samedi 28 septembre 2019

Le Voyageur et son ombre - Nietzsche


(Les citations viennent de l'édition du Livre de poche, je voulais simplement changer d'illustration.)

Le Voyageur et son ombre est la troisième partie de Humain, trop humain, après l'éponyme et Opinions et sentences mêlées. Nietzsche lasse quand il se fait critique d'art, mais, étonnamment, ses analyses politiques sont toujours percutantes. La principale différence, c'est l'apparition d'un léger cadre narratif. Il est léger, car il ne fait que quelques pages avant et après les aphorismes, mais son efficacité est remarquable. Comme le titre l'indique, le voyageur entre en conversation avec son ombre. Le voyageur dit : « Je remarque d'abord combien je suis discourtois à ton égard, ma chère ombre : je ne t'ai pas encore dit d'un mot combien je me réjouis de t'entendre et non seulement de te voir. Tu sauras que j'aime l'ombre comme j'aime la lumière. Pour qu'il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l'ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparait, l'ombre s’échappe à sa suite. » L'image est limpide, elle fait écho à tout ce que raconte Nietzsche de diverses façons, mais ici avec la puissance de la narration. Je vois vraiment dans ces passages une annonce de la forme d'Ainsi parlait Zarathoustra. Le voyageur se moque ensuite des dialogues de Platon, pleins de superflu, et justifie ainsi de présenter au lecteur un compte-rendu de sa conversation avec l'ombre sous forme d'aphorismes. Une telle contextualisation, en plus d'offrir un nouveau plaisir de lecture, est un pas en avant brillant pour la cohérence de l’œuvre.

Certains aphorismes reprennent cette approche narrative. Dans le 190, Nietzsche fait un petit récit de la relation entre trois village pour illustrer l'apparition de la notion de désintéressement. L'idée, bien sûr, c'est que le désintéressement n'est pas si désintéressé que ça, mais que ce n'est en rien un mal. Dans le 213, il imagine un dialogue entre un Ancien, défenseur de la morale traditionnelle, et Pyrrhon, partisan, on le devine, du doute. J'aime beaucoup ces illustrations vivantes des idées de Nietzsche.

2. Un argument assez rare contre les religions :  « Le monde n'est pas le substratum d'une raison éternelle, on peut le prouver définitivement par le fait que cette portion du monde que nous connaissons — je veux dire notre raison humaine — n'est pas trop raisonnable. Et si elle n'est pas, en tous temps et complètement, sage et rationnelle, le reste du monde ne le sera pas non plus. » La raison ultime peut-elle produire, ou inclure, la déraison ?

14. Je suis toujours frappé quand je lis des philosophes qui, tel Marc Aurèle, ont une vision d'un univers à la fois tellement immense qu'il annihile la vanité humaine et potentiellement foisonnant de vie. C'est certainement ce qu'on appelle être en avance sur son temps :
Nous, uniques dans le monde ! ah ! c'est chose par trop invraisemblable ! les astronomes, qui voient parfois réellement un horizon éloigné de la terre, donnent à entendre que la goutte de vie dans le monde est sans importance pour le caractère total de l'immense océan du devenir et du périr, que des astres dont on ne sait pas le compte présentent des conditions analogues à celle de la terre pour la production de la vie, qu'ils sont donc très nombreux, — mais à la vérité une poignée à peine en comparaison de ceux en nombre infini qui n'ont jamais eu la première impulsion de la vie ou s'en sont depuis longtemps remis ; que la vie sur chacun de ces astres, rapportée à la durée de son existence, a été un moment, une étincelle, suivie de longs, longs laps de temps — donc nullement le but et la fin dernière de leur existence. Peut-être la fourmi dans la forêt se figure-t-elle aussi qu'elle est le but et la fin de l'existence de la forêt (...).
43. Sur le devoir :  « Mais le penseur considère toute chose comme le résultat d'une évolution et tout ce qui est "devenu" comme discutable : il est, par conséquent, l'homme sans devoir — tant qu'il n'est que penseur. Comme tel, il n'accepterait donc pas non plus le devoir de considérer et de dire la vérité et il n'éprouverait pas ce sentiment ; il se demanderait : d'où vient-elle ? où va-t-elle ? — mais ces questions mêmes sont considérées par lui comme problématiques. » Les pièges du doute pour celui qui doute, et ses dangers pour les autres.

53. Surmonter ses passions : certes, mais dans quel but ?
L'homme qui a surmonté ses passions est entré en possession du sol le plus fécond : de même que le colon qui s'est rendu maitre des forêts et des marécages. Semer sur le terrain des passions vaincues la semence des bonnes œuvres spirituelles est alors la tâche la plus urgente et la plus prochaine. Surmonter n'est là qu'un moyen, non un but ; sinon, toutes sortes de mauvaises herbes et de diableries se mettent à foisonner sur le sol fécond mis ainsi en friche, et bientôt tout cela se met à pulluler avec plus de folie qu'auparavant.
82. Position cynique sur l'appartenance : « Ce n'est pas pour des raisons rigoureuses de la connaissance que nous nous sommes mis au côté de tel parti ou de telle religion : nous ne devrions pas, en prenant congé, affecter cette attitude. » La foi et le désir d'appartenance n'ont souvent que des rapports assez éloignés avec le réel, ou du moins le réel hors du monde social.

104. Le confort jusque dans les lettres : « Combien un auteur est tourmenté par ces braves lecteurs à l'âme épaisse et maladroite qui, chaque fois qu'ils se heurtent quelque part, ne manque pas de tomber et de se faire mal ! » Il faut savoir se frotter à ce qu'on ne comprend pas totalement et, pour éviter l'enlisement, savoir différencier l'inconnu honnête de l'inconnu inconnaissable, qui n'est que de l'esbroufe.

115. J'ai eu cette pensée de nombreuses fois face à des paysages variés, me demandant ce qui rendait un panorama beau :   « Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d'une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substrat mathématique, aucune contrée ne devient pour l’œil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application parabolique à l'homme. »

121. « Je ne veux plus lire un auteur dont on remarque qu'il a voulu faire un livre ; mais seulement ceux dont les idées devinrent inopinément un livre. » Que le lecteur demande sans craindre d'être sévère : toi qui est auteur, que veux-tu dire ? Sans prétendre savoir quelle doit être la réponse, il en faut une.

140. Pour cet aphorisme, juste le titre : Danser dans les chaînes.

220. Sur la civilisation des machines : « La machine, elle-même produit de la plus haute capacité intellectuelle, ne met en mouvement, chez les personnes qui la desservent, que les forces inférieures et irréfléchies. Il est vrai que son action déchaîne une somme de forces énormes qui autrement demeurerait endormie ; mais elle n'incite pas à s'élever, à faire mieux, à devenir artiste. Elle rend actif et uniforme, mais cela produit à la longue un effet contraire : un ennui désespéré s'empare de l'âme qui apprend à aspirer, par la machine, à une oisiveté mouvementée. » L'idée d'oisiveté mouvementée n'a pas pris une ride, au contraire. Mais il y a une chose que la machine peut donner, ou rendre : du temps.

322. Corruption de l'idée de la mort : « Par la perspective certaine de la mort, on pourrait mêler à la vie une goutte délicieuse et parfumée d'insouciance — mais, vous autres, singuliers pharmaciens de l'âme que vous êtes, vous avez fait de cette goutte un poison infect qui rend répugnante la vie tout entière ! » La mort peut être un baume : c'est la seule et unique certitude, l'égalité entre tous, l'assurance d'un destin commun et d'une relativisation radicale de l'importance. Mais la morale religieuse l'a transformée en échéance vers autre chose, dévalorisant cette vie, la transformant en sacrifice, et l'enduisant de la crainte de ce qui est à venir.

Et nous revenons au voyageur et à son ombre. « Quand l'homme appréhende la lumière, nous appréhendons l'homme : c'est la mesure de notre liberté », dit-elle. La séparation inévitable entre les deux amis est plus touchante que les drames de l'immense majorité des romans.

mardi 24 septembre 2019

Opinions et sentences mêlées - Nietzsche

Opinions et sentences mêlées - Nietzsche

(Les citations viennent de l'édition du Livre de poche, je voulais simplement changer d'illustration.)

Cette deuxième partie de Humain, trop humain est une suite logique, un peu plus courte et sans classification en chapitres. Par moments Nietzsche m'ennuie. Il est très obsédé par l'antiquité grecque, il digresse un peu trop sur l'esprit allemand, sans compter sa misogynie rampante (qui fait presque rire une fois qu'on connait un peu sa vie)... Mais difficile de le lâcher, parce que quelques aphorismes plus loin, il revient à la charge avec brillance, lucidité, humour et ambiguïté. Et il y a l'énergie de sa prose. J'ai été surpris de le voir considérer avec tant de bienveillance Épicure et surtout Épictète. Ci-dessous, quelques notes sur une sélection d'aphorismes.

30.  Sur l'humain complexifiant le réel. « Au petit nombre de gens qui prennent plaisir à débrouiller le tissu des choses et à défaire sa trame, s'opposent en nombre ceux qui œuvrent (par exemple tous les artistes et les femmes) à refaire les nœuds à l'infini et à embrouiller les fils, tant et si bien que les choses comprises deviennent incompréhensibles. Quoiqu'il advienne, les maillons et les tissus auront toujours l'air un peu malpropres, parce que trop de main y travaillent et arrachent les fils. » L'art embrouillant notre perception du monde ? Un point de vue à priori étrange (et nul doute que Nietzsche pense également l'inverse), mais pertinent : la multiplication des subjectivités, représentations et interprétations, d'une certaine façon, encrasse le réel.

41. « Le seul argument définitif qui, de tous temps, ait retenu les hommes d’absorber un poison, ce n'est pas la crainte qu'il ne tue mais qu'il n'ait mauvais goût. »

90. Sur la nécessité de l’incorrect, en prenant comme exemple la naissance de la science. « Le premier degré de la bonne conscience est la mauvaise conscience — l'une ne s'oppose pas à l'autre : car toute bonne chose commence par être nouvelle, par conséquent insolite, contraire aux coutumes, amorale, et elle ronge, comme un ver, le cœur de l’heureux inventeur. » Une phrase qui exemplifie bien, d'une façon difficile à réfuter, le caractère progressif du dépassement de la morale défendu par Nietzsche.

93. Nietzsche ferait-il l'apologie d'un certain type de religieux ? « Un homme totalement pieux doit être pour nous un objet de vénération, mais il doit en être de même pour un homme sincèrement et profondément impie. Si, avec des hommes de la dernière espèce, on se sent dans le voisinage des hauts sommets où les fleuves puissants ont leur source, avec les hommes pieux on se croirait sous des arbres tranquilles et plein de sèves, aux larges ombrages. » Si pour le libre penseur la métaphore de la montagne est habituelle chez Nietzsche, celle du bois dense pour le religieux est plus nouvelle, et séduisante. La croyance, c'est un horizon limité (par la forêt), un ciel rempli (par la canopée) et la foi, énergie première du religieux sincère (la sève).

123. Une suite à l’aphorisme 30 ? « De grands artistes s'imaginent qu'au moyen de leur art ils ont totalement pris possession d'une âme et que dès lors ils l'occupent entièrement : en réalité — et souvent à leur grande déception — cette âme n'est devenue que plus vaste et insatisfaite, en sorte que dix grands artistes pourraient se jeter au fond sans la rassasier. » Ce vieux socratisme de l'être ne devenant savant que pour mieux réaliser son ignorance, dans une course sans fin vers le savoir offrant toujours plus d'inconnu. Mais reconnaitre cet inconnu et l'accepter, voire oser s'y avancer, est en soi un grand pas.

152. Pourquoi écrire ? « Le fait d'écrire devrait toujours annoncer une victoire, une victoire remportée sur soi-même, dont il faut faire part aux autres pour leur enseignement. Mais il y a des auteurs dyspepsiques qui n'écrivent précisément que lorsqu'ils ne peuvent pas gérer quelque chose, ils commencent même parfois à écrire quand ils ont encore leur nourriture dans les dents : ils cherchent involontairement à communiquer leur mauvaise humeur au lecteur, pour lui donner du dépit et exercer ainsi un pouvoir sur lui, c'est-à-dire qu'eux aussi veulent vaincre, mais les autres. » Que l'écriture ne soit pas une auto-thérapie éclaboussante, mais une appréciation du meilleur de soi-même et un don. Les contre-exemples ne doivent pas manquer non plus. Dostoïevski, peut-être ?

186.  De la civilisation comme de l'humain. « Au culte du génie et de la force, il faut toujours opposer, comme complément et comme remède, le culte de la civilisation, lequel sait accorder aussi, à ce qui est grossier, médiocre, bas, méconnu, faible, imparfait, incomplet, boiteux, faux, hypocrite, et même à ce qui est méchant et terrible, de l'estime et de la compréhension, et faire l'aveu que tout cela est nécessaire. Car l'harmonie et de développement de ce que est humain, auxquels on est parvenu par d'étonnants travaux et coups de hasard qui sont autant l’œuvre de cyclopes et de fourmis que de génies, ne doivent plus être perdus : comment pourrions-nous donc nous passer de la basse fondamentale, profonde et souvent inquiétante, sans laquelle la mélodie ne saurait être mélodie ? » Une perspective totale, donc. C'est replacer l'humain face à sa jeunesse, et lui dire qu'il grandit, certes, et qui sait ce qu'il deviendra, mais qu'en attendant, il ne peut pas être autre chose que ce qu'il est, c'est à dire un animal comme les autres, forgé partiellement dans la haine, la violence et la bêtise. Je vois comment on pourrait méprendre Nietzsche involontairement ou non pour y voir une défense du mal.

220. Une défense de l'approche grecque face au « trop humain » qu'ils considéraient comme « quelque chose d'inévitable » et donc lui réservaient une place dans la société. « Ils ne nient point l'instinct naturel qui se manifeste dans les mauvaises qualités, mais il le mettent à sa place et le restreignent à certains jour, après avoir inventé assez de précautions pour pouvoir donner à ce fleuve impétueux un écoulement aussi peu dangereux que possible. » Ou encore : « Ce n'était pas une loi morale, dictée par les prêtres et les castes, qui avait à décider de la constitution de l’État et du culte de l’État, mais l'égard universel à la réalité de tout ce qui est humain. » Je me demande où commence l'idéalisation.

250. « Nous nous fâchons contre un artiste ou un écrivain , non point parce que nous nous apercevons enfin qu'il nous a dupés, mais parce qu'il n'a pas employé de moyens assez subtils pour se moquer de nous. » L'art de qualité, une duperie réussie ?

349. Les malades voient leur volonté réduite, c'est la dangereuse paix de la lassitude. Mais ensuite, « après une courte jouissance arrive l'ennui. L'ennui est le vent de dégel pour la volonté congelée : celle-ci se dégèle et commence à susciter un désir après l'autre. Désirer de nouveau, c'est le symptôme de la convalescence et de la guérison. » Le désir comme signe de l'énergie vitale. J'imagine que Nietzsche parle par expérience directe.

356. Une autre défense de la maladie, que je reproduis en entier. Nietzsche, sans doute, parle là de lui-même. La réalisation de la faiblesse du corps, et donc de la faiblesse de l'esprit, faisant aimer plus encore la santé et la lucidité.
Parce qu'il guérit souvent, celui qui est souvent malade prend non seulement un plus grand plaisir à la santé, mais possède encore un sens très aigu pour ce qui est sain ou morbide dans les œuvres et les actes, les siens et ceux des autres. Les écrivains maladifs par exemple — et presque tous les grands sont malheureusement dans ce cas — possèdent généralement dans leurs œuvres un ton de santé beaucoup plus sûr et plus égal, parce qu'ils s'entendent, bien mieux que ceux qui sont robustes de corps, à la philosophie de la santé et de la guérison de l'âme et aux maitres qui l'enseignent : le matin, le soleil, la forêt et les sources d'eau claire.

358. « Tu ne grimpes jamais en vain dans les monts de la vérité : ou bien aujourd'hui déjà tu parviens à prendre de la hauteur, ou bien tu exerce tes forces pour pouvoir monter plus haut demain. »

374. Étonnant : « Il y a des choses qu'il faut laisser dans le royaume des sentiments à peine conscients sans vouloir les délivrer de leur existence de fantôme, sinon, lorsque ses choses seront devenues pensées et paroles, elles voudront s'imposer à nous comme des démons et demander cruellement notre sang. » Ainsi Nietzsche défend clairement la valeur d'un certain refoulement. On pourrait croire que sa vision totalisante ferait remonter à la surface les choses cachées, pour que tout soit su, mais après tout l'inconscient est aussi une partie du tout de l'esprit. Un peu paradoxal.

394. « Il ne faut pas confondre le peu de force nécessaire pour pousser un canot dans un fleuve, avec la force du fleuve qui le porte désormais ; mais c'est ce qui arrive dans presque toutes les biographies. » Je suis sûr que Niezsche aurait tout aussi bien pu écrire une défense vigoureuse de cette force initiale, celle qui pousse le canot. Même si elle est moins impressionnante que le courant du fleuve, elle est peut-être plus rare et précieuse.

407. « Qu'importe le génie s'il ne sait pas communiquer à celui qui le contemple et le vénère une liberté telle et une hauteur de sentiment telle qu'il n'a plus besoin du génie ! Se rendre superflu — c'est la gloire de tous les grands. » Je vois là la peinture d'un avenir pour l'humanité : l'accomplissement individuel, né en bonne partie de la société, se mêle à nouveau dans la société, pour pouvoir devenir la normalité et provoquer de nouveaux accomplissements.

Ensuite, Le Voyageur et son ombre.

vendredi 20 septembre 2019

Humain, trop humain - Nietzsche

Humain, trop humain - Nietzsche

Bien qu'ayant beaucoup aimé Ainsi parlait Zarathoustra, pendant mes autres tentatives répétées de lire Nietzsche (notamment avec Par-delà bien et mal et La Généalogie de la morale), je me suis heurté à un mur. Certes, le propos est complexe, mais ce sont plutôt l'égo et l'agressivité de Nietzsche qui m'ont posé problème. C'est donc avec plaisir que je retrouve dans Humain, trop humain (1878) un Nietzsche plus jeune, plus sobre, qui se lit avec plaisir. Il s'aventure à déconstruire la pensée commune, en particulier la morale et la religion, en plongeant loin dans le passé comme dans l'avenir possible. Sur plus de 600 aphorismes (classés en chapitres à l'intérêt inégal) écrits pendant une difficile période de souffrance physique, il développe sa pensée destructrice pour mieux être créative. Je m'attarde ci-dessous sur quelques morceaux (avec les numéros des aphorismes), et je lirai plus tard Opinions et sentences mêlées et Le Voyageur et son ombre, datés de l'année suivante, qui se trouvent dans le même recueil.

5 (Préface). « Il jette en arrière un regard de reconnaissance, pour sa dureté et son aliénation de soi-même, pour ses regards au loin et ses vols d'oiseau dans les hauteurs froides. » Ici je m'accorde une interprétation bassement littérale et temporelle. Je suis revenu il y a peu d'un voyage qui, en partie, a eu sur moi un effet négatif. Mais plutôt que de fuir cette négativité, ou de la noyer sous l'apparence bienséante du succès, de l'épanouissement souriant, il faut l’embrasser, l'intégrer, jusqu'à ce que les expériences négatives soient tout comme les positives des briques de valeur dans la construction de la pensée.

2. Sur le nécessité du recul pour comprendre l'humain. « La téléologie [étude de la finalité] toute entière est bâtie sur ce fait, que l'on parle de l'homme des quatre derniers mille ans comme d'un homme éternel, avec lequel toutes les choses du monde ont dès leur commencement un rapport naturel. » Admirable à quel point Nieztsche se projette dans le temps, on dirait un bon auteur de SF. L'avenir est si imprévisible, et tellement porteur de changements radicaux dans la nature même de l'humain, qu'il convient d'ouvrir la pensée à ces potentialités, ou du moins à sa propre ignorance de la plupart de ces potentialités.

9. Sur l'absurdité de la métaphysique. Nietzsche laisse la métaphysique, la recherche de la nature du réel, aux scientifiques. La métaphysique ne serait rien d'autre qu'un vaste entassements de possibles dont il ne convient pas de se préoccuper car ils sont hors de portée, inaccessibles, sans lien avec l'humain : « L'existence d'un pareil monde fut-elle des mieux prouvées, il serait encore établi que sa connaissance est de toutes les connaissances la plus indifférente : plus indifférente encore que ne doit l'être au navigateur dans la tempête la connaissance de l’analyse chimique de l'eau. » Mais, qui sait, l'humain ne sera peut-être pas toujours dans la tempête.

51 « Comment le paraitre devient être. » « L'hypocrite qui joue toujours le même rôle finit par cesser d'être hypocrite ; ainsi les prêtres qui, dans leur jeunesse, sont d'ordinaire, consciemment ou non, des hypocrites, deviennent enfin naturels et c'est alors qu'ils sont réellement prêtres dans aucune affectation. » Je me suis souvent interrogé à ce sujet au cours de mes séjours dans des monastères catholiques ou orthodoxes. Le moine devient moine en se faisait forger par l'enclume de l'habitude et le marteau des normes. De même pour chacun d'entre nous, à une intensité moindre.

58. Un aphorisme splendide sur la promesse de l'amour éternel. Allez, je le reproduis en entier.
On peut promettre des actions, mais non des sentiments, car ceux-ci sont involontaires. Qui promet à quelqu'un de l'aimer toujours, ou de le haïr toujours, ou de lui être toujours fidèle, promet quelque chose qui n'est pas en son pouvoir ; ce qu'il peut bien promettre, ce sont des actions qui, à la vérité, sont ordinairement les conséquences de l'amour, de la haine, de la fidélité, mais qui peuvent aussi provenir d'autres motifs, car à une seule action mènent des chemins et des motifs divers. La promesse d'aimer quelqu'un toujours signifie donc : tant que je t'aimerai, je te montrerai les actions de l'amour ; si je ne t'aime plus, tu continueras néanmoins à recevoir de moi les mêmes actions, quoique pour d'autres motifs : de sorte que dans la tête des autres hommes persiste l'apparence que l'amour serait immuable et toujours le même. On promet ainsi la persistance de l'apparence de l'amour, lorsque, sans s'aveugler soi-même, on jure à quelqu'un un amour éternel.
80. Sur le suicide et sa beauté. Prenant exemple sur les grecs antiques, Nietzsche fait une petite apologie du suicide du vieillard qui choisit de quitter la vie selon ses propres termes, acte raisonnable et donc de valeur. Sa conclusion est une pique particulièrement croustillante : « Les religions sont riches en expédients contre la nécessité du suicide : c'est un moyen de s'insinuer par la flatterie chez ceux qui sont épris de la vie. »

87 « Celui qui s'abaisse veut se faire élever. » N'est-ce pas le cœur même de la plupart des religions ? La vie terrestre n'est niée que pour l'espoir d'un extase à venir, d'une reconnaissance des sacrifices effectués, et par-dessus tout pour l'espoir d'un logos qui accorde à la vie humaine une grande valeur.

111. La religion comme tentative primitive de l'homme pour influer son environnement. Par tous les artifices ritualistes, « il est donc possible d'exercer une contrainte sur les puissances de la nature en se les rendant favorables. » Ainsi l'humain se console de son impuissance et satisfait son puissant instinct de causalité, faute de le comprendre.

116. Critique de l’hypocrisie du chrétien ordinaire. « Si le christianisme avait raison, avec ses dogmes du Dieu vengeur, de la peccabilité [état d'un être capable de pécher] universelle, de l'élection par la grâce et du danger de damnation éternelle, ce serait un signe de faiblesse d'esprit et de manque de caractère, de ne pas se faire prêtre, apôtre ou missionnaire, de ne pas travailler avec crainte et tremblement et exclusivement à son propre salut ; ce serait un non-sens de perdre ainsi de vue l’avantage éternel pour la commodité d'un temps. » Comment être un saint sans fuir toutes choses terrestres, et comment être un vrai croyant sans chercher à être un saint ?

128. « La science moderne a pour but aussi peu de douleur que possible, aussi longue vie que possible — par conséquent une sorte de félicité éternelle, à la vérité fort modeste en comparaison des promesses des religions. » Fort modeste, mais — bien qu'il soit permis de douter que ce soit bien le but de la science — ô combien plus efficace. Le prêtre n'a pas besoin d'opérer la tumeur : la tumeur lui est indifférente, un chemin vers la vie véritable.

129. « Il n'y a pas assez d'amour et de bonté dans le monde pour devoir encore en prodiguer à des êtres imaginaires. » Et c'est les complimenter que de ne mentionner qu'amour et bonté.

161. Comment reconnaitre la valeur dans l'art ? « Nous pensons tous que l'excellence d'une œuvre d'art, d'un artiste, est prouvée, quand ils nous saisissent, nous ébranlent. Mais il faudrait d'abord que notre propre excellence de jugement et d'impression fut prouvée : ce qui n'est pas le cas. » Ainsi, méfiance notre propre jugement, soupçon envers nos émotions, de la même façon que le plaisir ou soulagement que provoque une idée (l'après-vie, par exemple) ne prouve en rien sa véracité. Trop souvent, l'impression provoquée sert de preuve à l'idée. D'ailleurs, aphorisme 227 : « Tiens seulement cela pour vrai, dit-il, tu sentiras comme cela fait du bien. Mais ce la signifie que de l’utilité personnelle que rapporte une opinion, on est censé tirer la preuve de sa vérité. » L'inverse est également vrai : face à une opinion désagréable : « Il ne peut pas avoir raison, car il nous cause du dommage. »

167. Contre la tyrannie des impressions, l'éducation : se libérer du « piquant de la nouveauté, de l'attente », qu'aujourd'hui ont pourrait appeler suspense ou surstimulation, au profit de reconnaissance et connaissance d'un motif et de ses nuances.

235. Anticipation assez précise des dangers du communisme à venir, et on retrouve déjà là les grands thèmes qui agiterons la littérature dystopique du vingtième siècle : « Les socialistes désirent établir le bien-être pour le plus grand nombre possible. Si la patrie durable de ce bien-être, l’État parfait, était réellement atteinte, le bien-être détruirait le terrain d'où naissent la grande intelligence et généralement l'individualité puissante : je veux dire la puissante énergie. » Alors, une valeur de la violence, de la tension ?

251. Pour jouir pleinement de la valeur de la pensée scientifique sans que la science ne nous prive des plaisirs et instincts moins rationnels : séparer l'esprit en deux. D'un côté la science, de l'autre le reste : « Dans un domaine est la source de force, dans l'autre le régulateur : les illusions, les préjugés, les passions doivent servir à échauffer, l'aide de la science qui connait doit servir à éviter les conséquences mauvaises et dangereuses d'une surexcitation. » Ainsi, sans nier les bases anciennes et vitales de l'esprit, et au contraire en les aimant, on y ajoute l'indispensable et plus humaine encore couche de raison.

257. « Aujourd’hui, nous vivons, il est vrai, encore dans la jeunesse de la science et nous avons coutume de suivre la vérité comme une belle fille ; mais qu'arrivera-t-il, quand un jour elle sera devenue une femme vieillie, au regard maussade ?  » Car certainement le connaissable est limité : quoi ensuite pour l'intelligence ?

283. La servitude volontaire, l'aveuglement choisi, dans une débauche d'action ? « Tous les hommes se divisent, de tout temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n'a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave, qu'il soit ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit. » La liberté du temps est un privilège, certes, mais un privilège parfois inquiétant, effrayant, qu'on repousse par l'activité pour l'activité dès qu'on la reçoit.

285. Déjà Nietzsche se plaint de la densité du monde qui noie l'otium dans l'activité barbare. Que l'oisif — à ne pas confondre avec le paresseux — ne culpabilise pas trop : « Tout individu calme et constant de cœur et de tête a le droit de croire qu'il possède non seulement un bon tempérament, mais une vertu d'utilité générale et qu'en conservant cette vertu il remplit même un devoir fort élevé. »

500. « En vue de la connaissance, il faut savoir utiliser ce courant intérieur qui nous porte vers une chose, et à son tour celui qui, après un temps, nous en éloigne. » J'aime ce beau résumé de la vision nietzschéenne du mouvement intellectuel permanent où, tel un voyageur à travers le monde, le voyageur de l'esprit a beau être parfois tenté de s'installer dans le confort d'une citadelle doctrinale, il regarde l'horizon avec un mélange de regret et d'envie, soupire, ajuste son sac sur ses épaules, et se met en route vers sa prochaine escale.

585. Retour de la téléologie, actuellement trop embourbée dans le déchaînement du progrès machiniste : « L'humanité emploie sans compter les individus comme combustibles pour chauffer ses machines : mais pourquoi donc les machines, si tous les individus (c'est à dire l'humanité) ne sont bons qu'à les entretenir ? Des machines qui sont leur fin à elle-mêmes, est-ce là l'umana commedia ? »

635. Malgré le triomphe de la science, malgré même le triomphe des résultats de la science, la pensée scientifique, basée sur le doute et les hypothèses, reste trop souvent une chose étrange et lointaine : « C'est, en effet, sur l'entente de la méthode que repose l'esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité. » Car on peut utiliser un ordinateur et être créationniste, être sauvé par une chimiothérapie et se dire que l'on ira au paradis qu'un peu plus tard.

638. Et Nietzsche conclut en beauté sur l'image du voyageur : « Celui qui veut serait-ce dans une certaine mesure arriver à la liberté de la raison n'a pas le droit de se sentir sur terre autrement que voyageur, — et non pas même pour un périple vers un but final : car il n'y en a point. »

mardi 17 septembre 2019

One - David Karp

One - David Karp

Une dystopie d'une sobriété rare, sobriété qui d'ailleurs est un peu le point noir. One (1953) se déroule dans un futur indéterminé, un futur qui ressemble fortement à l'Amérique contemporaine au moment de l'écriture. Technologiquement, rien de neuf. Mais socialement, si. Burden vit dans l’État, un mélange entre l'état providence et le totalitarisme communiste classique. On a l'impression d'être dans les débuts d'une société qui mènera petit à petit à celles d'Anthem d'Ayn Rand ou de Nous de Zamiatine, où plus personne ne parle à la première personne. Petit à petit, l'individualité est grignotée au profit de la conformité, que tous soient semblables, que tous se noient dans l’État pour que règnent stabilité et intégration. Burden, donc, comme tout protagoniste de roman dystopique qui se respecte, est tout d'abord relativement intégré, mais ne va pas tarder à se faire piétiner par la machine.

On retrouve là, comme dans Le Meilleur des mondes, une société assez ambiguë. C'est à dire qu'il n'y a pas de guerre, que le niveau de vie est élevé et qu'une bonne partie des gens sont certainement satisfaits, sincèrement satisfaits. David Karp ne va pas aussi loin qu'Huxley dans sa brillante ambiguïté, mais les choses sont toujours plus grises quand le protagoniste a un choix à faire entre un conformisme confortable et une rébellion honnête mais potentiellement suicidaire. Le lien est peut-être encore plus fort avec 1984, puisque tout le roman de Karp semble être une variation sur la fin de celui d'Orwell, c'est à dire cette séance de torture qui a pour objectif de briser la volonté du protagoniste.

Burden semble être un bon citoyen, il est même espion d'état : il écrit chaque jour un rapport sur les potentielles hérésies qu'il voit autour de lui. Mais, inconsciemment, c'est un hérétique, c'est à dire un individualiste. Il a son égo, et il y tient. Il refuse de se noyer dans la multitude, il se croit supérieur à la majorité. Une fois ce secret découvert, les serviteurs de l’État vont entreprendre de le briser mentalement. Si cette mécanique est assez hypnotique par son côté arbitraire et implacable, il faut bien avouer que les longs entretiens entre Burden et son redresseur de torts sont, eh bien, un peu longs. Ça manque franchement d'intensité narrative. D'autant plus que le propos n'a pas très bien vieilli : la façon dont les bourreaux retournent l'esprit de Burden et lui effacent la mémoire presque en claquant des doigts n'est pas crédible. Il est trop bien traité, et pendant trop peu de temps, pour que le lecteur ne reste pas incrédule. Bref, One, malgré une véritable ambition, échoue à captiver narrativement, surtout en comparaison avec les romans cités ci-dessus, ou avec Le Zéro et l'infini d'Arthur Koestler par exemple.

Le fin mot de l'histoire, ce que Karp veut laisser à son lecteur, c'est que malgré la destruction de l'esprit de Burden, son égo profond est toujours là. Cette force étrange, fière et insatisfaite, est inhérente à la condition humaine, et vouloir s'en débarrasser est un vain fantasme. Après tout, plus le monde social est normé, plus l'anormalité est probable. L'avide, l'insatisfait, l'anormal, est un rouage inévitable de la normalité.

samedi 14 septembre 2019

Lord of the World - Robert Hugh Benson

Lord of the World - Robert Hugh Benson

Je suppose qu'aujourd'hui Lord of the World (1907) est surtout lu par des catholiques en quête de validation facile. Benson était prêtre, ce n'était pas dans son ambition question d'écrire la moindre idée potentiellement hérétique. Lord of the Word est donc de la science-fiction chrétienne datant du tout début du vingtième siècle. Je ne suis pas un expert en SF chrétienne (et je ne suis pas certain que le genre soit très étendu) mais je crois avoir préféré ce bouquin-là à Au-delà de la planète silencieuse de C.S. Lewis, qui était plus exotique et du coup moins radical.

L'élément au cœur du roman, c'est le complexe de persécution de l'auteur. Comme Ayn Rand, par exemple, qui croyait qu'aux USA les plus riches étaient d'innocentes victimes de la monstrueuse foule socialiste, Benson est persuadé que les catholiques non seulement son les seuls à avoir compris la nature de la réalité, mais surtout qu'ils sont les innocentes victimes des persécutions de la foule. Les méchants, ce sont les matérialistes, et surtout les francs-maçons, qui sont un peu à Benson ce que les travailleur sociaux sont à Rand.

L'histoire, vite fait. L’Angleterre est devenue communiste, et d'ailleurs peut-être le monde entier, mais ce n'est pas très clair. L'auteur préfère faire de longues pages interminables sur des descriptions de l'extase catholique plutôt que d'expliciter la société qu'il anticipe. Mais reconnaissons-lui ses mérites : il conçoit un monde devenu communiste dix ans avant la révolution russe de 1917. Pour le coup, il est vraiment précurseur. Et comme le communisme qu'il imagine ne se base pas sur la future société russe, il ne le critique pas comme par exemple Rand dans We The Living sur la base de son inefficacité ou de son caractère aliénant. Non, le communisme de Benson fonctionne assez bien : la société est prospère, les gens se déplacent en machines volantes et utilisent des télégraphes sans fil... On trouve aussi la prémonition des armes de destruction massive. Mais, par contre, n'étant pas très matérialiste, le christianisme est en recul. Il n'est pas question des autres religions : n'étant pas les vraies religions, leurs membres ne résistent guère au matérialisme. Trois personnages. Percy, le bon catholique appelé à devenir pape : il a la foi, et pas grand chose d'autre. Reconnaissons quelques scènes de doute religieux qui ont le mérite d’apporter un peu de densité. Oliver, le politicien matérialiste : il n'est pas très développé, il sert à illustrer la position des non catholiques. Et sa femme, Mabel : elle incarne le païen qui accepte son inclinaison naturelle vers Dieu mais qui ne peut pas la suivre jusqu'au bout à cause de la société. Bref, élément perturbateur : l'antéchrist arrive, possède un charisme ravageur, unifie le monde dans la paix, se fait vénérer comme un dieu et entreprend d'annihiler les pauvres catholiques. A la fin, je ne sais pas trop, c'est confus, il y comme un combat final pas loin du Golgotha, à moins que ce ne soit que le jugement dernier.

Benson pense que tout le monde a un instinct de vénération, et que les non croyants se contentent de le réprimer. Mais la croyance la plus inquiétante, c'est celle de la vie après la mort, dans laquelle Dieu reconnaitra les siens. Car, après tout, cette vie terrestre n'est qu'une pâle ombre par rapport à la suivante... Ainsi l'église, engluée dans la foi, n'a que faire des conditions de vie dans la réalité : « The object of the Church was to do glory to God by producing supernatural virtues in man, and that nothing at all was of any significance or importance except so far as it effected this object. » Pire encore, il y une impatience de la mort. Si le monde part en vrille, ce n'est pas grave, que tout s'écroule, que l'humanité périsse, les vrais croyants iront au paradis. Ainsi l'auteur se complait dans cette terrible notion : tous peuvent mourir, car cette vie ne compte pas. Et cette idée n'est pas de la fiction, elle est au cœur de la plupart des religions. C'est aussi triste qu'inquiétant.

Et aussi, un peu comme dans Le Paradis perdu de Milton (mais pas autant, certes), la figure de Satan est, comment dire, pas si mauvaise que ça. Après tout, même s'il persécute les chrétiens, il amène l'unité entre les peuples et la paix sur Terre. C'est déjà un exploit, et toujours mieux que Dieu qui, lui, ne se montre jamais, sauf à la fin pour le jugement dernier. Et pour les catholiques de Benson, le fait que l'antéchrist amène la paix sur Terre est une mauvaise chose, car la véritable paix devrait venir de Dieu. Ainsi, tout ce qui ne vient pas de Dieu est à jeter. Mais, paradoxalement, les catholiques ne rejettent pas le progrès technique et scientifique quand ça les arrange (ils utilisent les machines volantes par exemple).  Et à l'inverse de l'antéchrist qui change le monde physique pour le meilleur, les catholiques de Benson, comme on l'a vu, se complaisent dans l'espoir en l'après-vie : peu leur importe ce monde-là.

J'ai aimé Lord of the World. C'est, comme j'aime le dire, de l'idéologie-fiction. S'il y a bien des longueurs, ce n'est pas trop grave : c'est une plongée en apnée dans un mode de pensée radical et étranger. Ce qui est peut-être même plus fascinant, c'est de lire sur internet les nombreux avis des catholiques à propos du roman de Benson.

mercredi 11 septembre 2019

Carnet de voyage : Bosnie, Serbie, Ennui

Monument de Kadinjaka. Voir journée du 15 aout.


Contexte

Mon amie autrichienne Bernadette me propose d'aller faire de la rando au Kossovo. Mais je n'ai pas de passeport, et pas le temps d'en faire un, sans compter que je serais plus partant pour quelque chose de moins sportif. Elle a rendez-vous fin aout avec des amis à elle pour marcher dans les montagnes slovènes, et je lui propose de se balader un peu dans Balkans avant. Cette fois, je ne prends pas de billet de retour : j'ai un peu de temps, et je décide de me laisser le champ libre. On verra que, finalement, je rentrerai plus tôt que prévu. J'ai rendez-vous avec Bernadette à Split, simplement pour des raisons pratiques.

7 aout : Split

Split est ce à quoi je m'attendais : un monstre touristique que j'ai honte de contribuer à nourrir. Desservi par de gigantesques paquebots, aussi beau que soit le centre sous toute cette crasse, il n'est qu'un entassement de touristes et de façons de leur soutirer des kunas, la monnaie locale. J'étais partant pour ne rester ici qu'une nuit, mais Bernadette, cherchant (illusoirement) du repos, en voulait deux. Arrivé très tôt après une courte nuit, j'écris ceci en terrasse d'un café avec à côté de moi une rabatteuse en mini-robe moulante. Je suis envahi d'un dégoût triste, qui n'est pas arrangé par ma demi-nuit.

Alors que je lis, la confusion autour de moi se mue en un bruit de fond presque agréable. A ma droite, un jeune couple attablé. L'homme part aux toilettes. La femme, l'air absorbé, presque peiné, fixe le dos de la rabatteuse, ou alors regarde à travers elle. Son copain revient, elle sort de sa rêverie, et reprend son masque social.

Je vais retrouver Bernadette à la gare routière, et on va manger un falafel. On est assis devant l'un de ces innombrables stands qui vendent des trucs et des machins aux touristes. Celui-ci est spécialisé dans les objets en pierre blanche, et on voit avec étonnement des touristes acheter des crucifix et des horloges en forme d'arobase.

Direction l'auberge, difficile à trouver. Pas le moindre signe, pas l'ombre d'une indication. Finalement, ce sont deux filles qui y dorment qui nous ouvrent. Personne à la réception. La photo en gros plan d'une araignée, encadrée et posée sur une commode, nous étonne. On appelle plusieurs fois le numéro indiqué, sans succès. Finalement, on laisse nos sacs dans un casier et juste à ce moment une femme de ménage arrive. Elle est étrange. Une fille se plaint de s'être fait piquer par on ne sait quoi pendant la nuit, elle a plein de plaques rouges sur le corps. La femme de ménage décide de tous nous asperger de vinaigre, sans nous demander notre avis sur la question, en affirmant que tout va bien se passer, c'est un remède ancestral. Là, si j'étais seul, j'aurais certainement dit adieu à mon argent pour les lits réservés, et je serais allé ailleurs. Mais Bernadette est incertaine, et on décide de tenter notre chance ici pour une nuit.

Bernadette veut aller se baigner, alors direction une plage, à l'ouest. On passe longuement par les collines boisées, qui ne sont pas désagréables. Je laisse Bernadette barboter pendant que je lis à l'ombre.

Sur le retour, en voulant retirer de l'argent, Bernadette se fait manger sa carte par le distributeur. Apparemment, c'est une procédure normale si on ne retire pas sa carte en quelques secondes, ce qui me semble être une très, très mauvaise idée. On appelle plusieurs fois le numéro indiqué, sans succès. On passe à la banque, mais ils nous disent d'appeler le numéro. Bon, on retentera demain. On passe la soirée devant la mer. Fatigué, mon esprit s'égare, je disserte longuement sur l'intolérable position nihiliste d'une cousine qui pense que l'humanité mérite de mourir pour laisser place à la nature, comme si l'humanité n'était pas la nature, alors que j'argumente qu'à long terme, l'intelligence est au contraire la seule chance pour le maintien et l'évolution de toute vie face à la destruction prévue de la Terre par le soleil ou autre chose, et plus globalement face à l'entropie générale de l'univers, puis pendant que Bernadette me parle, je me retrouve soudain, à peine consciemment, à faire des grimaces à un bébé.

Sommeil. Vers 3h30, je me réveille. Je constate qu'on est désormais trois dans le dortoir. Un peu plus tard, j'entends à travers mes boules quies grognements et gémissements. Je retire mon masque de nuit et, surprise : le type s'est levé et est en train de tituber comme un zombi dans le dortoir. Je me redresse. Il entrouvre la porte. Il se penche vers moi, et touche mes draps. Il titube encore. Et il retourne se coucher. Je ne sais pas s'il est ivre mort ou somnambule.

8 aout : Split

Quand je me réveille, je sens que cette journée ne sera pas très passionnante. Pas encore totalement récupéré de la nuit dernière, chaleur, et Split pas très engageante. Bernadette passe quelques coups de téléphone, et on obtient une adresse où aller chercher sa carte perdue en fin d'aprèm. En attendant, on se ballade, je lis sur un banc. Elle va se baigner, je lis à l'ombre pendant qu'un chien abruti multiplie les aboiements stridents contre les vagues. On repasse à l'auberge, où je fais une sieste, puis direction le siège de la banque pour la carte de Bernadette. Au retour, on passe à la gare routière prendre des billets pour Mostar, en Bosnie, puis on mange et lit sur un banc jusqu'à la tombée de la nuit. Je termine The Cellist of Sarajevo.

9 aout : Split (Croatie) →  Mostar (Bosnie)

Je me lève tôt et vais prendre un café à côté de l'auberge. Le café est tout petit, très différent de celui d'hier : pas de touristes, juste deux croates à côté de moi qui prennent leur alcool du matin. Une fois Bernadette réveillée, on se ballade un peu. Elle s'aventure sans moi dans la cathédrale bondée, et on s'approche de la statue de je ne sais plus quel religieux, héros local, vu comme un défenseur de la culture serbe. Du coup, logiquement, embrasser l'orteil de sa statue porte chance.

On abandonne Split sans regret. Mais le voyage en bus, censé commencer à 11h pour finir vers 15h, prendra le double du temps prévu : retard initial, passage de la frontière inhabituellement long, et problèmes mécaniques qui font que le bus s'arrête en pleine route et peine à redémarrer. On arrive à 19h.

Mostar porte encore clairement les cicatrices de la guerre. Certains bâtiments ne sont pas débarrassés de leurs impacts de balles, d'autres, abandonnés, portent encore les cicatrices infligées pas obus et roquettes. Le vieux centre, près du pont reconstruit en 2004, est très touristique. C'est même l'endroit le plus touristique de tout le pays, mais on reste très loin de Split. On se trouve un coin où manger, et je me laisse un peu prendre au piège des verres de vin des Balkans : 20cl pour 1€50.

Vue classique depuis le pont.


10 aout : Mostar

Je me réveille vers 4h30 et ne me rendors pas. Dans l'accueil de l'auberge, des photos du gérant en tenue militaire avec un AK dans les mains, le sourire aux lèvres. A côté, un coran. Un peu plus loin, un petit poster de Tito.

Bernadette levée, on part pour la Sniper Tower, ou Old Bank. C'était une banque basée à Ljubjana qui, je crois, a fermé peu avant la guerre. Mais au cours du conflit elle a trouvé un nouveau rôle : un point de vue pour snipers croates (il me semble, les guerres de Yougoslavie sont complexes) visant les bosniaques musulmans de l'autre côté de la ville. Aujourd'hui, l'extérieur est recouvert de graffitis dont certains utilisent les impacts de balles. On trouve un point d'entrée et on pénètre à l'intérieur. Tout est dévasté, les fenêtres et portes murées. Il ne reste que le squelette en béton et les graffs qui le recouvrent. On prend le temps d'explorer et de s'imprégner de l'atmosphère. J'imagine que cet endroit joue un rôle important pour le rapport à la guerre des jeunes générations. Mais je suppose qu'à la longue, pour la plupart des gens, ce n'est plus qu'un morceau de paysage comme un autre. La force de l'habitude. On monte à l'étage. Les puits des ascenseurs ne sont plus que des trous béants donnant sur le vide. J'aimerais explorer les hauteurs, mais les escaliers ont perdu leur cage, ils ne sont plus encadrés que par le vide, et le vertige vient naturellement frapper. Bernadette ne le ressent pas, mais on laisse les étages en paix.



Après avoir croisé une statue de Bruce Lee dans un parc, on se dirige vers le monument des Partisans, terminé en 1965. Il est difficile à trouver, et se révèle complètement désert. Construit sur une colline, il nous accueille avec un étrange portail de béton et une toute aussi étrange cour vide entourée de chemins de béton surélevés. On continue l'ascension jusqu'à arriver à la partie principale : le cimetière en espaliers, où se trouvent environ 600 plaques nominatives. Sur la gauche, un sentier entouré de parois de béton aux formes surréalistes mène au point culminant, où trônent une fontaine asséchée et une large sculpture circulaire très ésotérique, symbolisant je ne sais quoi. On sent que l'endroit a été successivement délaissé et rénové. En ce moment il est assez propre, mais l'herbe fait petit à petit éclater le sol.

J'aime ce genre de créations, ces monuments des Balkans. Quelle que soit l'idéologie qui l'a élevé, il n'y est pas enchaîné. Il peut se faire le symbole de n'importe quoi. C'est une entité presque autonome qui habite l'espace, qui est l'espace.



On revient vers le centre, en croisant toujours de nombreux impacts de balles. Bernadette veut aller voir une église et visiter le musée du pont, mais je sens la fatigue me rattraper, et je ne suis pas particulièrement tenté par ces activités. On se sépare. Je fais quelques courses, me trouve un coin tranquille pour manger au bout d'une ruelle qui donne sur la rivière, et rentre à l'auberge pour écrire ces lignes en subissant les goûts musicaux discutables de la personne qui fait le ménage. Aujourd'hui, jusqu'à 38° : je pense laisser couler l'après-midi à l'ombre.

Je parviens à faire une sieste, et quand Bernadette revient, on repart se balader, en regrettant un peu de ne pas pourvoir grimper sur les collines qui, n'offrant pas d'ombre, sont comme hors d'atteinte. On retourne dans le centre ultra touristique, et on voit un type sauter du pont, tradition locale.

11 aout : Mostar → Sarajevo

On se lève à 6h pour prendre le train : ici, il est moins cher que le bus. Il est aussi étonnamment confortable, loin des standards habituels des Balkans, on y est plus à l'aise que dans bien des trains français. On passe dans de charmants canyons coupés par des barrages, avant d'atteindre Konjic, où je songeais à faire étape, avait d'y renoncer à cause des obligations de Bernadette qui nous imposent des contraintes temporelles.

Devant la gare de Sarajevo, la Twisted Tower nous accueille. Sa modernité trône, solitaire, dans un paysage qui semble des décennies en arrière. Ce contraste est étrangement plaisant. On passe déposer nos sacs à l'auberge avant d'aller marcher un peu au hasard. Le vieux quartier arabe m'est désagréable, particulièrement bondé et bruyant, et la vision de nombreux touristes du moyen-orient suivis de leurs femmes en burka éveille en moi des impressions dont je me passerais volontiers. On retourne se poser en terrasse d'un café pour s'organiser un peu. Je lis Watership Down, qui m'enthousiasme.



Bernadette propose d'aller à la Twisted Tower (137m, construite de 2006 à 2008), d'où on peut avoir une vue panoramique sur toute la ville. On revient donc par le même chemin pris depuis la gare routière, mais cette fois, à chaque intersection, je regarde s'il y a une vue sur les collines, et donc si pendant la guerre les civils qui passaient par là savaient qu'ils avaient une certaine probabilité de se faire tuer par un sniper serbe, ou bosniaque-serbe. Et toujours, des impacts de balles.

La tour trône juste à côté d'une vieille maison presque en ruine. On monte au sommet, ou en effet la vue est large. On remarque bien que la ville est encaissée entre les collines de tous les côtés, collines occupées par les forces serbes au plus fort du siège. J'aperçois le parlement, dont la photo est une des plus célèbres de la guerre. Il a été reconstruit à l'identique.

Un panneau indicatif, dans la tour, me fait sourire :
Winter Olympics in Sarajevo were held from 8th until 19th February 1984. The general view was that these 14th Winter Olympics were the best organized until then in the history of the games.

On revient vers le centre, on mange un falafel infâme (« Le pire falafel que j'ai jamais mangé » d'après un allemand à côté de nous), on passe voir la flamme olympique éternelle (pas si éternelle que ça, vu qu'elle est éteinte) et on va s'installer à l'auberge, où on se retrouve dans des dortoirs différents.

Bernadette veut aller visiter le musée de la guerre, une expo consacrée à Sebrinka, et je l'attends en terrasse d'un café. Je reviens hélas au même que ce matin, malgré la musique sirupeuse omniprésente, pour avoir un point de rendez-vous clair. Quand elle revient, on marche vers le vieux cimetière juif, et elle me parle de l'expo : essentiellement des photos et vidéos. On grimpe dans collines au nord, l'ambiance est calme, parfois verdoyante, et toujours de nombreux impacts de balles sur les murs. Le cimetière juif est étonnant : en hauteur, il offre une large vue sur la ville, et les tombes sont d'énormes rocs lissés. Il n'a été que récemment déminé, le parcourir a donc quelque chose d'inquiétant. Un monument de la seconde guerre mondiale s'est pris un obus ou une balle de sniper, qui a manqué de peu le mot FASIZMA. Il n'y a personne.



On redescend, en passant par le parlement et d'autres bâtiments d'allure officielle. On croise aussi une étrange sculpture de deux larges chevaux en fil de fer, sur rail. Fabriquée dans un garage pendant la guerre, elle n'est là que temporairement, à l'occasion d'une célébration, mais elle devrait trouver sa place dans la ville de façon plus durable. Je crois qu'elle est dans l'avenue qui, pendant la guerre, portait le nom de Sniper Alley.

12 aout : Sarajevo

Aujourd'hui, un peu de marche : on va à pied voir les ruines de la piste de bobsleigh des J.O. de 84. La plupart des gens y vont par téléphérique. J'ai repéré un petit chemin qui devrait être agréable. On monte dans les collines, où les rues deviennent rapidement labyrinthiques. On a l'impression de remonter dans le temps. On atteint le chemin, et instantanément on se croirait en montagne : ça monte dur, c'est caillouteux, on croise chèvres et moutons, il n'y a plus aucun bâtiment, si ce n'est de temps en temps une vue plongeante sur Sarajevo. On débouche sur un plat où se trouvent plusieurs maisons en ruine. Un peu plus loin, on tombe enfin sur la piste de bobsleigh, accompagnée d'autres ruines. On marche dedans, sans trop savoir dans quel sens s'élancer. D'après les toiles d'araignées, on est les premiers du jour. On monte par la piste, mais je réalise que le chemin pour l'observatoire devait être en dessous, on redescend un peu jusqu'à trouver la bonne ouverture entre les arbres.



Ce bâtiment a été dans l'ordre une forteresse, puis un observatoire détruit pendant la guerre, en 1992. Encore de nombreux impacts de balles et d'obus, et une jolie vue sur la ville. On retourne faire l'ascension de la piste en béton décorée de graffs, notamment quelques reproduction de Klimt très réussies. J'aime cet amas de béton courbe qui s'est transformé avec le temps en chemin, en moyen d'expression et en témoin de la temporalité humaine si brève, si instantanée, alors que la forêt tout autour est toujours aussi luxuriante, invariablement vivante. Infrastructure à usage unique, civilisation à usage unique.

Un peu plus loin, d'autres humains commencent à apparaitre. Certains font de la trottinette sur la piste. Les oiseaux s'égosillent. On rejoint l'arrivée du téléphérique, ou trône un panneau des J.O., avec cet infâme logo de la ville utilisant la police coca-cola. Quelques touristes errent, indécis, intimidés par l'inclinaison de la montagne. Il est encore tôt et on décide de se faire un sommet : il semble y avoir des chemins. Petite descente jusqu'à un hôtel, puis l'ascension commence. La route se mue petit à petit en sentier, la forêt nous offre de l'ombre, le corps est heureux de se voir opposé un peu de résistance, et le sommet est atteint. Belle vue tout autour de nous, et une étrange tour de télécommunication s'élève non loin. Je n'ai encore rien mangé de la journée, si ce n'est quelques noisettes, et on redescend un peu jusqu'à une baraque en ruine flanquée de bancs dont certains sont encore utilisables. Les raisins secs viennent agrémenter les noisettes. On improvise une petite boucle avant de reprendre le même chemin qu'à l'aller. Quelques voitures tentent de se rapprocher de la piste de bobsleigh, où titubent deux américains obèses, non loin du téléphérique. Plus bas, le petit chemin qui mène au labyrinthe des rues des collines se révèle traitre en descente.

On passe se doucher à l'auberge, où quelques indiens diffusent dans la salle commune leur musique qui fait mal à l'âme. On passe au musée de Franz Ferdinand, sur les lieux de l'étincelle qui a fait exploser la première guerre mondiale. Le musée n'est qu'une pièce unique, on s'en passe. Ensuite, face à la chaleur, on se résout à aller se poser dans un café. On ne parvient pas à en trouver sans musique abyssale, à moins de prendre en échange chichas ou matchs de foot.

Plus tard, on va manger un falafel, bien meilleur que celui d'hier, et on s'achemine lentement vers le bastion jaune. Le timing n'est pas volontaire, mais il semble que ce soit un bon endroit pour le coucher du soleil. En chemin, on croise un immense graff représentant les monuments communistes de Bosnie dans leur état d'origine et actuel. Mon cœur se serre à l'idée que nous n'irons pas les voir. J'ai toujours en tête un grand Tour de l'ex-Yougoslavie centré sur ces monuments. Et depuis le bastion jaune, on peut voir toutes les collines de Sarajevo ou s'étalent des centaines de petites maisons. Difficile de dire que la ville est belle, mais elle dégage un vrai charme. Retour par un cimetière musulman, où une large proportion des tombes portent la date de décès 1995.



13 aout : Sarajevo

Je me lève à 7h, et suis le premier dans la salle commune, ce qui est plaisant. On prend le tram pour aller à l'ouest de la ville, où se trouve la station de bus qui mène vers la Serbie. Contrairement au train qui reluisait, le tram est un peu minable, et terriblement lent. On traverse Sarajevo dans la longueur.

Première étape : la vieille maison des vieux. Pendant le siège, les soldats/miliciens serbes qui ne voulaient pas tuer de civils utilisaient leurs munitions sur ce bâtiment qu'ils savaient être vide. Du coup, il est particulièrement détruit, ce qui contraste avec les murs encore colorés. On entre facilement. Le sol est jonché de déchets. Une fontaine vide se dresse au milieu des décombres, et la végétation reprend ses droits à partir de la cour intérieure. Des bruits étranges, et dans les couloirs sombres, les formes fugaces de chiens errants. L'un d'entre eux se faufile derrière nous, et même si habituellement je n'aime guère les chiens, je m'apaise en les devinant inoffensifs, mais l'endroit invite l'imagination à glisser sur certaines pentes, et Bernadette veut détaler. Dehors, la ruine magnifique fait contraste avec les immeubles modernes. D'autres, le long de l'avenue, on dû connaitre la guerre : on devine les réparations approximatives à la brique de trous d'obus ou de roquettes.



On s'enfonce pour rejoindre la gare routière. Rapidement, la frénésie de l'avenue est oubliée, et on avance entre de nombreuses petites maisons calmes. On rejoint ensuite ensuite des quartiers d'immeubles plus modernes, mais il y a toujours de l'espace et de la verdure. A la station de bus, je n'ai pas assez de liquide, il faut aller en chercher.

Puis direction le musée du tunnel qui passait sous l'aéroport pendant la guerre. Les musées ne m’excitent pas particulièrement, mais bon, on est dans le coin. Il faut encore marcher, on passe au sud de l'aéroport, et on se croirait presque à la campagne. Le musée est une petite chose ridicule et bondée par des groupes qui viennent jusque là en bus et en taxi. Quelques jolies photos de la guerre cependant, si le mot est adapté.

Après un long voyage à pied puis en tram, retour dans le centre. La température est intenable, et je vais passer le reste de la journée à l'auberge, alors que Bernadette va vadrouiller un peu. Les volontaires de l'auberge sont excessivement sociables. L'orage éclate, et je vais utiliser nos dernier roubles sous la pluie pour faire quelques provisions.

14 aout : Sarajevo (Bosnie) → Užice (Serbie)

Je me lève vers 6h30 et attends Bernadette dans la salle commune. On part à 7h. Une fois dans le tram, Bernadette est persuadée qu'on est pas dans le bon. On descend, et on constate quand le tram repart que si, on était dans le bon. Bernadette est confuse. J'ai quelques doutes sur la validité des tickets dans un autre tram : le validateur n'inscrit ni date ni heure, la validité doit donc être établie autrement. Et mes doutes sont confirmés : un contrôleur blasé nous fait signe que ça ne va pas, il demande ma carte d'identité, et nous fait signe de descendre. Amende à payer : un peu plus de 10€ chacun. Je ne perds pas plus de quelques secondes à protester et demande où trouver un distributeur. Je retire du liquide, paie l'amende, et on reprend la route. On marche sous la pluie jusqu'à la gare routière, où une vieille femme fait remarquer à Bernadette que ses lacets sont défaits.

C'est agréable de prendre le bus sous la pluie : de toute façon on ne ferait rien de plus que rester assis et lire. A la frontière, le chauffeur commence à distribuer les passeports après le premier contrôle, mais un garde frontière vient les réclamer avant qu'il n'ait bien avancé, ce qui fait rire tout le monde.

On est les seuls à descendre à Užice. Il pleut. Grands immeubles dans un creux entre les montagnes. On va à l'auberge, puis dehors quand la pluie cesse. Tours de béton verticales et pas mal de ruines. Centre plus véhiculé que celui de Nis, d'après mes souvenirs. On marche un peu près de la rivière, où une ancienne voie de chemin de fer a été convertie en chemin, tunnels compris. On continue un peu sur les collines, et la pluie revient.



15 aout : Užice → Zlatibor

Je me réveille à 5h30, la fatigue ne manquera pas de s'installer dans la journée. Au moins, j'ai la salle commune pour moi seul pendant un moment.

A 8h on part vers la station de bus pour rejoindre le monument de Kadinjaka et faire le retour à pied. On entre dans la gare routière par l'entrée des véhicules, et un type se met à courir vers nous en hurlant, l'air méchant. Après quelques secondes de confusion des deux côtés, il comprend qu'on est étrangers et qu'on essaie pas de frauder : il s'adoucit instantanément et nous donne toutes les indications nécessaires.

On se retrouve dans un minibus qui est rapidement plein à ras bord quand le chauffeur, comme d'habitude dans les Balkans, ramasse tous les gens qui lui font signe au bord de la route. On commence par voir le monument de béton au loin, il se découpe devant le ciel, posé sur un sommet. On descend. Commémorant un combat de 1941 entre le Bataillon des Travailleurs d'Užice et l'armée allemande, il a été construit entre 77 et 79, puis inauguré par Tito, « en présence de 100000 citoyens », si l'on en croit le panneau explicatif. Il n'y a strictement personne, et le temps nuageux donne à l'endroit une luminosité crépusculaire. Encore une fois, j'aime ces formes de béton bizarres, qui se dressent, solitaires, au milieu de nulle part. J'aime leur mélange d'abstraction et de radicalité, d'incertitude et de puissance. Ici, contrairement à bien d'autres, c'est entretenu : pas de graffs et herbe bien tondue. Sur une stèle gravée où se trouve le nom de Tito, quelques fleurs fraiches.



Pour revenir, on passe par les collines, sur de petites routes. Le temps s'éclaircit, on mange des mûres sauvages, on marche entre les cultures de framboisiers, on croise moutons et chèvres. On débouche sur un petit sommet, avec vue sur la vallée et le monument au loin. Pour rejoindre Užice, on descend longuement jusqu'à retrouver les maisons qui grimpent sur les pentes. Passage à l'auberge, pour récupérer nos sacs, puis retour à la gare routière, cette fois pour rejoindre Zlatibor.

On peut voir le monument dominer la vallée, au loin.


Quand j'ai sélectionné Zaltibor, la veille, c'était essentiellement parce qu'il y avait une auberge, des montagnes et pas mal de bus. Je ne savais pas que c'est en fait une station touristique. En hiver, il y a le ski, et en été la ville se transforme en... je ne sais pas trop quoi. Il y a un lac artificiel au centre, des gens qui tournent autour, plein d'attrape-touristes, un coin à restos, et une effroyable quantité de bâtiments en construction. J'ai du mal à saisir l'intérêt du lieu, mais on verra demain en marchant dans les environs.

Le type de l'auberge est fan de rap français, et il est déçu que je ne partage pas sa passion.

16 aout : Zlatibor

On part marcher dans la montagne. A Zlatibor même, tout comme dans la campagne alentour, une frénésie de construction. Première remarque : contrairement à hier, où les collines étaient verdoyantes, ici, tout resplendit d'un jaune doré. Les courbes s'étalent à l'horizon et, de l'autre côté, on voit les pistes de ski qui se découpent dans la forêt sur les flancs des montagnes. On progresse en passant dans quelques bois. A un moment, un chiot qui vient nous renifler les pieds manque de se faire écraser par un tracteur. On atteint le lac, et des chevaux se baladent tranquillement sur la route. Malheureusement, les sentiers sont quasi inexistants, ce qui ne nous motive pas à continuer vers la montagne. Il y a aussi une certaine lassitude plus générale qui s'installe en moi. On trouve une table de bois où manger et paresser, et on fait demi-tour. Pour ne pas avoir à repasser par la route avant de regagner la piste, je tente une percée improvisée. On finit par se frayer un passage sous une ligne électrique. Le sol est débarrassé des gros arbres, mais c'est loin d'être un chemin. Finalement, cette stimulation inattendue fait plaisir. On continue un peu à flan de montagne avant de retrouver la piste, où des chiens nous accompagnent.



17 aout : Zlatibor → Belgrade

Matinée dans le bus pour Belgrade. Grande ville, trop grande ville, dont on explore essentiellement le centre piéton. Fatigués, on ne fait pas grand chose d'autre que trainer dans la vieille citadelle, devenue un large parc. Mention spéciale à la petite église dont les chandeliers sont faits d'armes blanches et de centaines de balles, douilles et obus. Dans une autre, juste en dessous, sous de magnifiques mosaïques, les orthodoxes embrassent croix et icônes. Une peinture, dans une alcôve au fond de l'église, accessible après quelques marches qui descendent, semble avoir un succès particulier. Je comprends le réconfort que ces gens trouvent dans la vénération. Je comprends. Sur un banc dans le parc, je termine Watership Down.

Le soir, à l'auberge, un canadien très sociable, les cheveux longs et blancs, s'active adroitement pour rassembler tous les gens présents, chinois, espagnols, australiens, autour d'un verre sur la grande table.

Photos de mariage dans le seul coin calme du cœur de Belgrade.


18 aout : Belgrade

Je me réveille à 5h30. Fatigué toute la journée. On va se poser à un café de bon matin, puis, sous mon impulsion désespérée, direction le musée de la guerre. Je ne sais pas trop ce qui m'a pris, le désœuvrement sans doute, mais je n'attends normalement plus rien des musées, au contraire, je les évite (exception pour les musées d'art). Comme prévu, c'est terriblement ennuyeux, juste des plans et des armes sous verre, on aurait appris dix fois plus en continuant à lire Wikipédia au café. Mais au moins on rigole bien devant l'insanité de ce mode de transmission du savoir, qui parvient à être encore pire qu'un cours de lycée.

Ensuite, on se sépare pour l'aprèm. Je tombe sur un tournage, sur la longue place devant le musée d'anthropologie. Je m'incruste discrètement dans l'équipe, très nombreuse, pendant un moment, l'air de rien, mais je finis par laisser la place à un groupe de pompiers. Je reste à observer. C'est une scène de la série Navy Seals pour CBS. Beaucoup d'agitation pour un résultat sans doute assez peu digne d'intérêt. Je me lasse. Fatigué, j'erre vainement, et je suis frappé par la vanité du voyage. Je veux dire, j'en suis frappé encore plus que d'habitude. C'est un fait : je m'emmerde. Il y aurait bien quelques trucs sympas à faire dans les environs, comme le monument Rosnaj, ou le bosquet de Salinac, mais c'est loin, il faut prendre le bus pendant longtemps et affronter la chaleur. Je sais que derrière cette lassitude, c'est la fatigue physique qui m'assaille. Mais seulement partiellement. Vraiment, je suis chroniquement las. Ce que j'ai écrit ensuite dans mon carnet de voyage, j'hésite à le reproduire ici. C'est peut-être un peu trop personnel. Mais le fait est que je ressens un intense besoin de travail constructif sur le long terme, plutôt que d'errance au jour le jour. Je ne veux pas être comme un animal qui avance au hasard de ses sensations du moment, je veux une force directrice, une volonté intense. Quand je suis avec Bernadette, je peux passer mon temps à faire des blagues nihilistes, mais tout seul, ce n'est plus possible. Ce n'est plus drôle. Je suppose que la solution, à court terme du moins, c'est le sommeil. A long terme, c'est de continuer à façonner cette force directrice.

Bernadette, de son côté, est allée au mausolée de Tito et dans quelques églises orthodoxes. On va voir les ruines du Q.G. de l'armée serbe, bombardé par l'OTAN en 1999, mais le cœur n'y est plus, et le chaos urbain m'assomme. Bernadette court dans le parc pendant que je lis et que le soleil se couche.

Hummm...


19 aout : Belgrade

Petite journée. Le matin, on s'aventure un peu vers Novi Beograd, de l'autre côté du Danube. Ici, chaque quartier est un carré dont le nom est BLOK suivi d'un numéro, jusqu'à au moins 70. Pour y accéder, on passe par un pont très fréquenté par les voitures. Quitter le centre piéton est difficile : on est assailli par le bruit et la laideur, et on fait rapidement demi-tour. Au contraire, le quartier directement au nord-est du centre piéton est agréable, ombragé, calme, agrémenté de jolis restos et cafés, on devine que l'endroit est réservé aux gens les plus aisés.

Après le déjeuner on se sépare. Je ne fais pas grand chose de constructif, je fuis la chaleur, je lis Man's Search for Meaning, dont le côté religieux non assumé me hérisse les poils, et je fais un tour à la bibliothèque locale, qui se révèle minuscule.

Le soir, particulièrement désespérés, on picole un peu dans le parc. Puis, dans notre dortoir, on papote longuement avec un local, 27 ans, comme moi, venu de Bosnie du nord, Banja Luka. Il a quitté le pays à 18 ans pour aller bosser sur un paquebot de croisière. Il dit avoir fui la misère financière locale, et être devenu instantanément populaire dans sa ville une fois devenu expatrié. Il parle de la haine encore très présente entre les peuples des Balkans, de la guerre qui, selon lui, peut ressurgir à tout moment. Il affirme être en dehors de cette haine, la rejeter, mais apparemment, il n'aime pas les slovènes, ni les macédoniens (mais les slovènes restent les pires). Amère ironie. Il nous montre sa carte d'identité, et nous dit que son origine peut à tout moment causer des tensions, des rejets, des haines. Je l'interroge sur Tito, et il me confirme ce que je présumais : Tito est encore très populaire, car il avait su unir la Yougoslavie, empêcher les guerres civiles, et le niveau de vie était, selon lui, bien plus élevé. Il y avait du travail pour tous et le pain de coûtait rien.

Sur les croisières, les américains lui demandent si son pays est toujours en guerre. Il en est arrivé à répondre oui, et qu'il est sur le paquebot pour la fuir.

20 aout : Belgrade → Novi Sad

On va à la gare routière pour prendre le bus vers Novi Sad, deuxième ville du pays, et il part 10 secondes après qu'on se soit installés. En chemin, on croise le commandement des forces aériennes, orné d'une statue d'Icare, ou équivalent, en style brutaliste. Le bâtiment ne semble pas dans une forme resplendissante. Je termine Man's Search for Meaning.

On ne fait pas grand chose, mais Novi Sad se révèle être une ville relativement charmante, quelque part entre le côté passéiste de Nis et le cancer urbain de Belgrade. Le centre est beau, large et vivant, et les environs résidentiels semblent relativement vivables. Toujours un certain nombre de petits vendeurs de rue près des supermarchés. L'auberge est plaisante, petite et mignonne, dans un immeuble ancien qui donne en plein sur la place centrale. Un chinois passe l'aprèm dans le dortoir à parler très fort au téléphone et à s'allonger sur tous les lits.

En fin de journée, Bernadette a une attaque de dépression aigüe, qui convoque beaucoup de larmes et d'auto-apitoiement. Je réponds par un mélange d'indifférence, de compassion, de blagues nihilistes et de philosophie antique sans doute malmenée.

21 aout : Novi Sad

Je me réveille à 5h30. Aujourd'hui, on part dans les montagnes locales. On prend un bus qui nous dépose dans la forêt. Le principal obstacle, ce sont les toiles d'araignées intempestives. Au moins on est en sous-bois presque tout le temps, ce qui est appréciable vu la chaleur. Au premier monastère orthodoxe, on s'infiltre avec un groupe de touristes venus directement en bus. L'église est littéralement transformée en magasin, je me demande ce que Jésus en penserait. Sinon les murs sont recouverts de jolies peintures anciennes, et les tristes dévots embrassent les idoles, achètent des gadgets religieux, distribuent des billets aux hommes en noir, et je ressens l'habituelle fascination mêlée de dégoût.

Vers la fin de la boucle, un monument communiste célèbre je ne sais plus quoi en rapport avec la seconde guerre mondiale. Celui-ci est bien au milieu de nulle part, mais contrairement aux précédents, il est très classique : une haute colonne, des prolétaires de métal unis contre le fascisme, et des fresques. Je préfère les insaisissables formes de béton brutalistes. Pour le retour, il faut faire signe aux cars qui passent, mais on ne doit pas avoir les codes, le premier nous ignore.

Mon carnet de voyage s'arrête ici.

Le soir, on se sépare. Bernadette va courir, et je vais à la gare routière acheter les billets de bus pour le lendemain. puis j'erre un peu dans la ville, et je m'installe sur la place centrale, à côté d'un type qui joue du violon de façon à peu près acceptable : je suis en manque de musique, en grand manque. La prise jack de mon portable est morte, et c'est un drame. Je n'ai pas écouté de musique depuis le début du voyage. Une fois à l'auberge, Bernadette me passe son portable et ses écouteurs, et je m'assoie dans un coin pendant une heure sans bouger, avec de la musique.



22 aout : Novi Sad (Serbie) → Zagreb (Croatie)

Avant de rejoindre ses potes pour marcher en Slovénie le 26, Bernadette veut passer en Autriche, à Klagenfurt, pour laisser une bonne partie de ses affaires chez d'autres amis. (Elle a littéralement deux fois plus d'affaires que moi, voire plus.) J'ai comme projet d'aller à Karlovac, au sud-ouest de Zagreb, pour découvrir cette petite ville et passer au monument de Petrova Gora, mais ce serait trop juste niveau temps, alors on passe la nuit à Zagreb.

J'étais déjà passé dans la capitale de la Croatie il y a quatre ans, et la ville est beaucoup plus vivante que dans mes souvenirs. Je suppose que c'est simplement mon esprit qui me joue des tours, mais comment savoir ? On se ballade un peu, sans aller bien loin, et l'étrange poids de l'insatisfaction revient m'assaillir avec force, je me rapproche d'un état de passivité flottante.

23 aout : Zagreb (Croatie) → Ljubjana (Slovénie)

Bouger autant n'est pas une bonne façon de voyager, mais il s'agit de rejoindre Klagenfurt. J'avais prévu d'accompagner Bernadette et de rencontrer ses potes, qui ont l'air intéressants : ils vivent dans une cabane dans les bois, pensent que les animaux peuvent communiquer avec les humains par télépathie et font des stages de communication avec des poules. Mais je suis plus désespéré que jamais, et de retour à Ljubjana qui, tout comme Zagreb, est bien plus bondée que dans mes souvenirs, je me demande pourquoi cette ville m'avait tant marqué. J'ai l'impression d'être dans un coma éveillé, je peine à prononcer quelques paroles, et je ressens encore ce besoin de force directrice, d'impulsion vitale projetée vers l'avenir. Je pense étrangement à cette citation d'Ayn Rand (écrivaine que j'aime beaucoup tout me demandant si je devrais en avoir un peu honte) dans Atlas Shrugged, qui fait l'apologie d'une activité où le travail de chaque jour contribue à la construction d'une œuvre totale, en opposition avec une activité qui ne trouve guère de sens ailleurs que dans l'instant. Et là, dans ce type de voyage, j'ai l'impression de ne faire que passer d'instant en instant, comme un chat qui court après ses croquettes dès qu'il entend le bruit du distributeur automatique qui rythme sa vie. L'attrait d'un nouvel endroit, d'une nouvelle ville, d'un nouveau monument brutaliste, est comme le bruit du distributeur à croquettes. La comparaison est abusive, je sais qu'il y a de la valeur dans ce type de voyage, mais je l'ai perdue de vue, j'ai dû l'user jusqu'à la corde, cette valeur.

Je fais mes adieu à Bernadette, et me prends des billets de bus pour ce soir, à 23h : 16h de voyage jusqu'à Grenoble, avec une pause à Bologne à 4h du matin. Je vais errer dans Ljubjana avec mon sac à dos, je passe beaucoup de temps à marcher, ou assis sans rien faire d'autre que penser. Je vais dans des librairies, je feuillette longuement un gros livre sur l'architecture brutaliste, soupire encore une fois en pensant à tous ces monstrueux monuments communistes que je n'ai pas eu l'occasion d'aller voir en vrai, et je grimpe la colline centrale. J'aime l'architecture de l'intérieure de la forteresse : la roche brute est intégrée entre des murs de béton, des piliers de métal nu et quelques petites étendues de végétation laissée à elle-même. J'aimerais vivre dans un cadre comme celui-ci. J'aime cette nudité presque aride, où l'ingéniosité humaine, tout en resplendissant, se fait modeste.

dimanche 8 septembre 2019

Utopia for Realists - Rutger Bregman

Utopia for Realists - Rutger Bregman

What we need are alternative horizons thar spark the imagination. And I do mean horizons in the plurial; conflicting utopias are the lifeblood of democracy, after all.

Déjà, le petit livre qu'est Utopia for Realists (2016) est une lecture enthousiasmante. Rutger Bregman ne perd pas temps, il va droit au but en assaisonnant son propos de données concrètes et, surtout, de multiples petits faits historiques qui servent d'illustrations et d'analogies. Après tout, Bregman est historien. D'ailleurs, j'ai un taux de notes prises par nombre de pages assez élevé, ce qui est la marque d'un livre dense et stimulant (mais, comme d'habitude, je vais avoir trop de notes pour avoir le courage de les utiliser ici). Un sujet large dans un format condensé servi par une exécution qui n'a pas peur de s'aider d'un peu de narration, j'aime bien.

Les sujets traités concernent beaucoup le rapport au travail dans un occident où souvent le salaire moyen stagne voire diminue : travailler moins, revenu de base, bullshit jobs... C'est argumenté avec brièveté et une surprenante efficacité. Ensuite, on s'aventure du côté des façons de mesurer la richesse mieux qu'avec le PIB (que l'auteur démonte de façon convaincante en esquissant son histoire) ou de mettre fin à la pauvreté (on se rapproche de l'altruisme efficace de Peter Singer, où donner directement de l'argent à ceux qui en manquent se révèle être la stratégie plus plus efficace et économique, aussi bien en occident que dans le tiers-monde). Le dernier point abordé, la potentialité de l'abolition des frontières, est de très loin le moins bien argumenté : les pages qui y sont consacrées ne consacrent que quelques lignes à la cohésion sociale, et c'est loin de suffir à convaincre. Dommage de finir l'ouvrage sur une telle faiblesse. Quoi qu'il en soit, Bregman dit lui-même que son propos est surtout de secouer l'ordre établi, qui, s'il semble immuable aujourd'hui, était encore il y 100, 200 ans, ou même beaucoup moins, une utopie (degré de richesse, démocratie, espérance de vie, possibilités de communication, etc...). Il laisse le lecteur sur les fondateurs du néolibéralisme qui, eux aussi, il y a 80 ans, étaient encore des outsiders aux idées marginales... Fin habile pour faire rentrer l'idée principale : les sociétés humaines sont, aujourd'hui comme toujours, très malléables, et tout commence par des idées.

A propos de l'éducation :
In 2030, there will likely be a high demand for savvy accountants untroubled by a conscience. If current trends hold, countries like Luxembourg, the Netherlands, and Switzerland will become even bigger tax havens, enabling multinationals to dodge taxes even more effectively, leaving developing countries with an even shorter end of the stick. If the aim of education is to roll with these kinds of trends rather than upend them, then egotism is set to be the quintessential 21st-century skill. Not because the law or the market or technology demand it, but solely because that, apparently, is how we prefer to earn our money. Instead, we should be posing a different question altogether: Which knowledge and skills do we want our children to have in 2030? Then, instead of anticipating and adapting, we’d be focus-ing on steering and creating. Instead of wondering what we need to do to make a living in this or that bullshit job, we could ponder how we want to make a living.

Et un point qui m'a particulièrement frappé, que je prends la peine de reproduire ici. En gros, l'idée selon laquelle la productivité toujours croissante de la plupart des industries donne l'illusion que d'autres secteurs qui ne peuvent pas être ainsi optimisés à cause de leur caractère inévitablement humain, notamment l'éducation et le soin, doivent rattraper leur retard d'efficacité. Cette idée est un fléau contemporain.
First noted by the economist William Baumol in the 1960s, this phenomenon, now known as "Baumol’s cost disease," basically says that prices in labor-inten-sive sectors such as healthcare and education increase faster than prices in sectors where most of the work can be more extensively automated.
But hold on a minute.
Shouldn’t we be calling this a blessing, rather than a disease? After all, the more efficient our factories and our computers, the less efficient our healthcare and education need to be; that is, the more time we have left to attend to the old and infirm and to organize education on a more personal scale. Which is great, right? According to Baumol, the main impediment to allocating our resources toward such noble ends is “the illusion that we cannot afford them.”
As illusions go, this one is pretty stubborn. When you’re obsessed with efficiency and productivity, it’s difficult to see the real value of education and care. Which is why so many politicians and taxpayers alike see only costs. They don’t realize that the richer a country becomes the more it should be spending on teachers and doctors. Instead of regarding these increases as a blessing, they’re viewed as a disease.