samedi 13 juin 2026

Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

 Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

Un roman pour lequel je partais avec beaucoup de sympathie, mais ça ne m'a pas empêché d'être incapable de le finir. Il y a dans Et qu'advienne le chaos quelque chose de la SF française à l'ancienne, type merveilleux fantastique du début du vingtième siècle. C'est d'ailleurs bien pour cette raison que je me le suis procuré. Un savant fou qui veut détruire l'humanité, un concept scientifique farfelu, et des scènes saisissantes où se déploie ce concept : ça me botte.

J'ai été bon public au début, pardonnant l'écriture simpliste, tant que le rythme et la curiosité compensaient. Une fois que le concept est clarifié et qu'une scène lui est consacrée, le roman peine à maintenir l'intérêt. Les personnages sont des caricatures soporifiques, mention spéciale pour l'acteur français plus qu'antipathique qui déblatère du Shakespeare à tout va. Sans parler du psy névrosé. Le personnage du scientifique misanthrope avait du potentiel, mais on ne le voit plus guère. Le concept science-fictif est instantanément essoufflé. Il n'y a ni grande idée qui porterait le roman, ni maximalisme pourtant suggéré par le titre, ni ton satirique unifié, ni personnages attachants. Même en lisant en diagonale, je n'ai pas pu m'intéresser au dénouement tant je n'ai rien trouvé à quoi m'accrocher.

mardi 9 juin 2026

Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

 Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

Quelle bonne surprise que ce Des dinosaures et des fourmis de Liu Cixin. Si j'ai tant tardé à le lire, c'est que j'avais dû lire quelque part qu'il était d'un ton très différent du reste de la bibliographie de l'auteur, presque un livre pour enfants. En effet, c'est complètement absurde à bien des égards, et je me suis promis d'essayer d'en faire une lecture de chevet pour ma future progéniture. Mais on est moins dans le livre pour enfants que dans une certaine SF satirique et maximaliste, à la façon des classiques La Guerre des mouches de Jacques Spitz ou La Guerre des salamandres de Karel Čapek.

Les fourmis et les dinosaures entrent dans une relation symbiotique qui leur permet de développer une civilisation complexe. Bien sûr, ça n'a aucun sens, notamment parce qu'il y a des centaines d'espèces de dinosaures et des milliers d'espèces de fourmis. Aussi, faire cohabiter pacifiquement des tyrannosaures et des stégosaures semble improbable, en plus de l'anachronisme : que mangent donc les géants carnivores ? Je ne vais pas lister toutes les impossibilités, ce n'est pas le propos, mais il faut tout de même noter quelques idées scientifiques sérieuses. J'apprécie notamment que la cohabitation des deux formes d'intelligence soit étonnamment crédible : ces deux familles d'animaux occupent des niches et des échelles si différentes qu'on peut imaginer qu'elles se fassent assez peu concurrence pour coévoluer. Enfin, jusqu'à ce que les gros dinos extractivistes menacent de détruire la biosphère.

C'est rythmé, drôle et, mine de rien, ambitieux. On explore, sur des milliers d'années, les turbulences de cette relation improbable, les stratagèmes et les spécificités technologiques de chacune de ces deux formes de vie si différentes, jusqu'à un paroxysme évidemment apocalyptique. Divulgâchage : ce n'était pas un astéroïde ! En un sens, ça m'a donné envie de lire un véritable roman de hard SF écrit par Liu Cixin sur cet exact même sujet, avec tout le sérieux scientifique possible. Mais peu importe : ce qui est là dans Des dinosaures et des fourmis est déjà excellent et autosuffisant.

vendredi 5 juin 2026

La servante écarlate - Margaret Atwood

 La servante écarlate - Margaret Atwood

J'avais déjà essayé de lire La Servante écarlate par le passé, mais j'avais été rebuté dès les premières pages par l'écriture. Je m'y suis replongé, ne serait-ce que pour ma culture, et cette fois je suis arrivé jusqu'au bout. Ça n'a pas été facile, j'ai souvent dû me forcer. J'ai fini par à peu près entrer dans le roman vers la page 250, à la moitié.

Je suis étonné qu'un tel best-seller ait un début, voire une première moitié, aussi soporifique. Il ne se passe vraiment pas grand-chose : on suit paresseusement la perspective de la narratrice, qui n'interagit presque avec personne. Certes, je suppose que c'est le propos : l'oppression, l'isolement forcé, l'ennui qui s'ensuit. La protagoniste évoque la longueur des journées, elle se rappelle son passé, on jongle avec les temps. C'est franchement flou, peu clair. Sans doute à cause de ce manque de chair narrative, l'écriture m'a paru pénible, surchargée, cherchant très fort à paraître sophistiquée faute de matière. J'ai souvent lu en diagonale.

Un gros point noir : on a énormément de mal à deviner les contours de la société décrite. Le lecteur est piégé dans un zoom sur la protagoniste, on ne voit rien hors de ce cadre très limité, et on n'a jamais d'aperçu clair sur la façon dont fonctionne l'ensemble. Même par la suite, quand la narration prend du souffle et qu'on rencontre d'autres personnages, qu'on en apprend plus sur le passé, cela reste vague et difficilement crédible. Le système décrit est extrêmement totalitaire, rigide, oppressif. Comment, exactement, se maintient-il ? Quelle est la hiérarchie politique en place ? Quelle est son origine ? Que pensent les gens ? Comment est-on passé, en dix ans, de l'Amérique ordinaire à cela, avec tous ces rituels bizarres ? De plus, il n'y a jamais de situations réunissant plus de quelques dizaines de personnages, dans un unique quartier d'une seule ville. Personne n'a de métier normal : tout le monde semble être une Tante, un Gardien, une Servante, un Commandant, au mieux une bonne ou un chauffeur... Où sont les autres ? En l'état, j'ai beaucoup de mal à croire à la société décrite. Je comprends que cette restriction tienne au point de vue de la narratrice, mais ce n'en est pas moins frustrant.

C'est renforcé par un aspect science-fictif extrêmement maladroit. Le principal dispositif littéraire employé par Margaret Atwood pour étoffer sa fiction est l'ajout de majuscules à des mots communs ou à des néologismes. C'est exagéré jusqu'à l'abus, à raison de plusieurs occurrences par paragraphe : Gardien, Épouse, Commandant, Yeux, Ange, Vérification, Croyants, Servantes, Rédemption, Festivoraison, Natomibile, Éconofemmes, Calculatron, Mur, Genre, Non-Bébé, Tante, Colonies, Antifemmes... L'influence d'Orwell est probable, mais on reste très loin de sa réflexion sur le contrôle du langage par le pouvoir.

Certaines scènes parviennent néanmoins à être frappantes, notamment celles de sexualité, qui sont de loin les meilleurs moments — littérairement — de la première moitié du roman. Quand le récit avance et que d'autres personnages sont introduits, l'intérêt revient. En particulier, la relation entre la narratrice et son « Commandant » est sans doute la meilleure tension du récit. D'un côté, elle est ravie d'avoir de la distraction, et le syndrome de Stockholm s'invite. Car cet homme, malgré sa position oppressive, est loin d'être un grand méchant. Même s'il compte parmi les puissants à l'origine du nouveau régime, il regrette certains avantages du passé. Il souffre, à sa façon, de la destruction des liens sociaux sincères. Ou, pour le dire plus clairement : il vit dans un bourbier d'hypocrisie. Les puissants qui contournent les lois qu'ils imposent à la populace : un classique inévitable. J'ai apprécié, comme les autres développements de la seconde moitié. Il y a de véritables moments de punch narratif, où l'écriture est intense, où propos et narration se combinent avec efficacité. Je comprends que l'aspect du roman qu'on pourrait qualifier de féministe — peut-être de façon réductionniste — ait bien traversé le temps. Il y a là des passages captivants sur le rapport au corps, à la sexualité, aux émotions, le tout traversé par l'ombre de l’oppression masculine. Et en même temps, Atwood a le bon goût d'avoir un regard équilibré sur les hommes : le spectre de leurs opinions et comportements est large.

J'ai trouvé la fin décevante. Ce n'est en aucun cas un aboutissement, le dénouement des lignes narratives soigneusement filées auparavant. Certes, il y a une part de flou sur le destin de la protagoniste, mais ça n'en reste pas moins peu satisfaisant narrativement, peu conclusif. Et l'on finit sur une postface qui a certes la force de mettre en scène, ironiquement, un patriarcat plus poli, mais qui n'en reste pas moins poussive narrativement.

Un dernier point : la société décrite existe en bonne partie à cause d'une importante crise de fertilité. C'est un élément capital du récit, et il me semble incroyablement mal mené. C'est littéralement la fin potentielle de l'humanité, et personne n'a l'air de s'en soucier plus que ça. Personne n'en parle. On continue d'exécuter les rares femmes encore fertiles parce qu'elles font des bêtises. Vraiment ?! De plus, cela me semble en tension avec le propos du roman. Si le propos est de parler de l'oppression systémique des femmes, pourquoi placer cette société dans un cadre extrême qui, évidemment, va complètement changer la place des rares femmes encore fertiles ? (Que ce soit de la façon décrite, ou d'une façon opposée, où ces rares femmes fertiles jouiraient d'un très haut statut social.) Ce contexte est si peu exploré qu'il est clair qu'il n'y a guère d’intérêt science-fictif pour cette question. En un sens, c'est juste donner une raison à cette oppression. Certes, il y a toujours de bons prétextes à l’oppression —  mais ici, l'avenir de l'humanité semble véritablement en jeu. Il aurait fallu soit que cette crise de fertilité paraisse n'être qu'un prétexte à l’oppression, soit qu'elle soit véritablement confrontée et explorée par la narration.

vendredi 29 mai 2026

Quality Land - Marc-Uwe Kling

 Quality Land - Marc-Uwe Kling

De la SF purement satirique, et surtout extrêmement médiocre. L'écriture est dénuée de la moindre chair : on peut le plus souvent lire en diagonale sans rien louper d'autre que du blabla insipide et vulgaire. Les personnages, en plus de n'avoir pas la moindre vie intérieure, sont stupides et antipathiques. Le principal ressort humoristique, c'est les blagues de cul. La trame — et c'est généreux d'employer le terme — ne va nulle part : elle n'est qu'un prétexte à une suite de saynètes qui servent un moralisme banal et attendu sur les vilains algorithmes des vilains capitalistes.

L'auteur étale quelques idées déjà vues mille fois avec un manque de subtilité sidérant. Un personnage dit à l'abruti fini qui sert de protagoniste : tu connais les lois d'Asimov ? Non ? Laisse-moi t'expliquer. Tu connais le test de Turing ? Laisse-moi t'expliquer. Le concept de superintelligence, peut-être ? Laisse-moi t'expliquer. Tu sais pourquoi les lettres sont disposées ainsi sur un clavier ? Je vais t'expliquer. Tu veux savoir ce qu'est l'effet de réseau ? Laisse-moi t'expliquer. Tu ne connais pas non plus la loi de Moore ? Gros loser. Je vais t'expliquer.

Je n'exagère pas. Le protagoniste, qui ne comprend rien à rien, est pourtant supposé avoir fait des études en lien avec l'IA.

Je n'avais aucun a priori négatif sur ce bouquin, j'ai même soufflé du nez plusieurs fois au début. La satire n'est guère subtile, mais pourquoi pas. Hélas, on s'aperçoit rapidement que les deux principales qualités de QualityLand sont les suivantes : 1) c'est extrêmement facile à lire, au détriment de tout intérêt littéraire, et 2) ça permet au lecteur de se sentir intelligent et supérieur face aux épais traits satiriques lancés contre la modernité. Le roman est un grand succès commercial.

jeudi 21 mai 2026

Son Excellence Eugène Rougon - Zola

 Son excellence Eugène Rougon - Zola

Pas le Zola le plus fameux, loin de là, mais très bon néanmoins. Je dirais que le point faible évident de Son Excellence Eugène Rougon est sa structure simple et prévisible. Eugène est haut placé dans le gouvernement de Napoléon III, et le roman s'ouvre sur sa chute. Ses familiers s'emploient à le remettre en grâce afin d'extraire de lui les faveurs attendues. Ils y parviennent : Eugène est ministre, puis Eugène chute à nouveau. Puis, en épilogue, Eugène est de nouveau une star. Cette structure sert certes le propos — le pouvoir comme addiction, chaîne dorée qui va et vient avec la Fortune — mais peut-être d'une façon trop transparente.

Zola applique son naturalisme fortement teinté de satire au monde politique, et c'est impitoyable. Il n'y a pas d'opinions, pas de convictions, essentiellement des girouettes qui suivent le vent pour servir leurs intérêts personnels. Les relations sociales sont purement clientélistes, purement instrumentales, Rougon étant un outil tantôt utile, tantôt épuisé, qu'on jette après usage. Le temps que ses amis lui consacrent est un investissement. Vite, des dividendes ! Grand classique de Zola : on se revendique de la morale en pratiquant le contraire de ce qu'on prêche. On fait les louanges des vertus de l'impératrice avant de se passionner pour les coucheries de l'empereur.

Rougon lui-même, homme de pouvoir capable de l'éloquence la plus brillante, est simplement là pour ça : le pouvoir. Il n'y a rien derrière, si ce n'est un goût inné pour la tyrannie, pour être le chef. Homme fort de l'empereur, outil de sa répression, il saisit les occasions d'exercer cette force et, dans les creux, se terre patiemment en attendant le retour de son heure.

Les personnages, loin de n'être pour Zola que l'occasion d'une déconstruction cynique, portent parfois une véritable flamme. Rougon a ses moments, entre deux horreurs, où il s'élève au-dessus de sa situation. Vaguement conscient de ce qu'il est, sa fierté face à la chute lui donne consistance et fournit quelques-uns des passages les plus frappants. Quant à Clorinde, l'aventurière qui, par vengeance — et faute d'autres options, en tant que femme à cette époque — s'élève jusqu'à la couche de l'empereur, elle a la dissipation de Nana, mais aussi un machiavélisme remarquable.

lundi 4 mai 2026

Ravenous - Henry Dimbleby

 

Un bouquin franchement complet et pertinent, écrit par quelqu'un qui a travaillé pour le gouvernement du Royaume-Uni sur la stratégie alimentaire nationale, et qui a été hautement déçu par l'adoption — ou plutôt la non-adoption — des recommandations faites au gouvernement. L'auteur couvre de nombreux aspects du sujet (utilisation des surfaces agricoles, impact sur le climat et l'environnement, législations pertinentes, etc.), mais je vais simplement relever quelques points qui concernent la biologie. C'est ce qui m'a le plus intéressé, le reste étant déjà assez connu (mais très bien amené ici) pour qui s'intéresse à la nutrition et aux questions environnementales.

À propos de la dépense calorique au quotidien : on a tendance à imaginer une dépense calorique stable, liée aux fonctions métaboliques de base, à laquelle viennent s'ajouter (ou non) des dépenses caloriques liées aux activités (physiques et autres) effectuées en plus du métabolisme de base. Ce modèle (Total Energy Expenditure Model) semble insuffisant. Il semblerait, de façon plus nuancée, que lorsqu'on augmente fortement et durablement ses dépenses caloriques, le corps réduit l'énergie qu'il consacre à ses fonctions métaboliques de base, c'est-à-dire à son fonctionnement au repos. De nombreuses études montrent une consommation calorique similaire entre des populations aux modes de vie pourtant extrêmement différents (actifs vs. sédentaires).

Il semble que les humains occupent une niche extrêmement demandeuse d'énergie. Les différents grands singes ont évolué selon des taux de dépense énergétique distincts. Ainsi, les humains consomment 20 % d'énergie de plus que les chimpanzés et les bonobos, 40 % de plus que les gorilles, et 60 % de plus que les orangs-outans (à masse corporelle équivalente). La stratégie humaine consiste à entretenir un gros cerveau, qui demande énormément d'énergie mais qui, en retour, donne les capacités cognitives nécessaires pour la trouver. La découverte de la cuisson a renforcé cette tendance : moins d'énergie consacrée à la digestion, plus d'énergie disponible pour le cerveau.

De plus, les humains sont également extrêmement performants en endurance comme en efforts intenses — des traits probablement développés en parallèle de l'omnivorisme (ça, c'est moi qui le dis). Les humains sont les animaux les plus transpirants de la planète, ce qui sert précisément le refroidissement lors d'efforts intenses.

Comme ils ont besoin de beaucoup d'énergie, les humains ont aussi évolué la capacité d'en stocker. En moyenne, ils peuvent accumuler deux fois plus de graisse que les autres primates. Il me semble (et là encore, c'est moi qui le dis) que cela va de pair avec le développement de l'omnivorisme : la chasse est une activité plus aléatoire, et nécessite donc une plus grande marge de sécurité, que les sources de nourriture végétale des autres grands singes.

N'oublions pas que, comme tous les ressentis humains, l'appétit est un signal biologique utilitaire. Il est régulé par l'hypothalamus. Des lésions infligées à des zones spécifiques de l'hypothalamus peuvent empêcher de ressentir la faim, ou au contraire empêcher la faim d'être jamais comblée.

Pour finir, quelques mots pour relativiser la connaissance humaine en matière de nutrition. Les macronutriments et micronutriments ne représentent qu'une infime partie des substances nutritionnelles contenues dans l'alimentation — du moins dans l'alimentation non industrielle. Il existe des dizaines de milliers de ces composés biochimiques. Par exemple, l'ail contiendrait à lui seul 2 306 composés chimiques différents.

samedi 18 avril 2026

The Abolistionist Project - David Pearce

Dürer, Melencolia I

De David Pearce, j'avais déjà lu et grandement apprécié The Hedonistic Imperative, l'un des livres les plus radicaux jamais écrits. Je vais lire plusieurs de ses autres essais.

L'abolition du titre est celle de la souffrance. C'est une version plus courte, et peut-être mise à jour, des idées déjà au cœur de The Hedonistic Imperative.

Quelles que soient les avancées sociales, et même les potentielles utopies futures, les humains resteront bloqués sur le plateau de l'adaptation hédonique. La seule solution pour dépasser ce plateau est de fondamentalement changer la façon dont l'esprit humain fonctionne. Il s'agit de le « libérer » des contraintes psychologiques imposées par l’évolution.

Subjectively unpleasant states of consciousness exist because they were genetically adaptive. Each of our core emotions had a distinct signalling role in our evolutionary past: they tended to promote behaviours that enhanced the inclusive fitness of our genes in the ancestral environment. 

Trois pistes pour dépasser ce carcan :

  1. Wireheading : stimuler directement les centres de plaisir du cerveau, par exemple avec des électrodes. Je ne vais pas m'attarder sur les problèmes de cette idée, mais Pearce insiste sur son aspect non fonctionnel sur le plan évolutif.
  2. Designer drugs : cette option me fait penser à la Culture des romans de Iain M. Banks, où toutes sortes de drogues modificatrices d'humeur peuvent être synthétisées à volonté directement par le cerveau.
  3. Les solutions génétiques.

David Pearce propose que cette dernière option soit utilisée pour faire tendre l'ensemble de la population vers l'hyperthymie, c'est-à-dire « a motivational system driven entirely by adaptive gradients of well-being ».

Le premier contre-argument qu'il aborde est celui de l'uniformité. Sa réponse, à mon avis, est peu convaincante :

Happier people - and especially hyperdopaminergic people - are typically responsive to a broader range of potentially rewarding stimuli than depressives: they engage in more exploratory behaviour. 

On pourrait surement trouver des tas de gens au tempérament plus mélancolique, par exemple, qui n'auraient aucune envie de voir disparaitre les parties d'eux-même liées à cette tendance mélancolique. Même en admettant qu'il serait pertinent d’éliminer la dépression clinique comme on voudrait éliminer n'importe quelle maladie, il reste un vaste spectre de ressentis, d'états d'esprit, de personnalités, qui n'ont pas nécessairement moins de valeur que l'euphorie. C'est comme l'idée naïve que l'introversion serait un défaut qu'il faudrait remplacer par la qualité que serait l'extraversion.

Ensuite, à propos du contre-argument selon lequel ce serait se livrer à une vaste expérimentation peu éthique sur l'humanité entière, je suis plus sensible à la réfutation de Pearce :

All sexual reproduction is an experiment. We play genetic roulette, shuffling our genes and then throwing the genetic dice.

Les modifications génétiques qu'il promeut permettraient de conserver les aiguillons évolutifs qui façonnent nos préférences, qui font qu'on agit pour promouvoir certains résultats et contre d'autres :

One of the advantages of genetically recalibrating the hedonic treadmill rather than abolishing it altogether, at least for the foreseeable future, is that the functional analogues of pain, anxiety, guilt and even depression can be preserved without their nasty raw feels as we understand them today. We can retain the functional analogues of discontent - arguably the motor of progress - and retain the discernment and critical insight lacking in the euphorically manic. Even if hedonic tone is massively enhanced, and even if our reward centres are physically and functionally amplified, it's still possible in principle to conserve much of our existing preference architecture. 

L'idée est donc de préserver la structure des préférences tout en modifiant leur tonalité affective. Mais Pearce propose d'aller plus loin encore et de « réécrire notre code corrompu », par exemple en élargissant notre capacité pour l'empathie, la confiance, la sociabilité, le sens de l'esthétique. Les humains resteraient fonctionnels car :

From an information-theoretic perspective, what is critical to an adaptive, flexible, intelligent response to the world is not our absolute point on a hedonic scale, but that we are informationally sensitive to differences. 

J’apprécie la critique de l'idée que la souffrance serait une part essentielle de ce que signifie être humain :

Other things being equal, enhancing hedonic tone strengthens motivation - it makes us psychologically more robust. By contrast, prolonged low mood leads to a syndrome of learned helplessness and behavioural despair. 

C'est quelque chose qui m’interroge intimement : je ne suis généralement pas considéré comme une personne très positive. Je suppose que je peux même être perçu comme négatif. Pour autant, j'ai l'impression d'être plutôt proactif. Mais le serait-je encore plus sans mon côté sceptique, critique, mélancolique, insatisfait ? A quel point ces parties de moi-même sont-elles inséparables de mon identité ? Pourrais-je conserver mes perspectives, mes préférences, si mon humeur globale était projetée en avant sur l'échelle hédoniste ? Serais-je plus prompt à l'action, pourrais-je mieux actualiser mes désirs ? Ou la question de proactivité/passivité est-elle complètement hors-sujet et non liée au spectre hédoniste ? Je laisse la question ouverte.

Quand je lis des paragraphes comme celui qui suit, je suis sceptique. Au-delà de l’extrême complexité technique de contrôler et altérer le génome de chaque enfant qui nait sur Terre, est-ce compatible avec les instincts humains ? Quel pourcentage des enfants sont conçus de façon choisie et contrôlée ?

We're on the eve of the Post-Darwinian Transition, not in the sense that selection pressure will be any less severe, but evolution will no longer be "blind" and "random": there will no longer be natural selection, but unnatural selection. We will be choosing the genetic makeup of our future offspring, selecting and designing alleles and allelic combinations in anticipation of their consequences. There will be selection pressure against nastier alleles and allelic combinations that were adaptive in the ancestral environment. 

Puis, Pearce poursuit l'argument en incluant les espèces non-humaines. Je retiens ce doute envers les intuitions éthiques :

This violates our human moral intuitions; but our moral intuitions simply can't be trusted. They reflect our anthropocentric bias - not just a moral limitation, but an intellectual and perceptual limitation too. It's not that there are no differences between human and non-human animals, any more than there are no differences between black people and white people, freeborn citizens and slaves, men and women, Jews and gentiles, gays or heterosexuals. The question is rather: are they morally relevant differences? [...] Our moral intuitions are poisoned by genetic self-interest - they weren't designed to take an impartial God's-eye view. But greater intelligence brings a greater cognitive capacity for empathy - and potentially an extended circle of compassion. 

Je reste hautement sceptique envers cette idée que plus d'intelligence signifierait automatiquement plus d'empathie. Ceci dit, j’apprécie l'argument conclusif : selon Pearce, à mesure que le coût pratique de l'abolition devient négligeable, les barrières morales s'effondrent d'elles-mêmes. Je ne suis pas aussi optimiste que lui sur cette dynamique, mais je partage l'idée que le déterminisme technologique est une force chroniquement sous-estimée dans l'évolution des sociétés et de leur fenêtre d'Overton morale.

If presented today with the choice of buying either free-range or factory-farmed eggs, most non-vegan consumers will pick the free-range eggs. If battery-farmed eggs are one penny cheaper, most people will still pick the "cruelty-free" option. No, one shouldn't underestimate human malice, spite and bloody-mindedness; but most of us have at least a weak bias towards benevolence. If any non-negligible element of self-sacrifice is involved, for example if free-range eggs cost even 20 pence more, then sales fall off sharply. My point is that if - and it's a big if - the sacrifice involved for the morally apathetic could be made non-existent or trivial, then the abolitionist project can be carried to the furthest reaches of the living world. 

 

P.S. : Plutôt que d'en faire un article différents, quelques mots sur The Reproductive Revolution : Selection Pressure in a Post-Darwinian World.

Deux perspectives opposée concernant l'avenir :

  • Le bioconservatisme : le pic de l'espèce humaine est maintenant, et les progrès techniques modernes ont sorti l'humanité du processus évolutionnaire classique. Il est probable que l'humanité soit en déclin, que le QI moyen baisse, etc.
  • Le biorévolutionisme : l'évolution humaine est le point d'accélérer. Nous sommes à la veille d'une évolution non naturelle. Les traits adaptatifs seront en conséquence très différent de ceux promut par la sélection darwinienne.

Évidemment, David Pearce s'ancre profondément dans la seconde perspective.

Je dois m'opposer à une idée centrale de Pearce :

As we know today, the happiest people, the keenest life-lovers, tend to be the most motivated people. It's depressives who tend to be unmotivated.

Le "as we know today" me semble au mieux une forte exagération, et plus probablement une erreur totale. Certes, à une extrémité du spectre la dépression c'est valable. La dépression tue la motivation. Mais si on laisse la dépression de côté, ça ne tient plus debout. Les individus les plus performants et productifs (je laisse de côté la question de la valeur de ces traits) ne sont PAS les plus heureux. J'ai du mal à voir comment Pearce peut sérieusement prétendre le contraire. Les entrepreneurs, les artistes, les experts du domaine médical, les chercheurs, etc., sont justement caractérisés (qu'on m'excuse la généralité) par une insatisfaction chronique. Ils souffrent d'une façon ou d'un autre d'un manque, et leur travail est la quête pour combler ce manque, manque qui sera immédiatement remplacé par un autre. Si le manque est définitivement comblé et  on remplacé, ce qui peut arriver, l'ambition cesse. L'ambition nécessite la frustration. Ces gens sont peut-être capables de pics intenses, mais certainement pas durables. C'est le vaste espace entre les pics et les creux qui aiguillonne la motivation humaine.

L'idée de Pearce qui consisterait à simplement élever l'ensemble du spectre émotionnel vers le haut en est une admission, mais pas une solution convaincante. A mon sens, l'espace entre un grand pic et un énorme pic est mieux qu'un terrible plat émotionnel, mais ne saurait remplacer l’espace entre un creux profond et un grand pic.