samedi 6 janvier 2018
L'oreille interne - Robert Silverberg
J'avais lu L'oreille interne il y a déjà pas mal d'années, et je n'en gardait guère de souvenirs à part le synopsis basique : David Selig est une sorte de télépathe. Il peut pénétrer à volonté dans l'esprit des gens, fouiller dans les moindres recoins de leurs impressions superficielles comme de leur identité profonde. Mais ce don n’empêche pas Selig d'être malheureux. Même sans son pouvoir, il serait probablement un marginal. La télépathie ne fait que renforcer ce trait. Elle lui permet de connaitre intimement autrui en quelques instants, mais il ne peut pas se permettre d'utiliser cette intimité, car comment l'expliquer sans révéler son don ? La barrière des apparences n'existe plus entre lui et qui que ce soit. Si par exemple il trouve une femme qui lui plait, savoir en quelques instants qui elle est vraiment et ce qu'elle pense exactement de lui l’empêche dans la plupart des cas d'avoir de véritables relations intimes. Selig rencontre quelqu'un d'autre qui possède le même don. Mais cet autre télépathe, contrairement à lui, vit parfaitement bien avec son anormalité. Il ne la laisse pas interférer négativement sur sa vie quotidienne et, au contraire, l'utilise sans remord pour se faire de l'argent facile à volonté. Voilà qui le souligne que L'oreille interne n'est pas tant un roman sur la télépathie qu'un roman sur un homme intelligent mais ordinaire qui lutte avec une vie médiocre.
Et ce don, qui isole Sélig tout en faisant intiment partie de son identité, s'évanouit petit à petit. C'est le récit d'une première mort. C'est sa façon de vivre, de percevoir autrui, de comprendre autrui, qui lui échappe. Comme s'il devenait aveugle et sourd. Sélig, essayant de faire face à cette diminution de lui-même, nous raconte sa vie de façon non chronologique. Son enfance, ses amours, son activité de nègre pour des étudiants... Certains passages sortent vraiment du lot, comme ces vacances adolescentes à la campagne, où Sélig, tranquillement assit, laisse ses perceptions voguer d'esprit animal en esprit humain, tentant de comprendre chacun, de briser la barrière des apparences. Ou quand il fait au lecteur une visite guidée de son appartement, jetant un regard cynique et plein d'auto-dérision sur son quotidien et son passé, hésitant entre la première et la troisième personne, comme si parfois sa télépathie, qu'il considère comme un parasite, avait une existence propre et prenait la parole.
Comme Le livre des crânes, L'oreille interne s'échappe avec aisance de son statut de science-fiction : c'est certes de l'excellente SF, mais aussi aussi de l'excellente littérature en général. Un récit de la vie quotidienne, de la solitude, des aventures amoureuses en demi-teinte, de la difficulté à communiquer, de l'imperfection de chaque esprit, de l'inévitable dégradation progressive de la machine humaine. Silverberg a un langage vif, inventif, il n'hésite pas à surprendre, à multiplier les références littéraires appropriées (car elles étoffent le personnage de Sélig), à entrecouper son récit des dissertations douteuses que Sélig rédige pour gagner sa vie, à utiliser la télépathie pour peindre de nombreux portraits nuancés. Un classique que j'avais peut-être lu la première fois trop jeune pour en apprécier la maturité.
334 pages, 1972, folio SF
Libellés :
Littérature,
Science fiction,
Silverberg Robert
samedi 30 décembre 2017
Kalpa impérial - Angélica Gorodischer
Comme les Chroniques martiennes de Bradbury, Demain les chiens de Simak ou les Récits apocryphes de Čapek, Kalpa impérial est un roman composé de plusieurs nouvelles qui, ensemble, forment un tout vaste et cohérent. Et comme pour ces exemples, on reste dans le thème de la chronique historique. L'empire dont parle Angélica Gorodischer est vaste, colossal. Il s'étire à travers les continents et les millénaires. On suit essentiellement les pas des hommes et des femmes de pouvoir, des empereurs et des impératrices, des conspirateurs et des imposteurs. Certains sont bons, d'autres mauvais, et la plupart moyens.
Angélica Gorodischer maitrise sa narration, clairement. Elle étoffe ses personnages avec une vitesse surprenante, les rendant attachants ou détestables en quelques pages. Elle explore les souterrains de la puissance, où les ambitieux peuvent faire de meilleurs chefs que les bienveillants, où les plaisirs les plus primaires de quelques individus décident de la destinées de contrées entières, où se débattent quelques êtres bons rendus fous par leur position de dieu vivant. Cette valse historique est profondément imprégnée de l’atmosphère des récits qu'on récite au coin du feu à un auditoire avide d'entendre les légendes du passé. De nombreux personnages sont des conteurs, des curieux, qui attachent de l'importance à ce qui a existé avant eux, ou a ce que les hommes imaginent avoir existé avant eux.
Le principal défaut de Kalpa impérial, c'est son statut de fantasy. C'est à dire que malgré les milliers d'années qui s'écoulent, rien ne change ni n'évolue vraiment. Une impératrice succède à un empereur, une ville tombe en ruine ou traverse une période dorée, l'empire est en guerre contre le sud, puis en paix, puis en guerre, puis en paix, ainsi à l'infini. Certes, c'est sans doute le propos de l'auteure : les soucis humains sont intemporels, les problèmes que l'on croit importants se noient dans l'immensité de l'histoire, et tout n'est que vent et fumée. Mais quand on atteint la moitié du roman et que l'on réalise ça, c'est décevant. Dans la réalité comme dans les œuvres citées plus haut, les choses changent. Et souvent elles changent violemment, radicalement. Ici, pas d'évolution politique, religieuse, philosophique ou scientifique. Le monde s'agite, mais reste le même. On s'y bat pour le pouvoir, pas pour des idées. Cela n'enlève pas à Angélica Gorodischer son très réel talent de conteuse, mais la portée de son roman en est limitée.
dimanche 17 décembre 2017
La guerre et la paix - Tolstoï
Au début du dix-neuvième siècle, la Russie et la France, à travers leurs leaders Alexandre et Napoléon, ont tendance à se faire la guerre plutôt régulièrement. Tolstoï nous embarque pendant 2000 pages dans un tourbillon de princes et de princesses, de comtes et de comtesses, d'empereurs et de généraux, d'officiers et de filles à marier, de soldats et de serviteurs, de paysans et d'esclaves. C'est massif, long, génial et frustrant.
Commençons par le moins bon. Tolstoï, au fur et à mesure que l'on progresse dans le roman, prend lui-même de plus en plus de place. Il écrit ses propres réflexions sur la guerre et l'Histoire, celle avec un grand H. En gros, selon lui, les leaders ne sont que les jouets d'un inévitable déterminisme historique, et les historiens se plantent magistralement en leur accordant de l'importance. Ainsi il donne une bonne image du chef de l'armée russe qui, contrairement à Napoléon, n'a pas l'illusion d'avoir le contrôle des événements. Cette position se défend. Mais, franchement, Tolstoï en fait des tonnes. Il développe son idée sur des centaines de pages, de façon extremement répétitive et de plus en plus envahissante.
Dans le même ordre d'idée, il parle beaucoup de guerre et multiplie les scènes de batailles et d'état-majors. Ce n'est pas un problème quand il utilise le point de vue de ses personnages. Par exemple cette scène de bombardement d'une ville tranquille, du point de vue d'un homme du peuple, est excellente et touchante. Même chose pour cette longue scène de bataille où Pierre, le riche idéaliste complétement à l'ouest, se promène en première ligne, aveugle à la mort qui menace de le frapper à chaque instant. Mais quand il nous impose la compagnie de Napoléon ou d'autres personnages historiques, c'est beaucoup plus terne. En effet, comment leur donner une âme, comment les placer dans des situations intéressantes ? On se retrouve surtout à entendre longuement parler de mouvements de troupes et de l'admiration béate que les leaders suscitent.
Par contre, quand Tolstoï se concentre sur ses propres personnages, que l'on soit à la guerre ou, encore mieux, dans la vie quotidienne, on touche au chef-d’œuvre. Beaucoup de ses personnages sont habités d'une énergie qui les pousse au questionnement permanent, ils cherchent leur position dans le monde, leur raison de vivre. Certains croient trouver leur place dans l'armée. Il trouvent confortables d'avoir une place clairement définie dans un petit monde bien hiérarchisé, de mettre de coté les questions existentielles. C'est le cas d'André, qui a toutes les raisons d'être heureux, mais qui ne l'est pas. Pourquoi n'est-il pas bien avec sa femme ? Il ne sait pas, hésitant entre l'humanisme et le désespoir. C'est le cas de Nicolas, qui finalement s’appropriera le rôle de gentilhomme campagnard, prendra goût à la chasse et à la gestion de sa propriété. Pierre, lui, cherche avec peine l'idéal. Ne comprenant pas grand chose au monde social, il se fait manipuler, et croit trouver chez les franc-maçons un cadre où donner libre court à ses vagues ambitions philanthropiques. Il tente d'améliorer la vie de ses paysans, d'améliorer son propre comportement, mais se heurte à l'insurmontable inertie des choses. Du côté des femmes, dans ce monde où les jeunes femmes de la haute société sont maintenues dans l’innocence la plus dangereuse pendant que les hommes vont « là-bas », comme dit pudiquement Tolstoï, c'est à dire au bordel, Natacha se laisse emporter par des pulsions qu'elle est incapable de comprendre. Tolstoï décrit superbement une scène de tension sexuelle entre Natacha et un noceur vétéran, et la jeune femme se croit amoureuse. Quand à Sonia, qui a le malheur de n'avoir ni fortune ni magnétisme et d’être seulement sage et bonne, elle finira vieille fille, comme tant d'autres femmes sacrifiées à l'autel des conventions sociales. Les personnages d'une rare finesse abondent, que ce soit Dolokhov, le débauché débordant de charisme et prêt à tout pour tromper l'ennui, Hélène, la femme de Pierre dépourvue de sens moral mais douée d'un charme manipulateur inné, ou Berg, prêt à tout pour être normal, ravi quand sa soirée ressemble à toutes les autres soirées, quand tout est chez lui comme chez tout le monde.
Accompagné par la plume de Tolstoï, errer parmi ces personnages, les accompagner dans leurs doutes et leurs craintes, leurs espoirs et leurs amours, leurs évolutions et déceptions, est un doux plaisir. Il y a là des scènes d'une beauté et d'une humanité rares. On imagine aisément Tolstoï y mettre beaucoup de lui-même, que ce soit à propos de la recherche de discipline à l'armée, des difficultés de la vie de couple, des ambitions humanistes, du désir de vie simple à la compagne. Ainsi on est un peu déçu quand à la fin il expédie la conclusion autour de ses quelques personnages principaux. Untel est marié avec unetelle, ils ont des enfants, vivent à la campagne une vie banale, et tant pis pour les autres. Et Tolstoï conclue avec soixante-dix pages d'ennuyeuses « considérations sur l'histoire, les historiens, les grands hommes, la nature du pouvoir et la liberté humaine. » Pourquoi ne pas plutôt développer ces thèmes à travers les personnages qu'il a déjà passé tant de pages à étoffer pour leur offrir un point final vraiment puissant et satisfaisant ? Du coup on sort de Guerre et paix avec l'impression d'une œuvre divisée, aussi brillante qu'inutilement boursouflée. Dommage. Mais il y a tout de même là-dedans une maitrise impressionnante de la peinture de l'âme humaine, et quelques-uns des plus beaux morceaux de littérature que j'ai pu lire.
2000 pages, 1865-1869, folio
mercredi 29 novembre 2017
Les vertus de l'enfer - Pierre Boulle
Le parcours de John Butler, un ancien GI traumatisé pendant la guerre du Vietnam. Comme bien d'autres vétérans, il a commencé à goûter en Asie aux joies de l’héroïne pour supporter l'horreur de sa situation. Et de retour aux USA, il se retrouve seul, sans amis, sans famille, sans travail. Mais avec l’héroïne. Butler est un junkie. Le roman commence quand il se résout à une agression à main armée pour pouvoir se procurer sa dose. Et de fil en aiguille, il va joindre une vaste organisation de trafic de drogue. D'abord en tant que petit revendeur, puis chimiste, et bien plus encore. Sa trajectoire est surveillée avec attention par deux groupes. Ses employeurs, bien sur. Ils discernent dans ce camé en apparence banale un certain potentiel. C'est aussi l'occasion de vivre le trafic du point de vue des gros bonnets. Des membres du BNDD aussi, l’ancêtre de la DEA. Ceux-là offrent un aperçu du côté de la légalité, et travaillent en lien avec un psy qui tente de comprendre qui est vraiment Butler. Ses interprétations plus ou moins douteuses ne manquent pas de drôlerie. Par exemple :
Le travail le rebutait. Il haïssait d'instinct toute discipline. Il éprouvait du dégoût pour les matières qu'on cherchait à lui inculquer, sans avoir assez de ressort et d'imagination pour découvrir lui-même des sujets capables d'éveiller sa curiosité. Après différents tests psychologiques, qui révélaient une singulière mollesse de caractère, une angoisse confuse devant les réalités de la vie, une absence générale d’intérêt et une répugnance à agir, les éducateurs l'orientèrent tout naturellement vers les Lettres.
Butler est un paumé. Pierre Boulle fait le choix audacieux de faire s'épanouir son personnage dans la pratique du trafic de drogue. Dealer, Butler s'éveille, il utilise son expérience de drogué, il regarde le monde avec un regard plus vif. Il trouve même la motivation pour travailler pendant son temps libre à réactiver ses connaissances en chimie. Car Butler s'est trouvé un rêve, une passion : devenir chimiste, et créer l’héroïne la plus pure qui soit. Il est absorbé par son travail, intégré dans un milieu, respecté par ses employeurs. Il se plante toujours des seringues dans les veines, mais ce n'est plus l'opiacé qui le fait vivre. Puis l'occasion se présente de participer à un gros coup, le plus gros coup de l'histoire de l’héroïne : s'exiler un an dans les montagnes de Birmanie et achever de synthétiser cinq tonnes de poudre blanche. Là, cloitré dans forteresse, menant une existence monacale, il achève sa métamorphose. Il décide de participer à la longue randonnée de mille kilomètres à dos de mulet pour apporter la drogue à bon port. Alors que pendant la guerre du Vietnam il n'était qu'un lâche, il se comporte ici en héros. Combattre pour une vague notion de patrie, pour les hommes cravatés de Washington, contre l'ombre du communisme, dans les jungles moites où se terrent en embuscade des paysans qui défendent leur terre ? Il était lâche. Mais protéger le fruit de son labeur, la poudre si pure née de ses mains, mériter le respect de ses employeurs et de ses compagnons, avoir un objectif qui lui appartient, une situation qu'il a construite par son labeur ? Le voilà chef de guerre sur les sentiers birmans.
Bien sur, ça se termine mal pour Butler. S'étant trouvé une raison de vivre, ayant placé toute sa volonté en un seul objet, objet hautement illégal qui plus est, il ne saura pas faire preuve de mesure et replonger dans l'ombre quand il le devrait. L'auteur de La planète des singes dresse ici le portrait d'un personnage singulier, qui végète mollement dans la normalité mais qui s'épanouit jusqu'à se bruler les ailes quand l'occasion se présente, au mépris de toute question morale. Il y a là une douce et triste ironie. On ne peut que penser à tous les Butler du monde qui, faute de pouvoir s'intégrer, croupissent dans leur coin ou, au pire, s'épanouissent en opposition au bien commun.
318 pages, 1974, le livre de poche
lundi 20 novembre 2017
Dans la penderie
Terrés dans la penderie, tremblants, leurs têtes enfouies sous des chemises à carreaux et des vestes élimées, les deux hommes retenaient leur souffle. Leurs yeux s’étaient habitués à la pénombre, chacun distinguait le visage de l'autre. A peine, mais suffisamment pour y lire une expression de terreur. N'ayant rien d'autre à regarder, ils se fixaient mutuellement, et écoutaient.Ils n'aimaient pas ce qu'ils entendaient.Pas du tout.C'était un bruit de pas. Des pas suggérant un nombre de jambes, ou de pattes, ou de quoi que ce soit d'autre, supérieur à deux. Ce qui était de l'autre coté de cette porte n'était clairement pas humain. Et ça se déplaçait. Ça cherchait.Les deux hommes échangèrent un regard paniqué.La soirée s'annonçait bien, pourtant. Une petite soirée entre amis, le cigare à la bouche, la bière à la main. Et sur la table, tout le nécessaire pour un innocent petit rituel d'invocation. Un rituel de rien du tout, juste pour essayer. Juste pour rigoler.Alain habitait ici. C'était son appartement, son salon. Sa penderie. Il avait le nez dans la chemise qu'il comptait porter au travail, le lendemain. Elle sentait bon la lessive. En d'autres circonstances, il aurait été fier de la propreté de son linge, chose qui, pour lui, n'allait pas de soi. Mais à ce moment précis, il espérait juste que l'odeur « printemps fleuri mimosa lavande » de la lessive camoufle celle de sa transpiration, s'il s'avérait que la chose de l'autre coté de la porte ait un sens olfactif.Alain avait allumé les bougies, préparé la craie rouge, la craie noire et la craie blanche. Il avait tiré les rideaux, rempli un bol de pistaches, et même pensé à sortir un autre bol pour les coques. Les fauteuils étaient époussetés, les bouteilles au frais.Puis Ed était arrivé, avec un grand sourire enthousiaste. Après l'inévitable poignée de main énergique et douloureuse, Ed avait posé son sac sur une chaise et levé des yeux rieurs.— Devine ce que j'ai là-dedans.— Je sais très bien ce que tu as.Le sourire sur la face d'Ed s'élargit encore.— Allez, c'est bon, arrête de faire le malin et sors-le.Délicatement, presque avec amour, Ed révéla un vieux livre râpé, épais, massif. Couverture en cuir sombre, pages jaunies, on lui donnerait facilement plusieurs siècles. Alain, émerveillé, approcha sa main et le toucha. La texture rugueuse était pleine d’accrocs, comme si le livre avait beaucoup voyagé, passé trop peu de temps dans les rayons calmes et propres d'une bibliothèque.— Alors, tu as pu le lire ?— Je croyais que je me débrouillais en latin, dit Ed. Mais là, j'ai eu l'impression d’être à nouveau un étudiant égaré dans un amphithéâtre, essayant désespérément de tirer quelque chose du texte de Cicéron qu'il a sous les yeux. J'arrive à comprendre certains mots, quelques phrases entières parfois. Pas plus. Je n'ai même pas pu estimer une époque à partir de la langue. Mais il y a les dessins et les schémas. Là, c'est plutôt limpide.— Et qu'est-ce que tu as pu en tirer ?— Pas grand chose de plus que ce qu'on savait déjà. Rituels, invocations, esprits... Certains dessins sont très troublants, je n'avais jamais rien vu de pareil. Ce qu'il y a là-dedans, ça précède probablement le christianisme. C'est ancien, très ancien. On va vraiment avoir besoin de Conrad. J'espère que l'orage ne va pas l’empêcher de venir.— L'orage ?Absorbé par le dépoussiérage de son appartement, Alain n'avait pas remarqué ce détail. Il souleva un bout de rideau. On ne voyait pas une étoile, pas un rayon de lune, le ciel était d'un noir d'encre et les branches des arbres se déplaçaient d'une façon qui suggérait un fort vent. Alain resta un moment fasciné. C'était l'ambiance idéale.Les deux amis s’installèrent, décapsulèrent deux bières bien fraîches, et entamèrent les pistaches. Ils parlèrent du livre, des mystères qu'il recelait et de ce pour quoi ils s'étaient réunis ce soir. Il évoquèrent leurs souvenirs communs de bibliophiles, leur passion grandissante pour l'occulte. Alain en vint à raconter sa rencontre avec Conrad, dans une soirée mondaine. Alors qu'il était à peu près intégré à un petit groupe qui discutait politique, se contentant quand on s’adressait directement à lui de hocher la tête d'un air qu'il espérait concerné, Alain avait aperçu du coin de l’œil un homme bizarre d'une cinquantaine d'années. Isolé, debout contre un mur, l'homme tenait à la main une flûte de champagne tout en fixant avec concentration le vide devant lui. Alain était naturellement attiré par les gens excentriques, et la moustache de cet individu, un chaos de poils rigides et grisâtres, était certainement excentrique. Son comportement évoquait un malaise social, ce qui achevait de le rendre sympathique à Alain. Tout en répondant à une remarque sur l'incompétence du gouvernement par un « absolument » énergétique, Alain remarqua que l'inconnu se déplaçait doucement. Il lui semblait que... Mais oui ! L'inconnu effectuait une retraite stratégique vers la bibliothèque. Le visage d'Alain s’éclaira d'un grand sourire. Un homme à sa droite lui demanda s'il « trouvait donc amusante cette décision du ministre ». Alain répondit vivement que pas du tout, c'était une honte, tout à fait monsieur, et s'esquiva discrètement pour aller aborder l'inconnu moustachu.Les bières se vidaient, le bol destiné aux coques de pistache se remplissait, et Conrad n'arrivait toujours pas. On entendait clairement la pluie tomber et le vent souffler. Un coup de tonnerre s'était même fait entendre.— Tu crois qu'il ne viendra pas ? demanda Ed.— Aucune idée. Avec ce temps, ça ne m'étonnerait pas que les tramways ne fonctionnent pas. Ou alors, il a juste oublié. Le connaissant, ce n'est pas impossible.— Qu'est-ce qu'on fait ? On commence quand même ?Pendant un moment de silence, leurs regards se posèrent sur le livre.— On n'ira pas loin sans lui, dit Alain.— Je sais. Mais je sais aussi que tu penses comme moi.— Évidemment.Alain se leva pour aller éteindre la lumière principale, ne laissant allumée qu'une petite lampe dans un coin. Les bougies rayonnaient calmement, baignant la table d'une teinte orange. Ed ouvrit délicatement le livre, et ils commencèrent à le feuilleter prudemment à la lueur vacillante des bougies. L'encre noire sur le parchemin jaune prenait vie, et Ed traduisait le peu qu'il comprenait, s'attardant sur les passages qui l'avaient particulièrement marqué.— Regarde ce dessin, dit-il. À première vue, on dirait un corps humain allongé sur le dos, non ? Un corps momifié, sans rien de particulier. Mais observe ses flancs et son torse.En se penchant sur le livre, Alain ne vit rien se spécial pendant un moment. Puis il y eu un déclic dans son esprit. Les côtes du cadavre avaient quelque chose de troublant. Elles ne semblaient pas provenir de son son dos, mais du devant de son corps. En fait, on apercevait distinctement entre les pectoraux ratatinés une ligne qui n'aurait pas dû se trouver là. Comme si le corps avait sa colonne vertébrale sur le torse. Alain eut un mouvement de recul.— Mais qu'est-ce que ça veut dire ?— Je pense que ça parle d'autres mondes. Tu sais, comme des univers parallèles. Au début je croyais que c'était une allusion à un royaume des esprits, là où vont les morts. On retrouve ce genre de chose dans la plupart des mythologies. Mais il y a plein d'allusions à quelque chose de plus... tangible. Solide. Comme là, par exemple, ça veut dire « poser le pied ». Conrad traduirait sans doute ça mieux que moi, mais tu comprends l'idée. On ne pose pas son pied dans un monde d'esprits. On trouve le mot « chair » bien trop souvent. Et ce dessin, ce cadavre, je crois que c'est une tentative de pénétrer un autre monde par la chirurgie. En modifiant l'assemblage du corps, en inversant l'architecture des os et des organes, le corps ne serait plus adapté à cette réalité mais à une autre, qu'il pourrait éventuellement rejoindre. Mais je n'arrive pas à comprendre les résultats obtenus.— Ah. Rassure moi, ce n'est pas ce que tu as prévu de faire ce soir ?— Non, bien sur. On va se pencher sur des problèmes plus abordables.Ed montra une page entière remplie de symboles géométriques. À première vue c'était un fouillis indescriptible, mais en fixant l'ensemble, petit à petit, l’œil s'y adaptait. La première chose qu'Alain remarqua, c'était qu'il n'y avait aucune courbe. Juste des angles. Des angles variés, mais aucun n'était droit. Et l'encre, qui semblait d'abord la même que pour l'écriture sur la page de gauche, était en fait de plusieurs types. Il y avait de l'encre noire, classique, et une autre presque aussi foncée qui était en fait écarlate. Une troisième, plus claire, se rapprochait du gris. On aurait dit du crayon à papier, mais c'était bien de l'encre.— Les craies, dit Alain. C'est pour ça. Tu comptes reproduire ces lignes ?— Juste une partie. La partie nécessaire.— Et qu'est-ce que c'est sensé faire ?— Ouvrir un portail vers une autre dimension, invoquer un démon, nous rendre riche, transformer le pape en grenouille, peu importe. Il faut essayer. Je crois que c'est une autre méthode pour obtenir les mêmes résultats qu'avec le corps modifié.— Au moins je préfère cette méthode là.— Ça ne te dérange pas si on dessine directement sur ta table ?Pendant un moment il mesurèrent attentivement la longueur des lignes et le degré des angles, puis commencèrent à les reproduire en plus grand sur la table dépouillée de tout ce qui l'encombrait. Le livre, ouvert aux pages qui les intéressaient, reposait debout sur une chaise, appuyé contre le dossier. Avec une longue règle en bois, un vieux rapporteur fendu et un compas rouillé, ils traçaient, effaçaient, et traçaient à nouveau. Même avec les rideaux tirés les éclairs illuminaient parfois la pièce et, avec le grondement du vent, donnaient à la scène un caractère fantastique qui régalait Alain. Ed était trop concentré pour faire attention à ces détails, et les manches de sa veste étaient recouvertes de poussière de craie écarlate.Une fois la figure terminée, ils firent un pas en arrière et contemplèrent leur œuvre.Sur la table s'étalait une sorte d'étoile à neuf branches : trois noires, trois blanches, trois rouges. D'un coté de l'étoile, entre deux branches, il y avait un complexe motif triangulaire dessiné à la craie blanche, constitué de dizaines de plus petits triangles et, en son centre, d'un heptagone. Du coté exactement opposé de l'étoile, on trouvait entre deux autres branches un symbole similaire, sauf qu'il était noir et que son centre était un ennéagone. Reliant les deux triangles principaux, une douzaine de lignes écarlates traversaient l'étoile.— Et maintenant ?— Et maintenant, répondit Ed, il faut le feu. Le feu et la foi.Il alla éteindre la dernière lampe électrique qui restait allumée et, à la lueur des bougies, froissa une poignée de papier journal. Il se saisit du bol rempli de coques de pistaches, alluma le papier à la flamme d'une chandelle et, après s’être assuré qu'il brûlait bien, le plongea au milieu des coques. Il posa le bol sur la table, à l'exact centre de l'étoile à neuf branches. Lentement, les coques commencèrent à se consumer, et quelques flammes hésitantes s'élevèrent.— Ça devrait suffire. Maintenant, assieds-toi d'un coté de la table, en face de moi, et prends mes mains.Alain s’exécuta. Les mains d'Ed étaient moites et révélaient son excitation.— Si j'en crois ce que j'ai pu traduire, il faut penser à cette autre réalité pour l'invoquer. Sers toi du schéma pour te concentrer. L'étoile, c'est le réceptacle de la Création. Le triangle à l'heptagone, c'est notre monde. L'autre triangle, c'est ce que l'on cherche. Les lignes qui traversent l'étoile, c'est notre route. Essayons de la trouver.— Le triangle noir, il a un ennéagone. Deux cotés de plus que notre heptagone, donc. Tu crois que ça veut dire que cette réalité est plus... vaste ? Plus complexe ?— Je n'en sais rien. Peut-être. On va essayer de le savoir. Concentre toi. Les flammes illuminent le chemin.Alain ne pouvait ôter de son esprit l'idée qu'il se serait senti plus à l'aise si Conrad était avec eux. Conrad avait de l'expérience. Il avait déjà fait ce genre de chose. Eux, ils étaient novices. Enthousiastes, mais ignorants.Il se ressaisit et fixa son attention sur les flammes. Elles faisaient briller d'un éclat étrange les lignes écarlates. Il sentait les mains d'Ed se tendre, il le voyait se redresser à la périphérie de son champ de vision. Ed avait fermé les yeux, il avait tout le schéma en tête, depuis le temps qu'il l'étudiait. Alain se penchait sur les lignes et les triangles, le noir, le blanc et le rouge semblaient se mélanger, il oubliait les hurlements du vent et les torrents de pluie, il oubliait le monde extérieur pour traverser une étoile à neuf branches et pénétrer dans un polygone à neuf cotés.Soudain retentit un énorme coup de tonnerre et la fenêtre claqua violemment sous la force d'une bourrasque d'une rare violence, éteignant instantanément toutes les bougies, mais épargnant étrangement le petit feu de l'étoile. Comme réveillé par le coup de vent, Ed se leva brusquement, fit en un instant le tour de la table et saisit Alain par les épaules.— Je l'ai vu, s'exclama-t-il, je l'ai vu !— Vu quoi ?— L'autre monde ! C'était beau et terrible, plein de choses incompréhensibles ! Ça n'a duré qu'un instant mais quelque chose m'a suivi ! Je ne sais pas ce que que c'est, je ne sais pas où c'est, mais c'est revenu avec moi. C'était vivant.— Mais qu'est-ce que tu...Un vacarme dans le couloir interrompit Alain. Les deux hommes tournèrent la tête vers la porte. Il y avait de l'autre coté comme des coups frappés contre le mur.— C'est...— Je vais voir, dit Alain.Il se leva et s'approcha, mais alors qu'il allait poser sa main sur la poignée, la porte trembla sous un choc puissant qui venait de l'autre coté. Alain se figea et son cœur s'emballa. Il percevait comme un vague grondement. À travers le bruit du vent et de la pluie provenant de la fenêtre toujours ouverte il entendit Ed chuchoter derrière lui.— C'est ce qui m'a suivi. Ça ne sait pas se servir d'une poignée.Alain cessa de penser et se sentit instantanément comme une gazelle poursuivie par un guépard. La fenêtre était la seule autre issue. Ils étaient au quatrième étage, ce n'était même pas la peine d'y penser. Il fit demi tour sans faire de bruit, fit signe à Ed de le suivre, et s’engouffra dans sa penderie.Cette fuite ne dura que quelques secondes pendant lesquelles Alain avait oublié toute autre chose que ses instincts les plus primaires. Une infime partie de la lueur des flammes pénétrait par les fentes dans le bois, et lui permettait de voir le visage décomposé d'Ed, accroupi juste coté de lui, les fesses dans un tas de chaussettes. Leurs épaules se touchaient. Malgré le bruit des intempéries ils entendirent la porte coulisser, puis des bruits de pas. Pendant un instant on aurait presque pu croire à des pas humains, mais il y avait un claquement sec et des tapotements plus légers qui n'avaient rien à voir avec un corps d'homme. Quelque chose heurta ce qu'Alain supposa être un fauteuil. Un objet tomba par terre.Les deux hommes terrifiés se serraient l'un contre l'autre, s'efforçant de ne pas faire un mouvement. Un bout d'une chemise en lin, qui faisait habituellement la joie d'Alain grâce à sa douceur, vint chatouiller ses narines. Il plaqua vivement ses mains sur son nez et réprima de justesse un éternuement.S’interrogeant mutuellement du regard, ils hésitaient sur la conduite à tenir, ils hésitaient même sur ce qu'il fallait croire. Était-il possible que le rituel ait été un succès ? Ed en était persuadé, Alain pouvait le lire dans ses yeux. Après le réflexe instinctif de fuite, son esprit commençait à essayer de faire le point. Quoi, un monstre serait apparu dans son couloir, venu d'un autre monde ? Ce vieux bouquin élimé serait plus qu'un bel objet de collectionneur ? Cela semblait impossible, rien d'autre qu'un fantasme.Les pas de l'autre coté de la porte interrompirent brutalement ses pensées. Ces pas étaient bien réels. Et ils se rapprochaient. La chose de l'autre coté était lourde, imposante. Maintenant il entendait même une respiration haletante, un souffle bien concret. Ed l'entendait aussi, il transpirait à grosses gouttes, il tremblait, il semblait sur le point de se mettre à hurler, ses yeux étaient exorbités.Les pas se rapprochèrent encore et cessèrent. La chose était à quelques centimètres de la penderie. Alain était aussi figé et aussi pâle qu'un cadavre. Ed tremblait de plus en plus. La chose de l'autre coté devait forcément percevoir les vibrations à travers le bois. Le souffle se fit entendre entre les deux battants de la porte, un reniflement accompagné d'une odeur humide, légèrement putride, une odeur de vie.Il y eu des tapotements contre la porte, des petits cognements maladroits. Ed se figea un moment, fixa Alain, et murmura :— Désolé.Il se pencha en avant et saisit Alain par la nuque. Même s'il n'avait pas été pris par surprise, même s'il était dans une situation moins terrifiante, Alain n'aurait rien pu faire, l'autre devait avoir trente kilos de plus que lui. Alain comprit instantanément. C'était parfaitement logique. Quoi que ce soit qui se trouvait dehors, ça savait qu'ils étaient là. Le plus fort d'entre eux pouvait jeter le plus faible en pâture à la créature et profiter de la distraction pour s'enfuir. Ed ne faisait qu'agir rationnellement.Alain sentit son dos cogner contre la porte et l'ouvrir, il se sentit tomber sur une masse velue et mouillée. Il voulut se relever mais Ed atterrit brusquement sur lui, se prenant les pieds dans ses jambes, et s'écroulant aussi. Les deux hommes se débattirent contre quelque chose de gros, qui bougeait et grognait, Ed parvint à se redresser, et Alain sentit sur son visage un souffle chaud, il vit à la lumière des flammes le reflet de dents blanches qui s'approchaient, et il hurla frénétiquement quand un lourd bout de chair rugueuse et collante s'abattit sur son visage.— Atilla, dit une voix venant d'un coin d'ombre de l'autre bout de la pièce, Atilla !La chose poilue se calma et fit marche arrière. Alain rampa rapidement pour s'en éloigner et jeter un regard dans sa direction. C'était un gros chien trempé, du genre saint Bernard, un gros chien gris à l'air joyeux.— Hein, quoi ?Après un mouvement dans le coin d'ombre, le visage de Conrad apparut dans la lumière.— Désolé, dit-il, je ne voulais pas vous surprendre. Mais avec ce temps j'ai dû venir à pied, et je ne pouvais pas laisser Attilla tout seul. Il est terrifié par l'orage, si vous saviez ! Quand il a vu que j'allais partir, il avait tellement peur, il me faisait de tels yeux, j'ai eu pitié et je l'ai emmené. Même avec mon parapluie on a été trempés. Un voisin nous a fait entrer dans l'immeuble, et la porte de l’appartement était ouverte. Mais quand j'étais dans le couloir, il y a eu un énorme coup de tonnerre et l'électricité s'est coupée. Il faisait noir tout d'un coup, je n'y voyais rien, je me suis pris les pieds dans le tapis, cogné contre les murs, et pour finir, je me suis fracassé le nez contre la porte.Il caressa sa moustache tachée de rouge et la leur montra.— Regardez ! J'ai saigné. Sérieusement, ça fait un mal fou. J'étais complètement sonné alors je me suis assis.Une fois son explication terminée il regarda les deux autres avec plus d’attention. Alain était toujours allongé au sol, sur le dos, la tête relevée, avec une expression d’incrédulité parfaite. Ed était debout, appuyé à la table, tendu à l’extrême. Soudain il saisit son manteau et s’engouffra dans le couloir sans se retourner. Quelques secondes plus tard ils entendirent claquer la porte de l'appartement puis ses pas résonner dans l'escalier.— Mais qu'est ce qui s'est passé ? Vous avez commencé sans moi ? Les symboles sur la table, je les reconnais. Et ça ne m'inspire rien de bon. Vous auriez dû m'attendre. A voir vos visages, on dirait que vous avez invoqué un monstre.— Oui, dit Alain alors qu'Atilla venait à nouveau lui lécher le visage, oui, je crois bien que c'est exactement ce qu'il s'est passé.
dimanche 12 novembre 2017
La bête humaine - Zola
Un Zola qui aborde essentiellement deux thèmes : le train et le meurtre. C'est un roman particulièrement violent et dramatique, mais pas aussi sombre que L’assommoir par exemple. Ici, les personnages n'ont pas le temps de s’embourber dans leurs vices, de se laisser transformer en créatures des cavernes par la misère et l'alcool. Non, ils s'entretuent bien avant. Ils sont tous la bête humaine du titre. Le nombre de cadavres est vraiment impressionnant.
Le premier meurtre est causé par la jalousie, jalousie qui s'éveille quand Roubaud, le sous-chef de gare, réalise la liaison malsaine qu’entretenait sa femme avec un riche vieillard, un vieil homme respecté qui a pour habitude de violenter les jeunes filles, et en a même tué une. Comme il a une haute position dans la société, il n'a pas de souci à se faire, ce qui ne le sauvera pas de la jalousie de Roubaud. Celui-ci, aveugle aux indices qui s'accumulent juste sous son nez, prend conscience des faits à cause d'un infime détail, un léger lapsus de sa femme. Cette scène est brillante, et rappelle dès le début tout le talent de Zola, sa capacité à animer ses personnages. Un autre meurtre est commis par cupidité, presque par ennui. Un troisième par pure pulsion, le genre de désir meurtrier gratuit qui anime la plupart des serial killers de fiction. Et la boucle est bouclée quand les derniers survivants s'entretuent à nouveau par jalousie. Entre temps, encore une fois par jalousie, une jeune femme farouche fait dérailler un train, tuant à la pelle, mais pas ceux à qui elle en voulait.
L'engrenage de la justice se penche sur ces bains de sang, et Zola écrit une justice esclave de l'intérêt des puissants. La vérité, c'est soit ce qui arrange ceux qui tirent les ficelles, soit ce qui satisfait l'imagination et l'égo d'un procureur un peu trop sur de lui. Et tout s'assemble quand ces deux éléments se combinent, quand le pouvoir flatte l'égo du procureur pour le pousser dans une certaine direction. La justice est aveugle, certes.
Ce déchainement des passions humaines est associé aux déchainements de la technique. Est-ce un hasard, si tous ces meurtriers frénétiques travaillent autour des trains, ces lances de métal qui avancent elles aussi avec frénésie, écrasant ce qui se met sur leur passage ? Ils tuent dans le train, sur le train, par le train. On devine que cette incarnation du progrès, de la course en avant, transmet son côté implacable à ceux qui l'entourent. Et Zola termine sur l'image d'un train fou, un train sans conducteur aux wagons pleins d'un insouciant bétail humain, un train qui fonce toujours plus vite vers la dernière gare. La technique avance à toute allure, sans pilote, sans objectif, mais tenant entre ses mains la destinée humaine. La puissance et l'actualité de ces dernières lignes sont vraiment frappantes.
427 pages, 1890, le livre de poche
dimanche 5 novembre 2017
Oblomov - Ivan Gontcharov
Oblomov est un archétype, à tel point que les personnages eux-mêmes utilisent le terme d' « oblomovisme ». Oblomov n'est pas un homme mauvais, bien au contraire, il a un cœur d'or. Il est tendre et bienveillant, et ne manque pas non plus d'intelligence. Ses critiques amères de la société qui l'entoure ne manquent pas de piquant. Mais ces qualités sont submergées par un autre trait de caractère : la paresse. Oblomov vit endormi. Quand il parvient à quitter son lit ou son canapé, c'est pour rester assis, se perdre dans ses rêveries, regarder autour de lui d'un air absent, manger de la bonne chair. Il est propriétaire terrien, il tire son revenu d'une propriété de 300 âmes dont il ne s'occupe absolument pas. Sans son ami Stoltz, qui voit en lui ses bons cotés et s'occupe de régler ses problèmes, il se serait rapidement retrouvé sans le sou. Stoltz est certainement le personnage le plus intéressant : c'est lui qui met Oblomov face à ses défauts, qui le pousse dans ses derniers retranchements, en bref, le secoue un peu. Un autre personnage, Olga, aura cet effet sur Oblomov. La jeune femme va vivre avec lui une histoire d'amour bien sûr vouée à l'échec, mais qui aura le mérite, du moins au début, de vivifier Oblomov. Puis, lentement, celui-ci se laisse à nouveau happer par l'inactivité, l'attente, l'abandon.
Oblomov est un roman sur un homme qui ne sort pas souvent de son lit, je ne m'attendais donc pas à beaucoup de tension. Mais même en s'y préparant, le début est vraiment, vraiment long. Ivan Gontcharov tient tellement à faire rentrer dans la tête du lecteur les traits de ses personnages qu'il étire les scènes bien plus que nécessaire. Les altercations entre Oblomov et son serviteur sont particulièrement interminables, ainsi que les descriptions qui introduisent chaque protagoniste. Je l'avoue, j'ai sauté pas mal de pages. Mais après un tiers environ, le roman trouve son rythme de croisière, Oblomov s'anime un peu, et l’intérêt s'installe pour ne plus s'en aller.
Oblomov me fait penser à Anna Karénine. Dans les deux cas on a un protagoniste qui donne son nom à l’œuvre et qui se distingue de ses pairs par des traits extrêmes, traits qui le conduiront au suicide. La mort d'Oblomov n'est certainement pas aussi flamboyante que celle d'Anna, mais c'est bien un lent suicide : l'incapacité de quitter un mode de vie auto-destructeur. Dans Anna Karénine, on a deux couples : Anna et son amant, voués à la perdition, et Lévine et sa femme, qui parviennent à vivre heureux. C'est le même schéma dans Oblomov : Oblomov se trouve une gentille ménagère qui le chouchoute et le conforte dans sa passivité, et à coté, Stoltz et Olga se marient, cultivent leur esprit, voyagent, s’interrogent, et vivent heureux. Si dans le roman de Tolstoï c'était, entre autres choses, l'instabilité et la confusion qui poussaient vers le précipice, chez Gontcharov, ce sont au contraire une stabilité extrême, qui relève de l’immobilisme, et une absence totale de confusion, c'est à dire de stimulation. Dans les deux cas, avec Lévine, Stoltz et Olga, ce sont les penseurs, les gens qui apprivoisent leurs démons au lieu de s'y livrer (Anna) ou de les fuir (Oblomov) qui vivent heureux, et même qui vivent tout court.
Stoltz s'exprime ainsi pour conforter une Olga inexplicablement tourmentée (p.625) :
Ah ! C'est le prix qu'il faut payer pour le feu de Prométhée ! On doit non seulement supporter, mais aimer cette tristesse, respecter les doutes et les questions : ils sont le trop-plein, le luxe de la vie, ils apparaissent sur les sommets du bonheur, en l'absence de désirs vulgaires ; ils ne naissent pas au sein de la vie ordinaire. Il n'y a pas de place pour eux quand on vit dans le chagrin et dans le besoin ; les foules avancent sans connaître ce vague à l'âme de doutes, cette angoisse des questions... Mais pour celui qui les a rencontrés en son temps, ils ne sont pas un assommoir, mais des visiteurs bienvenus. [...] Après, ils rafraichissent la vie, dit-il. Ils mènent vers un gouffre dont on ne peut obtenir aucune réponse et nous font regarder la vie avec un amour plus grand encore... Ils mobilisent nos forces déjà exercées pour la lutte avec eux, comme pour ne pas les laisser s'endormir...
On peut aussi souligner dans le roman de Gontcharov la peinture de la société russe de la moitié du dix-neuvième siècle. Quelle étrange manie que de se faire habiller par un serviteur, se faire préparer la café par un serviteur, se faire faire à manger par un serviteur, s'engueuler avec un serviteur, quand on ne fait rien de ses journées et que faire la cuisine serait un sympathique divertissement ! On note également la puissance de l'administration russe et de son système de grades, puissance qui ne manque pas d'écraser Oblomov, et qui est à l'origine de tout un pan de la littérature slave.
Ce qui fait mouche, c'est qu'il y a un Oblomov en chacun de nous. Cette partie de l'esprit qui hurle : A quoi bon ? Pourquoi faire ? Pourquoi se donner la peine ? Rien n'est important de toutes façons. Cette partie de l'esprit qui annihile toute volonté, qui pousse à attendre passivement la fin de la journée devant une quelconque forme de divertissement, ou simplement en se perdant dans les méandres de pensées stériles qui se font passer pour importantes. Je sens l'Oblomov en moi, je le connais bien. Le roman d'Ivan Gontcharov est un puissant rappel, une invitation plus que bienvenue à lutter contre son Oblomov personnel.
668 pages, 1859, le livre de poche
Libellés :
Gontcharov Ivan,
Littérature,
Univers réaliste
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