jeudi 27 août 2026

Nature humaine - Serge Joncour

 Nature humaine - Serge Joncour

J'ai eu du mal à entrer dans Nature humaine de Serge Joncour. Le roman s'ouvre sur une accroche efficace : décembre 1999, Alexandre est seul dans sa ferme du Lot, et il guette l'arrivée des gendarmes après avoir manipulé un détonateur sur un chantier, laissant présumer un acte violent. Le suspense idéologique est là dès la page 1, comme si l'auteur avait conscience qu'il fallait ça pour faire passer un début par ailleurs mou. Car dès le retour en arrière, la description de la vie agricole des années 1970 m'a semblé assez plate : écriture simple, personnages sans relief. J'ai pas mal lu en diagonale et je craignais de ne pas aller bien loin.

Le roman a vraiment commencé à m'accrocher avec l'irruption de la dimension politique et idéologique : des terroristes écologistes radicaux qui rejettent le progrès purement technique et la mondialisation dévorante, et qui posent des bombes pour empêcher la construction des centrales nucléaires et autres grands chantiers.

C'est la tension qui traverse le livre : le rouleau compresseur du progrès, qu'on n'arrête pas, avec bien sûr ses avantages et ses inconvénients. Les excités qui tentent de lutter contre lui se heurtent à un mur et n'ont plus qu'à se planquer au Larzac pour élever des chèvres. Joncour multiplie ces évènements disruptifs d'une façon qui frise un peu trop l'inventaire historique : sécheresse de 1976, scandales sanitaires de l'élevage, essor du nucléaire, Tchernobyl, etc. Le procédé fait parfois artificiel, mais j'ai trouvé que, tout comme Gaspard Kœnig, Serge Joncour parvient à ne pas tomber dans le moralisme écologique simpliste. La position des révoltés est aisément compréhensible, et je dirais plutôt bien développée, mais en aucun cas trop ouvertement défendue par l'auteur.

Il faut bien ce fond idéologique pour amener un minimum de punch, car Alexandre, personnage principal et point de vue narratif, est franchement laconique, pour le dire gentiment. Il a deux traits : il aime la vie de paysan et il est follement amoureux de Constanze, une Est-Allemande avec laquelle il entretient une relation impossible. Il est très passif et n'a guère d'opinions. La passivité du paysan qui subit et se voit forcé de devenir exploitant est sûrement un choix thématique, mais Alexandre aurait gagné, je pense, à avoir plus de vie intérieure, plus d'opinions et de désirs, pendant les trois premiers quarts du roman.

Ce n'est que dans le dernier quart qu'il prend enfin chair, en comprenant mieux sa relation avec Constanze et en devenant lui-même un révolté, face à la modernité qui cherche à transformer sa ferme en exploitation — le piège de l'agrandissement et de l'endettement — et à faire passer une autoroute dans sa vallée. Le roman finit ainsi bien plus fort qu'il n'a commencé.

Je préfère peut-être l'exploration que fait Gaspard Kœnig de ces mêmes thèmes, grâce à une écriture plus riche et des personnages plus hauts en couleur, mais j'ai néanmoins beaucoup apprécié Nature humaine, au final. Presque de l'idéologie-fiction.

jeudi 20 août 2026

L'orage et la loutre - Lucien Ganiayre

 L'orage et la loutre - Lucien Ganiayre

Un roman posthume, paru originellement en 1973 au Seuil, sept ans après la mort de son auteur (1910-1966). Il m'a attiré l'œil par son ancrage apparent dans ce que j'appellerai le merveilleux fantastique français, notamment celui à tendance apocalyptique, qui a connu sa petite heure de gloire dans la première moitié du siècle, avec des auteurs comme Jacques Spitz, Ernest Pérochon, Régis Messac, Maurice Renard... L'Orage et la loutre, écrit entre 1940 et 1946 et situé je crois en 1935, n'est d'ailleurs pas sans rappeler L'Œil du purgatoire de Jacques Spitz (1945).

Dans le roman de Lucien Ganiayre, notre pauvre narrateur se retrouve unique survivant — ou presque — dans un monde où le temps s'est figé. Les humains et les autres êtres vivants sont toujours là, mais immobiles, froids, statuesques, bloqués dans un diorama infini. Et si le narrateur touche un être figé, il le tue. Le contact est devenu un meurtre.

Une fois les cinquante premières pages passées, une fois que le concept est posé, j'ai commencé à m'inquiéter. Il faut dire que si l'écriture possède un véritable charme légèrement désuet, le rythme est mou, extrêmement mou. Et mes craintes se sont révélées justes : il ne se passe quasiment rien dans les deux cents pages qui suivent. On a d'interminables descriptions de la solitude du narrateur, de la folie qui le guette, de ses ressentis physiques, de ses pérégrinations, etc. Rien d'intrinsèquement mauvais avec ces choix narratifs, bien sûr, mais j'ai trouvé ça très loin d'être assez intéressant pour justifier autant de mots. Au contraire, le roman m'est devenu déplaisant, trop verbeux, trop confus, trop tourné vers une introspection finalement ratée, à l'image de cette longue scène d'hallucination qui n'apporte rien, ou de l'interminable rencontre avec la loutre, que je suis incapable de prendre au sérieux tant c'est trente pages qui m'ont semblé n'avoir la matière que pour dix.

J'ai pu lire quelques interprétations intellectualisantes, comme la quatrième de couverture qui qualifie le texte de « roman écologique », que je ne partage pas. Le motif principal, qui file tout le roman, c'est une tension vaguement homoérotique entre le narrateur et son ami qu'il s'efforce de retrouver. Sinon, il y a vers la fin — attention divulgâchage — d'autres pages malaisantes où il rencontre une très jeune femme. J'ai hélas dû me forcer pour aller au bout, lisant souvent en diagonale.

dimanche 16 août 2026

Aqua - Gaspard Kœnig

Aqua - Gaspard Kœnig

J'avais de bons souvenirs d'Humus, et je crois qu'Aqua est encore meilleur. Je suis ravi de pouvoir annoncer en grande pompe que Gaspard Kœnig me réconcilie non seulement avec la littérature française contemporaine, mais aussi avec l'écriture au présent.

Le procédé est très similaire à celui du roman précédent. Un village, une poignée d'habitants sélectionnés pour être les porte-étendards narratifs, et un enjeu écologique concret qui se fait paratonnerre à idéologies. Il y a l'énarque parisien, l'épicière néo-rurale, le petit éleveur pire que bourru, le grand éleveur roi du village, le collapsologue d'origine turque qu'on prend pour un arabe, la rebouteuse échappée de la cité…

Si la quatrième de couverture parle de satire sociale, il me semble que c'est ne pas faire assez d'honneur à Gaspard Kœnig. Certes, chaque personnage est un type, un outil narratif manié par l'auteur pour évoquer certaines idées et perspectives ; il va de soi que le trait est souvent grossi, mais justement, pas tant que ça. J'ai bien plus l'impression de lire du naturalisme zolien que de la franche satire. Il n'y a aucune moquerie franche de la part de l'auteur-narrateur. Au contraire, sans aucunement renoncer aux pointes d'humour, ces personnages sont traités avec un agréable sérieux. Tous sont plaisants à suivre et suffisamment complexes pour que le temps qui leur est accordé semble justifié.

La thématique de l'eau, de même, est développée avec assez de richesse pour accrocher du début à la fin. Dans ce modeste village se joue un modèle réduit de problématiques majeures, mondiales, au potentiel apocalyptique. D'un côté le technocratisme étatique, qui veut tout organiser et rationaliser, et de l'autre un régionalisme approximatif, qui cherche à maintenir le goût de l'indépendance et à comprendre les spécificités locales. Il n'y a aucun manichéisme, pas de prise de position claire de l'auteur. Certes, la fin penche vers la seconde piste, mais à une échelle suffisamment modeste, et au prix de suffisamment de compromis, pour que Gaspard Kœnig ne semble jamais céder à un écologisme naïf.

Les nombreux détails techniques et scientifiques concernant l'eau sont également bienvenus. J'ai particulièrement apprécié les considérations sur les lointaines profondeurs du sol qui, invisibles, conditionnent néanmoins tout le rapport des humains à l'eau. Ainsi les sous-sols granitiques ne stockent presque rien, contrairement aux sous-sols crayeux, qui peuvent agir comme des éponges. Et au bout du compte, toujours, malgré tous les tampons techniques, les humains restent à la merci de ce que veulent bien pisser les nuages.

Et tout ça est très bien écrit. Je n'ai lu en diagonale que quelques chapitres, moins intéressants que la moyenne. On oublierait presque que Gaspard Kœnig écrit au présent tant ses phrases savent être longues, tortueuses comme une rivière sauvage, son vocabulaire rare comme une faune en voie d'extinction, et ses incises temporelles bienvenues comme des criques propices à la baignade.

J'espère simplement qu'avec les deux volets annoncés, sur l'air et le feu, il fera plus que transposer la formule. Je redoute qu'il ne s'enferme dans un même format en essayant trop de maintenir des liens narratifs forts et des personnages communs entre ces quatre romans, comme il le fait déjà entre les deux premiers. J'ose penser qu'il est assez bon écrivain pour me donner tort.

mardi 11 août 2026

Noô - Stefan Wul



De Stefan Wul, j'avais relu il y a quelque temps Niourk, qui n'a guère d'intérêt quand on n'est plus un enfant. Noô est son dernier roman, mais aussi le plus ambitieux et le plus massif. C'est un vrai pavé. Hélas, cette ambition n'a pas su me convaincre, loin de là.

Noô est une sorte de voyage halluciné dans un univers SF coloré et flamboyant. Dommage que, pour faire découvrir son univers, Stefan Wul ait complètement négligé les bases de la narration. J'ai lu un peu plus de cent pages, et il n'y a littéralement aucun fil narratif. Le protagoniste se fait trimbaler passivement, sans la moindre motivation, sans le moindre objectif, sans le moindre enjeu.

Certes, l'écriture n'est pas sans une certaine efficacité, et il y a quelques scènes plus marquantes, mais l'ensemble m'a paru extrêmement artificiel, déstructuré et longuet. Par exemple, le narrateur met des dizaines de pages à comprendre ce que le lecteur perçoit aisément : qu'il a quitté la Terre. Et ce n'est pas comme si ces dizaines de pages apportaient quoi que ce soit. Pour moi, c'est une lecture pénible, en diagonale.

Faute de direction narrative, faute d'enjeux, et sans rien d'autre que quelques scènes visuelles sympas pour compenser ces défauts, je n'ai aucune envie de me faire trimbaler ainsi pendant encore cinq cents pages.

vendredi 7 août 2026

La Croix percée - Siméon Lerouge

 La Croix percée - Siméon Lerouge

Dans La Croix percée, Siméon raconte son installation à la campagne sous le prisme du rapport au territoire. Un point focal émerge : la Croix percée, discret monument campagnard, source de légendes oubliées. Contrairement à ce qu'annonce la quatrième de couverture, je ne dirais pas que c'est un roman : le livre est essentiellement un récit autobiographique réaliste, avec seulement une petite part de romanesque, et une bonne part d'enquête livresque.

Ce premier récit publié de Siméon se lit comme une production d'extrême introversion sociale, dans le sens où il n'y est quasiment jamais question de relations avec d'autres êtres vivants. En revanche, c'est un livre d'extrême extraversion géographique et historique, si l'on peut dire. S'y déploie un lien intime et profond avec le territoire, ses morts, ses monuments et son passé, aussi bien réel que fantasmé. Si Siméon n'écrit guère sur ses liens actuels avec d'autres membres de son espèce, tout le livre explore une abondance de liens indirects, sinueux, obliques.

Ces liens sont tournés vers le temps long, le passé de la campagne et de ses habitants. Ils sont empreints d'une sensibilité à la vanité, au poids des années qui, indifférentes, avalent toutes les valeurs humaines. Les humains disparaissent en premier. Puis leurs monuments, placés là pour tenter d'arracher un peu de durée à la finitude. Enfin, même les pierres en forme de croix percée s'érodent, et seul le paysage reste.

Le ton est extrêmement littéraire. Une bonne partie de ce que raconte Siméon relève de ce que j'appellerais l'archéologie littéraire. Il se plonge dans le passé de l'écriture, dans l'histoire du rapport entre écriture et territoire, d'une façon assez universitaire. Même la Croix percée n'est pas découverte au cours d'une balade, mais dans l'objet livre.

Si La Croix percée est un récit grand ouvert sur le territoire, je l'ai trouvé un peu claustrophobique, enfermé dans cette perspective subjective focalisée sur une obsession, ou du moins devenue obsession sous le microscope qu'est l'écriture. Siméon a le regard pleinement tourné vers les choses du passé. Quand il s'agit du présent, il est question de monuments à demi effondrés, de plaques commémoratives, de vieux lettrés morts depuis de nombreuses années, ou juste de leurs pierres tombales. En somme, pour ma sensibilité, j'ai trouvé là un peu trop de plongées dans les archives, et pas assez de développements narratifs, comme cette immersion dans la peau d'un jeune Français tué par les Allemands à l'aube de la Libération. De même, j'ai l'impression que Siméon est retenu par une certaine pudeur. Je comprends que le projet est d'évoquer cette installation à la campagne sous le prisme du rapport au territoire et à la Croix percée, mais quitte à parler de soi, il aurait été possible d'aller plus loin dans ce sens.

Je dirais que la force de La Croix percée tient à son jeu d'équilibre entre classicisme et singularité. Le registre parfois presque universitaire et la plume très classique se combinent à une plaisante incertitude permanente sur ce qui attend à la page suivante : rien n'est connu d'avance. Et cette quête obsessive de lien avec l'endroit, le patelin, ses sentiers et ses légendes oubliées, est un cadrage très étroit, mais soigneusement choisi et exploré. Enfin, détail de la plus haute importance : Siméon sait écrire. Il y a dans les mots une densité qui demande un peu d'attention. Sans elle, tout le reste ne tiendrait pas.

La Croix percée parait le 20 aout aux éditions Tristram. Siméon est un ami et m'a offert cet exemplaire. 

lundi 3 août 2026

L'homme qui savait la langue des serpents - Andrus Kivirähk

L'homme qui savait la langue des serpents - Andrus Kivirähk

Un roman que je suis loin d'avoir trouvé nul, mais que j'ai eu du mal à poursuivre au-delà du premier tiers. C'est juste tellement… long et lent. J'ai l'impression d'être face à un livre pour enfants. L'écriture est d'une grande maîtrise, c'est indéniable, et en même temps désespérément légère. Je dois lire essentiellement en diagonale pour que le livre ne me tombe pas des mains.

Narrativement, il ne se passe pas grand-chose de capital. Tout est dilué dans d'interminables dialogues superflus, dans des scènes qui ne semblent mener nulle part. J'apprécie beaucoup le concept central, la fin d'un monde forestier et magique, dévoré par l'agriculture, le monothéisme et les villages, mais l'exploration de ces thèmes reste extrêmement superficielle. L'auteur multiplie les bizarreries, que la quatrième de couverture qualifie d'« imagination délirante », mais cette imagination ne remplace en aucun cas trame, rythme et sens.

C'est presque de la fantasy pour enfants, avec des personnages fantastiques et une morale simpliste qui oppose modernité et vie sauvage. Ce n'est pas mauvais en soi : il y a de bonnes idées et de bons moments, et peut-être que ça s'enrichit par la suite. Mais après un tiers, je m'ennuie trop.

vendredi 24 juillet 2026

Slow Gods - Claire North

 Slow Gods - Claire North

J'ai beaucoup, beaucoup aimé Slow Gods de Claire North. Probablement la meilleure SF que j'ai lue depuis Greg Egan et Liu Cixin. Pourtant, ça n'allait pas de soi. Il y a pas mal de poncifs ressassés. Un MacGuffin après lequel courir. Un duo humain/IA à la Iain Banks. Une mystérieuse entité surpuissante dont le rôle est révélé à la fin. Un conflit majeur entre empires galactiques, dont l'un est très méchant, avec un grand méchant en chef. Ces méchants, bien sûr, sont des hypercapitalistes. On croise aussi une société hive mind qui s'appelle le Consensus.

Plusieurs éléments font que, néanmoins, ça marche extrêmement bien. Ou du moins que ça colle à mes goûts. D'abord, l'écriture est de très loin supérieure à ce qui se fait généralement dans ce genre. Voire : à ce qui se fait généralement tout court. C'est une écriture qui a de la chair sur les os, une écriture suffisamment dense pour me pousser à interagir pleinement avec elle, à ne presque jamais lire en diagonale. Rares sont les romans de SF dont je puisse en dire autant ces dernières années. Je pardonne les quelques passages en mode poésie vers libres : ils sont très rares.

On pourrait certes trouver des longueurs, mais cette écriture a le bon goût de ne jamais s'égarer dans le trivial. Des scènes de bataille dont d'autres auteurs tireraient des chapitres entiers sont expédiées en quelques lignes, au profit de ce qui compte vraiment : l'intériorité du narrateur, l'exploration de cultures étrangères, le développement des thèmes essentiels.

Le thème principal, je dirais que c'est le nihilisme. Allez, osons la grandiloquence : le nihilisme cosmique. Le narrateur, rendu monstrueux et immortel par un caprice absurde de la Fortune, est condamné à une perspective unique, qui souligne la vanité de toutes les entreprises humaines. Les vies humaines perdues, les souffrances infinies, les mondes avalés par les soubresauts de la physique ou écrasés sous le talon de fer de l'autocratie… Que faire ? Que croire ? Même en étant un dieu, on ne peut, au mieux, que limiter les désastres, la mort et la souffrance. Toute panacée est chimérique. La toute-puissance révèle de nouvelles impuissances, plus vastes encore.

Il y a, vers la fin, une sorte de révélation qui pourrait être extrêmement décevante : la clé, le sens ultime, ce serait l'amour. L'Amour. De la façon dont Claire North s'y prend, je n'y vois pas une niaiserie insipide. J'y vois une sorte de résignation stoïcienne. Rien, dans l'univers, dans autrui, en nous-mêmes, ne dépend de nous. Tout est sujet aux tourbillons de l'entropie, du hasard, de la Fortune. S'il reste une place pour la liberté — et c'est un vaste si —, elle se trouve dans le regard subjectif porté sur l'univers. De sens, il n'y en a pas au-dehors, mais cela n'empêche pas, au-dedans, l'amour de la vie. De toute façon : quoi d'autre ?

dimanche 19 juillet 2026

La greffe en écusson à œil poussant (sur cerisier)

Hop, une petite vidéo dans laquelle je montre la greffe en écusson à œil poussant. 

Je montre ça sur cerisier, même si ce n'est pas forcément recommandé sur cette espèce. Ça marche sur la plupart des fruitiers.

Ça n'a pas trop de succès ce genre de vidéo, mais bon.

Le lien direct vers la vidéo sur Youtube. 

 

jeudi 16 juillet 2026

Contre les élections - David Van Reybrouck

Contre les élections - David Van Reybrouck

Ce contre les élections est en fait un pour la démocratie par tirage au sort.

L'auteur commence par dresser le constat de l'essoufflement de la démocratie élective, essoufflement sur lequel je ne vais pas m'étendre. En gros : la démocratie élective n'aurait jamais eu d'autre ambition que d'être une forme d'aristocratie. Je retiens particulièrement ce passage saisissant de Tocqueville qui, en 1830, décrit les maux de la démocratie américaine d'une façon incroyablement contemporaine. Je le retranscris ici :

À l'approche de l'élection, le chef du pouvoir exécutif [le président] ne songe qu'à la lutte qui se prépare ; il n'a plus d'avenir ; il ne peut rien entreprendre, et ne poursuit qu'avec mollesse ce qu'un autre peut-être va achever. [...] De son côté, la nation n'a les yeux tournés que sur un seul point ; elle n'est occupée qu'à surveiller le travail de l'enfantement. [...] on peut encore considérer le moment de l'élection du président des États-Unis comme une époque de crise nationale. [...]

Longtemps avant que le moment n'arrive, l'élection devient la plus grande, et pour ainsi dire l'unique affaire qui préoccupe les esprits. Les factions redoublent alors d'ardeur ; toutes les passions factices que l'imagination peut créer, dans un pays heureux et tranquille, s'agitent en ce moment au grand jour.

De son côté, le président est absorbé par le soin de se défendre. Il ne gouverne plus dans l'intérêt de l'État, mais dans celui de sa réélection ; il se prosterne devant la majorité, et souvent, au lieu de résister à ses passions, comme son devoir l'y oblige, il court au-devant de ses caprices.

À mesure que l'élection approche, les intrigues deviennent plus actives, l'agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation entière tombe dans un état fébrile ; l'élection est alors le texte journalier des papiers publics, le sujet des conversations particulières, l'objet de toutes les démarches, l'objet de toutes les pensées, le seul intérêt du présent.

Aussitôt, il est vrai, que la fortune a prononcé, cette ardeur se dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s'étonner que l'orage ait pu naître ?

L'auteur se tourne ensuite vers le passé en quête d'idées pour dépasser ce problème. C'est sûrement la meilleure partie du livre. D'abord Athènes, bien sûr, puis les nombreux développements de la démocratie par tirage au sort au cours des millénaires qui ont suivi. J'apprécie particulièrement ce résumé historique :

  • Le tirage au sort a été utilisé dans divers États depuis l'Antiquité comme un instrument politique à part entière. 
  • Il s'agissait chaque fois d'États urbains de petite superficie (cité-État, république urbaine) où seule une part limitée de la population pouvait accéder au pouvoir. 
  • L'utilisation du tirage au sort coïncidait souvent avec l'apogée de la richesse, de la puissance et de la culture (Athènes aux Ve et IVe siècles, Venise et Florence à la Renaissance).
  • Le tirage au sort connaissait des applications et procédures diverses, mais avait généralement pour effet de réduire les conflits et d'accroître l'implication des citoyens.
  • Le tirage au sort n'était jamais employé isolément, mais toujours en combinaison avec des élections, ce qui était une garantie de compétence. 
  • Les États qui recouraient au tirage au sort ont souvent connu des siècles de stabilité politique en dépit de fortes oppositions internes entre groupes rivaux. Le mini-État de San Marin a continué à utiliser le tirage au sort jusqu'au milieu du XXe siècle pour désigner ses deux gouverneurs parmi les 60 membres de son conseil. 

L'auteur conclut sur des propositions concrètes pour introduire le tirage au sort dans la démocratie moderne, voire à terme dépasser totalement la démocratie élective par la démocratie aléatoire.

Je suis très sensible à ces idées. Je les juge d'ailleurs tout à fait réalisables. Au-delà de l'idéologie, la démocratie représentative se justifie en bonne partie par des contraintes techniques et physiques : les grandes distances, les longs déplacements, la difficulté des communications. C'est pourquoi la démocratie aléatoire trouvait sa place uniquement dans des cités-États. Ces contraintes sont aujourd'hui aisément dépassables. Je ne doute pas qu'un tel système, savamment réfléchi et intégrant des contre-pouvoirs, ait la capacité de revigorer les démocraties occidentales. Théoriquement. Peut-être. Qui sait.

À ma modeste échelle, j'ai quelques expériences déplorables de démocratie alternative bricolée (Nuit Debout, les AG de fac occupées), et d'autres plus prometteuses (vie en communauté, vie associative). 

En tout cas, je partage tout à fait la perspective de l'auteur sur ce point : la réflexion collective, si bien encadrée et réfléchie, a la capacité d'élever la plupart des individus qui la composent. Un politicien professionnel n'est pas meilleur juge des priorités de l'État qu'une assemblée de citoyens lambda entourés d'experts opinionnés mais non partisans.

Est-ce que je pense que c'est une direction crédible pour l'avenir ? Je suis bien trop pessimiste. Disons : une direction désirable.

mardi 30 juin 2026

Tout sauf un homme (L'Homme bicentenaire) - Asimov & Silberberg

 Tout sauf un homme (L'Homme bicentenaire) - Asimov & Silberberg

L'origine de ce roman mérite quelques mots. Pour commencer, il y a une nouvelle publiée par Asimov en 1976, The Bicentennial Man. Robert Silverberg en tire en 1992 un roman, The Positronic Man. C'est la même histoire, étendue et développée. La version française existe sous le titre Tout sauf un homme, mais on trouve aussi une édition qui a repris le titre de la nouvelle originelle, L'Homme bicentenaire. Ce titre me semble bien plus adapté.

En effet, c'est de l'histoire d'un robot — le futur bicentenaire qui cherche à devenir un homme. Dans un contexte très classique, avec les trois lois asimoviennes de la robotique, ce robot développe créativité, affectivité et individualité. Ça fait très peur aux industriels fabricants de robots, qui changent promptement de technologie pour éviter des développements incontrôlés. Ce robot unique en son genre se lance dans une longue quête technique, légale, culturelle et philosophique pour conquérir son humanité.

C'est un roman tout à fait convenable, à travers lequel la force du concept original et le talent de Silverberg sont clairement perceptibles. Il y a une vraie trajectoire tragique, emplie de sensibilité. Mais je me suis pas mal ennuyé, et j'ai beaucoup lu en diagonale. Les longs développements sur les lois de la robotique, les désirs humains du protagoniste robot, la tension entre machine et humanité, etc., ne sont plus guère originaux en 2026, ni développés avec assez de finesse pour avoir traversé le temps sans encombre. Ça m'a semble long. J'avais sûrement bien plus apprécié ce roman quand je l'avais lu pour la première fois, enfant. Je suis devenu difficile.

samedi 27 juin 2026

Les arbres fruitiers en canicule extrême

Hop, dans cette vidéo je partage mon expérience face à la canicule extrême de ce juin 2026. Comment les arbres fruitiers ont-il toléré, ou non, cette canicule ?

J'aurais dû insister encore plus sur le point suivant : la rusticité face à chaleur de chaque arbre dépend énormément de 1) sa capacité à trouver de l'eau dans le sol, et donc 2) son degré d'installation et de maturité dans son lieu de vie. 

Lien direct vers Youtube. 


 

samedi 20 juin 2026

L'invasion des profanateurs - Jack Finney

 L'invasion des profanateurs - Jack Finney

Lu dans la vieille version Folio SF, dont la traduction je crois diffère de la plus récente, au Bélial. Mais la couverture de la Folio SF est vraiment horrible, alors je mets celle-ci en illustration.

J'avais vu il y a quelque temps l'adaptation cinématographique de 1978, Invasion of the body snatchers. Je l'avais trouvée assez moyenne, mais sauvée par certains passages à la fin, qui mettent en scène avec efficacité le déploiement des plans d'invasion des vils body snatchers.

Avant de chanter les louanges de l'œuvre originale de Jack Finney, parue en 1955, quelques mots sur la place des femmes dans le roman. C'est tellement gros et désuet que c'en semble presque parodique : les femmes sont de petites choses fragiles, sujettes à l'évanouissement, dont le rôle principal est d'être belles et de faire la cuisine. Elles ont aussi de l'intuition féminine. Et il faut leur donner des tranquillisants. Rien d'étonnant pour l'époque, je suppose, mais deux points tranchent étonnamment avec cette perspective datée. Déjà, ce moment où le narrateur se regarde dans le miroir et s'insulte de tous les noms, dans un surprenant moment d'insécurité masculine : « Tu n'es qu'une chiffe molle, un type instable, velléitaire ! Un angoissé profond. Un suceur de pouce prolongé. Un cloaque d'immaturité incapable d'assumer tes responsabilités d'adulte... » Ensuite, plus tard, ce passage où la principale protagoniste féminine suggère de jouer sur les clichés de genre pour surprendre leurs adversaires, qui justement s'attendent à ce qu'elle reste passive. Ces deux moments tranchent remarquablement avec le reste de la caractérisation qui parcourt le roman.

OK, maintenant les louanges. L'invasion des profanateurs est un roman d'une efficacité remarquable. Il a cette structure limpide, fluide, accompagnée de juste assez de substance, qui me rappelle d'autres classiques intemporels de la SF, comme L'île du docteur Moreau, La machine à explorer le temps, Le jour des triffides...

Au-delà du rythme et de l'aspect thriller, les thématiques sont puissantes. Le rapport à l'autre, à l'altérité, mais surtout la tension intime entre ce qu'on croit percevoir et ce qu'on croit devoir percevoir. C'est une tension qui parcourt tout le roman : la puissance de l'habitude, de la normalité, de la conformité sociale, est colossale. Tous les personnages doivent lutter avec le doute : les évènements observés sont-ils réels ? Après tout, il est si facile de céder à la superstition, aux illusions, aux croyances infondées. Ne serait-ce pas rationnel que de ne pas croire en l'impossible ? Et faut-il faire confiance aux autres, quand ils affirment des énormités ? Ou quand ils reviennent sur leurs énormités, ce qui est bien plus confortable ?

Il y a cette scène saisissante, qui incarne merveilleusement bien ces thèmes. Le narrateur, en pleine invasion des body snatchers, après avoir déjà constaté de nombreuses horreurs indéniables, va voir un professeur de biologie pour obtenir des informations. Quand le professeur, du haut de son autorité, remet en cause les soupçons du narrateur, celui-ci rougit, se sent couvert de honte et de ridicule. C'est plus fort que lui : malgré la certitude indéniable, il souffre intensément de dire des énormités indignes d'un docteur. Il s'enfuit, non pas terrorisé par une invasion extraterrestre, mais « honteux comme un écolier qui n'a pas pu réciter sa leçon et que le maitre vient d'envoyer au coin ».

La fin n'est pas du tout la même que celle du film, elle est moins maximaliste et plus mesurée, presque décevante, à la façon de La guerre des mondes. On y perd en grandiose, en spectaculaire, mais on y gagne en nuance psychologique. C'est raccord avec les thèmes explorés. Tout ce que le narrateur a vécu, c'était complètement dingue... Qui pourrait bien y croire ? Lui-même, peut-il y croire, malgré la certitude de ses sens, face à la puissance de la normalité ?

mercredi 17 juin 2026

La trilogie baryonique 1 : La tragédie de l'orque - Pierre Raufast

 

Je me suis arrêté à la page 150 sur 300, et je ne peux m'empêcher de penser que ces 150 pages auraient dû en être 50. C'est juste tellement verbeux. Le pire, c'est la quantité démesurée d'exposition, d'une maladresse effroyable. Dès le début, les personnages se mettent à déblatérer pendant des pages et des pages sur le passé de l'univers du roman, d'une façon horriblement artificielle. Et ça continue. Quand l'auteur introduit de nouveaux personnages, il accumule immédiatement des pavés sur leur passé, au lieu de les étoffer avec fluidité au fil de la narration. Et pendant ce temps, la trame est au point mort.

En plus de l'exposition, le volume est rempli de dialogues stériles entre des personnages immatures. Ils parlent, et ils parlent encore pour ne rien dire. Ils s'engueulent comme des gros bébés. Ils tournent en rond sur les mêmes sujets. Leurs réflexions sont puériles. Par exemple, voilà ce qui conclut un chapitre : « Mais l'égoïsme n'est-il pas le propre de l'homme ? Dans ce monde moderne, la liberté est-elle encore possible sans une part d'égoïsme ? »

Peut-être qu'il y a une trame intéressante là-dedans, mais vu la quantité de texte superflu qui ne fait que pousser à lire en diagonale, il me paraît clair que cette trilogie aurait gagné à être condensée en un unique roman.

samedi 13 juin 2026

Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

 Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

Un roman pour lequel je partais avec beaucoup de sympathie, mais ça ne m'a pas empêché d'être incapable de le finir. Il y a dans Et qu'advienne le chaos quelque chose de la SF française à l'ancienne, type merveilleux fantastique du début du vingtième siècle. C'est d'ailleurs bien pour cette raison que je me le suis procuré. Un savant fou qui veut détruire l'humanité, un concept scientifique farfelu, et des scènes saisissantes où se déploie ce concept : ça me botte.

J'ai été bon public au début, pardonnant l'écriture simpliste, tant que le rythme et la curiosité compensaient. Une fois que le concept est clarifié et qu'une scène lui est consacrée, le roman peine à maintenir l'intérêt. Les personnages sont des caricatures soporifiques, mention spéciale pour l'acteur français plus qu'antipathique qui déblatère du Shakespeare à tout va. Sans parler du psy névrosé. Le personnage du scientifique misanthrope avait du potentiel, mais on ne le voit plus guère. Le concept science-fictif est instantanément essoufflé. Il n'y a ni grande idée qui porterait le roman, ni maximalisme pourtant suggéré par le titre, ni ton satirique unifié, ni personnages attachants. Même en lisant en diagonale, je n'ai pas pu m'intéresser au dénouement tant je n'ai rien trouvé à quoi m'accrocher.

mardi 9 juin 2026

Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

 Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

Quelle bonne surprise que ce Des dinosaures et des fourmis de Liu Cixin. Si j'ai tant tardé à le lire, c'est que j'avais dû lire quelque part qu'il était d'un ton très différent du reste de la bibliographie de l'auteur, presque un livre pour enfants. En effet, c'est complètement absurde à bien des égards, et je me suis promis d'essayer d'en faire une lecture de chevet pour ma future progéniture. Mais on est moins dans le livre pour enfants que dans une certaine SF satirique et maximaliste, à la façon des classiques La Guerre des mouches de Jacques Spitz ou La Guerre des salamandres de Karel Čapek.

Les fourmis et les dinosaures entrent dans une relation symbiotique qui leur permet de développer une civilisation complexe. Bien sûr, ça n'a aucun sens, notamment parce qu'il y a des centaines d'espèces de dinosaures et des milliers d'espèces de fourmis. Aussi, faire cohabiter pacifiquement des tyrannosaures et des stégosaures semble improbable, en plus de l'anachronisme : que mangent donc les géants carnivores ? Je ne vais pas lister toutes les impossibilités, ce n'est pas le propos, mais il faut tout de même noter quelques idées scientifiques sérieuses. J'apprécie notamment que la cohabitation des deux formes d'intelligence soit étonnamment crédible : ces deux familles d'animaux occupent des niches et des échelles si différentes qu'on peut imaginer qu'elles se fassent assez peu concurrence pour coévoluer. Enfin, jusqu'à ce que les gros dinos extractivistes menacent de détruire la biosphère.

C'est rythmé, drôle et, mine de rien, ambitieux. On explore, sur des milliers d'années, les turbulences de cette relation improbable, les stratagèmes et les spécificités technologiques de chacune de ces deux formes de vie si différentes, jusqu'à un paroxysme évidemment apocalyptique. Divulgâchage : ce n'était pas un astéroïde ! En un sens, ça m'a donné envie de lire un véritable roman de hard SF écrit par Liu Cixin sur cet exact même sujet, avec tout le sérieux scientifique possible. Mais peu importe : ce qui est là dans Des dinosaures et des fourmis est déjà excellent et autosuffisant.

vendredi 5 juin 2026

La servante écarlate - Margaret Atwood

 La servante écarlate - Margaret Atwood

J'avais déjà essayé de lire La Servante écarlate par le passé, mais j'avais été rebuté dès les premières pages par l'écriture. Je m'y suis replongé, ne serait-ce que pour ma culture, et cette fois je suis arrivé jusqu'au bout. Ça n'a pas été facile, j'ai souvent dû me forcer. J'ai fini par à peu près entrer dans le roman vers la page 250, à la moitié.

Je suis étonné qu'un tel best-seller ait un début, voire une première moitié, aussi soporifique. Il ne se passe vraiment pas grand-chose : on suit paresseusement la perspective de la narratrice, qui n'interagit presque avec personne. Certes, je suppose que c'est le propos : l'oppression, l'isolement forcé, l'ennui qui s'ensuit. La protagoniste évoque la longueur des journées, elle se rappelle son passé, on jongle avec les temps. C'est franchement flou, peu clair. Sans doute à cause de ce manque de chair narrative, l'écriture m'a paru pénible, surchargée, cherchant très fort à paraître sophistiquée faute de matière. J'ai souvent lu en diagonale.

Un gros point noir : on a énormément de mal à deviner les contours de la société décrite. Le lecteur est piégé dans un zoom sur la protagoniste, on ne voit rien hors de ce cadre très limité, et on n'a jamais d'aperçu clair sur la façon dont fonctionne l'ensemble. Même par la suite, quand la narration prend du souffle et qu'on rencontre d'autres personnages, qu'on en apprend plus sur le passé, cela reste vague et difficilement crédible. Le système décrit est extrêmement totalitaire, rigide, oppressif. Comment, exactement, se maintient-il ? Quelle est la hiérarchie politique en place ? Quelle est son origine ? Que pensent les gens ? Comment est-on passé, en dix ans, de l'Amérique ordinaire à cela, avec tous ces rituels bizarres ? De plus, il n'y a jamais de situations réunissant plus de quelques dizaines de personnages, dans un unique quartier d'une seule ville. Personne n'a de métier normal : tout le monde semble être une Tante, un Gardien, une Servante, un Commandant, au mieux une bonne ou un chauffeur... Où sont les autres ? En l'état, j'ai beaucoup de mal à croire à la société décrite. Je comprends que cette restriction tienne au point de vue de la narratrice, mais ce n'en est pas moins frustrant.

C'est renforcé par un aspect science-fictif extrêmement maladroit. Le principal dispositif littéraire employé par Margaret Atwood pour étoffer sa fiction est l'ajout de majuscules à des mots communs ou à des néologismes. C'est exagéré jusqu'à l'abus, à raison de plusieurs occurrences par paragraphe : Gardien, Épouse, Commandant, Yeux, Ange, Vérification, Croyants, Servantes, Rédemption, Festivoraison, Natomibile, Éconofemmes, Calculatron, Mur, Genre, Non-Bébé, Tante, Colonies, Antifemmes... L'influence d'Orwell est probable, mais on reste très loin de sa réflexion sur le contrôle du langage par le pouvoir.

Certaines scènes parviennent néanmoins à être frappantes, notamment celles de sexualité, qui sont de loin les meilleurs moments — littérairement — de la première moitié du roman. Quand le récit avance et que d'autres personnages sont introduits, l'intérêt revient. En particulier, la relation entre la narratrice et son « Commandant » est sans doute la meilleure tension du récit. D'un côté, elle est ravie d'avoir de la distraction, et le syndrome de Stockholm s'invite. Car cet homme, malgré sa position oppressive, est loin d'être un grand méchant. Même s'il compte parmi les puissants à l'origine du nouveau régime, il regrette certains avantages du passé. Il souffre, à sa façon, de la destruction des liens sociaux sincères. Ou, pour le dire plus clairement : il vit dans un bourbier d'hypocrisie. Les puissants qui contournent les lois qu'ils imposent à la populace : un classique inévitable. J'ai apprécié, comme les autres développements de la seconde moitié. Il y a de véritables moments de punch narratif, où l'écriture est intense, où propos et narration se combinent avec efficacité. Je comprends que l'aspect du roman qu'on pourrait qualifier de féministe — peut-être de façon réductionniste — ait bien traversé le temps. Il y a là des passages captivants sur le rapport au corps, à la sexualité, aux émotions, le tout traversé par l'ombre de l’oppression masculine. Et en même temps, Atwood a le bon goût d'avoir un regard équilibré sur les hommes : le spectre de leurs opinions et comportements est large.

J'ai trouvé la fin décevante. Ce n'est en aucun cas un aboutissement, le dénouement des lignes narratives soigneusement filées auparavant. Certes, il y a une part de flou sur le destin de la protagoniste, mais ça n'en reste pas moins peu satisfaisant narrativement, peu conclusif. Et l'on finit sur une postface qui a certes la force de mettre en scène, ironiquement, un patriarcat plus poli, mais qui n'en reste pas moins poussive narrativement.

Un dernier point : la société décrite existe en bonne partie à cause d'une importante crise de fertilité. C'est un élément capital du récit, et il me semble incroyablement mal mené. C'est littéralement la fin potentielle de l'humanité, et personne n'a l'air de s'en soucier plus que ça. Personne n'en parle. On continue d'exécuter les rares femmes encore fertiles parce qu'elles font des bêtises. Vraiment ?! De plus, cela me semble en tension avec le propos du roman. Si le propos est de parler de l'oppression systémique des femmes, pourquoi placer cette société dans un cadre extrême qui, évidemment, va complètement changer la place des rares femmes encore fertiles ? (Que ce soit de la façon décrite, ou d'une façon opposée, où ces rares femmes fertiles jouiraient d'un très haut statut social.) Ce contexte est si peu exploré qu'il est clair qu'il n'y a guère d’intérêt science-fictif pour cette question. En un sens, c'est juste donner une raison à cette oppression. Certes, il y a toujours de bons prétextes à l’oppression —  mais ici, l'avenir de l'humanité semble véritablement en jeu. Il aurait fallu soit que cette crise de fertilité paraisse n'être qu'un prétexte à l’oppression, soit qu'elle soit véritablement confrontée et explorée par la narration.

vendredi 29 mai 2026

Quality Land - Marc-Uwe Kling

 Quality Land - Marc-Uwe Kling

De la SF purement satirique, et surtout extrêmement médiocre. L'écriture est dénuée de la moindre chair : on peut le plus souvent lire en diagonale sans rien louper d'autre que du blabla insipide et vulgaire. Les personnages, en plus de n'avoir pas la moindre vie intérieure, sont stupides et antipathiques. Le principal ressort humoristique, c'est les blagues de cul. La trame — et c'est généreux d'employer le terme — ne va nulle part : elle n'est qu'un prétexte à une suite de saynètes qui servent un moralisme banal et attendu sur les vilains algorithmes des vilains capitalistes.

L'auteur étale quelques idées déjà vues mille fois avec un manque de subtilité sidérant. Un personnage dit à l'abruti fini qui sert de protagoniste : tu connais les lois d'Asimov ? Non ? Laisse-moi t'expliquer. Tu connais le test de Turing ? Laisse-moi t'expliquer. Le concept de superintelligence, peut-être ? Laisse-moi t'expliquer. Tu sais pourquoi les lettres sont disposées ainsi sur un clavier ? Je vais t'expliquer. Tu veux savoir ce qu'est l'effet de réseau ? Laisse-moi t'expliquer. Tu ne connais pas non plus la loi de Moore ? Gros loser. Je vais t'expliquer.

Je n'exagère pas. Le protagoniste, qui ne comprend rien à rien, est pourtant supposé avoir fait des études en lien avec l'IA.

Je n'avais aucun a priori négatif sur ce bouquin, j'ai même soufflé du nez plusieurs fois au début. La satire n'est guère subtile, mais pourquoi pas. Hélas, on s'aperçoit rapidement que les deux principales qualités de QualityLand sont les suivantes : 1) c'est extrêmement facile à lire, au détriment de tout intérêt littéraire, et 2) ça permet au lecteur de se sentir intelligent et supérieur face aux épais traits satiriques lancés contre la modernité. Le roman est un grand succès commercial.

jeudi 21 mai 2026

Son Excellence Eugène Rougon - Zola

 Son excellence Eugène Rougon - Zola

Pas le Zola le plus fameux, loin de là, mais très bon néanmoins. Je dirais que le point faible évident de Son Excellence Eugène Rougon est sa structure simple et prévisible. Eugène est haut placé dans le gouvernement de Napoléon III, et le roman s'ouvre sur sa chute. Ses familiers s'emploient à le remettre en grâce afin d'extraire de lui les faveurs attendues. Ils y parviennent : Eugène est ministre, puis Eugène chute à nouveau. Puis, en épilogue, Eugène est de nouveau une star. Cette structure sert certes le propos — le pouvoir comme addiction, chaîne dorée qui va et vient avec la Fortune — mais peut-être d'une façon trop transparente.

Zola applique son naturalisme fortement teinté de satire au monde politique, et c'est impitoyable. Il n'y a pas d'opinions, pas de convictions, essentiellement des girouettes qui suivent le vent pour servir leurs intérêts personnels. Les relations sociales sont purement clientélistes, purement instrumentales, Rougon étant un outil tantôt utile, tantôt épuisé, qu'on jette après usage. Le temps que ses amis lui consacrent est un investissement. Vite, des dividendes ! Grand classique de Zola : on se revendique de la morale en pratiquant le contraire de ce qu'on prêche. On fait les louanges des vertus de l'impératrice avant de se passionner pour les coucheries de l'empereur.

Rougon lui-même, homme de pouvoir capable de l'éloquence la plus brillante, est simplement là pour ça : le pouvoir. Il n'y a rien derrière, si ce n'est un goût inné pour la tyrannie, pour être le chef. Homme fort de l'empereur, outil de sa répression, il saisit les occasions d'exercer cette force et, dans les creux, se terre patiemment en attendant le retour de son heure.

Les personnages, loin de n'être pour Zola que l'occasion d'une déconstruction cynique, portent parfois une véritable flamme. Rougon a ses moments, entre deux horreurs, où il s'élève au-dessus de sa situation. Vaguement conscient de ce qu'il est, sa fierté face à la chute lui donne consistance et fournit quelques-uns des passages les plus frappants. Quant à Clorinde, l'aventurière qui, par vengeance — et faute d'autres options, en tant que femme à cette époque — s'élève jusqu'à la couche de l'empereur, elle a la dissipation de Nana, mais aussi un machiavélisme remarquable.

lundi 4 mai 2026

Ravenous - Henry Dimbleby

 

Un bouquin franchement complet et pertinent, écrit par quelqu'un qui a travaillé pour le gouvernement du Royaume-Uni sur la stratégie alimentaire nationale, et qui a été hautement déçu par l'adoption — ou plutôt la non-adoption — des recommandations faites au gouvernement. L'auteur couvre de nombreux aspects du sujet (utilisation des surfaces agricoles, impact sur le climat et l'environnement, législations pertinentes, etc.), mais je vais simplement relever quelques points qui concernent la biologie. C'est ce qui m'a le plus intéressé, le reste étant déjà assez connu (mais très bien amené ici) pour qui s'intéresse à la nutrition et aux questions environnementales.

À propos de la dépense calorique au quotidien : on a tendance à imaginer une dépense calorique stable, liée aux fonctions métaboliques de base, à laquelle viennent s'ajouter (ou non) des dépenses caloriques liées aux activités (physiques et autres) effectuées en plus du métabolisme de base. Ce modèle (Total Energy Expenditure Model) semble insuffisant. Il semblerait, de façon plus nuancée, que lorsqu'on augmente fortement et durablement ses dépenses caloriques, le corps réduit l'énergie qu'il consacre à ses fonctions métaboliques de base, c'est-à-dire à son fonctionnement au repos. De nombreuses études montrent une consommation calorique similaire entre des populations aux modes de vie pourtant extrêmement différents (actifs vs. sédentaires).

Il semble que les humains occupent une niche extrêmement demandeuse d'énergie. Les différents grands singes ont évolué selon des taux de dépense énergétique distincts. Ainsi, les humains consomment 20 % d'énergie de plus que les chimpanzés et les bonobos, 40 % de plus que les gorilles, et 60 % de plus que les orangs-outans (à masse corporelle équivalente). La stratégie humaine consiste à entretenir un gros cerveau, qui demande énormément d'énergie mais qui, en retour, donne les capacités cognitives nécessaires pour la trouver. La découverte de la cuisson a renforcé cette tendance : moins d'énergie consacrée à la digestion, plus d'énergie disponible pour le cerveau.

De plus, les humains sont également extrêmement performants en endurance comme en efforts intenses — des traits probablement développés en parallèle de l'omnivorisme (ça, c'est moi qui le dis). Les humains sont les animaux les plus transpirants de la planète, ce qui sert précisément le refroidissement lors d'efforts intenses.

Comme ils ont besoin de beaucoup d'énergie, les humains ont aussi évolué la capacité d'en stocker. En moyenne, ils peuvent accumuler deux fois plus de graisse que les autres primates. Il me semble (et là encore, c'est moi qui le dis) que cela va de pair avec le développement de l'omnivorisme : la chasse est une activité plus aléatoire, et nécessite donc une plus grande marge de sécurité, que les sources de nourriture végétale des autres grands singes.

N'oublions pas que, comme tous les ressentis humains, l'appétit est un signal biologique utilitaire. Il est régulé par l'hypothalamus. Des lésions infligées à des zones spécifiques de l'hypothalamus peuvent empêcher de ressentir la faim, ou au contraire empêcher la faim d'être jamais comblée.

Pour finir, quelques mots pour relativiser la connaissance humaine en matière de nutrition. Les macronutriments et micronutriments ne représentent qu'une infime partie des substances nutritionnelles contenues dans l'alimentation — du moins dans l'alimentation non industrielle. Il existe des dizaines de milliers de ces composés biochimiques. Par exemple, l'ail contiendrait à lui seul 2 306 composés chimiques différents.

samedi 18 avril 2026

The Abolistionist Project - David Pearce

Dürer, Melencolia I

De David Pearce, j'avais déjà lu et grandement apprécié The Hedonistic Imperative, l'un des livres les plus radicaux jamais écrits. Je vais lire plusieurs de ses autres essais.

L'abolition du titre est celle de la souffrance. C'est une version plus courte, et peut-être mise à jour, des idées déjà au cœur de The Hedonistic Imperative.

Quelles que soient les avancées sociales, et même les potentielles utopies futures, les humains resteront bloqués sur le plateau de l'adaptation hédonique. La seule solution pour dépasser ce plateau est de fondamentalement changer la façon dont l'esprit humain fonctionne. Il s'agit de le « libérer » des contraintes psychologiques imposées par l’évolution.

Subjectively unpleasant states of consciousness exist because they were genetically adaptive. Each of our core emotions had a distinct signalling role in our evolutionary past: they tended to promote behaviours that enhanced the inclusive fitness of our genes in the ancestral environment. 

Trois pistes pour dépasser ce carcan :

  1. Wireheading : stimuler directement les centres de plaisir du cerveau, par exemple avec des électrodes. Je ne vais pas m'attarder sur les problèmes de cette idée, mais Pearce insiste sur son aspect non fonctionnel sur le plan évolutif.
  2. Designer drugs : cette option me fait penser à la Culture des romans de Iain M. Banks, où toutes sortes de drogues modificatrices d'humeur peuvent être synthétisées à volonté directement par le cerveau.
  3. Les solutions génétiques.

David Pearce propose que cette dernière option soit utilisée pour faire tendre l'ensemble de la population vers l'hyperthymie, c'est-à-dire « a motivational system driven entirely by adaptive gradients of well-being ».

Le premier contre-argument qu'il aborde est celui de l'uniformité. Sa réponse, à mon avis, est peu convaincante :

Happier people - and especially hyperdopaminergic people - are typically responsive to a broader range of potentially rewarding stimuli than depressives: they engage in more exploratory behaviour. 

On pourrait surement trouver des tas de gens au tempérament plus mélancolique, par exemple, qui n'auraient aucune envie de voir disparaitre les parties d'eux-même liées à cette tendance mélancolique. Même en admettant qu'il serait pertinent d’éliminer la dépression clinique comme on voudrait éliminer n'importe quelle maladie, il reste un vaste spectre de ressentis, d'états d'esprit, de personnalités, qui n'ont pas nécessairement moins de valeur que l'euphorie. C'est comme l'idée naïve que l'introversion serait un défaut qu'il faudrait remplacer par la qualité que serait l'extraversion.

Ensuite, à propos du contre-argument selon lequel ce serait se livrer à une vaste expérimentation peu éthique sur l'humanité entière, je suis plus sensible à la réfutation de Pearce :

All sexual reproduction is an experiment. We play genetic roulette, shuffling our genes and then throwing the genetic dice.

Les modifications génétiques qu'il promeut permettraient de conserver les aiguillons évolutifs qui façonnent nos préférences, qui font qu'on agit pour promouvoir certains résultats et contre d'autres :

One of the advantages of genetically recalibrating the hedonic treadmill rather than abolishing it altogether, at least for the foreseeable future, is that the functional analogues of pain, anxiety, guilt and even depression can be preserved without their nasty raw feels as we understand them today. We can retain the functional analogues of discontent - arguably the motor of progress - and retain the discernment and critical insight lacking in the euphorically manic. Even if hedonic tone is massively enhanced, and even if our reward centres are physically and functionally amplified, it's still possible in principle to conserve much of our existing preference architecture. 

L'idée est donc de préserver la structure des préférences tout en modifiant leur tonalité affective. Mais Pearce propose d'aller plus loin encore et de « réécrire notre code corrompu », par exemple en élargissant notre capacité pour l'empathie, la confiance, la sociabilité, le sens de l'esthétique. Les humains resteraient fonctionnels car :

From an information-theoretic perspective, what is critical to an adaptive, flexible, intelligent response to the world is not our absolute point on a hedonic scale, but that we are informationally sensitive to differences. 

J’apprécie la critique de l'idée que la souffrance serait une part essentielle de ce que signifie être humain :

Other things being equal, enhancing hedonic tone strengthens motivation - it makes us psychologically more robust. By contrast, prolonged low mood leads to a syndrome of learned helplessness and behavioural despair. 

C'est quelque chose qui m’interroge intimement : je ne suis généralement pas considéré comme une personne très positive. Je suppose que je peux même être perçu comme négatif. Pour autant, j'ai l'impression d'être plutôt proactif. Mais le serait-je encore plus sans mon côté sceptique, critique, mélancolique, insatisfait ? A quel point ces parties de moi-même sont-elles inséparables de mon identité ? Pourrais-je conserver mes perspectives, mes préférences, si mon humeur globale était projetée en avant sur l'échelle hédoniste ? Serais-je plus prompt à l'action, pourrais-je mieux actualiser mes désirs ? Ou la question de proactivité/passivité est-elle complètement hors-sujet et non liée au spectre hédoniste ? Je laisse la question ouverte.

Quand je lis des paragraphes comme celui qui suit, je suis sceptique. Au-delà de l’extrême complexité technique de contrôler et altérer le génome de chaque enfant qui nait sur Terre, est-ce compatible avec les instincts humains ? Quel pourcentage des enfants sont conçus de façon choisie et contrôlée ?

We're on the eve of the Post-Darwinian Transition, not in the sense that selection pressure will be any less severe, but evolution will no longer be "blind" and "random": there will no longer be natural selection, but unnatural selection. We will be choosing the genetic makeup of our future offspring, selecting and designing alleles and allelic combinations in anticipation of their consequences. There will be selection pressure against nastier alleles and allelic combinations that were adaptive in the ancestral environment. 

Puis, Pearce poursuit l'argument en incluant les espèces non-humaines. Je retiens ce doute envers les intuitions éthiques :

This violates our human moral intuitions; but our moral intuitions simply can't be trusted. They reflect our anthropocentric bias - not just a moral limitation, but an intellectual and perceptual limitation too. It's not that there are no differences between human and non-human animals, any more than there are no differences between black people and white people, freeborn citizens and slaves, men and women, Jews and gentiles, gays or heterosexuals. The question is rather: are they morally relevant differences? [...] Our moral intuitions are poisoned by genetic self-interest - they weren't designed to take an impartial God's-eye view. But greater intelligence brings a greater cognitive capacity for empathy - and potentially an extended circle of compassion. 

Je reste hautement sceptique envers cette idée que plus d'intelligence signifierait automatiquement plus d'empathie. Ceci dit, j’apprécie l'argument conclusif : selon Pearce, à mesure que le coût pratique de l'abolition devient négligeable, les barrières morales s'effondrent d'elles-mêmes. Je ne suis pas aussi optimiste que lui sur cette dynamique, mais je partage l'idée que le déterminisme technologique est une force chroniquement sous-estimée dans l'évolution des sociétés et de leur fenêtre d'Overton morale.

If presented today with the choice of buying either free-range or factory-farmed eggs, most non-vegan consumers will pick the free-range eggs. If battery-farmed eggs are one penny cheaper, most people will still pick the "cruelty-free" option. No, one shouldn't underestimate human malice, spite and bloody-mindedness; but most of us have at least a weak bias towards benevolence. If any non-negligible element of self-sacrifice is involved, for example if free-range eggs cost even 20 pence more, then sales fall off sharply. My point is that if - and it's a big if - the sacrifice involved for the morally apathetic could be made non-existent or trivial, then the abolitionist project can be carried to the furthest reaches of the living world. 

 

P.S. : Plutôt que d'en faire un article différents, quelques mots sur The Reproductive Revolution : Selection Pressure in a Post-Darwinian World.

Deux perspectives opposée concernant l'avenir :

  • Le bioconservatisme : le pic de l'espèce humaine est maintenant, et les progrès techniques modernes ont sorti l'humanité du processus évolutionnaire classique. Il est probable que l'humanité soit en déclin, que le QI moyen baisse, etc.
  • Le biorévolutionisme : l'évolution humaine est le point d'accélérer. Nous sommes à la veille d'une évolution non naturelle. Les traits adaptatifs seront en conséquence très différent de ceux promut par la sélection darwinienne.

Évidemment, David Pearce s'ancre profondément dans la seconde perspective.

Je dois m'opposer à une idée centrale de Pearce :

As we know today, the happiest people, the keenest life-lovers, tend to be the most motivated people. It's depressives who tend to be unmotivated.

Le "as we know today" me semble au mieux une forte exagération, et plus probablement une erreur totale. Certes, à une extrémité du spectre la dépression c'est valable. La dépression tue la motivation. Mais si on laisse la dépression de côté, ça ne tient plus debout. Les individus les plus performants et productifs (je laisse de côté la question de la valeur de ces traits) ne sont PAS les plus heureux. J'ai du mal à voir comment Pearce peut sérieusement prétendre le contraire. Les entrepreneurs, les artistes, les experts du domaine médical, les chercheurs, etc., sont justement caractérisés (qu'on m'excuse la généralité) par une insatisfaction chronique. Ils souffrent d'une façon ou d'un autre d'un manque, et leur travail est la quête pour combler ce manque, manque qui sera immédiatement remplacé par un autre. Si le manque est définitivement comblé et  on remplacé, ce qui peut arriver, l'ambition cesse. L'ambition nécessite la frustration. Ces gens sont peut-être capables de pics intenses, mais certainement pas durables. C'est le vaste espace entre les pics et les creux qui aiguillonne la motivation humaine.

L'idée de Pearce qui consisterait à simplement élever l'ensemble du spectre émotionnel vers le haut en est une admission, mais pas une solution convaincante. A mon sens, l'espace entre un grand pic et un énorme pic est mieux qu'un terrible plat émotionnel, mais ne saurait remplacer l’espace entre un creux profond et un grand pic.