mardi 8 septembre 2026

Viande - Martin Harnicek

 Viande - Martin Harnicek

Un petit roman diffusé sous le manteau dans la Tchécoslovaquie communiste, et publié pour la première fois en 1981 au Canada. C'est une dystopie radicale, violente et cruelle, à la façon de Plop de Rafael Pinedo ou de Quinzinzinzili de Régis Messac. Oppression absolue, dissolution totale du lien social, cannibalisme permanent, meurtres et viols comme principales interactions : soyez prévenus.

Je dirais que le principal intérêt de Viande, c'est le point de vue de son protagoniste. Sans nom, ne connaissant rien d'autre que ce monde cauchemardesque dans lequel il a toujours vécu, il est, selon nos standards de lecteurs, un monstre meurtrier dénué de la moindre capacité d'empathie. Il n'en est pas moins parfaitement adapté à son environnement. Il tue, il mange, il dénonce comme il respire. Après tout, il ne fait qu'essayer de survivre : ce n'est pas lui qui a créé les règles. Au fond, il est lui aussi une victime, et s'il est incapable de trouver la moindre rédemption, c'est qu'il est trop bien adapté à l'horreur.

C'est un procédé littéraire remarquablement mené par Martin Harnicek : susciter de l'empathie pour un individu horrible. Tout ça se lit vite et bien, avec une inévitable fascination morbide.

Cependant, au-delà du concept de départ, qu'on saisit très rapidement, la société décrite ne tient absolument pas debout. Je conçois que l'objectif ne soit pas le réalisme — on est plutôt dans la fable monstrueuse, qui évoque thématiquement la dictature communiste par des moyens détournés — mais il me semble que le récit perd une grande partie de sa force potentielle si on ne peut pas croire un seul instant à cette société. Personne ne produit rien, il est interdit de communiquer, tout le monde s'entretue en permanence… Plus ça va, plus c'est insensé. Attention, divulgâchage : le système de tickets de viande n'a aucun sens, et il suffit de sortir de la ville pour tomber sur des villages paradisiaques.

L'écriture est en outre très sujette aux répétitions : les mêmes informations, les mêmes scènes, les mêmes ressentis reviennent à plusieurs reprises. Le roman, pourtant très court, en paraît trop long. Certes, je l'ai lu presque d'une traite, sans me forcer ; il n'empêche que mon ressenti, tout du long, a été celui d'un potentiel manqué, d'une dystopie trop schématique, trop rudimentaire et incohérente pour être efficace au-delà du facteur choc et de cette perspective narrative, par ailleurs très réussie.

C'est suffisamment unique pour donner envie de lire Albin, livre jumeau de Viande, du même auteur.

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