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jeudi 4 décembre 2025

Upgrade - Blake Crouch

Upgrade - Blake Crouch 

Après les hautement sympathiques thrillers SF qu'étaient Dark Matter et Recursion, Blake Crouch déçoit avec son dernier bouquin. C'est une histoire de super-humains augmentés génétiquement qui se laisse lire en diagonale, mais on revient vers du techno-thriller banal. 

  • Ce n'est absolument pas original, ce concept est déjà lu, vu, revu et relu. Ce n'est pas un problème en soi, tout dépend ce que l'auteur en fait, mais justement, il n'en fait pas grand-chose. Comparée aux deux précédents romans, qui tendaient vers le maximalisme, la trame est ici parfaitement convenue, dénuée de surprises percutantes. La fin est une longue scène d'action soporifique.
  • J'ai aprécié les détails concernant la biologie — il aurait été facile de les survoler encore plus légèrement, mais ça apporte un peu de densité.
  • L'écriture de l'hyper-intelligence est décevante. Comme dans les deux précédents romans de l'auteur, c'est un sujet casse-gueule, mais cette fois il n'y pas assez d'éléments stimulants pour distraire le lecteur. Ces humains avec des QI de 250 ont des réflexions franchement basiques, notamment sur le rapport entre intelligence et émotion.
  • Il y a un gros problème narratif. Pourquoi notre narrateur décide-t-il instantanément que répandre le virus de l'hyper-intelligence à travers le monde est une mauvaise idée ? Alors oui, il y a évidemment des tonnes de questions éthiques et pratiques qui se posent, et ça a l'avantage narratif de créer un conflit avec l'antagoniste, mais qu'est-ce qui pousse notre narrateur à faire ce choix, au-delà d'un évènement sans lien direct qui s'est déroulé 15 ans auparavant ? Dans Dark Matter et Recursion, il est évident que les technologies explorées posent un danger considérable pour l'espèce humaine, et c'est exploré pleinement par le récit, sans ambiguïté. Mais là, je ne sais pas, ça ne serait pas mieux si tout le monde avait une bien meilleure compréhension de soi-même et de l'univers ? Si tout le monde avait un accès total à sa mémoire et la capacité d'enfin apprendre de ses erreurs ? Si chacun était en bien meilleure santé physique ? Et avait non seulement les capacités de percevoir la complexité et l'importance du dérèglement du système Terre, mais en plus la volonté et les capacité d'agir ? Il aurait fallu plus d'effort narratif pour justifier la quête du protagoniste — ou embrasser plus franchement l'ambiguïté morale de la situation.
  • Ceci dit, j'ai aprécié l'épilogue, où il est révélé que le protagoniste a finalement mené à bien sa version du projet d'upgrade de l'espèce humaine — mais un upgrade de la capacité à la compassionC'est une conclusion pertinente.

Ma foi, si jamais Blake Crouch publie un nouveau thriller typé SF, je resterai tenté d'y jeter un œil. 

Update : je viens de repenser à Virus de John Brunner, qui a le même concept, sauf que le but des protagoniste est de répandre l'hyperintelligence. Je devrais le relire. 

dimanche 30 novembre 2025

Recursion - Blake Crouch

 

Ok, ok, c'est vrai, je suis convaincu, voire impressionné. C'est encore un cran au-dessus de Dark Matter, le précédent roman de Blake Crouch. Écrire des histoires de voyage temporel, c'est particulièrement casse-gueule. J'en suis rarement friand.

Ici, ça passe crème, pour plusieurs raisons :

  • Il y a une semblance de cohérence dans les mécaniques temporelles évoquées. Si on creuse un tant soit peu, aucun doute qu'on trouvera des incohérences et des zones de flou, mais il n'y a pas d'énormités qui brisent l'immersion. D'ailleurs, tout l'aspect mémoriel du voyage temporel me semble assez original.
  • C'est franchement maximaliste. On n'atteint pas les extrêmes du temps et de l'espace parfois explorés par de la véritable hard SF, mais tout de même : la trame s'étend sur des centaines d'années, à travers des dizaines de lignes temporelles, des dizaines de retour dans le passé, des apocalypses à n'en plus savoir que faire...
  • Comme dans Dark Matter, la dimension psychologique est percutante : les protagonistes sont confrontés à leurs extrêmes limites, leur sens de la réalité s'érode, leur esprit est soumis à des explosions mémorielles qui relèvent de l'apocalypse mentale.
  • L'aspect mélodrame est mieux régulé. Certes, l'auteur en fait toujours des tonnes sur à quel point le protagoniste est triste, à quel point il est amoureux, etc. Cependant, il n'y a guère d'overdose de mélodrame : il y a toujours suffisamment de force dans la narration, les retournements de situation incessants, les idées explorées, pour que le roman paraisse équilibré.

Je sais que je pourrais faire le snob et montrer comment tel truc n'est pas logique, telle omission est une facilité narrative, etc. Mais le fait est que j'ai adoré Recursion. Après un début un peu poussif, dès qu'on entre dans le cœur du concept narratif, c'est haletant, surprenant, toujours fluide malgré le chaos temporel, et extrêmement fun. 

mercredi 26 novembre 2025

Dark Matter - Blake Crouch

 Dark Matter -  Blake Crouch

Dark Matter (2016) de Blake Crouch fait partie, je crois, des romans de SF contemporains les plus lus. C'est un énorme best-seller. Il y avait tous les ingrédients pour que je laisse tomber rapidement :

  • C'est de la SF écrite comme un thriller, surtout au début, où la prose est si peu dense que je sautais des paragraphes entiers. 
  • C'est bourré de mélodrame. Jason, le protagoniste, ne fait que courir après sa femme, qui est la meilleure, la femme parfaite, elle lui manque terriblement, il est si triste sans elle, etc.
  • C'est d'ailleurs l'unique motivation du protagoniste : retrouver sa famille, protéger sa famille. Extrêmement basique.
  • Le concept SF (blabla quantique prétexte au thème des univers parallèles) est déjà vu et lu ailleurs, souvent avec plus de profondeur, notamment dans des nouvelles de Greg Egan, et en particulier son roman Isolation.

Ceci dit, j'ai accroché et finalement beaucoup aimé. Après un début un peu poussif, dès que le protagoniste se heurte à la réalité des univers parallèles, le roman décolle. A un premier niveau de lecture, le suspense immédiat fonctionne : qui a projeté notre Jason dans un univers parallèle, et pourquoi, et comment ? De quelle façon cet univers parallèle (et plus tard bien d'autres) est-il différent ?

Plus pertinemment encore, l'auteur parvient à installer un sentiment rare, vainement recherché par bien des récits d'horreur et de SF : une plongée dans l'inconnu total, une perte de tous repères, une aliénation absolue. Jason fait face à l'effondrement non seulement de sa réalité, à la disparition de ses liens humains, mais aussi à l'effondrement de toutes ses croyances sur la nature de l'univers, et finalement à l'effondrement de sa propre identité.

J'ai le sentiment que le roman aurait pu aller encore plus loin dans cette direction, mais ce n'était sûrement pas compatible avec le ton mélodramatique. Néanmoins, si le dernier quart du roman offre à Jason un retour vers le sens et le lien, un twist bienvenu vient — en plus de donner l'opportunité de faire du thriller  briser ce qui lui restait d'identité propre. Il est poussé à bout, aliéné de lui-même, intimement démoli.

Ce n'est pas mal du tout pour un roman de SF extrêmement accessible et typé thriller. Je vais sûrement tenter un autre roman de l'auteur.