J'ai hésité avant de saisir le clavier. Par rapport à tout ce qu'évoque ce petit bouquin, ce serait plus pratique de ne pas avoir à se mouiller. En gros, il me semble que Despentes est parvenue à explorer ces mêmes thèmes avec bien plus de distance et de pertinence à travers la fiction, dans Vernon Subutex, seul roman que j'ai lu d'elle. En l'état, l'illustration de couverture de King Kong Théorie est très honnête : c'est un travail de déconstruction colérique, enragé, qui donne des coups de pieds dans tous les sens, parfois avec pertinence, mais le plus souvent vainement, jusqu'au malsain.
Il y a l'aspect témoignage, solide, inattaquable, et quelques passages qui touchent juste, à propos des questions de genre et du viol. Et, surtout, je comprends que ça plaise, particulièrement à des femmes exaspérées, qui subissent ce qu'on peut qualifier de façon large d'inégalités entre les sexes, ou pire, des violences très concrètes. Je comprends qu'une charge claire, agressive, qui ne retient pas ses mots et fonce dans le tas, ça fasse du bien. Enfin, je crois que je comprends.
Mais, franchement, c'est souvent confus, à peine cohérent et d'un niveau d'analyse assez faible. J'ai relevé de nombreux passages, voyons-en quelques-un. « La maternité est devenue l'expérience féminine incontournable, valorisée
entre toutes : donner la vie, c'est fantastique. La propagande «
pro-maternité » a rarement été aussi tapageuse. » Sérieusement ? Elle croit vraiment que le début du XXIe siècle en Europe de l'Ouest est l'apogée de la pression sociale pour devenir mère ? J'aurais plutôt tendance à dire qu'il y a rarement eu des sociétés avec aussi peu de cette pression. Et en conclusion du même chapitre : « Le capitalisme est une religion égalitariste, en ce sens qu'elle nous
soumet tous, et amène chacun à se sentir piégé, comme le sont toutes les
femmes.
» Mais qu'est-ce que ça veut dire ? C'est tellement vague, tellement généralisant que c'en est complètement vide de sens. Ça signifie que d'autres grands systèmes ne « piègent » pas les gens ? Je pourrais continuer dans cette veine, notamment à propos de la théorie du titre, mais passons à un point plus important : l'apologie de la prostitution.
Je ne crois pas être particulièrement prude. Quand j'avais peut-être 20 ans, je fréquentais de façon libre une jeune femme qui, en plus d'être polyamoureuse, se prostituait. Elle me racontait tout ça sur l'oreiller, c'était très intéressant. Elle semblait très bien le vivre, et même aimer son métier, qui ne nécessitait pas beaucoup d'heures pour bien gagner sa vie. Et qui suis-je pour juger, pour dire aux autres quoi faire, tant qu'ils ont l'air à peu satisfaits et ne font de mal à personne ? Même s'ils sont misérables d'ailleurs, d'autant plus que les boulots qui rendent misérables, il y en a un paquet. Ceci dit, il m'a toujours semblé profondément bizarre qu'une partie du féminisme moderne défende la prostitution avec autant d'énergie. Et Despentes en met, de l'énergie, à défendre la prostitution. « Le rapport entre le client mâle hétérosexuel et la pute est un contrat intersexe sain et clair. » Hmm. Sain, vraiment ? Admettons. « N'empêche que si je devais donner conseil à une gosse, je lui dirais
plutôt de faire les choses clairement, et de garder son indépendance, si
elle veut tirer profit de ses charmes, plutôt que de se faire épouser,
maquer, engrosser et coincer par un type qu'elle ne supporterait pas
s'il ne l'emmenait pas en voyage.
» C'est un thème récurent : le mariage, c'est de l'esclavage, la femme doit donner des services sexuels, alors autant être libre à travers la prostitution. Dire que c'est réducteur serait un colossal euphémisme. Je suis peut-être un « homme blanc » puritain qui ne cherche qu'à contrôler les femmes, mais je crois que ce qu'elle dit là, c'est de la merde. C'est comme Ayn Rand qui, traumatisée par le communisme, fait la propagande de son extrême opposé, tout aussi nuisible, sans songer à l'infinité des alternatives.
Pour nuancer et développer mes critiques, cette dernière grosse citation est hors contexte. Despentes écrit ceci en réaction à certaines relations communément acceptées où les femmes utilisent leur féminité pour extirper à l'homme des avantages. Mais, j'ai envie de dire, c'est le cas de toutes les relations : toutes les relations sont des échanges à caractère économique au sens large. Compagnie, amour, lien, sexe, amitié, entraide, etc. sont des besoins et des ressources. Chaque relation est un échange de ces ressources, et, je crois, mieux vaut l’échange d'affection, d'amitié et de confiance que d'une liasse de billet contre une passe. Et on pourrait facilement inverser l'argument de Despentes : un mariage par intérêt, après tout, n'est-ce pas une affirmation de la puissance féminine qui se libère des normes et cherche son propre intérêt, etc. Je ne sais pas, autant laisser de côté le mariage par intérêt ET la prostitution pour parler de types de relations plus intéressants.
Finalement, la morale de l'histoire, c'est une apologie de la prostitution, une défense de la pornographie et une vague déconstruction des genres. (D'ailleurs : « King Kong, ici, fonctionne comme la métaphore d'une sexualité d'avant la
distinction des genres telle qu'imposée politiquement autour de la fin
du XIXe siècle. » Sans blague, la distinction des genres date de la fin du XIXe siècle. Et avant, il n'y avait pas « l'obligation du binaire ». Première nouvelle.)
Je voulais finir sur un point récurrent, qui n'a cessé de revenir au fil des années, dans de nombreuses discussions que j'ai pu avoir : l’obsession du tout culture et le déni de la réalité qui va avec. C'est-à-dire que tous les problèmes seraient simplement culturels — et pas que les problèmes, tout. Ici, à propos du viol : « J'aurais préféré, cette nuit-là, être capable de sortir de ce qu'on a inculqué à mon sexe, et les égorger tous, un par un. [...] Les petites filles sont dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes,
et les femmes rappelées à l'ordre chaque fois qu'elles dérogent à la
règle. [...] Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais
m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force, alors
que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je
ne devais pas me remettre. » Elle croit donc que si elle ne s'est pas défendue physiquement, c'est la faute à la culture. Je crois que la cause est autre : de façon générale, un homme a beaucoup, beaucoup plus de force physique dans les bras et le torse qu'une femme. En cas de viol, pour une femme, se défendre violemment est juste plus risqué, car la possibilité de maitriser l'homme est infime et la possibilité d'être gravement blessée en retour est élevée. C'est juste un fait physiologique : l'une des nombreuses différences entre les corps des hommes et des femmes, et, bien que ça puisse être déplaisant d'y penser, les comportements différents que ces différences engendrent. Cette perspective pourrait soulager Despentes, car elle la libère d'une faute qu'elle s'est créée elle-même.
D'autant plus que ce tout culture s'arrête quand ça l'arrange, et l'inné revient : « Le viol, c'est le propre de l'homme. » Honnêtement, ça se défend, encore faut-il être cohérent et savoir faire face à ce « propre ».