opposé. Mon argument était que sa capacité à parler d'idées, à parler de philosophie, et plus globalement à bien parler, jouait un rôle majeur dans ce succès. Tout ce qu'on est, tout ce qu'on renvoie, tout ce qu'on dit, est chargé d'un sens profond qui est perçu d'une façon essentiellement non consciente par autrui. Sa maitrise des idées, de la philosophie, et plus globalement du langage, était un signal qui exprimait : je suis éduqué, je suis intelligent, j'ai du potentiel. Un signal hautement utile.

3. De plus, la philosophie était pour lui un radeau de sauvetage dans la sombre tempête de l'existence. Nihiliste, peut-être misanthrope, il trouvait dans la philosophie non seulement son plaisir, mais sa raison de vivre, sa raison d'aimer la vie. Quoi de plus utile ?

Mon propos plus large était donc ceci : on n'échappe pas à l'utilité. C'est impossible. L'essentiel de ce que font les humains répond à des impératifs évolutionnaires, biologiques, purement pratiques, qu'on a tendance soit à ne tout simplement pas voir, soit à camoufler sous des histoires simples qui nous réconfortent.

vendredi 13 mars 2026

Vidéo : La greffe en écusson à œil dormant (greffe de poirier sur cognassier)


Hop, dans cette vidéo je montre la greffe en écusson à œil dormant. Je greffe un classique : du poirier du cognassier.

Lien direct de la vidéo sur YouTube. 

mercredi 4 mars 2026

The Black Could - Fred Hoyle

 The Black Could - Fred Hoyle

C'est un plaisir que de se plonger dans un (bon) classique de la SF dont jusque-là j'ignorais l'existence. The Black Could de Fred Hoyle, paru en 1957, coche pas mal de cases : apocalypse, premier contact, écrit par un astrophysicien, et plein de gentlemen anglais.

Un colossal nuage de gaz se dirige suspicieusement droit vers le soleil, avec de drastiques conséquences climatiques pour l'humanité. C'est assez frappant, il y a des centaines de millions de mort, mais contrairement à une autre SF du siècle passé, on ne s'y attarde guère et passe surtout du temps avec nos gentlemen scientifiques qui papotent autour d'un café dans leur forteresse dédiée à la raison.

Il y a dans ce roman un indéniable aspect "fantasme de nerd". La détestation du monde politique et des politiciens est claire, tandis que l'amour de la raison, de la science, de la méthode scientifique, est évident. D'une façon qui fait très fortement écho au récent et brillant Don't Look Up, les scientifiques tentent d'agir pour prévenir le désastre, là où la classe politique ne pense qu'à son intérêt à court terme. Ce côté du roman est un peu gros, mais heureusement bien mené : nos scientifiques doivent à la fois décrypter les mystères du nuage et jouer avec les ficelles d'un pouvoir politique qui est loin d'avoir les mêmes priorités qu'eux.

Jusque là, c'est un roman apocalyptique aussi rationaliste que fun, mais ça devient d'autant plus excellent quand la véritable nature du nuage est révélée. L'auteur cède peut-être un peu à la facilité quand le nuage apprend rapidement à parler anglais, mais il y a suffisamment de mystères scientifiques à percer pour en arriver là, et pour parvenir à mieux comprendre le nuage, que ça vaut sûrement le coup. J'ai particulièrement apprécié le point suivant : le nuage est un être d'une échelle qui dépasse l'entendement par rapport à l'échelle humaine, c'est un être immortel d'une puissance folle, mais lui aussi à ses propres objectifs, ses propres mystères à percer, dont on a un aperçu. 

J'ai été absorbé. Mais je fais clairement partie du public cible.