Lucrèce, il y a plus de 2000 ans, entreprend la lourde tâche de mettre en langue latine la philosophie d’Épicure. J'ai lu son long poème dans une traduction en prose plutôt qu'en vers pour privilégier la fluidité de lecture. Lucrèce, pour développer sa vision d'un monde sans dieux, décrit longuement le fonctionnement de tous les phénomènes naturels possibles. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, de la naissance de la vie à la destruction de toutes choses, l'ambition du poète est admirable. Parfois, on sourit devant des explications qui nous semblent aujourd’hui naïves et invraisemblables, et on est de temps en temps lassé de lire ce qui ressemble à une longue énumération, mais la force de la plume de Lucrèce est toujours là : c'est un plaisir que d'accompagner le poète-philosophe dans sa quête de savoir et de connaissance. Jamais il ne cède à l'obscurantisme et à la superstition. Même quand il se plante magistralement, on apprécie la tentative de compréhension du monde. J'y retrouve le même plaisir que je retire d'une partie de la philosophie antique : il y a quelque-chose de particulièrement touchant dans ces textes anciens écrits par des sages qui courent après la vérité, qui cherchent comment vivre bien. Ils donnent envie d'aimer l'humanité.
Pour la
terre, elle n'a jamais été qu'une matière privée de sentiments ;
mais, comme elle possède une multitude d’éléments des choses,
elle produit de mille manières une multitude de corps à la lumière
du soleil. Néanmoins, si l'on veut appeler la mer Neptune, et les
moissons Cérès, si l'on se plaît à employer abusivement le nom de
Bacchus au lieu du terme propre qui désigne le vin, on est maître
aussi de donner à la terre le titre de Mère des dieux, pourvu qu'en
réalité on préserve son esprit de la souillure honteuse de la
superstition.
Ne va pas
croire pourtant que tous les atomes puissent se combiner de toutes
les façons : car alors on verrait communément des monstres
dans la nature ; des êtres mi-hommes mi-bêtes viendraient au
monde, de hautes branches s'élanceraient du corps d'un animal
vivant, des membres d'animaux terrestres s'uniraient à des parties
d'animaux marins et des chimères soufflant la flamme par leur
gueules seraient nourries par la nature sur la terre, mère de toutes
les choses. Aucun de ces prodiges n'apparaît ; c'est que tous
les corps proviennent de semences définies, ont une mère déterminée
et croissent avec la faculté de conserver chacun son espèce.
Tout
d'abord, nulle part, en aucun sens, à droite ni à gauche, en haut
ni en bas, l'univers n'a de limite ; je te l'ai montré,
l'évidence le crie, cela ressort clairement de la nature même du
vide. Si donc de toutes parts s'étend un libre espace sans limites,
si des germes innombrables multipliés à l'infini voltigent de milles
façons et de toute éternité, est-il possible de croire que notre
globe et notre firmament aient été seuls créés et qu'au-delà il
n'y ait qu'oisiveté pour la multitude des atomes ? Songe bien
surtout que ce monde est l'ouvrage de la nature, que d'eux-mêmes,
spontanément, par le seul hasard des rencontres, les atomes, après
mille mouvements désordonnés et tant de jonctions inutiles, ont
enfin réussi à former les unions qui, aussitôt accomplies,
devraient engendrer ces merveilles : la terre, la mer, le ciel
et les espèces vivantes. Il te faut donc convenir, je te le redis,
qu'il s'est formé ailleurs d'autres agrégats de matière semblables
à ceux de notre monde, que tient embrassé l'étreinte jalouse de
l'éther.
Toutes les
fois d'ailleurs qu'une abondante matière se tient prête, qu'un espace l'attend et que rien ne fait obstacle, il est évidemment
fatal que les choses prennent forme et s'accomplissent. Et si par
surcroît les germes sont en telle quantité que tout le temps de
l'existence des êtres ne suffirait à les compter ; si la même
force subsiste et la même nature pour les rassembler en tous lieux
et dans le même ordre que les atomes de notre monde, il faut
admettre que les autres régions de l'espace connaissent aussi leur
globe, leurs races d'homme et leurs espèces sauvages.
Tous les
corps, en effet, que tu vois grandir heureusement et s'élever peu à
peu à l'état d'adultes, acquièrent plus qu'ils ne dissipent ;
la nourriture aisément circule dans toutes les veines et les tissus
ne sont pas assez lâches et distendus pour perdre beaucoup de
substance et laisser la dépense l'emporter sur l'acquis. Nos corps
font des pertes importantes, il faut en convenir, mais le compte des
acquisitions domine jusqu'au jour où le faîte de la croissance est
atteint. Dès lors, insensiblement les forces diminuent, la vigueur
de l'adolescence est brisée et l'âge glisse vers la décrépitude.
Plus est vaste en effet un corps qui ne cesse de croître, plus sa
surface est large, et plus nombreux sont les éléments qu'il répand
de toutes parts et qui s'échappe de sa substance. Les aliments ne se
répandent plus aisément dans toutes les veines et ne suffisent pas
pour réparer les flots de matière qui s'échappent sans cesse et
pour fournir la substance de remplacement. Il est donc fatale que les
corps périssent, étant moins denses à cause de leur pertes
incessantes et plus faibles contre les chocs qui surviennent. Car la
nourriture finit par manquer au grand âge, et dans on état
d'affaissement l'être résiste mal aux chocs répétés du dehors,
sa résistance est vaincue par leur acharnement.
L'éducation
peut former certains hommes et les polir uniformément ; le
caractère de chacun n'en garde pas moins son empreinte première. Nos
défauts, croyons-le, ne peuvent être si bien extirpés, que l'un ne
reste toujours sur la pente qui fait glisser à la colère, que
l'autre ne se tourmente trop vite de crainte, qu'un troisième n'ait
trop de facilité à s’accommoder des choses. En bien d'autres
points, des différences distinguent fatalement les divers
tempéraments, avec les mœurs qu'ils engendrent ; je ne puis en
exposer maintenant les raisons secrètes, ni trouver des noms pour
tant d'éléments et de figures, principes de cette diversité. Il
est une évidence que je puis cependant proclamer, c'est que les
traces du naturel premier, que la raison est incapable d’effacer,
s'atténuent cependant au point que rien ne peut nous empêcher de
mener une vie digne des dieux.
Si l'âme
est immortelle et qu'au moment de la naissance elle se glisse dans le
corps, pourquoi notre vie antérieure ne nous laisse-t-elle aucun
souvenir ? Pourquoi ne conservons-nous aucune trace de nos
anciennes actions ? Et si l'âme a subi de telles altérations que tout
souvenir du passé en soit perdu, un tel état n'est pas, je pense,
bien éloigné de la mort. Allons ! L'âme d'autrefois est morte
et celle d'aujourd'hui a été crée aujourd'hui.
Toujours en
effet la vieillesse dans le monde doit céder au jeune âge qui
l’expulse ; les choses se renouvellent aux dépens les unes
des autres, suivent un ordre fatal. Nul n'est précipité dans le
noir gouffre du Tartare ; mais il est besoin de matière pour la
croissance des générations nouvelles, lesquelles à leur tour,
leurs vies achevées, iront te rejoindre ; toutes celles qui
t’ont précédé ont déjà disparu, toutes après toi passeront.
Ainsi jamais les êtres ne cesseront de s'engendrer les uns les
autres ; la vie n'est propriété de personne, tous n'en sont
que l'usufruit.
Regarde
maintenant en arrière, tu vois quel néant est pour nous cette
période de l'éternité qui a précédé notre naissance. C'est un
miroir où la nature nous présente l'image de ce qui suivra notre
mort. Qu'y apparaît-il d'horrible, quel sujet de deuil ? Ne
s'agit-il pas d'un état plus paisible que le sommeil le plus
profond ?
Et toi, tu
hésiteras, tu t'indigneras de mourir ? Tu as beau vivre et jouir de la
vue, ta vie n'est qu'une mort, toi qui en gaspille la plus grande
part dans le sommeil et dors tout éveillé, toi que hantent les
songes, toi qui subis le tourment de mille maux sans parvenir jamais
à en démêler la cause, et qui flotte et titube, dans l'ivresse des
erreurs qui t'égarent.
Mais
pourquoi donc vouloir plus longue vie ? Qu'en serait-il
retranché du temps qui appartient à la mort ? Nous ne
pourrions rien distraire qui diminuât la durée de notre néant.
Ainsi tu auras beau vivre assez pour enterrer autant de générations
qu'il te plairait : la mort toujours t'attendra, la mort
éternelle, et le néant sera égal pour celui qui a fini de vivre
aujourd'hui ou pour celui qui est mort il y a des mois ou des années.
Puisque la
masse terrestre, l'eau, les souffles légers des vents et les
brûlantes vapeurs du feu, dont se composent l'ensemble des choses,
puisque tous ces corps connaissent la nécessité de naître et de
mourir, pensons qu'il en est de même pour le monde entier. Car les
êtres dont nous voyons les membres formés d'une substance née et
d'un corps mortel, et êtres-là apparaissent contraints à naître
et à mourir. C'est pourquoi, voyant les vastes membres, les parties
gigantesques du monde se consumer et ensuite renaître, je conclus
que pour le ciel et la terre pareillement il y a eu un premier
instant et il y aura une ruine fatale.
C'est que le
bien que nous avons sous la main, tant que nous n'en connaissons pas
de plus doux, nous l'aimons entre tous, il est roi ; mais une
nouvelle et meilleure découverte détrône les anciennes et renverse
nos sentiments. Ainsi l'homme méprisa le gland, de même il renonça
aux couches d'herbes garnies de feuillages. Les vêtements faits de
peau de bête un jour n'eurent plus de valeur : et pourtant leur
découverte avait excité tant d'envie qu'un guet-apens mortel
avait attiré, j'en suis sur, le premier qui les porta ; et
cette dépouille disputée entre les meurtriers, toute sanglante, ft
déchirée, et aucun d'eux ne put en jouir.
Alors,
c'étaient les peaux de bête, aujourd'hui, c'est l'or et la pourpre
qui préoccupent les hommes et les fait se battre entre eux :
ah ! C'est bien sur nous, je le pense, que retombe la faute. Car
le froid torturait ces hommes nus, ces enfants de la terre, quand les
peaux leur manquaient : mais pour nous, quelle souffrance est-ce
donc de n'avoir pas un vêtement de pourpre et d'or rehaussé de
riches broderies ? Une étoffe plébéienne ne suffit-elle pas à
nous protéger ? Ainsi donc le genre humain se donne de la peine
sans profit et toujours consume ses jours en vains soucis. Faut-il
s'en étonner ? Il ne connaît pas la borne légitime du désir,
il ne sait les limites où s’arrête le véritable plaisir.
Pareils aux
enfants qui tremblent et s’effraient de tout dans les ténèbres
aveugles, c'est en pleine lumière que nous-mêmes, parfois, nous
craignons des périls aussi peu redoutables que ceux dont
s'épouvantent les enfants dans les ténèbres et qu'ils imaginent
tout près d'eux. Ces terreurs, ces ténèbres de l'esprit, il faut
donc pour les dissiper, non les rayons du soleils ni les traits
lumineux du jour, mais l'étude rationnelle de la nature.