vendredi 13 février 2026

The Expendables : Escape from Baranof Island - Chad Zuber

 

Un autre petit récit de Chad Zuber (lisible sur ce vieux blog) qui se déroule environ 14 ans avec le sympathique Wandering Soles. Durant l'été 2013, Chad s'en va passer deux mois en Alaska pour... travailler 16 heures par jour, 112 heures par semaine, dans une usine de préparation de saumons. On s'en doute vu l'amplitude horaire, le travail est extrêmement difficile. De plus, c'est sans compter les conditions hautement risquées. Dans le froid, l'humidité, la chair fragmentée et les écailles de poisson, les accidents sont nombreux pour les employés, et minoritaires sont ceux qui parviennent à la fin de la saison.

Au milieu de cet esclavage salarié, Chad s'efforce de survivre, de tenir le coup. Il y a toutes sortes de gens à rencontrer, et les incroyables beautés de l'Alaska à contempler. Quelques jours arrachés, notamment au début et à la fin de la saison, permettent d'explorer les montagnes locales lors d'expéditions franchement mal préparées et clairement risquées, mais ô combien stimulantes et satisfaisantes.

Ce qui ressort de ce texte, c'est la résilience et l'optimisme de Chad, qui touche à la candeur. Prenant activement soin de sa santé physique et mentale, il ne fume pas, ne boit pas. Insatisfait par les repas de l'usine, il évite évidemment tout produit transformé sucré, et va dehors ramasser des feuilles de pissenlit, pour les vitamines. En expédition dans les montagnes, il se gave des nombreuses baies locales, guide des plantes comestibles à la main. Sans oublier les saumons qui grouillent dans les rivières peu profondes... Pour tenir la cadence au travail, il faut de la résilience mentale, mais aussi comprendre et domestiquer son corps, qui n'apprécie pas l'expérience. Pour le reste, il y a Dieu : la foi prend une place importante dans sa vie intérieure.

C'est frappant : de cette expérience à priori harassante, accablante, Chad ressort grandit, satisfait de son travail et heureux d'avoir découvert l'Alaska. Sûrement, la beauté est dans l'œil de celui qui la contemple.

A part of me is going to miss the work.  The challenge of getting through another sixteen-hour workday, meeting so many interesting new people, the views of the mountains across the bay, observing the salmon rushing upstream, and of course, sampling the wild berries that grow abundantly in the woods.  A part of Alaska will accompany me forever.  We did it.  We worked a tough season through pain and fatigue and immediately after that we conquered a mountain.  I am happy and satisfied. 

lundi 9 février 2026

Attention au roman

Mon ami Siméon a récemment publié un message d'alerte important sur son blog.

Cela nous concerne tous, nous autres qui avons des bibliothèques.

Il s'avère que ces bibliothèques — et par la même occasion les demeures qui les hébergent — sont envahies par un inquiétant champignon papivore : le roman.

Je peux confirmer : il y en a plein chez moi. Peut-être même un nombre croissant. Et ils ne se contentent pas des bibliothèques, non : ils s'infiltrent partout. J'en retrouve dans tous les coins.

Pour en savoir plus, et prendre les mesures qui s'imposent, merci de lire le message d'alerte éloquent et détaillé de Siméon.

De mon côté, je vous invite à laisser tomber le romanesque et à vous mettre aux échanges épistolaires philosophiques.

Merci pour votre attention. 

Bien cordialement.

vendredi 6 février 2026

Pailler ses arbres : 6 types de paillage comparés (vidéo)

 


Hop, une petite vidéo dans laquelle je relate brièvement mon expérience avec différent types de paillage, spécifiquement en ce qui concerne le paillage des arbres.

Lien direct vers la vidéo sur youtube. 

lundi 2 février 2026

The Adolescence of Technology - Dario Amodei

  

Dario Amodei, fondateur et CEO d'Anthropic, avait déjà consacré un long essai optimiste à l'avenir de l'humanité dans la cas d'avènement d'IA puissantes (avènement qui selon lui ne fait aucun doute à relativement court terme). Cet essai-là, The Adolescence of Technology, se penche sur les risques que posent les IA puissantes.

J'avais déjà fait un petit compte rendu de If Anyone Builds It, Everyone Dies, ouvrage autrement plus catastrophiste, vers lequel je renvoie pour plus de détails sur les risques (potentiellement énormes) posés par les IA puissantes. Les inquiétudes de Dario Amodei sont en comparaison certes sérieuses, mais plus mesurées. Sans les détailler, elles se structurent ainsi :

  1. Les risquent qui concernent l'autonomie des IA, et une potentielle "prise de pouvoir" directe par ces IA, qui forment "des pays de génies dans des datacenters."
  2. Les usages des IA puissantes par les humains dans des buts destructifs.
  3. Les usages des IA puissantes par les humains dans le but d'accumuler du pouvoir, notamment par les autocraties. 
  4. Les problèmes causés par la disruptions de l'économie par les IA puissantes.
  5. Les autres trucs difficilement prévisibles.

Il est facile de faire le cynique face aux incroyables prétentions des pontes de l'IA, qu'on peut aisément accuser de simplement faire leur promotion. De même, pour le citoyen lambda, il est tentant de croire que les LLM ont atteint un plateau. En effet, quel différence entre le ChatGPT d'aujourd'hui et le ChatGPT d'il y a un an ? Quand Dario Amodei affirme que des ingénieurs d'Anthropic commencent à ne plus de tout écrire de code eux-même, on pourrait croire qu'il exagère, qu'il vend son produit.

Le fait est que je n'ai absolument aucune certitude sur l'avenir de cette technologie, et je m'efforce de rester sceptique, mais je commence à être franchement pénétré par la conviction de personnes comme Dario Amodei et Demis Hassabis, des ingénieurs, des scientifiques, qui ont ont consacré leur vie à cette technologie et l'ont vu grandir depuis ses balbutiements. S'ils affirment qu'il y a dans la technologie qu'est l'IA une progression similaire à la loi de Moore (en gros), pourquoi ne pas les croire ? Ou du moins considérer qu'ils ont peut-être raison ? Il aurait été facile, il y a 50 ans, de se moquer de la loi de Moore...

Faute de prédire l'avenir, je note deux ressources captivantes trouvées dans cet essai :

  • La Constitution de Claude. C'est un document essentiel à l'alignement de Claude (le LLM d'Anthropic), laissé ici à la libre de lecture de chacun. Ce long texte est donc l'une des principales fondations de "personnalité" de Claude, ou sa nature, son fontionnement technique en tant qu'outil. Comme l'évoquent ailleurs les recherches partagées par Anthropic, la façon de s'adresser à un LLM compte énormément pour son aliment, c'est comme une créature étrange qu'il faut guider, dresser, caresser dans le sens du poil et manipuler... Dans ce texte, Claude est décrit, et en intégrant sa description, il devient ce qui est écrit. Théoriquement. J'ai également écouté, dans ce podcast, une discussion avec la principale rédactrice de ce document. C'est captivant. Par exemple, la constitution a été écrite en collaboration avec Claude, à qui elle demandait régulièrement si rien ne prêtait à confusion à ses yeux dans le texte, si tout était bien clair...
  • L'index économique d'Anthropic. C'est une base de donnée quasiment en temps réel de l'utilisation de Claude. Il possible d'avoir accès aux détails de son utilisation par pays et par profession.

A propos de la constitution :

Anthropic has just published its most recent constitution, and one of its notable features is that instead of giving Claude a long list of things to do and not do (e.g., “Don’t help the user hotwire a car”), the constitution attempts to give Claude a set of high-level principles and values (explained in great detail, with rich reasoning and examples to help Claude understand what we have in mind), encourages Claude to think of itself as a particular type of person (an ethical but balanced and thoughtful person), and even encourages Claude to confront the existential questions associated with its own existence in a curious but graceful manner (i.e., without it leading to extreme actions). It has the vibe of a letter from a deceased parent sealed until adulthood. 

We’ve approached Claude’s constitution in this way because we believe that training Claude at the level of identity, character, values, and personality—rather than giving it specific instructions or priorities without explaining the reasons behind them—is more likely to lead to a coherent, wholesome, and balanced psychology and less likely to fall prey to the kinds of “traps” I discussed above. Millions of people talk to Claude about an astonishingly diverse range of topics, which makes it impossible to write out a completely comprehensive list of safeguards ahead of time. Claude’s values help it generalize to new situations whenever it is in doubt.

vendredi 30 janvier 2026

Going Zero - Anthony McCarten

 Going Zero - Anthony McCarten

Un techno-thriller qui se lit bien et s'oubliera vite. Un grand partenariat public-privé (CIA-Palantir ou un truc du genre) lance un projet appelé Fusion, qui a pour but de synthétiser toutes les données possibles de toutes les sources imaginables pour enfin offrir au gouvernement des capacités de surveillance jugées parfaites. Pour vérifier ça, ils organisent un bêta-test : 10 candidats doivent tenter d'échapper à Fusion pendant un mois entier. On passe la moitié du temps à suivre notre héroïne en fuite, une bibliothécaire, et l'autre moitié à suivre les hauts pontes de Fusion, notamment le milliardaire en chef qui, surprise, se révèlera être très méchant.

Le concept est très fun, et il y a des idées qui lui font honneur, mais l'exécution laisse à désirer. Les neuf autres candidats sont pour la plupart... franchement nuls. Il y aurait deux choses basiques à faire pour traverser une telle épreuve :

  1. N'avoir strictement aucun contact avec des personnes que l'on connait.
  2. Rester aussi loin que possible de tout appareil connecté.

Et je vous jure : personne ne fait fait ces deux choses à la fois. On peut le tolérer pour les premiers civils à se faire prendre, histoire de montrer comment réagiraient des gens ordinaires, mais quand même des supposés pros se mettent à s'enfuir avec leur petit ami ou à emprunter la voiture (connectée) de leur grand cousin... C'est ridicule et narrativement paresseux. Le seul candidat secondaire un peu fun est le dernier à se faire prendre (sans compter notre héroïne). Quant à notre bibliothécaire, elle subit moult retournements de situation et semble surtout jouir d'une typique immunité de protagoniste. Puis on oublie un peu tout ça et on va vers complot de la CIA, super hacking magique, prisonnier retenu en Iran, etc. C'est facilité après facilité.

Le plus fun dans tout ça, c'était imaginer comment je m'y prendrais pour réussir un tel bêta-test.

Non, je ne révèlerai pas mon plan.

mardi 27 janvier 2026

Le monde sans fin - Jancovici & Blain

 Le monde sans fin - Jancovici & Blain

Sans surprise, c'est, globalement, très bien. J'ai dû écouter Jancovici parler pendant quelques dizaines d'heures au cours de la décennie précédente, et j'ai lu pas mal de livres sur ces questions, donc je dirais que je n'ai pas forcément appris grand-chose, mais ça reste de la bonne vulgarisation, dense et bien foutue.

Le fait est que j'ai lu la BD presque en diagonale et que je ne me lancerai pas dans des critiques de certains points questionnables. Par exemple, Tchernobyl est évoqué avec une bizarre légèreté, et il me semble que la critique des énergies dites renouvelables aurait gagné à évoquer le taux de croissance de l'efficacité de ces technologies (les batteries notamment) et leur baisse de prix rapide (les panneaux solaires par exemple). De même, la conclusion sur les bases biologiques des problèmes qui pèsent sur l'humanité est assez simpliste.

Je suis content que ce soit un best-seller.  

Parce que c'est un livre qui évoque sans filtre les questions les plus importantes qui se posent à l'humanité, oui, mais je voudrais plutôt évoquer la raison suivante : parce que c'est un livre certes sans doute pas dénué de biais ni d'erreurs, mais avec une approche rationnelle et scientifique. C'est bien là ce qui fait l'attrait de Jancovici pour les gens comme moi. Dans un monde où l'assaut des pseudo-sciences et des superstitions les plus grotesques est permanent, où je me sens comme un alien à devoir rappeler que la réflexologie plantaire est purement doctrinale et que les méta-analyses ne montrent aucun effet concret, avant de gentiment laisser tomber et passer à autre chose avec détachement et humour parce que j'ai plus de tact qu'avant, c'est franchement du baume au cœur que d'entendre un Jancovici rester inlassablement fidèle à cette perspective rationnelle, scientifique, documentée. De l'entendre dire "je ne sais pas" quand il ne sait pas. Ce n'est pas affirmer qu'il est un messie incapable de se tromper, loin de là, mais l'approche est la bonne.

Je suis extrêmement pessimiste sur l'avenir de l'humanité à moyen terme par rapport aux questions de limites planétaires et de dérèglement climatique. Les courbes sont terrifiantes, les processus de rétroaction naturels sont terrifiants, et tout va toujours "plus vite que prévu". Le discours publique est envahi d'absurdités du genre "net-zéro d'ici 2050" et quasiment personne n'ose faire face, ne serait-ce qu'en paroles, à la réalité de la situation. Même les scientifiques les plus pertinents, après une heure de podcast à exposer des faits apocalyptiques, finissent sur des niaiseries optimistes. J'apprécie que Jancovici reste implacable, et qu'il mettre de côté l'optimisme béat au profit de suggestions imparfaites, mais pratiques et réfléchies.

Je voudrais faire un petit lien avec certaines phrases de Sam Harris qui m'ont frappé il y a quelques jours, dans ce podcast. Je m'efforce de les faire passer à l'écrit et en français :

Beaucoup d'entre nous sont extrêmement inconfortables sans clôture cognitive [cognitive closure], par exemple le simple fait d'admettre qu'on ne sait pas pourquoi une chose est arrivée. On peut pourtant avoir une approche probabiliste : peut-être qu'il y a 50% de chances que ce soit telle raison, et 50% que ce soit telle autre... Je suis tout à fait à l'aise avec cette perspective, mais il y a chez beaucoup de gens cette volonté désespérée de ressentir de la certitude. La pensée conspirationniste offre ce chemin, par ailleurs hautement divertissant, et hautement émancipateur pour ceux qui se sentent impuissants, vers la clôture cognitive.

Cette idée de clôture cognitive : je crois que je la retrouve souvent, notamment quand je parle religion. Il y a, chez la croyante à laquelle je pense, cette incapacité à dire "je ne sais pas" à propos de l'origine de toutes choses. Pourtant, Dieu étant inconnaissable, ça reste un énorme "je ne sais pas" avec des tonnes de superstitions en plus, mais bon... Et cette approche probabiliste : en un sens, c'est une révélation que c'est une chose peut-être peu commune que de pouvoir percevoir les phénomènes de façon probabiliste. Que c'est peut-être telle raison, peut-être telle autre, et cette autre hypothèse moins probable, et les entrecroisement possibles entre ces idées, et la part considérable d'inconnu... 

vendredi 23 janvier 2026

La vie est ailleurs - Kundera

La vie est ailleurs - Kundera

J'ai failli croire que je laisserai tomber ma lecture, malgré l'écriture fantastique de Kundera. En effet, si la finesse psychologique reste remarquable de bout en bout, le début n'est pas la partie du roman la plus aguichante. Une mère, un mari, un bébé, les relations foireuses de tout ce beau monde, etc. C'est écrit avec une plume remarquable, évidemment, mais ça reste assez commun. De plus, Kundera se met à insérer des apartés qui n'ont pas su m'intéresser. Il y a toutes ces invocations de poètes fameux dont Jaromil (le bébé qui grandit) est l'alter-égo, et ce long chapitre fantasmagorique (et franchement soporifique) qui est sensé être écrit par Jaromil lui-même. J'ai lu ces passages en diagonale.

Cependant, alors le récit progresse, que le protagoniste mature, et que Kundera s’intéresse à la réalité politique de la République Thèque (la révolution communiste), l'intérêt va croissant. Je dirais qu'il y a plusieurs fils entrelacés :

  • La relation toxique entre Jaromil et sa mère, qui le voit comme un succédané à sa vie amoureuse.
  • La relation entre Jaromil et les femmes, prétexte à quelque scènes hilarantes. Là non plus les relations ne vont pas dans le bon sens : Jaromil, malhonnête, prétend ne croire qu'en un absolu (fantasmé). En vérité, il est guidé par sa libido, et la quête d'absolu n'est qu'une tentative de contrôle.
  • La terrible politisation de Jaromil, qui mènera à un acte atroce. 
  • La poésie, et la critique de cette poésie et du lyrisme :

Le lyrisme est une ivresse et l'homme s'enivre pour se confondre plus facilement avec le monde. La révolution ne veut pas être étudiée et observée, elle veut qu'on fasse corps avec elle ; c'est en ce sens qu'elle est lyrique et que le lyrisme lui est nécessaire.

Je ne fais pas justice au roman en évoquant ces quelques points, car ce qui fait tout l'intérêt et toute la puissance de Kundera, c'est la distance cynique avec ses personnages et la pertinence de l'analyse psychologique. (Notons aussi la peinture du régime communiste.) Il y a dans l'écriture de Kundera une vraie radicalité : ses personnages sont comme des pantins manipulés par des forces, des pulsions, qu'ils ne perçoivent pas. Avec la distance que permet l'écriture, on voit ces êtres de haut, on voit toutes les choses humaines de haut. On les comprend donc mieux.

Il y a trop longtemps que j'ai lu les autres romans de Kundera pour pouvoir les comparer à celui-là. Il me semble néanmoins crédible que Kundera rejoindra les grands classiques.