jeudi 16 juillet 2026

Contre les élections - David Van Reybrouck

Contre les élections - David Van Reybrouck

Ce contre les élections est en fait un pour la démocratie par tirage au sort.

L'auteur commence par dresser le constat de l'essoufflement de la démocratie élective, essoufflement sur lequel je ne vais pas m'étendre. En gros : la démocratie élective n'aurait jamais eu d'autre ambition que d'être une forme d'aristocratie. Je retiens particulièrement ce passage saisissant de Tocqueville qui, en 1830, décrit les maux de la démocratie américaine d'une façon incroyablement contemporaine. Je le retranscris ici :

À l'approche de l'élection, le chef du pouvoir exécutif [le président] ne songe qu'à la lutte qui se prépare ; il n'a plus d'avenir ; il ne peut rien entreprendre, et ne poursuit qu'avec mollesse ce qu'un autre peut-être va achever. [...] De son côté, la nation n'a les yeux tournés que sur un seul point ; elle n'est occupée qu'à surveiller le travail de l'enfantement. [...] on peut encore considérer le moment de l'élection du président des États-Unis comme une époque de crise nationale. [...]

Longtemps avant que le moment n'arrive, l'élection devient la plus grande, et pour ainsi dire l'unique affaire qui préoccupe les esprits. Les factions redoublent alors d'ardeur ; toutes les passions factices que l'imagination peut créer, dans un pays heureux et tranquille, s'agitent en ce moment au grand jour.

De son côté, le président est absorbé par le soin de se défendre. Il ne gouverne plus dans l'intérêt de l'État, mais dans celui de sa réélection ; il se prosterne devant la majorité, et souvent, au lieu de résister à ses passions, comme son devoir l'y oblige, il court au-devant de ses caprices.

À mesure que l'élection approche, les intrigues deviennent plus actives, l'agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation entière tombe dans un état fébrile ; l'élection est alors le texte journalier des papiers publics, le sujet des conversations particulières, l'objet de toutes les démarches, l'objet de toutes les pensées, le seul intérêt du présent.

Aussitôt, il est vrai, que la fortune a prononcé, cette ardeur se dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s'étonner que l'orage ait pu naître ?

L'auteur se tourne ensuite vers le passé en quête d'idées pour dépasser ce problème. C'est sûrement la meilleure partie du livre. D'abord Athènes, bien sûr, puis les nombreux développements de la démocratie par tirage au sort au cours des millénaires qui ont suivi. J'apprécie particulièrement ce résumé historique :

  • Le tirage au sort a été utilisé dans divers États depuis l'Antiquité comme un instrument politique à part entière. 
  • Il s'agissait chaque fois d'États urbains de petite superficie (cité-État, république urbaine) où seule une part limitée de la population pouvait accéder au pouvoir. 
  • L'utilisation du tirage au sort coïncidait souvent avec l'apogée de la richesse, de la puissance et de la culture (Athènes aux Ve et IVe siècles, Venise et Florence à la Renaissance).
  • Le tirage au sort connaissait des applications et procédures diverses, mais avait généralement pour effet de réduire les conflits et d'accroître l'implication des citoyens.
  • Le tirage au sort n'était jamais employé isolément, mais toujours en combinaison avec des élections, ce qui était une garantie de compétence. 
  • Les États qui recouraient au tirage au sort ont souvent connu des siècles de stabilité politique en dépit de fortes oppositions internes entre groupes rivaux. Le mini-État de San Marin a continué à utiliser le tirage au sort jusqu'au milieu du XXe siècle pour désigner ses deux gouverneurs parmi les 60 membres de son conseil. 

L'auteur conclut sur des propositions concrètes pour introduire le tirage au sort dans la démocratie moderne, voire à terme dépasser totalement la démocratie élective par la démocratie aléatoire.

Je suis très sensible à ces idées. Je les juge d'ailleurs tout à fait réalisables. Au-delà de l'idéologie, la démocratie représentative se justifie en bonne partie par des contraintes techniques et physiques : les grandes distances, les longs déplacements, la difficulté des communications. C'est pourquoi la démocratie aléatoire trouvait sa place uniquement dans des cités-États. Ces contraintes sont aujourd'hui aisément dépassables. Je ne doute pas qu'un tel système, savamment réfléchi et intégrant des contre-pouvoirs, ait la capacité de revigorer les démocraties occidentales. Théoriquement. Peut-être. Qui sait.

À ma modeste échelle, j'ai quelques expériences déplorables de démocratie alternative bricolée (Nuit Debout, les AG de fac occupées), et d'autres plus prometteuses (vie en communauté, vie associative). 

En tout cas, je partage tout à fait la perspective de l'auteur sur ce point : la réflexion collective, si bien encadrée et réfléchie, a la capacité d'élever la plupart des individus qui la composent. Un politicien professionnel n'est pas meilleur juge des priorités de l'État qu'une assemblée de citoyens lambda entourés d'experts opinionnés mais non partisans.

Est-ce que je pense que c'est une direction crédible pour l'avenir ? Je suis bien trop pessimiste. Disons : une direction désirable.

mardi 30 juin 2026

Tout sauf un homme (L'Homme bicentenaire) - Asimov & Silberberg

 Tout sauf un homme (L'Homme bicentenaire) - Asimov & Silberberg

L'origine de ce roman mérite quelques mots. Pour commencer, il y a une nouvelle publiée par Asimov en 1976, The Bicentennial Man. Robert Silverberg en tire en 1992 un roman, The Positronic Man. C'est la même histoire, étendue et développée. La version française existe sous le titre Tout sauf un homme, mais on trouve aussi une édition qui a repris le titre de la nouvelle originelle, L'Homme bicentenaire. Ce titre me semble bien plus adapté.

En effet, c'est de l'histoire d'un robot — le futur bicentenaire qui cherche à devenir un homme. Dans un contexte très classique, avec les trois lois asimoviennes de la robotique, ce robot développe créativité, affectivité et individualité. Ça fait très peur aux industriels fabricants de robots, qui changent promptement de technologie pour éviter des développements incontrôlés. Ce robot unique en son genre se lance dans une longue quête technique, légale, culturelle et philosophique pour conquérir son humanité.

C'est un roman tout à fait convenable, à travers lequel la force du concept original et le talent de Silverberg sont clairement perceptibles. Il y a une vraie trajectoire tragique, emplie de sensibilité. Mais je me suis pas mal ennuyé, et j'ai beaucoup lu en diagonale. Les longs développements sur les lois de la robotique, les désirs humains du protagoniste robot, la tension entre machine et humanité, etc., ne sont plus guère originaux en 2026, ni développés avec assez de finesse pour avoir traversé le temps sans encombre. Ça m'a semble long. J'avais sûrement bien plus apprécié ce roman quand je l'avais lu pour la première fois, enfant. Je suis devenu difficile.

samedi 27 juin 2026

Les arbres fruitiers en canicule extrême

Hop, dans cette vidéo je partage mon expérience face à la canicule extrême de ce juin 2026. Comment les arbres fruitiers ont-il toléré, ou non, cette canicule ?

J'aurais dû insister encore plus sur le point suivant : la rusticité face à chaleur de chaque arbre dépend énormément de 1) sa capacité à trouver de l'eau dans le sol, et donc 2) son degré d'installation et de maturité dans son lieu de vie. 

Lien direct vers Youtube. 


 

samedi 20 juin 2026

L'invasion des profanateurs - Jack Finney

 L'invasion des profanateurs - Jack Finney

Lu dans la vieille version Folio SF, dont la traduction je crois diffère de la plus récente, au Bélial. Mais la couverture de la Folio SF est vraiment horrible, alors je mets celle-ci en illustration.

J'avais vu il y a quelque temps l'adaptation cinématographique de 1978, Invasion of the body snatchers. Je l'avais trouvée assez moyenne, mais sauvée par certains passages à la fin, qui mettent en scène avec efficacité le déploiement des plans d'invasion des vils body snatchers.

Avant de chanter les louanges de l'œuvre originale de Jack Finney, parue en 1955, quelques mots sur la place des femmes dans le roman. C'est tellement gros et désuet que c'en semble presque parodique : les femmes sont de petites choses fragiles, sujettes à l'évanouissement, dont le rôle principal est d'être belles et de faire la cuisine. Elles ont aussi de l'intuition féminine. Et il faut leur donner des tranquillisants. Rien d'étonnant pour l'époque, je suppose, mais deux points tranchent étonnamment avec cette perspective datée. Déjà, ce moment où le narrateur se regarde dans le miroir et s'insulte de tous les noms, dans un surprenant moment d'insécurité masculine : « Tu n'es qu'une chiffe molle, un type instable, velléitaire ! Un angoissé profond. Un suceur de pouce prolongé. Un cloaque d'immaturité incapable d'assumer tes responsabilités d'adulte... » Ensuite, plus tard, ce passage où la principale protagoniste féminine suggère de jouer sur les clichés de genre pour surprendre leurs adversaires, qui justement s'attendent à ce qu'elle reste passive. Ces deux moments tranchent remarquablement avec le reste de la caractérisation qui parcourt le roman.

OK, maintenant les louanges. L'invasion des profanateurs est un roman d'une efficacité remarquable. Il a cette structure limpide, fluide, accompagnée de juste assez de substance, qui me rappelle d'autres classiques intemporels de la SF, comme L'île du docteur Moreau, La machine à explorer le temps, Le jour des triffides...

Au-delà du rythme et de l'aspect thriller, les thématiques sont puissantes. Le rapport à l'autre, à l'altérité, mais surtout la tension intime entre ce qu'on croit percevoir et ce qu'on croit devoir percevoir. C'est une tension qui parcourt tout le roman : la puissance de l'habitude, de la normalité, de la conformité sociale, est colossale. Tous les personnages doivent lutter avec le doute : les évènements observés sont-ils réels ? Après tout, il est si facile de céder à la superstition, aux illusions, aux croyances infondées. Ne serait-ce pas rationnel que de ne pas croire en l'impossible ? Et faut-il faire confiance aux autres, quand ils affirment des énormités ? Ou quand ils reviennent sur leurs énormités, ce qui est bien plus confortable ?

Il y a cette scène saisissante, qui incarne merveilleusement bien ces thèmes. Le narrateur, en pleine invasion des body snatchers, après avoir déjà constaté de nombreuses horreurs indéniables, va voir un professeur de biologie pour obtenir des informations. Quand le professeur, du haut de son autorité, remet en cause les soupçons du narrateur, celui-ci rougit, se sent couvert de honte et de ridicule. C'est plus fort que lui : malgré la certitude indéniable, il souffre intensément de dire des énormités indignes d'un docteur. Il s'enfuit, non pas terrorisé par une invasion extraterrestre, mais « honteux comme un écolier qui n'a pas pu réciter sa leçon et que le maitre vient d'envoyer au coin ».

La fin n'est pas du tout la même que celle du film, elle est moins maximaliste et plus mesurée, presque décevante, à la façon de La guerre des mondes. On y perd en grandiose, en spectaculaire, mais on y gagne en nuance psychologique. C'est raccord avec les thèmes explorés. Tout ce que le narrateur a vécu, c'était complètement dingue... Qui pourrait bien y croire ? Lui-même, peut-il y croire, malgré la certitude de ses sens, face à la puissance de la normalité ?

mercredi 17 juin 2026

La trilogie baryonique 1 : La tragédie de l'orque - Pierre Raufast

 

Je me suis arrêté à la page 150 sur 300, et je ne peux m'empêcher de penser que ces 150 pages auraient dû en être 50. C'est juste tellement verbeux. Le pire, c'est la quantité démesurée d'exposition, d'une maladresse effroyable. Dès le début, les personnages se mettent à déblatérer pendant des pages et des pages sur le passé de l'univers du roman, d'une façon horriblement artificielle. Et ça continue. Quand l'auteur introduit de nouveaux personnages, il accumule immédiatement des pavés sur leur passé, au lieu de les étoffer avec fluidité au fil de la narration. Et pendant ce temps, la trame est au point mort.

En plus de l'exposition, le volume est rempli de dialogues stériles entre des personnages immatures. Ils parlent, et ils parlent encore pour ne rien dire. Ils s'engueulent comme des gros bébés. Ils tournent en rond sur les mêmes sujets. Leurs réflexions sont puériles. Par exemple, voilà ce qui conclut un chapitre : « Mais l'égoïsme n'est-il pas le propre de l'homme ? Dans ce monde moderne, la liberté est-elle encore possible sans une part d'égoïsme ? »

Peut-être qu'il y a une trame intéressante là-dedans, mais vu la quantité de texte superflu qui ne fait que pousser à lire en diagonale, il me paraît clair que cette trilogie aurait gagné à être condensée en un unique roman.

samedi 13 juin 2026

Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

 Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

Un roman pour lequel je partais avec beaucoup de sympathie, mais ça ne m'a pas empêché d'être incapable de le finir. Il y a dans Et qu'advienne le chaos quelque chose de la SF française à l'ancienne, type merveilleux fantastique du début du vingtième siècle. C'est d'ailleurs bien pour cette raison que je me le suis procuré. Un savant fou qui veut détruire l'humanité, un concept scientifique farfelu, et des scènes saisissantes où se déploie ce concept : ça me botte.

J'ai été bon public au début, pardonnant l'écriture simpliste, tant que le rythme et la curiosité compensaient. Une fois que le concept est clarifié et qu'une scène lui est consacrée, le roman peine à maintenir l'intérêt. Les personnages sont des caricatures soporifiques, mention spéciale pour l'acteur français plus qu'antipathique qui déblatère du Shakespeare à tout va. Sans parler du psy névrosé. Le personnage du scientifique misanthrope avait du potentiel, mais on ne le voit plus guère. Le concept science-fictif est instantanément essoufflé. Il n'y a ni grande idée qui porterait le roman, ni maximalisme pourtant suggéré par le titre, ni ton satirique unifié, ni personnages attachants. Même en lisant en diagonale, je n'ai pas pu m'intéresser au dénouement tant je n'ai rien trouvé à quoi m'accrocher.

mardi 9 juin 2026

Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

 Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

Quelle bonne surprise que ce Des dinosaures et des fourmis de Liu Cixin. Si j'ai tant tardé à le lire, c'est que j'avais dû lire quelque part qu'il était d'un ton très différent du reste de la bibliographie de l'auteur, presque un livre pour enfants. En effet, c'est complètement absurde à bien des égards, et je me suis promis d'essayer d'en faire une lecture de chevet pour ma future progéniture. Mais on est moins dans le livre pour enfants que dans une certaine SF satirique et maximaliste, à la façon des classiques La Guerre des mouches de Jacques Spitz ou La Guerre des salamandres de Karel Čapek.

Les fourmis et les dinosaures entrent dans une relation symbiotique qui leur permet de développer une civilisation complexe. Bien sûr, ça n'a aucun sens, notamment parce qu'il y a des centaines d'espèces de dinosaures et des milliers d'espèces de fourmis. Aussi, faire cohabiter pacifiquement des tyrannosaures et des stégosaures semble improbable, en plus de l'anachronisme : que mangent donc les géants carnivores ? Je ne vais pas lister toutes les impossibilités, ce n'est pas le propos, mais il faut tout de même noter quelques idées scientifiques sérieuses. J'apprécie notamment que la cohabitation des deux formes d'intelligence soit étonnamment crédible : ces deux familles d'animaux occupent des niches et des échelles si différentes qu'on peut imaginer qu'elles se fassent assez peu concurrence pour coévoluer. Enfin, jusqu'à ce que les gros dinos extractivistes menacent de détruire la biosphère.

C'est rythmé, drôle et, mine de rien, ambitieux. On explore, sur des milliers d'années, les turbulences de cette relation improbable, les stratagèmes et les spécificités technologiques de chacune de ces deux formes de vie si différentes, jusqu'à un paroxysme évidemment apocalyptique. Divulgâchage : ce n'était pas un astéroïde ! En un sens, ça m'a donné envie de lire un véritable roman de hard SF écrit par Liu Cixin sur cet exact même sujet, avec tout le sérieux scientifique possible. Mais peu importe : ce qui est là dans Des dinosaures et des fourmis est déjà excellent et autosuffisant.