lundi 21 septembre 2026

Guerre & Guerre - László Krasznahorkai

 Guerre & Guerre - László Krasznahorkai

Tout commence avec l'écriture, ces longues phrases qui ronronnent sur plusieurs pages, sans pause, sans points, et je dois bien avouer que, à ma propre surprise, j'ai beaucoup aimé, j'ai adoré même, c'est frénétique, ou hypnotique, pourrait-on dire, j'ai été émerveillé par cette écriture, une vraie révélation, mais il faut bien reconnaître, comme je le racontais à Audrey, que c'est d'une indéniable lenteur narrative, en effet il y a dès le début nombre de répétitions, de détours par des personnages secondaires qu'on ne revoit plus, et surtout une puissante confusion générale, rien n'est clair, où va-t-on avec ce protagoniste à demi fou qui se dirige vers New York avec son manuscrit de la plus haute importance ? quels sont les enjeux ? quel est le propos ? mon intérêt commence à retomber quand est introduite l'autre perspective principale, celle de ces mystérieux personnages issus du manuscrit, qui surgissent du passé et voyagent sans but apparent, et franchement la frustration s'accumule, malgré l'écriture qui continue à me captiver par moments, je commence à me lasser de cette danse absurde, en compagnie de personnages abscons, ou juste antipathiques, voire détestables, mon intérêt baisse, baisse encore et encore, je trouve certes quelques traces de cet « inconsolable chagrin métaphysique » vanté par la quatrième de couverture, en revanche, de « l'éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre à travers l'histoire par l'extension inexorable du règne de la violence », je perçois bien l'errance, oui, ça, on erre, c'est sûr, les phrases virevoltent dans l'éther, mais j'ai franchement l'impression d'être mené en bateau, et arrivé au milieu du roman, je suis nettement moins excité à l'idée de continuer ma lecture qu'à celle de rédiger ce compte rendu sous forme de pastiche, je m'entête jusqu'aux trois quarts, quitte à lire en diagonale, et je compatis, il est difficile d'écrire l'absurde, je sais bien, et il faut tenter tout de même, mais que c'est long et lent, il a réussi, je suis convaincu de l'absurdité de toutes choses, j'approche de la fin et tout est incompréhensible, mon intérêt frôle le zéro, c'est du charabia, la trame new-yorkaise est enlisée depuis belle lurette dans une lente et vaine atrocité, et dans le récit — le mot est généreux — enchâssé, nos « figures angéliques » continuent à errer tout aussi vainement, je n'en peux plus, je l'avoue, alors au risque de n'être qu'un philistin, je laisse tomber, j'abandonne tout espoir, et, de dépit, de faiblesse métaphysique, je vais aller lire un truc qui raconte une histoire.

lundi 14 septembre 2026

Cat's Cradle - Kurt Vonnegut

Cat's Cradle - Kurt Vonnegut

De Kurt Vonnegut, j'avais déjà lu Abattoir 5, qui m'avait semblé un roman tout à fait correct, voire très bon, mais guère marquant. Je serais incapable d'en parler aujourd'hui. Cat's Cradle me fait exactement la même impression : je vois bien que c'est réussi, mais ça ne me parle pas, ça ne me touche pas, et je n'y trouve rien de mémorable.

Publié en 1963, Cat's Cradle aborde un thème incontournable de la science-fiction de l'époque : la menace d'apocalypse nucléaire. Mais cette apocalypse — non nucléaire, en fin de compte — n'intervient qu'à la toute fin, et ce qui précède est assez prosaïque. On y suit un écrivain qui enquête mollement auprès des enfants d'un génie ayant contribué à la mise au point de la bombe atomique. Puis direction une île de type république bananière, où se déploie ce qui constitue finalement le motif principal du livre : le bokononisme, une religion ouvertement mensongère, qui embrasse l'absurdité du monde au lieu de chercher à la masquer. Il y a là quelques beaux moments de satire, où l'humour pince-sans-rire fait mouche.

La menace apocalyptique tient à l'ice-nine, qui n'a rien à voir avec la bien réelle glace IX. Sa structure cristalline est si stable qu'elle se propage à toute l'eau avec laquelle elle entre en contact, jusqu'à pouvoir figer l'intégralité de l'eau terrestre. Le concept m'a plu, et les quelques pages qui décrivent cette fin du monde sont efficaces.

Cependant, habitué aux romans d'apocalypse européens (Jacques Spitz, Ernest Pérochon, Karel Čapek, etc.), j'ai trouvé Cat's Cradle extrêmement plat. L'apocalypse finale, par exemple, est tout bêtement causée par un accident malencontreux, parfaitement imprévisible. Certes, cela va avec le thème de l'absurde, mais narrativement, c'est terriblement ennuyeux : rien ne s'y dit des motivations et des aveuglements humains.

Jacques Spitz a d'ailleurs écrit une nouvelle étonnamment proche, antérieure au roman de Vonnegut : dans Le Nez de Cléopâtre, un savant transforme toute l'eau de la Terre en boue à des fins naïvement militaires. Le rapprochement est saisissant : dans Cat's Cradle, un général qui demande au scientifique de supprimer la boue, pour faciliter les opérations militaires.

vendredi 11 septembre 2026

La Moustache - Emmanuel Carrère

 La Moustache - Emmanuel Carrère

Un roman qui date déjà de 1986. Il y a du bon, notamment vers le milieu, quand la réalité s'effondre totalement autour du protagoniste. Durant certains passages, hélas bien trop rares, on touche ainsi à du bon fantastique, et une vraie tension émerge, aussi bien purement narrative que, plus largement, existentielle.

Mais pour le reste, que c'est chiant, incroyablement chiant. Le début met une éternité à décoller : une fois qu'on a compris le concept, au bout de quelques pages, tout le reste n'est que tournage en rond : moustache, pas moustache, re-moustache ? Je suis rapidement passé à une lecture en diagonale, me disant, sans y croire, que le roman pourrait retomber sur ses pattes à la fin.

Hélas, le dernier quart est consternant d'ennui, et dépasse en soporifisme tout ce qui précède. Le protagoniste tourne en rond à Hong-Kong, vainement, interminablement, sans l'ombre du moindre intérêt narratif. Et la conclusion, évidemment, n'explique rien : l'auteur, pendant tout le roman, a ainsi pu écrire ce qui lui passait la tête sans avoir à se soucier de cohérence interne ou de dénouement narratif.

Certes, il est très difficile d'écrire du bon fantastique absurde, qui détricote la réalité sans offrir d'explication. Quitte à le faire, ce n'est pas l'écriture d'Emmanuel Carrère qui saura me transporter dans ce genre d'exploration, tant, sur la fin, je ne ressentais pas le besoin de passer plus de quelques secondes par page tant celles-ci me paraissaient vides.

mardi 8 septembre 2026

Viande - Martin Harnicek

 Viande - Martin Harnicek

Un petit roman diffusé sous le manteau dans la Tchécoslovaquie communiste, et publié pour la première fois en 1981 au Canada. C'est une dystopie radicale, violente et cruelle, à la façon de Plop de Rafael Pinedo ou de Quinzinzinzili de Régis Messac. Oppression absolue, dissolution totale du lien social, cannibalisme permanent, meurtres et viols comme principales interactions : soyez prévenus.

Je dirais que le principal intérêt de Viande, c'est le point de vue de son protagoniste. Sans nom, ne connaissant rien d'autre que ce monde cauchemardesque dans lequel il a toujours vécu, il est, selon nos standards de lecteurs, un monstre meurtrier dénué de la moindre capacité d'empathie. Il n'en est pas moins parfaitement adapté à son environnement. Il tue, il mange, il dénonce comme il respire. Après tout, il ne fait qu'essayer de survivre : ce n'est pas lui qui a créé les règles. Au fond, il est lui aussi une victime, et s'il est incapable de trouver la moindre rédemption, c'est qu'il est trop bien adapté à l'horreur.

C'est un procédé littéraire remarquablement mené par Martin Harnicek : susciter de l'empathie pour un individu horrible. Tout ça se lit vite et bien, avec une inévitable fascination morbide.

Cependant, au-delà du concept de départ, qu'on saisit très rapidement, la société décrite ne tient absolument pas debout. Je conçois que l'objectif ne soit pas le réalisme — on est plutôt dans la fable monstrueuse, qui évoque thématiquement la dictature communiste par des moyens détournés — mais il me semble que le récit perd une grande partie de sa force potentielle si on ne peut pas croire un seul instant à cette société. Personne ne produit rien, il est interdit de communiquer, tout le monde s'entretue en permanence… Plus ça va, plus c'est insensé. Attention, divulgâchage : le système de tickets de viande n'a aucun sens, et il suffit de sortir de la ville pour tomber sur des villages paradisiaques.

L'écriture est en outre très sujette aux répétitions : les mêmes informations, les mêmes scènes, les mêmes ressentis reviennent à plusieurs reprises. Le roman, pourtant très court, en paraît trop long. Certes, je l'ai lu presque d'une traite, sans me forcer ; il n'empêche que mon ressenti, tout du long, a été celui d'un potentiel manqué, d'une dystopie trop schématique, trop rudimentaire et incohérente pour être efficace au-delà du facteur choc et de cette perspective narrative, par ailleurs très réussie.

C'est suffisamment unique pour donner envie de lire Albin, livre jumeau de Viande, du même auteur.

samedi 5 septembre 2026

Les Soldats de Salamine - Javier Cercas

 Les Soldats de Salamine - Javier Cercas

Celui-là, j'ai dû me forcer pour le terminer, avec pas mal de lecture en diagonale. Le procédé m'a rappelé une lecture récente, le roman/récit réel La Croix percée de mon ami Siméon Lerouge : l'auteur se prend d'obsession pour un fragment bien mineur du réel, et sa voix tourne autour de ce sujet très spécifique avec beaucoup, beaucoup de digressions.

Ici, le sujet, c'est une exécution vers la fin de la guerre civile espagnole, celle de Rafael Sánchez Mazas, écrivain et surtout membre fondateur de la Phalange, parti fasciste espagnol qui servira Franco. Le truc, c'est que l'exécution est ratée : Sánchez Mazas parvient à s'enfuir dans la forêt. Un peu plus tard, un mystérieux soldat républicain le débusque mais choisit de ne pas le dénoncer.

Le récit est divisé en trois parties. Dans la première, le narrateur, une version plus ou moins fictive de l'auteur, raconte son enquête au sujet de l'exécution. J'ai trouvé ça longuet, peu dense, et plombé par un narrateur y apparaît franchement antipathique. La seconde partie est plus romanesque : c'est le récit des aventures de Sánchez Mazas avant, pendant et après cette exécution. C'est ce que j'ai préféré, mais même là j'ai trouvé l'écriture molle et peu inspirée. Le contexte politique et idéologique est assez peu exploré, mais au moins ça m'a poussé à aller me renseigner ailleurs. Pour la troisième partie, le narrateur fait venir Roberto Bolaño en invité spécial, et on revient pour l'essentiel à une enquête terriblement peu excitante, à coups de dîners auxquels le narrateur n'a même pas envie d'aller, trop occupé qu'il est à parler en termes peu valorisants de sa copine du moment. Pendant tout ça, l'événement central est raconté et reraconté encore et encore, je n'en pouvais plus. Le sujet est pourtant loin d'être sans intérêt.

Note : ce n'est pas tout à fait clair, mais le processus d'enquête est à priori fictif. L'ennui de la chose ne serait donc même pas excusé par sa réalité.

jeudi 27 août 2026

Nature humaine - Serge Joncour

 Nature humaine - Serge Joncour

J'ai eu du mal à entrer dans Nature humaine de Serge Joncour. Le roman s'ouvre sur une accroche efficace : décembre 1999, Alexandre est seul dans sa ferme du Lot, et il guette l'arrivée des gendarmes après avoir manipulé un détonateur sur un chantier, laissant présumer un acte violent. Le suspense idéologique est là dès la page 1, comme si l'auteur avait conscience qu'il fallait ça pour faire passer un début par ailleurs mou. Car dès le retour en arrière, la description de la vie agricole des années 1970 m'a semblé assez plate : écriture simple, personnages sans relief. J'ai pas mal lu en diagonale et je craignais de ne pas aller bien loin.

Le roman a vraiment commencé à m'accrocher avec l'irruption de la dimension politique et idéologique : des terroristes écologistes radicaux qui rejettent le progrès purement technique et la mondialisation dévorante, et qui posent des bombes pour empêcher la construction des centrales nucléaires et autres grands chantiers.

C'est la tension qui traverse le livre : le rouleau compresseur du progrès, qu'on n'arrête pas, avec bien sûr ses avantages et ses inconvénients. Les excités qui tentent de lutter contre lui se heurtent à un mur et n'ont plus qu'à se planquer au Larzac pour élever des chèvres. Joncour multiplie ces évènements disruptifs d'une façon qui frise un peu trop l'inventaire historique : sécheresse de 1976, scandales sanitaires de l'élevage, essor du nucléaire, Tchernobyl, etc. Le procédé fait parfois artificiel, mais j'ai trouvé que, tout comme Gaspard Kœnig, Serge Joncour parvient à ne pas tomber dans le moralisme écologique simpliste. La position des révoltés est aisément compréhensible, et je dirais plutôt bien développée, mais en aucun cas trop ouvertement défendue par l'auteur.

Il faut bien ce fond idéologique pour amener un minimum de punch, car Alexandre, personnage principal et point de vue narratif, est franchement laconique, pour le dire gentiment. Il a deux traits : il aime la vie de paysan et il est follement amoureux de Constanze, une Est-Allemande avec laquelle il entretient une relation impossible. Il est très passif et n'a guère d'opinions. La passivité du paysan qui subit et se voit forcé de devenir exploitant est sûrement un choix thématique, mais Alexandre aurait gagné, je pense, à avoir plus de vie intérieure, plus d'opinions et de désirs, pendant les trois premiers quarts du roman.

Ce n'est que dans le dernier quart qu'il prend enfin chair, en comprenant mieux sa relation avec Constanze et en devenant lui-même un révolté, face à la modernité qui cherche à transformer sa ferme en exploitation — le piège de l'agrandissement et de l'endettement — et à faire passer une autoroute dans sa vallée. Le roman finit ainsi bien plus fort qu'il n'a commencé.

Je préfère peut-être l'exploration que fait Gaspard Kœnig de ces mêmes thèmes, grâce à une écriture plus riche et des personnages plus hauts en couleur, mais j'ai néanmoins beaucoup apprécié Nature humaine, au final. Presque de l'idéologie-fiction.

jeudi 20 août 2026

L'orage et la loutre - Lucien Ganiayre

 L'orage et la loutre - Lucien Ganiayre

Un roman posthume, paru originellement en 1973 au Seuil, sept ans après la mort de son auteur (1910-1966). Il m'a attiré l'œil par son ancrage apparent dans ce que j'appellerai le merveilleux fantastique français, notamment celui à tendance apocalyptique, qui a connu sa petite heure de gloire dans la première moitié du siècle, avec des auteurs comme Jacques Spitz, Ernest Pérochon, Régis Messac, Maurice Renard... L'Orage et la loutre, écrit entre 1940 et 1946 et situé je crois en 1935, n'est d'ailleurs pas sans rappeler L'Œil du purgatoire de Jacques Spitz (1945).

Dans le roman de Lucien Ganiayre, notre pauvre narrateur se retrouve unique survivant — ou presque — dans un monde où le temps s'est figé. Les humains et les autres êtres vivants sont toujours là, mais immobiles, froids, statuesques, bloqués dans un diorama infini. Et si le narrateur touche un être figé, il le tue. Le contact est devenu un meurtre.

Une fois les cinquante premières pages passées, une fois que le concept est posé, j'ai commencé à m'inquiéter. Il faut dire que si l'écriture possède un véritable charme légèrement désuet, le rythme est mou, extrêmement mou. Et mes craintes se sont révélées justes : il ne se passe quasiment rien dans les deux cents pages qui suivent. On a d'interminables descriptions de la solitude du narrateur, de la folie qui le guette, de ses ressentis physiques, de ses pérégrinations, etc. Rien d'intrinsèquement mauvais avec ces choix narratifs, bien sûr, mais j'ai trouvé ça très loin d'être assez intéressant pour justifier autant de mots. Au contraire, le roman m'est devenu déplaisant, trop verbeux, trop confus, trop tourné vers une introspection finalement ratée, à l'image de cette longue scène d'hallucination qui n'apporte rien, ou de l'interminable rencontre avec la loutre, que je suis incapable de prendre au sérieux tant c'est trente pages qui m'ont semblé n'avoir la matière que pour dix.

J'ai pu lire quelques interprétations intellectualisantes, comme la quatrième de couverture qui qualifie le texte de « roman écologique », que je ne partage pas. Le motif principal, qui file tout le roman, c'est une tension vaguement homoérotique entre le narrateur et son ami qu'il s'efforce de retrouver. Sinon, il y a vers la fin — attention divulgâchage — d'autres pages malaisantes où il rencontre une très jeune femme. J'ai hélas dû me forcer pour aller au bout, lisant souvent en diagonale.