jeudi 20 août 2026

L'orage et la loutre - Lucien Ganiayre

 L'orage et la loutre - Lucien Ganiayre

Un roman posthume, paru originellement en 1973 au Seuil, sept ans après la mort de son auteur (1910-1966). Il m'a attiré l'œil par son ancrage apparent dans ce que j'appellerai le merveilleux fantastique français, notamment celui à tendance apocalyptique, qui a connu sa petite heure de gloire dans la première moitié du siècle, avec des auteurs comme Jacques Spitz, Ernest Pérochon, Régis Messac, Maurice Renard... L'Orage et la loutre, écrit entre 1940 et 1946 et situé je crois en 1935, n'est d'ailleurs pas sans rappeler L'Œil du purgatoire de Jacques Spitz (1945).

Dans le roman de Lucien Ganiayre, notre pauvre narrateur se retrouve unique survivant — ou presque — dans un monde où le temps s'est figé. Les humains et les autres êtres vivants sont toujours là, mais immobiles, froids, statuesques, bloqués dans un diorama infini. Et si le narrateur touche un être figé, il le tue. Le contact est devenu un meurtre.

Une fois les cinquante premières pages passées, une fois que le concept est posé, j'ai commencé à m'inquiéter. Il faut dire que si l'écriture possède un véritable charme légèrement désuet, le rythme est mou, extrêmement mou. Et mes craintes se sont révélées justes : il ne se passe quasiment rien dans les deux cents pages qui suivent. On a d'interminables descriptions de la solitude du narrateur, de la folie qui le guette, de ses ressentis physiques, de ses pérégrinations, etc. Rien d'intrinsèquement mauvais avec ces choix narratifs, bien sûr, mais j'ai trouvé ça très loin d'être assez intéressant pour justifier autant de mots. Au contraire, le roman m'est devenu déplaisant, trop verbeux, trop confus, trop tourné vers une introspection finalement ratée, à l'image de cette longue scène d'hallucination qui n'apporte rien, ou de l'interminable rencontre avec la loutre, que je suis incapable de prendre au sérieux tant c'est trente pages qui m'ont semblé n'avoir la matière que pour dix.

J'ai pu lire quelques interprétations intellectualisantes, comme la quatrième de couverture qui qualifie le texte de « roman écologique », que je ne partage pas. Le motif principal, qui file tout le roman, c'est une tension vaguement homoérotique entre le narrateur et son ami qu'il s'efforce de retrouver. Sinon, il y a vers la fin — attention divulgâchage — d'autres pages malaisantes où il rencontre une très jeune femme. J'ai hélas dû me forcer pour aller au bout, lisant souvent en diagonale.

dimanche 16 août 2026

Aqua - Gaspard Kœnig

Aqua - Gaspard Kœnig

J'avais de bons souvenirs d'Humus, et je crois qu'Aqua est encore meilleur. Je suis ravi de pouvoir annoncer en grande pompe que Gaspard Kœnig me réconcilie non seulement avec la littérature française contemporaine, mais aussi avec l'écriture au présent.

Le procédé est très similaire à celui du roman précédent. Un village, une poignée d'habitants sélectionnés pour être les porte-étendards narratifs, et un enjeu écologique concret qui se fait paratonnerre à idéologies. Il y a l'énarque parisien, l'épicière néo-rurale, le petit éleveur pire que bourru, le grand éleveur roi du village, le collapsologue d'origine turque qu'on prend pour un arabe, la rebouteuse échappée de la cité…

Si la quatrième de couverture parle de satire sociale, il me semble que c'est ne pas faire assez d'honneur à Gaspard Kœnig. Certes, chaque personnage est un type, un outil narratif manié par l'auteur pour évoquer certaines idées et perspectives ; il va de soi que le trait est souvent grossi, mais justement, pas tant que ça. J'ai bien plus l'impression de lire du naturalisme zolien que de la franche satire. Il n'y a aucune moquerie franche de la part de l'auteur-narrateur. Au contraire, sans aucunement renoncer aux pointes d'humour, ces personnages sont traités avec un agréable sérieux. Tous sont plaisants à suivre et suffisamment complexes pour que le temps qui leur est accordé semble justifié.

La thématique de l'eau, de même, est développée avec assez de richesse pour accrocher du début à la fin. Dans ce modeste village se joue un modèle réduit de problématiques majeures, mondiales, au potentiel apocalyptique. D'un côté le technocratisme étatique, qui veut tout organiser et rationaliser, et de l'autre un régionalisme approximatif, qui cherche à maintenir le goût de l'indépendance et à comprendre les spécificités locales. Il n'y a aucun manichéisme, pas de prise de position claire de l'auteur. Certes, la fin penche vers la seconde piste, mais à une échelle suffisamment modeste, et au prix de suffisamment de compromis, pour que Gaspard Kœnig ne semble jamais céder à un écologisme naïf.

Les nombreux détails techniques et scientifiques concernant l'eau sont également bienvenus. J'ai particulièrement apprécié les considérations sur les lointaines profondeurs du sol qui, invisibles, conditionnent néanmoins tout le rapport des humains à l'eau. Ainsi les sous-sols granitiques ne stockent presque rien, contrairement aux sous-sols crayeux, qui peuvent agir comme des éponges. Et au bout du compte, toujours, malgré tous les tampons techniques, les humains restent à la merci de ce que veulent bien pisser les nuages.

Et tout ça est très bien écrit. Je n'ai lu en diagonale que quelques chapitres, moins intéressants que la moyenne. On oublierait presque que Gaspard Kœnig écrit au présent tant ses phrases savent être longues, tortueuses comme une rivière sauvage, son vocabulaire rare comme une faune en voie d'extinction, et ses incises temporelles bienvenues comme des criques propices à la baignade.

J'espère simplement qu'avec les deux volets annoncés, sur l'air et le feu, il fera plus que transposer la formule. Je redoute qu'il ne s'enferme dans un même format en essayant trop de maintenir des liens narratifs forts et des personnages communs entre ces quatre romans, comme il le fait déjà entre les deux premiers. J'ose penser qu'il est assez bon écrivain pour me donner tort.

mardi 11 août 2026

Noô - Stefan Wul



De Stefan Wul, j'avais relu il y a quelque temps Niourk, qui n'a guère d'intérêt quand on n'est plus un enfant. Noô est son dernier roman, mais aussi le plus ambitieux et le plus massif. C'est un vrai pavé. Hélas, cette ambition n'a pas su me convaincre, loin de là.

Noô est une sorte de voyage halluciné dans un univers SF coloré et flamboyant. Dommage que, pour faire découvrir son univers, Stefan Wul ait complètement négligé les bases de la narration. J'ai lu un peu plus de cent pages, et il n'y a littéralement aucun fil narratif. Le protagoniste se fait trimbaler passivement, sans la moindre motivation, sans le moindre objectif, sans le moindre enjeu.

Certes, l'écriture n'est pas sans une certaine efficacité, et il y a quelques scènes plus marquantes, mais l'ensemble m'a paru extrêmement artificiel, déstructuré et longuet. Par exemple, le narrateur met des dizaines de pages à comprendre ce que le lecteur perçoit aisément : qu'il a quitté la Terre. Et ce n'est pas comme si ces dizaines de pages apportaient quoi que ce soit. Pour moi, c'est une lecture pénible, en diagonale.

Faute de direction narrative, faute d'enjeux, et sans rien d'autre que quelques scènes visuelles sympas pour compenser ces défauts, je n'ai aucune envie de me faire trimbaler ainsi pendant encore cinq cents pages.

vendredi 7 août 2026

La Croix percée - Siméon Lerouge

 La Croix percée - Siméon Lerouge

Dans La Croix percée, Siméon raconte son installation à la campagne sous le prisme du rapport au territoire. Un point focal émerge : la Croix percée, discret monument campagnard, source de légendes oubliées. Contrairement à ce qu'annonce la quatrième de couverture, je ne dirais pas que c'est un roman : le livre est essentiellement un récit autobiographique réaliste, avec seulement une petite part de romanesque, et une bonne part d'enquête livresque.

Ce premier récit publié de Siméon se lit comme une production d'extrême introversion sociale, dans le sens où il n'y est quasiment jamais question de relations avec d'autres êtres vivants. En revanche, c'est un livre d'extrême extraversion géographique et historique, si l'on peut dire. S'y déploie un lien intime et profond avec le territoire, ses morts, ses monuments et son passé, aussi bien réel que fantasmé. Si Siméon n'écrit guère sur ses liens actuels avec d'autres membres de son espèce, tout le livre explore une abondance de liens indirects, sinueux, obliques.

Ces liens sont tournés vers le temps long, le passé de la campagne et de ses habitants. Ils sont empreints d'une sensibilité à la vanité, au poids des années qui, indifférentes, avalent toutes les valeurs humaines. Les humains disparaissent en premier. Puis leurs monuments, placés là pour tenter d'arracher un peu de durée à la finitude. Enfin, même les pierres en forme de croix percée s'érodent, et seul le paysage reste.

Le ton est extrêmement littéraire. Une bonne partie de ce que raconte Siméon relève de ce que j'appellerais l'archéologie littéraire. Il se plonge dans le passé de l'écriture, dans l'histoire du rapport entre écriture et territoire, d'une façon assez universitaire. Même la Croix percée n'est pas découverte au cours d'une balade, mais dans l'objet livre.

Si La Croix percée est un récit grand ouvert sur le territoire, je l'ai trouvé un peu claustrophobique, enfermé dans cette perspective subjective focalisée sur une obsession, ou du moins devenue obsession sous le microscope qu'est l'écriture. Siméon a le regard pleinement tourné vers les choses du passé. Quand il s'agit du présent, il est question de monuments à demi effondrés, de plaques commémoratives, de vieux lettrés morts depuis de nombreuses années, ou juste de leurs pierres tombales. En somme, pour ma sensibilité, j'ai trouvé là un peu trop de plongées dans les archives, et pas assez de développements narratifs, comme cette immersion dans la peau d'un jeune Français tué par les Allemands à l'aube de la Libération. De même, j'ai l'impression que Siméon est retenu par une certaine pudeur. Je comprends que le projet est d'évoquer cette installation à la campagne sous le prisme du rapport au territoire et à la Croix percée, mais quitte à parler de soi, il aurait été possible d'aller plus loin dans ce sens.

Je dirais que la force de La Croix percée tient à son jeu d'équilibre entre classicisme et singularité. Le registre parfois presque universitaire et la plume très classique se combinent à une plaisante incertitude permanente sur ce qui attend à la page suivante : rien n'est connu d'avance. Et cette quête obsessive de lien avec l'endroit, le patelin, ses sentiers et ses légendes oubliées, est un cadrage très étroit, mais soigneusement choisi et exploré. Enfin, détail de la plus haute importance : Siméon sait écrire. Il y a dans les mots une densité qui demande un peu d'attention. Sans elle, tout le reste ne tiendrait pas.

La Croix percée parait le 20 aout aux éditions Tristram. Siméon est un ami et m'a offert cet exemplaire. 

lundi 3 août 2026

L'homme qui savait la langue des serpents - Andrus Kivirähk

L'homme qui savait la langue des serpents - Andrus Kivirähk

Un roman que je suis loin d'avoir trouvé nul, mais que j'ai eu du mal à poursuivre au-delà du premier tiers. C'est juste tellement… long et lent. J'ai l'impression d'être face à un livre pour enfants. L'écriture est d'une grande maîtrise, c'est indéniable, et en même temps désespérément légère. Je dois lire essentiellement en diagonale pour que le livre ne me tombe pas des mains.

Narrativement, il ne se passe pas grand-chose de capital. Tout est dilué dans d'interminables dialogues superflus, dans des scènes qui ne semblent mener nulle part. J'apprécie beaucoup le concept central, la fin d'un monde forestier et magique, dévoré par l'agriculture, le monothéisme et les villages, mais l'exploration de ces thèmes reste extrêmement superficielle. L'auteur multiplie les bizarreries, que la quatrième de couverture qualifie d'« imagination délirante », mais cette imagination ne remplace en aucun cas trame, rythme et sens.

C'est presque de la fantasy pour enfants, avec des personnages fantastiques et une morale simpliste qui oppose modernité et vie sauvage. Ce n'est pas mauvais en soi : il y a de bonnes idées et de bons moments, et peut-être que ça s'enrichit par la suite. Mais après un tiers, je m'ennuie trop.

vendredi 24 juillet 2026

Slow Gods - Claire North

 Slow Gods - Claire North

J'ai beaucoup, beaucoup aimé Slow Gods de Claire North. Probablement la meilleure SF que j'ai lue depuis Greg Egan et Liu Cixin. Pourtant, ça n'allait pas de soi. Il y a pas mal de poncifs ressassés. Un MacGuffin après lequel courir. Un duo humain/IA à la Iain Banks. Une mystérieuse entité surpuissante dont le rôle est révélé à la fin. Un conflit majeur entre empires galactiques, dont l'un est très méchant, avec un grand méchant en chef. Ces méchants, bien sûr, sont des hypercapitalistes. On croise aussi une société hive mind qui s'appelle le Consensus.

Plusieurs éléments font que, néanmoins, ça marche extrêmement bien. Ou du moins que ça colle à mes goûts. D'abord, l'écriture est de très loin supérieure à ce qui se fait généralement dans ce genre. Voire : à ce qui se fait généralement tout court. C'est une écriture qui a de la chair sur les os, une écriture suffisamment dense pour me pousser à interagir pleinement avec elle, à ne presque jamais lire en diagonale. Rares sont les romans de SF dont je puisse en dire autant ces dernières années. Je pardonne les quelques passages en mode poésie vers libres : ils sont très rares.

On pourrait certes trouver des longueurs, mais cette écriture a le bon goût de ne jamais s'égarer dans le trivial. Des scènes de bataille dont d'autres auteurs tireraient des chapitres entiers sont expédiées en quelques lignes, au profit de ce qui compte vraiment : l'intériorité du narrateur, l'exploration de cultures étrangères, le développement des thèmes essentiels.

Le thème principal, je dirais que c'est le nihilisme. Allez, osons la grandiloquence : le nihilisme cosmique. Le narrateur, rendu monstrueux et immortel par un caprice absurde de la Fortune, est condamné à une perspective unique, qui souligne la vanité de toutes les entreprises humaines. Les vies humaines perdues, les souffrances infinies, les mondes avalés par les soubresauts de la physique ou écrasés sous le talon de fer de l'autocratie… Que faire ? Que croire ? Même en étant un dieu, on ne peut, au mieux, que limiter les désastres, la mort et la souffrance. Toute panacée est chimérique. La toute-puissance révèle de nouvelles impuissances, plus vastes encore.

Il y a, vers la fin, une sorte de révélation qui pourrait être extrêmement décevante : la clé, le sens ultime, ce serait l'amour. L'Amour. De la façon dont Claire North s'y prend, je n'y vois pas une niaiserie insipide. J'y vois une sorte de résignation stoïcienne. Rien, dans l'univers, dans autrui, en nous-mêmes, ne dépend de nous. Tout est sujet aux tourbillons de l'entropie, du hasard, de la Fortune. S'il reste une place pour la liberté — et c'est un vaste si —, elle se trouve dans le regard subjectif porté sur l'univers. De sens, il n'y en a pas au-dehors, mais cela n'empêche pas, au-dedans, l'amour de la vie. De toute façon : quoi d'autre ?

dimanche 19 juillet 2026

La greffe en écusson à œil poussant (sur cerisier)

Hop, une petite vidéo dans laquelle je montre la greffe en écusson à œil poussant. 

Je montre ça sur cerisier, même si ce n'est pas forcément recommandé sur cette espèce. Ça marche sur la plupart des fruitiers.

Ça n'a pas trop de succès ce genre de vidéo, mais bon.

Le lien direct vers la vidéo sur Youtube.