J'avais déjà essayé de lire La Servante écarlate par le passé, mais j'avais été rebuté dès les premières pages par l'écriture. Je m'y suis replongé, ne serait-ce que pour ma culture, et cette fois je suis arrivé jusqu'au bout. Ça n'a pas été facile, j'ai souvent dû me forcer. J'ai fini par à peu près entrer dans le roman vers la page 250, à la moitié.
Je suis étonné qu'un tel best-seller ait un début, voire une première moitié, aussi soporifique. Il ne se passe vraiment pas grand-chose : on suit paresseusement la perspective de la narratrice, qui n'interagit presque avec personne. Certes, je suppose que c'est le propos : l'oppression, l'isolement forcé, l'ennui qui s'ensuit. La protagoniste évoque la longueur des journées, elle se rappelle son passé, on jongle avec les temps. C'est franchement flou, peu clair. Sans doute à cause de ce manque de chair narrative, l'écriture m'a paru pénible, surchargée, cherchant très fort à paraître sophistiquée faute de matière. J'ai souvent lu en diagonale.
Un gros point noir : on a énormément de mal à deviner les contours de la société décrite. Le lecteur est piégé dans un zoom sur la protagoniste, on ne voit rien hors de ce cadre très limité, et on n'a jamais d'aperçu clair sur la façon dont fonctionne l'ensemble. Même par la suite, quand la narration prend du souffle et qu'on rencontre d'autres personnages, qu'on en apprend plus sur le passé, cela reste vague et difficilement crédible. Le système décrit est extrêmement totalitaire, rigide, oppressif. Comment, exactement, se maintient-il ? Quelle est la hiérarchie politique en place ? Quelle est son origine ? Que pensent les gens ? Comment est-on passé, en dix ans, de l'Amérique ordinaire à cela, avec tous ces rituels bizarres ? De plus, il n'y a jamais de situations réunissant plus de quelques dizaines de personnages, dans un unique quartier d'une seule ville. Personne n'a de métier normal : tout le monde semble être une Tante, un Gardien, une Servante, un Commandant, au mieux une bonne ou un chauffeur... Où sont les autres ? En l'état, j'ai beaucoup de mal à croire à la société décrite. Je comprends que cette restriction tienne au point de vue de la narratrice, mais ce n'en est pas moins frustrant.
C'est renforcé par un aspect science-fictif extrêmement maladroit. Le principal dispositif littéraire employé par Margaret Atwood pour étoffer sa fiction est l'ajout de majuscules à des mots communs ou à des néologismes. C'est exagéré jusqu'à l'abus, à raison de plusieurs occurrences par paragraphe : Gardien, Épouse, Commandant, Yeux, Ange, Vérification, Croyants, Servantes, Rédemption, Festivoraison, Natomibile, Éconofemmes, Calculatron, Mur, Genre, Non-Bébé, Tante, Colonies, Antifemmes... L'influence d'Orwell est probable, mais on reste très loin de sa réflexion sur le contrôle du langage par le pouvoir.
Certaines scènes parviennent néanmoins à être frappantes, notamment celles de sexualité, qui sont de loin les meilleurs moments — littérairement — de la première moitié du roman. Quand le récit avance et que d'autres personnages sont introduits, l'intérêt revient. En particulier, la relation entre la narratrice et son « Commandant » est sans doute la meilleure tension du récit. D'un côté, elle est ravie d'avoir de la distraction, et le syndrome de Stockholm s'invite. Car cet homme, malgré sa position oppressive, est loin d'être un grand méchant. Même s'il compte parmi les puissants à l'origine du nouveau régime, il regrette certains avantages du passé. Il souffre, à sa façon, de la destruction des liens sociaux sincères. Ou, pour le dire plus clairement : il vit dans un bourbier d'hypocrisie. Les puissants qui contournent les lois qu'ils imposent à la populace : un classique inévitable. J'ai apprécié, comme les autres développements de la seconde moitié. Il y a de véritables moments de punch narratif, où l'écriture est intense, où propos et narration se combinent avec efficacité. Je comprends que l'aspect du roman qu'on pourrait qualifier de féministe — peut-être de façon réductionniste — ait bien traversé le temps. Il y a là des passages captivants sur le rapport au corps, à la sexualité, aux émotions, le tout traversé par l'ombre de l’oppression masculine. Et en même temps, Atwood a le bon goût d'avoir un regard équilibré sur les hommes : le spectre de leurs opinions et comportements est large.
J'ai trouvé la fin décevante. Ce n'est en aucun cas un aboutissement, le dénouement des lignes narratives soigneusement filées auparavant. Certes, il y a une part de flou sur le destin de la protagoniste, mais ça n'en reste pas moins peu satisfaisant narrativement, peu conclusif. Et l'on finit sur une postface qui a certes la force de mettre en scène, ironiquement, un patriarcat plus poli, mais qui n'en reste pas moins poussive narrativement.
Un dernier point : la société décrite existe en bonne partie à cause d'une importante crise de fertilité. C'est un élément capital du récit, et il me semble incroyablement mal mené. C'est littéralement la fin potentielle de l'humanité, et personne n'a l'air de s'en soucier plus que ça. Personne n'en parle. On continue d'exécuter les rares femmes encore fertiles parce qu'elles font des bêtises. Vraiment ?! De plus, cela me semble en tension avec le propos du roman. Si le propos est de parler de l'oppression systémique des femmes, pourquoi placer cette société dans un cadre extrême qui, évidemment, va complètement changer la place des rares femmes encore fertiles ? (Que ce soit de la façon décrite, ou d'une façon opposée, où ces rares femmes fertiles jouiraient d'un très haut statut social.) Ce contexte est si peu exploré qu'il est clair qu'il n'y a guère d’intérêt science-fictif pour cette question. En un sens, c'est juste donner une raison à cette oppression. Certes, il y a toujours de bons prétextes à l’oppression — mais ici, l'avenir de l'humanité semble véritablement en jeu. Il aurait fallu soit que cette crise de fertilité paraisse n'être qu'un prétexte à l’oppression, soit qu'elle soit véritablement confrontée et explorée par la narration.