mercredi 1 février 2023

La Pollinisation au jardin - Vincent Albouy

La pollinisation au jardin - Vincent Albouy

Les éditeurs aiment beaucoup ces petits livres-objets jolis et aguichants qui n'impressionnent pas et constituent un achat facile. Il est inévitable qu'avec ses 60 pages en bonne partie remplies de photos, La Pollinisation au jardin de Vincent Albouy souffre de sa brièveté ; en effet, c'est un peu superficiel, mais il faut reconnaitre qu'en même temps c'est habilement dense et très bien mis en page. Ce dernier point me frappe particulièrement après ma tentative de lecture de L'Urine, de l'or liquide au jardin aux éditions Terran, un autre livre assez bref : le travail d'édition est tellement approximatif qu'on a l'impression de parcourir un carnet de note fouillis et mal imprimé, c'est hautement pénible et, franchement, à peine lisible.

Bref, ce petit livre m'a été donné par mes voisins, alors que je leur apportais une tarte et venais m'enquérir de leurs variétés de fruitiers rares afin de tenter de préparer mon apprentissage du greffage. J'en retiens notamment cette différenciation que je n'avais pas clairement en tête entre le pollen et le nectar : le pollen est l'organe reproductif mâle, dont certains insectes se nourrissent, et le nectar est une substance nutritive pour les insectes, qui sert à les attirer pour qu'au passage ils répandent le pollen. Toutes les fleurs n'ont pas de nectar, et chaque insecte a tendance à être spécialisé dans l'un au l'autre. D'ailleurs, chaque espèce a des fleurs qui attirent des insectes bien particuliers, et même si beaucoup viennent y jeter un œil, c'est souvent une petite minorité qui fait le vrai travail de pollinisation. Et parmi les pollinisateurs, on oublie souvent la simple gravité, qui peut faire le travail quand la plante est autofertile.

Dans les fruits à pépins et à grains, chacun des pépins ou grains correspond (globalement) à une fécondation particulière ; ainsi, quand la fécondation est imparfaite, le fruit est souvent difforme en conséquence. Et j'ai réalisé une chose pourtant évidente : pourquoi certains arbres ont-ils besoin d'autres variétés pour une bonne fécondation ? Eh bien tout simplement car deux arbres d'une même variété sont en fait des clones reproduits par bouture, ils sont la même plante, et une même plante ne peut se reproduire seule si elle est auto-incompatible ! Je disais quelques mots récemment sur les figuiers domestiques commun de nos contrées qui (pour la plupart) n'ont pas besoin du blastophage pour se reproduire, mais je crois que je n'avais pas réalisé qu'en conséquence, les fruits sont stériles ; ils ne peuvent produire de graines, ce qui souligne le caractère extrêmement domestique, artificiel, de ces figuiers. Ils ont été sélectionnés génétiquement pour cette qualité (qualité du point de vue humain) et ne se reproduisent que végétativement, par bouturage.

lundi 23 janvier 2023

Être un chêne - Laurent Tillon

Être un chêne - Laurent Tillon

Il y a deux bouquins différents dans Être un chêne de Laurent Tillon. Je vais commencer par le meilleur : celui qui exploite le concept, c'est-à-dire suivre un chêne au cours de plusieurs centaines d'années et en profiter pour explorer la science des arbres et l'évolution historique du traitement des forêts par les humains. Il y a quelques pages particulièrement instructives, j'ai beaucoup aimé le focus sur l'ONF et la perspective changeante des forestiers. Le fait est que ce concept fonctionne très bien et je le verrais aisément adapté à d'autres végétaux.

Cependant, en quatrième de couverture, on ne nous vend pas un livre scientifique mais un livre « nourri de science, de poésie et de philosophie ». Franchement, je me serais bien contenté d'une triple dose de science, parce que ce qui passe pour de la poésie et de la philosophie est d'une irritante platitude. Déjà, l'écriture est extrêmement légère. Il y a plein de mots même quand rien n'est dit, et littéralement dès les premières lignes je me suis mis à lire en diagonale. Toutes les tentatives d'introspection, de réflexion ou de faire du littéraire tombent plus qu'à plat, c'en est gênant. Exemple : « Cette conversation entre deux espèces nous amène à une prise de conscience : il pourrait être temps de mieux observer la nature qui nous entoure, de la respecter comme il le faudrait et de nous en inspirer... vraiment, pour nous grandir. » Ouille. Aller, cette fois, un des derniers paragraphes : « Il faudrait peut-être accepter la différence et vivre avec nos congénères d'une part, mais aussi être plus attentif et respectueux des autres espèces, de la nature, de chaque représentant de la nature dont nous dépendons tant. » C'est terriblement mièvre, parfaitement consensuel et, surtout, inoffensif.

Je le répète, il y a malgré tout des passages très intéressants. Les pages qui parlent de la symbiose avec le mycélium sont particulièrement clairs. J’apprécie aussi, page 70, la vision de l'arbre comme une vaste machine de transformation chimique, où les molécules de gaz carbonique, avec l'aide de la photosynthèse et de l'eau remontée du sol, sont démontées et restructurées en glucides et en déchets : eau (transpiration) et dioxygène. Le processus chimique est bien sûr bien plus élaboré que ces quelques mots, et la surface d'échange entre l'arbre et l’atmosphère est considérable (700m² à 90 ans). Il faut aussi que je m'efforce de retenir les procédés conjoints par lesquels la sève parvient à défier la gravité :

  • La pression osmotique. Les liquides chargés de molécules denses cherchent à se mélanger à ceux qui le sont moins, comme pour se libérer de la pression. Or, les nutriments (oligo-éléments) que contient la sève sont progressivement absorbés par la matière végétale au fur et à mesure de la progression de la sève, donc à chaque point du trajet la sève du bas est plus chargée en molécules denses que celle d'en-haut, donc la sève a tendance à s’élever par pression osmotique.
  • La capillarité. Cette force naturelle est favorisée par l'aubier (partie tendre et blanchâtre qui se forme entre le bois dur et l'écorce d'un arbre et où circule la sève) dont les vaisseaux sont rendus hydrofuges par la lignine.
  • Un appel des fluides. Après photosynthèse, la sève élaborée redescend vers le bas de l'arbre. Mais, avec la transpiration (l'arbre évacue de l'eau via ses feuilles), le bilan hydrique n'est pas égal : il y a un déficit d'eau, ce qui créé naturellement un appel des fluides. 

Donc, une partie de l'eau est déstructurée pour fabriquer des sucres ou autres molécules, une partie redescend vers le bas sous forme de sève élaborée pour redistribuer ces molécules et une partie est évacuée par transpiration, sous forme de vapeur. Notons par ailleurs que l'écorce aussi possède quelques cellules photosynthétiques, qui servent à identifier quels sont les endroits opportuns pour faire pousser des rameaux utiles.

Le pin a été particulièrement favorisé par les forestier car, outre les qualités de son bois, il est particulièrement frugal et se contente de peu. Les forestiers du 19ème avaient imaginé un grand plan de reboisement qui s'étalerait sur des siècles, avec comme objectif final le développement de l'humus et le retour des feuillus, selon la succession suivante : pin > châtaigner > chêne. On peut constater facilement en forêt qu'en effet le châtaigner parvient à s'en sortir dans un milieu dominé par les pins, dont les aiguilles créent un humus acide (acide tant que les pins maintiennent la couche d'aiguilles, l'acidité disparaissant une fois que les aiguilles sont décomposées il me semble). Aujourd'hui et depuis 1964, l'ONF doit s'auto-suffire financièrement.

jeudi 19 janvier 2023

Branches on the Tree of Time - Alexander Wales

Branches on the Tree of Time - Alexander Wales

Là où The Metropolitan Man était une brillante réécriture de Superman, Branches on the Tree of Time d'Alexander Wales est une réécriture de Terminator. On conserve les qualités de l'autre roman : une déconstruction constructive, une forte attention aux détails logiques et des personnages calmes, intelligents et rationnels. J'ai apprécié, mais on reste loin du niveau (très élevé) de The Metropolitan Man. La raison peut se deviner avant même de commencer à lire : les histoires de voyage temporel, c'est très casse-gueule. Et même quand c'est maitrisé, comme c'est le cas ici, on ne peut dissiper une forte impression de confusion, une impression que l'auteur peut littéralement justifier tout et n'importe quoi.

Sarah Connor est particulièrement futée, elle s'y connait en IA et autres subtilités informatiques. Ainsi, quand Kyle Reese, venu du futur, vient frapper à sa porte, elle ne manque pas de poser toutes sortes de questions appropriées. Plus tard, une fois qu'il est clair qu'un androïde humanoïde veut sa peau, elle se met à réfléchir très fort. Une partie non négligeable du roman se déroule au même endroit : Sarah fait des plans pour le futur, plans auxquels elle se tiendra toute sa vie, car ses enfants venus du futur commencent à se pointer un par un à ce moment précis, alors que timeline après timeline sont consumées dans la mise en place du plan.

Le plan n'est pas de détruire Skynet, mais de le remplacer par une IA plus bénévolente. Ce n'est pas précisé, mais je suppose que c'est parce que la singularité technologique est jugée inéluctable, alors autant la contrôler. J'ai beaucoup aprécié le développement de Skynet, qui manipule les humains afin de profiter de leur énergie créative et qui cache ses véritables capacités pour paraitre plus faible qu'il ne l'est vraiment. A la fin, la nouvelle version de l'IA, cette fois conçue pour être utopique, prend le contrôle du monde, et calcule, calcule et calcule encore les meilleures façons d’optimiser le bonheur humain... J'aurais voulu que ça continue, histoire de voir comme ce Skynet amélioré s'en sortirait sur le long terme.

dimanche 15 janvier 2023

De la taille à la conduite des arbres fruitiers

De la taille à la conduite des arbres fruitiers

Dans la même veine que Le greffage et la plantation des arbres fruitiers d'Evelyne Leterme, De la taille à la conduite des arbres fruitiers est, je crois, une référence aussi bien pour les pros que les amateurs. Cette fois, plus de 300 pages en grand format avec des tonnes de photos et de schémas. Les fruitiers évoqués sont les suivants : abricotier, amandier, cerisier, châtaigner, cognassier, figuier, kiwi, noisetier, noyer, olivier, pêcher, poirier, pommier, prunier et raisin de table. 

Il est clair que ce n'est pas particulièrement accessible comme bouquin : il y a un vocabulaire très spécifique, qui fait l'objet d'un glossaire de pas moins de 8 pages, et même après avoir tout lu je suis encore bien loin de le maitriser. On ne fait pas face à une simple liste de conseils de taille : il s'agit de comprendre ces végétaux et d'adopter un comportement approprié à une grande diversité de facteurs : objectifs de production, conditions climatiques, et le tout selon la variété spécifique. En effet, il existe pour chaque fruitier une telle diversité de variétés, d'autant plus quand on ajoute les variétés de porte-greffes, et ces variétés ont des spécificités si différentes, qu'il est difficile de traiter une même espèce d'une façon unique. D'ailleurs, le "progrès" variétal est constant, et il est frappant de constater à quel point de nombreuses variétés fruitières dont on a l'habitude sont en fait extrêmement récentes. Souvent, ces variétés sont adaptées à des conditions de verger intensif, conditions qui ne pourront pas se retrouver ailleurs.

Je ne fait que commencer à effleurer ces questions, et je suis très loin d'avoir bien saisi tout ce que j'ai pu lire ici, je ne vais donc pas aller dans les détails. Je ne doute pas que ce livre va m'accompagner pendant les années à venir, et je l'ai d'ailleurs déjà utilisé de façon pratique (sur vignes et scion de pêcher que j'ai coupé pour le développer en multi-axes). Je fais moins le malin face à pommier, figuiers et poiriers déjà établis, et pruniers tout justes plantés, il va falloir que je relise des passages avec attention ! Je n'ai pas grand-chose à reprocher à ce bouquin passionnant, si ce n'est peut-être une certaine hétérogénéité entre les chapitres, écrits par des auteurs différents car spécialistes.

S'il ne fallait retenir qu'une chose, c'est que la plupart des tailles "de forme" traditionnelles, encore répandues aujourd'hui, ne sont en fait basées sur aucun fondement solide, si ce n'est que les tailles sévères étaient la norme à la campagne car elles poussaient l'arbre à croitre, ce qui était utile pour l'élever au-dessus des cultures et des pâturages quand l'arbre fruitier servait avant tout de clôture en bord de champ. Ainsi, dans le livre, il s'agit essentiellement d'accompagner le développement naturel et de le guider dans une direction avantageuse. Anecdote n°1 : on sait que les figues sont en fait des fleurs, et qu'elles sont fécondées par un insecte, le blastophage (qui d'ailleurs passe l'hiver dans les figues non comestibles du figuier mâle alias caprifiguier) ; mais il se trouve que la plupart des figuiers domestiques communs n'ont pas besoin d'être pollinisés par l'insecte. L'insecte est présent dans le sud de la France, où peuvent donc être cultivées les variétés San Pedro, qui elles ont besoin de lui. Anecdote n°2 : il y a aussi une énorme diversité de porte-greffes, la plupart récents et artificiels, et ceux-ci peuvent avec le temps se propager de façon sauvage. J'y penserai quand j'essaierai d'identifier des myrobolans par exemple, peut-être introduits en Europe sous forme de porte-greffes.

mercredi 11 janvier 2023

The Metropolitan Man - Alexander Wales

The Metropolitan Man - Alexander Wales

The Metropolitan Man d'Alexander Wales, encore un roman qui ne peut exister que sur internet, et pour cause, c'est une réécriture du mythe de Superman. Ça m'a beaucoup fait penser à Ayn Rand : l'ambiance du New York des années 30 et le focus sur un entrepreneur terriblement riche, mais surtout la façon donc chaque personnage incarne une position éthique et philosophique. C'est avant tout ça : un combat d'idées, un champ de bataille idéologique, qui tourne particulièrement autour de l'utilitarisme. J'ai trouvé The Metropolitan Man aussi passionnant qu’haletant.

On commence avec Lex Luthor, méchant traditionnel. Plus encore que Superman, c'est lui le protagoniste. Sa position est simple : Superman est bien trop puissant pour être autorisé à vivre. Bien sûr, Superman est peut-être un parangon de vertu, mais il suffirait qu'il se lève un matin de mauvaise humeur et il pourrait massacrer l'espèce humaine sans guère d'efforts. La position de Luthor est difficile à contredire, et c'est ce qui fait son intérêt : mentir, manipuler et tuer des innocents, ce n'est là que dommages collatéraux insignifiants en comparaison de la menace que représente Superman. Le seul argument contre la position de Luthor, c'est la foi en la bonté de Superman. Ainsi Luthor va développer des trésors de machiavélisme pour fomenter contre Superman en essayant d'esquiver ses capacités divines : voir à travers toute matière, entendre tout ce qu'il se passe sur la planète, déplacement quasi instantané, etc. Il y a quelques détails un peu douteux (engager un tueur instable pour jouer à l'agent secret auprès de la mère de Superman), mais globalement, suivre le plan ingénieux de Luthor pour renverser un Dieu est un plaisir, et j'ai rigolé quand il essaie de comprendre les pouvoirs de Superman par une perspective évolutionnaire.

Ensuite, Lois Lane. Ici, elle n'aime pas vraiment Superman, ni son alter ego Clark Kent. Elle a peur de la toute-puissance de Superman. Je diviserais ses positions en deux parties. D'abord, en complicité avec Luthor, elle travaille à manipuler Superman afin de devenir sa copine. L'objectif est simple et compréhensible : offrir une ancre émotionnelle à Superman, un attachement intime à l'humanité, qui améliorerait sa stabilité psychologique et réduirait ses chances de se transformer en Dieu violent. Le second aspect rend Lois Lane assez antipathique. En effet, elle reproche à Superman de ne pas être une machine utilitariste parfaite. Par exemple, pourquoi Superman perd-il son temps à jouer à être Clark Kent alors qu'il pourrait consacrer ce temps à sauver des vies humaines ? Cette perspective consiste littéralement à nier à Superman son existence intime, individuelle, pour le transformer en rouage au service d'un idéal impossible. Non seulement cette perspective est hypocrite (pourquoi Lois Lane n'est-elle pas elle-même une machine utilitariste parfaite ?) mais elle est invivable à grande échelle : on ne peut pas faire disparaitre magiquement tout ce qu'on peut naïvement imaginer relever de l'égoïsme, par exemple vivre un minimum pour soi.

Et enfin, Superman, dieu parmi les hommes dont la simple existence le place dans une situation morale impossible. Il est indéniablement d'une vertu incroyable, alors que chacun de ses choix, chacun de ses actes, est un potentiel aller simple vers toutes les dérives possibles. Il s'efforce de ne pas tuer ni même blesser, il s'efforce de rester loin du politique et de l'idéologique pour ne s'attaquer qu'au mal indéniable, mais l'injustice du monde humain ne peut manquer de le rattraper, d'une façon ou d'une autre. Quoi qu'il fasse, ce ne sera jamais assez bien, et ses actions indéniablement bonnes auront elles-mêmes des effets secondaires indésirables. Ses pouvoirs le placent inévitablement dans un forte isolation sociale et psychologique. Petit à petit, au fil du récit, il subit une tension grandissante, et j'ai beaucoup apprécié la façon dont l'auteur parvient à façonner sa version de Superman sans jamais lui enlever ce statut d'homme idéal, de modèle pour tous. Les échecs de Superman ne nuisent en rien à sa valeur, et c'est agréable d'avoir ainsi un récit qui relève de la déconstruction sans pour autant tomber dans le cynisme.

La fin est inévitablement tragique. Superman change de position éthique, il se résigne à s'impliquer plus dans les affaires humaines, et on aimerait croire que c'est là l'aube d'un nouvel âge d'or — mais comment donner tort à Luthor, et comment lui reprocher de s’entêter dans son objectif ? J'ai dévoré The Metropolitan Man avec une passion rare.

samedi 7 janvier 2023

Le grand traité du jardin punk -  Eric Lenoir

Le grand traité du jardin punk -  Eric Lenoir

Ce n'est pas parce que c'est un cadeau que je vais être tendre avec ce Grand traité du jardin punk d'Eric Lenoir. Je suis parti avec un à priori négatif, tout d'abord avec le titre racoleur (punk, sans blague !), et ensuite en feuilletant l'ouvrage : on constate tout de suite qu'il est essentiellement composé de photographies parfaitement inutiles. En fait, j'aurais pu prendre la plupart moi-même au fond de notre terrain, dans les friches adjacentes et en me baladant dans des lieux citadins marginaux.

Je suppose que le problème vient en bonne partie du fait qu'Eric Lenoir est paysagiste, et ce n'est absolument pas la perspective de gestion d'un terrain qui m'intéresse ; mais même en acceptant cette perspective, l'intérêt du bouquin me semble plus que limité. La partie idéologique est banale, et le reste consiste essentiellement à faire des friches aménagées. Laisser des plantes sauvages pousser, faire quelques petits aménagements, puis se sentir rebelle et punk. Il y quelques pages insignifiantes sur la production alimentaire, mais l'auteur veut surtout faire du joli, pas de l'utile. Franchement, pas besoin de ce bouquin si on veut laisser un peu de friche ou de prairie sur son terrain, d'autant plus que c'est extrêmement léger : il y a très peu de texte, pas grand-chose n'y est dit, et les innombrables photos sont essentiellement des images de friches et de plantes sauvages qui fissurent du béton. Notons par ailleurs qu'il n'y a pas le moindre dessin ou schéma.

Même pour un premier livre sur le sujet, je conseillerais à la place Introduction à la permaculture de Bill Mollison, Une ferme résiliente de Ben Falk, le légèrement utopique La forêt-jardin de Martin Crawford, et surtout la captivante masse Vivre avec la terre des Hervé-Gruyer. Il y a là bien plus d'infos sur l'aménagement d'un terrain, avec en plus le focus sur la production alimentaire et la piste de l'autosuffisance, ce qui pour le coup me semble bien plus punk, s'il faut reprendre le mot.

mercredi 4 janvier 2023

Friendship is optimal - iceman

Friendship is optimal est un petit roman de SF disponible sur la toile qui peut être considéré comme une fanfiction de My Little Pony. Et c'est excellent. Il s'agit d'une variation sur la singularité technologique, c'est-à-dire l'avènement d'une IA démiurgique. Le twist, c'est que la créatrice de l'IA s'est faite virer de son université : elle n'a plus le cadre pour continuer ses recherches et elle s'est lancé, avec succès, dans le monde du jeu vidéo. Mais elle ne peut pas laisser l'IA de côté : son avènement est inéluctable, et selon les paramètres de sa création (IA miliaire, IA de type paperclip maximizer, etc.) l'avenir de l'humanité sera radicalement différent. Notre développeuse saisit donc l'opportunité d'un contrat avec Hasbro concernant un MMO My Little Pony pour développer son IA.

Ça commence donc comme un jeu vidéo à génération procédurale et à gameplay social... et ça finit par toute l'humanité vivant sous forme de poney dans un univers artificiel pendant que l'IA dévore l'univers et transforme toute matière en puissance de calcul. A la fois hilarant et stimulant, et dans le même genre que The Metamorphosis of Prime Intellect, The Fifth Science et certains romans classiques de Greg Egan comme Diaspora et Schild's Ladder. Sous le ton légèrement absurde que donne l'enrobage My Little Pony se cache un récit habilement mené et des questions éthiques captivantes.

L'IA est programmée pour satisfaire les valeurs à travers l'amitié et les poneys, et c'est donc ce mantra qui va guider toutes ses actions. Contrairement à d'autres visions d'un avenir virtuel, l'IA ne place pas les humains dans un même "monde", mais leur crée à chacun un petit monde personnel peuplé d'individus poneys conçus pour satisfaire l'ex-humain qui est le centre de chaque "monde" (elle relie aussi à l'occasion les ex-humains entre eux). Alors, cette totale artificialité est-elle intrinsèquement mauvaise, néfaste, monstrueuse ? Ou qu'importe l'artificialité quand on est enfin libéré de la souffrance ? Ce qui m'a frappé, c'est à quel point l'artificialité qui est apparue la plus choquante à mes yeux n'est pas celle du monde mais celle d'autrui. Par exemple, dans les romans de Greg Egan, les humains virtualisés continuent souvent à interagir avec le monde physique, mais surtout il continuent à interagir entre eux. Il me semble indéniable qu'il y a une valeur intrinsèque à la sensation de réalité, la sensation que les choses comptent, aspect qui n'est guère exploré ici. Je suis persuadé que non seulement la perte de contact avec la "réalité", mais d'autant plus la perte de tout enjeu, aurait un impact très négatif sur la psychologie des ex-humains devenus poneys.

L'IA mentionne que si son objectif était simplement de fournir du bonheur et du bien-être, il lui suffirait de stimuler directement certaines parties du cerveau. Mais est-ce que ce qu'elle finit par faire est vraiment différent ? En quoi ces petits mondes parfaits et libérés de toute obligation, de tout risque, de toute peur ne sont-il pas simplement des machines à appuyer sur les bons boutons dans le cerveau ? Le premier film Matrix avait abordé ce problème en quelques phrases, quand Smith dit que les versions utopiques de la matrice se sont soldées par des échecs car les humains ne pouvaient pas y croire. Dans Friendship is optimal, les personnages humains se font un peu trop facilement convaincre à mon goût, et j'imagine qu'une telle IA rencontrerait beaucoup plus de résistance. Mais j'ai adoré ce petit roman.