vendredi 24 juillet 2026

Slow Gods - Claire North

 Slow Gods - Claire North

J'ai beaucoup, beaucoup aimé Slow Gods de Claire North. Probablement la meilleure SF que j'ai lue depuis Greg Egan et Liu Cixin. Pourtant, ça n'allait pas de soi. Il y a pas mal de poncifs ressassés. Un MacGuffin après lequel courir. Un duo humain/IA à la Iain Banks. Une mystérieuse entité surpuissante dont le rôle est révélé à la fin. Un conflit majeur entre empires galactiques, dont l'un est très méchant, avec un grand méchant en chef. Ces méchants, bien sûr, sont des hypercapitalistes. On croise aussi une société hive mind qui s'appelle le Consensus.

Plusieurs éléments font que, néanmoins, ça marche extrêmement bien. Ou du moins que ça colle à mes goûts. D'abord, l'écriture est de très loin supérieure à ce qui se fait généralement dans ce genre. Voire : à ce qui se fait généralement tout court. C'est une écriture qui a de la chair sur les os, une écriture suffisamment dense pour me pousser à interagir pleinement avec elle, à ne presque jamais lire en diagonale. Rares sont les romans de SF dont je puisse en dire autant ces dernières années. Je pardonne les quelques passages en mode poésie vers libres : ils sont très rares.

On pourrait certes trouver des longueurs, mais cette écriture a le bon goût de ne jamais s'égarer dans le trivial. Des scènes de bataille dont d'autres auteurs tireraient des chapitres entiers sont expédiées en quelques lignes, au profit de ce qui compte vraiment : l'intériorité du narrateur, l'exploration de cultures étrangères, le développement des thèmes essentiels.

Le thème principal, je dirais que c'est le nihilisme. Allez, osons la grandiloquence : le nihilisme cosmique. Le narrateur, rendu monstrueux et immortel par un caprice absurde de la Fortune, est condamné à une perspective unique, qui souligne la vanité de toutes les entreprises humaines. Les vies humaines perdues, les souffrances infinies, les mondes avalés par les soubresauts de la physique ou écrasés sous le talon de fer de l'autocratie… Que faire ? Que croire ? Même en étant un dieu, on ne peut, au mieux, que limiter les désastres, la mort et la souffrance. Toute panacée est chimérique. La toute-puissance révèle de nouvelles impuissances, plus vastes encore.

Il y a, vers la fin, une sorte de révélation qui pourrait être extrêmement décevante : la clé, le sens ultime, ce serait l'amour. L'Amour. De la façon dont Claire North s'y prend, je n'y vois pas une niaiserie insipide. J'y vois une sorte de résignation stoïcienne. Rien, dans l'univers, dans autrui, en nous-mêmes, ne dépend de nous. Tout est sujet aux tourbillons de l'entropie, du hasard, de la Fortune. S'il reste une place pour la liberté — et c'est un vaste si —, elle se trouve dans le regard subjectif porté sur l'univers. De sens, il n'y en a pas au-dehors, mais cela n'empêche pas, au-dedans, l'amour de la vie. De toute façon : quoi d'autre ?

dimanche 19 juillet 2026

La greffe en écusson à œil poussant (sur cerisier)

Hop, une petite vidéo dans laquelle je montre la greffe en écusson à œil poussant. 

Je montre ça sur cerisier, même si ce n'est pas forcément recommandé sur cette espèce. Ça marche sur la plupart des fruitiers.

Ça n'a pas trop de succès ce genre de vidéo, mais bon.

Le lien direct vers la vidéo sur Youtube. 

 

jeudi 16 juillet 2026

Contre les élections - David Van Reybrouck

Contre les élections - David Van Reybrouck

Ce contre les élections est en fait un pour la démocratie par tirage au sort.

L'auteur commence par dresser le constat de l'essoufflement de la démocratie élective, essoufflement sur lequel je ne vais pas m'étendre. En gros : la démocratie élective n'aurait jamais eu d'autre ambition que d'être une forme d'aristocratie. Je retiens particulièrement ce passage saisissant de Tocqueville qui, en 1830, décrit les maux de la démocratie américaine d'une façon incroyablement contemporaine. Je le retranscris ici :

À l'approche de l'élection, le chef du pouvoir exécutif [le président] ne songe qu'à la lutte qui se prépare ; il n'a plus d'avenir ; il ne peut rien entreprendre, et ne poursuit qu'avec mollesse ce qu'un autre peut-être va achever. [...] De son côté, la nation n'a les yeux tournés que sur un seul point ; elle n'est occupée qu'à surveiller le travail de l'enfantement. [...] on peut encore considérer le moment de l'élection du président des États-Unis comme une époque de crise nationale. [...]

Longtemps avant que le moment n'arrive, l'élection devient la plus grande, et pour ainsi dire l'unique affaire qui préoccupe les esprits. Les factions redoublent alors d'ardeur ; toutes les passions factices que l'imagination peut créer, dans un pays heureux et tranquille, s'agitent en ce moment au grand jour.

De son côté, le président est absorbé par le soin de se défendre. Il ne gouverne plus dans l'intérêt de l'État, mais dans celui de sa réélection ; il se prosterne devant la majorité, et souvent, au lieu de résister à ses passions, comme son devoir l'y oblige, il court au-devant de ses caprices.

À mesure que l'élection approche, les intrigues deviennent plus actives, l'agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation entière tombe dans un état fébrile ; l'élection est alors le texte journalier des papiers publics, le sujet des conversations particulières, l'objet de toutes les démarches, l'objet de toutes les pensées, le seul intérêt du présent.

Aussitôt, il est vrai, que la fortune a prononcé, cette ardeur se dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s'étonner que l'orage ait pu naître ?

L'auteur se tourne ensuite vers le passé en quête d'idées pour dépasser ce problème. C'est sûrement la meilleure partie du livre. D'abord Athènes, bien sûr, puis les nombreux développements de la démocratie par tirage au sort au cours des millénaires qui ont suivi. J'apprécie particulièrement ce résumé historique :

  • Le tirage au sort a été utilisé dans divers États depuis l'Antiquité comme un instrument politique à part entière. 
  • Il s'agissait chaque fois d'États urbains de petite superficie (cité-État, république urbaine) où seule une part limitée de la population pouvait accéder au pouvoir. 
  • L'utilisation du tirage au sort coïncidait souvent avec l'apogée de la richesse, de la puissance et de la culture (Athènes aux Ve et IVe siècles, Venise et Florence à la Renaissance).
  • Le tirage au sort connaissait des applications et procédures diverses, mais avait généralement pour effet de réduire les conflits et d'accroître l'implication des citoyens.
  • Le tirage au sort n'était jamais employé isolément, mais toujours en combinaison avec des élections, ce qui était une garantie de compétence. 
  • Les États qui recouraient au tirage au sort ont souvent connu des siècles de stabilité politique en dépit de fortes oppositions internes entre groupes rivaux. Le mini-État de San Marin a continué à utiliser le tirage au sort jusqu'au milieu du XXe siècle pour désigner ses deux gouverneurs parmi les 60 membres de son conseil. 

L'auteur conclut sur des propositions concrètes pour introduire le tirage au sort dans la démocratie moderne, voire à terme dépasser totalement la démocratie élective par la démocratie aléatoire.

Je suis très sensible à ces idées. Je les juge d'ailleurs tout à fait réalisables. Au-delà de l'idéologie, la démocratie représentative se justifie en bonne partie par des contraintes techniques et physiques : les grandes distances, les longs déplacements, la difficulté des communications. C'est pourquoi la démocratie aléatoire trouvait sa place uniquement dans des cités-États. Ces contraintes sont aujourd'hui aisément dépassables. Je ne doute pas qu'un tel système, savamment réfléchi et intégrant des contre-pouvoirs, ait la capacité de revigorer les démocraties occidentales. Théoriquement. Peut-être. Qui sait.

À ma modeste échelle, j'ai quelques expériences déplorables de démocratie alternative bricolée (Nuit Debout, les AG de fac occupées), et d'autres plus prometteuses (vie en communauté, vie associative). 

En tout cas, je partage tout à fait la perspective de l'auteur sur ce point : la réflexion collective, si bien encadrée et réfléchie, a la capacité d'élever la plupart des individus qui la composent. Un politicien professionnel n'est pas meilleur juge des priorités de l'État qu'une assemblée de citoyens lambda entourés d'experts opinionnés mais non partisans.

Est-ce que je pense que c'est une direction crédible pour l'avenir ? Je suis bien trop pessimiste. Disons : une direction désirable.

mardi 30 juin 2026

Tout sauf un homme (L'Homme bicentenaire) - Asimov & Silberberg

 Tout sauf un homme (L'Homme bicentenaire) - Asimov & Silberberg

L'origine de ce roman mérite quelques mots. Pour commencer, il y a une nouvelle publiée par Asimov en 1976, The Bicentennial Man. Robert Silverberg en tire en 1992 un roman, The Positronic Man. C'est la même histoire, étendue et développée. La version française existe sous le titre Tout sauf un homme, mais on trouve aussi une édition qui a repris le titre de la nouvelle originelle, L'Homme bicentenaire. Ce titre me semble bien plus adapté.

En effet, c'est de l'histoire d'un robot — le futur bicentenaire qui cherche à devenir un homme. Dans un contexte très classique, avec les trois lois asimoviennes de la robotique, ce robot développe créativité, affectivité et individualité. Ça fait très peur aux industriels fabricants de robots, qui changent promptement de technologie pour éviter des développements incontrôlés. Ce robot unique en son genre se lance dans une longue quête technique, légale, culturelle et philosophique pour conquérir son humanité.

C'est un roman tout à fait convenable, à travers lequel la force du concept original et le talent de Silverberg sont clairement perceptibles. Il y a une vraie trajectoire tragique, emplie de sensibilité. Mais je me suis pas mal ennuyé, et j'ai beaucoup lu en diagonale. Les longs développements sur les lois de la robotique, les désirs humains du protagoniste robot, la tension entre machine et humanité, etc., ne sont plus guère originaux en 2026, ni développés avec assez de finesse pour avoir traversé le temps sans encombre. Ça m'a semble long. J'avais sûrement bien plus apprécié ce roman quand je l'avais lu pour la première fois, enfant. Je suis devenu difficile.

samedi 27 juin 2026

Les arbres fruitiers en canicule extrême

Hop, dans cette vidéo je partage mon expérience face à la canicule extrême de ce juin 2026. Comment les arbres fruitiers ont-il toléré, ou non, cette canicule ?

J'aurais dû insister encore plus sur le point suivant : la rusticité face à chaleur de chaque arbre dépend énormément de 1) sa capacité à trouver de l'eau dans le sol, et donc 2) son degré d'installation et de maturité dans son lieu de vie. 

Lien direct vers Youtube. 


 

samedi 20 juin 2026

L'invasion des profanateurs - Jack Finney

 L'invasion des profanateurs - Jack Finney

Lu dans la vieille version Folio SF, dont la traduction je crois diffère de la plus récente, au Bélial. Mais la couverture de la Folio SF est vraiment horrible, alors je mets celle-ci en illustration.

J'avais vu il y a quelque temps l'adaptation cinématographique de 1978, Invasion of the body snatchers. Je l'avais trouvée assez moyenne, mais sauvée par certains passages à la fin, qui mettent en scène avec efficacité le déploiement des plans d'invasion des vils body snatchers.

Avant de chanter les louanges de l'œuvre originale de Jack Finney, parue en 1955, quelques mots sur la place des femmes dans le roman. C'est tellement gros et désuet que c'en semble presque parodique : les femmes sont de petites choses fragiles, sujettes à l'évanouissement, dont le rôle principal est d'être belles et de faire la cuisine. Elles ont aussi de l'intuition féminine. Et il faut leur donner des tranquillisants. Rien d'étonnant pour l'époque, je suppose, mais deux points tranchent étonnamment avec cette perspective datée. Déjà, ce moment où le narrateur se regarde dans le miroir et s'insulte de tous les noms, dans un surprenant moment d'insécurité masculine : « Tu n'es qu'une chiffe molle, un type instable, velléitaire ! Un angoissé profond. Un suceur de pouce prolongé. Un cloaque d'immaturité incapable d'assumer tes responsabilités d'adulte... » Ensuite, plus tard, ce passage où la principale protagoniste féminine suggère de jouer sur les clichés de genre pour surprendre leurs adversaires, qui justement s'attendent à ce qu'elle reste passive. Ces deux moments tranchent remarquablement avec le reste de la caractérisation qui parcourt le roman.

OK, maintenant les louanges. L'invasion des profanateurs est un roman d'une efficacité remarquable. Il a cette structure limpide, fluide, accompagnée de juste assez de substance, qui me rappelle d'autres classiques intemporels de la SF, comme L'île du docteur Moreau, La machine à explorer le temps, Le jour des triffides...

Au-delà du rythme et de l'aspect thriller, les thématiques sont puissantes. Le rapport à l'autre, à l'altérité, mais surtout la tension intime entre ce qu'on croit percevoir et ce qu'on croit devoir percevoir. C'est une tension qui parcourt tout le roman : la puissance de l'habitude, de la normalité, de la conformité sociale, est colossale. Tous les personnages doivent lutter avec le doute : les évènements observés sont-ils réels ? Après tout, il est si facile de céder à la superstition, aux illusions, aux croyances infondées. Ne serait-ce pas rationnel que de ne pas croire en l'impossible ? Et faut-il faire confiance aux autres, quand ils affirment des énormités ? Ou quand ils reviennent sur leurs énormités, ce qui est bien plus confortable ?

Il y a cette scène saisissante, qui incarne merveilleusement bien ces thèmes. Le narrateur, en pleine invasion des body snatchers, après avoir déjà constaté de nombreuses horreurs indéniables, va voir un professeur de biologie pour obtenir des informations. Quand le professeur, du haut de son autorité, remet en cause les soupçons du narrateur, celui-ci rougit, se sent couvert de honte et de ridicule. C'est plus fort que lui : malgré la certitude indéniable, il souffre intensément de dire des énormités indignes d'un docteur. Il s'enfuit, non pas terrorisé par une invasion extraterrestre, mais « honteux comme un écolier qui n'a pas pu réciter sa leçon et que le maitre vient d'envoyer au coin ».

La fin n'est pas du tout la même que celle du film, elle est moins maximaliste et plus mesurée, presque décevante, à la façon de La guerre des mondes. On y perd en grandiose, en spectaculaire, mais on y gagne en nuance psychologique. C'est raccord avec les thèmes explorés. Tout ce que le narrateur a vécu, c'était complètement dingue... Qui pourrait bien y croire ? Lui-même, peut-il y croire, malgré la certitude de ses sens, face à la puissance de la normalité ?

mercredi 17 juin 2026

La trilogie baryonique 1 : La tragédie de l'orque - Pierre Raufast

 

Je me suis arrêté à la page 150 sur 300, et je ne peux m'empêcher de penser que ces 150 pages auraient dû en être 50. C'est juste tellement verbeux. Le pire, c'est la quantité démesurée d'exposition, d'une maladresse effroyable. Dès le début, les personnages se mettent à déblatérer pendant des pages et des pages sur le passé de l'univers du roman, d'une façon horriblement artificielle. Et ça continue. Quand l'auteur introduit de nouveaux personnages, il accumule immédiatement des pavés sur leur passé, au lieu de les étoffer avec fluidité au fil de la narration. Et pendant ce temps, la trame est au point mort.

En plus de l'exposition, le volume est rempli de dialogues stériles entre des personnages immatures. Ils parlent, et ils parlent encore pour ne rien dire. Ils s'engueulent comme des gros bébés. Ils tournent en rond sur les mêmes sujets. Leurs réflexions sont puériles. Par exemple, voilà ce qui conclut un chapitre : « Mais l'égoïsme n'est-il pas le propre de l'homme ? Dans ce monde moderne, la liberté est-elle encore possible sans une part d'égoïsme ? »

Peut-être qu'il y a une trame intéressante là-dedans, mais vu la quantité de texte superflu qui ne fait que pousser à lire en diagonale, il me paraît clair que cette trilogie aurait gagné à être condensée en un unique roman.

samedi 13 juin 2026

Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

 Et qu'advienne le chaos - Hadrien Klent

Un roman pour lequel je partais avec beaucoup de sympathie, mais ça ne m'a pas empêché d'être incapable de le finir. Il y a dans Et qu'advienne le chaos quelque chose de la SF française à l'ancienne, type merveilleux fantastique du début du vingtième siècle. C'est d'ailleurs bien pour cette raison que je me le suis procuré. Un savant fou qui veut détruire l'humanité, un concept scientifique farfelu, et des scènes saisissantes où se déploie ce concept : ça me botte.

J'ai été bon public au début, pardonnant l'écriture simpliste, tant que le rythme et la curiosité compensaient. Une fois que le concept est clarifié et qu'une scène lui est consacrée, le roman peine à maintenir l'intérêt. Les personnages sont des caricatures soporifiques, mention spéciale pour l'acteur français plus qu'antipathique qui déblatère du Shakespeare à tout va. Sans parler du psy névrosé. Le personnage du scientifique misanthrope avait du potentiel, mais on ne le voit plus guère. Le concept science-fictif est instantanément essoufflé. Il n'y a ni grande idée qui porterait le roman, ni maximalisme pourtant suggéré par le titre, ni ton satirique unifié, ni personnages attachants. Même en lisant en diagonale, je n'ai pas pu m'intéresser au dénouement tant je n'ai rien trouvé à quoi m'accrocher.

mardi 9 juin 2026

Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

 Des dinosaures et des fourmis - Liu Cixin

Quelle bonne surprise que ce Des dinosaures et des fourmis de Liu Cixin. Si j'ai tant tardé à le lire, c'est que j'avais dû lire quelque part qu'il était d'un ton très différent du reste de la bibliographie de l'auteur, presque un livre pour enfants. En effet, c'est complètement absurde à bien des égards, et je me suis promis d'essayer d'en faire une lecture de chevet pour ma future progéniture. Mais on est moins dans le livre pour enfants que dans une certaine SF satirique et maximaliste, à la façon des classiques La Guerre des mouches de Jacques Spitz ou La Guerre des salamandres de Karel Čapek.

Les fourmis et les dinosaures entrent dans une relation symbiotique qui leur permet de développer une civilisation complexe. Bien sûr, ça n'a aucun sens, notamment parce qu'il y a des centaines d'espèces de dinosaures et des milliers d'espèces de fourmis. Aussi, faire cohabiter pacifiquement des tyrannosaures et des stégosaures semble improbable, en plus de l'anachronisme : que mangent donc les géants carnivores ? Je ne vais pas lister toutes les impossibilités, ce n'est pas le propos, mais il faut tout de même noter quelques idées scientifiques sérieuses. J'apprécie notamment que la cohabitation des deux formes d'intelligence soit étonnamment crédible : ces deux familles d'animaux occupent des niches et des échelles si différentes qu'on peut imaginer qu'elles se fassent assez peu concurrence pour coévoluer. Enfin, jusqu'à ce que les gros dinos extractivistes menacent de détruire la biosphère.

C'est rythmé, drôle et, mine de rien, ambitieux. On explore, sur des milliers d'années, les turbulences de cette relation improbable, les stratagèmes et les spécificités technologiques de chacune de ces deux formes de vie si différentes, jusqu'à un paroxysme évidemment apocalyptique. Divulgâchage : ce n'était pas un astéroïde ! En un sens, ça m'a donné envie de lire un véritable roman de hard SF écrit par Liu Cixin sur cet exact même sujet, avec tout le sérieux scientifique possible. Mais peu importe : ce qui est là dans Des dinosaures et des fourmis est déjà excellent et autosuffisant.

vendredi 5 juin 2026

La servante écarlate - Margaret Atwood

 La servante écarlate - Margaret Atwood

J'avais déjà essayé de lire La Servante écarlate par le passé, mais j'avais été rebuté dès les premières pages par l'écriture. Je m'y suis replongé, ne serait-ce que pour ma culture, et cette fois je suis arrivé jusqu'au bout. Ça n'a pas été facile, j'ai souvent dû me forcer. J'ai fini par à peu près entrer dans le roman vers la page 250, à la moitié.

Je suis étonné qu'un tel best-seller ait un début, voire une première moitié, aussi soporifique. Il ne se passe vraiment pas grand-chose : on suit paresseusement la perspective de la narratrice, qui n'interagit presque avec personne. Certes, je suppose que c'est le propos : l'oppression, l'isolement forcé, l'ennui qui s'ensuit. La protagoniste évoque la longueur des journées, elle se rappelle son passé, on jongle avec les temps. C'est franchement flou, peu clair. Sans doute à cause de ce manque de chair narrative, l'écriture m'a paru pénible, surchargée, cherchant très fort à paraître sophistiquée faute de matière. J'ai souvent lu en diagonale.

Un gros point noir : on a énormément de mal à deviner les contours de la société décrite. Le lecteur est piégé dans un zoom sur la protagoniste, on ne voit rien hors de ce cadre très limité, et on n'a jamais d'aperçu clair sur la façon dont fonctionne l'ensemble. Même par la suite, quand la narration prend du souffle et qu'on rencontre d'autres personnages, qu'on en apprend plus sur le passé, cela reste vague et difficilement crédible. Le système décrit est extrêmement totalitaire, rigide, oppressif. Comment, exactement, se maintient-il ? Quelle est la hiérarchie politique en place ? Quelle est son origine ? Que pensent les gens ? Comment est-on passé, en dix ans, de l'Amérique ordinaire à cela, avec tous ces rituels bizarres ? De plus, il n'y a jamais de situations réunissant plus de quelques dizaines de personnages, dans un unique quartier d'une seule ville. Personne n'a de métier normal : tout le monde semble être une Tante, un Gardien, une Servante, un Commandant, au mieux une bonne ou un chauffeur... Où sont les autres ? En l'état, j'ai beaucoup de mal à croire à la société décrite. Je comprends que cette restriction tienne au point de vue de la narratrice, mais ce n'en est pas moins frustrant.

C'est renforcé par un aspect science-fictif extrêmement maladroit. Le principal dispositif littéraire employé par Margaret Atwood pour étoffer sa fiction est l'ajout de majuscules à des mots communs ou à des néologismes. C'est exagéré jusqu'à l'abus, à raison de plusieurs occurrences par paragraphe : Gardien, Épouse, Commandant, Yeux, Ange, Vérification, Croyants, Servantes, Rédemption, Festivoraison, Natomibile, Éconofemmes, Calculatron, Mur, Genre, Non-Bébé, Tante, Colonies, Antifemmes... L'influence d'Orwell est probable, mais on reste très loin de sa réflexion sur le contrôle du langage par le pouvoir.

Certaines scènes parviennent néanmoins à être frappantes, notamment celles de sexualité, qui sont de loin les meilleurs moments — littérairement — de la première moitié du roman. Quand le récit avance et que d'autres personnages sont introduits, l'intérêt revient. En particulier, la relation entre la narratrice et son « Commandant » est sans doute la meilleure tension du récit. D'un côté, elle est ravie d'avoir de la distraction, et le syndrome de Stockholm s'invite. Car cet homme, malgré sa position oppressive, est loin d'être un grand méchant. Même s'il compte parmi les puissants à l'origine du nouveau régime, il regrette certains avantages du passé. Il souffre, à sa façon, de la destruction des liens sociaux sincères. Ou, pour le dire plus clairement : il vit dans un bourbier d'hypocrisie. Les puissants qui contournent les lois qu'ils imposent à la populace : un classique inévitable. J'ai apprécié, comme les autres développements de la seconde moitié. Il y a de véritables moments de punch narratif, où l'écriture est intense, où propos et narration se combinent avec efficacité. Je comprends que l'aspect du roman qu'on pourrait qualifier de féministe — peut-être de façon réductionniste — ait bien traversé le temps. Il y a là des passages captivants sur le rapport au corps, à la sexualité, aux émotions, le tout traversé par l'ombre de l’oppression masculine. Et en même temps, Atwood a le bon goût d'avoir un regard équilibré sur les hommes : le spectre de leurs opinions et comportements est large.

J'ai trouvé la fin décevante. Ce n'est en aucun cas un aboutissement, le dénouement des lignes narratives soigneusement filées auparavant. Certes, il y a une part de flou sur le destin de la protagoniste, mais ça n'en reste pas moins peu satisfaisant narrativement, peu conclusif. Et l'on finit sur une postface qui a certes la force de mettre en scène, ironiquement, un patriarcat plus poli, mais qui n'en reste pas moins poussive narrativement.

Un dernier point : la société décrite existe en bonne partie à cause d'une importante crise de fertilité. C'est un élément capital du récit, et il me semble incroyablement mal mené. C'est littéralement la fin potentielle de l'humanité, et personne n'a l'air de s'en soucier plus que ça. Personne n'en parle. On continue d'exécuter les rares femmes encore fertiles parce qu'elles font des bêtises. Vraiment ?! De plus, cela me semble en tension avec le propos du roman. Si le propos est de parler de l'oppression systémique des femmes, pourquoi placer cette société dans un cadre extrême qui, évidemment, va complètement changer la place des rares femmes encore fertiles ? (Que ce soit de la façon décrite, ou d'une façon opposée, où ces rares femmes fertiles jouiraient d'un très haut statut social.) Ce contexte est si peu exploré qu'il est clair qu'il n'y a guère d’intérêt science-fictif pour cette question. En un sens, c'est juste donner une raison à cette oppression. Certes, il y a toujours de bons prétextes à l’oppression —  mais ici, l'avenir de l'humanité semble véritablement en jeu. Il aurait fallu soit que cette crise de fertilité paraisse n'être qu'un prétexte à l’oppression, soit qu'elle soit véritablement confrontée et explorée par la narration.

vendredi 29 mai 2026

Quality Land - Marc-Uwe Kling

 Quality Land - Marc-Uwe Kling

De la SF purement satirique, et surtout extrêmement médiocre. L'écriture est dénuée de la moindre chair : on peut le plus souvent lire en diagonale sans rien louper d'autre que du blabla insipide et vulgaire. Les personnages, en plus de n'avoir pas la moindre vie intérieure, sont stupides et antipathiques. Le principal ressort humoristique, c'est les blagues de cul. La trame — et c'est généreux d'employer le terme — ne va nulle part : elle n'est qu'un prétexte à une suite de saynètes qui servent un moralisme banal et attendu sur les vilains algorithmes des vilains capitalistes.

L'auteur étale quelques idées déjà vues mille fois avec un manque de subtilité sidérant. Un personnage dit à l'abruti fini qui sert de protagoniste : tu connais les lois d'Asimov ? Non ? Laisse-moi t'expliquer. Tu connais le test de Turing ? Laisse-moi t'expliquer. Le concept de superintelligence, peut-être ? Laisse-moi t'expliquer. Tu sais pourquoi les lettres sont disposées ainsi sur un clavier ? Je vais t'expliquer. Tu veux savoir ce qu'est l'effet de réseau ? Laisse-moi t'expliquer. Tu ne connais pas non plus la loi de Moore ? Gros loser. Je vais t'expliquer.

Je n'exagère pas. Le protagoniste, qui ne comprend rien à rien, est pourtant supposé avoir fait des études en lien avec l'IA.

Je n'avais aucun a priori négatif sur ce bouquin, j'ai même soufflé du nez plusieurs fois au début. La satire n'est guère subtile, mais pourquoi pas. Hélas, on s'aperçoit rapidement que les deux principales qualités de QualityLand sont les suivantes : 1) c'est extrêmement facile à lire, au détriment de tout intérêt littéraire, et 2) ça permet au lecteur de se sentir intelligent et supérieur face aux épais traits satiriques lancés contre la modernité. Le roman est un grand succès commercial.

jeudi 21 mai 2026

Son Excellence Eugène Rougon - Zola

 Son excellence Eugène Rougon - Zola

Pas le Zola le plus fameux, loin de là, mais très bon néanmoins. Je dirais que le point faible évident de Son Excellence Eugène Rougon est sa structure simple et prévisible. Eugène est haut placé dans le gouvernement de Napoléon III, et le roman s'ouvre sur sa chute. Ses familiers s'emploient à le remettre en grâce afin d'extraire de lui les faveurs attendues. Ils y parviennent : Eugène est ministre, puis Eugène chute à nouveau. Puis, en épilogue, Eugène est de nouveau une star. Cette structure sert certes le propos — le pouvoir comme addiction, chaîne dorée qui va et vient avec la Fortune — mais peut-être d'une façon trop transparente.

Zola applique son naturalisme fortement teinté de satire au monde politique, et c'est impitoyable. Il n'y a pas d'opinions, pas de convictions, essentiellement des girouettes qui suivent le vent pour servir leurs intérêts personnels. Les relations sociales sont purement clientélistes, purement instrumentales, Rougon étant un outil tantôt utile, tantôt épuisé, qu'on jette après usage. Le temps que ses amis lui consacrent est un investissement. Vite, des dividendes ! Grand classique de Zola : on se revendique de la morale en pratiquant le contraire de ce qu'on prêche. On fait les louanges des vertus de l'impératrice avant de se passionner pour les coucheries de l'empereur.

Rougon lui-même, homme de pouvoir capable de l'éloquence la plus brillante, est simplement là pour ça : le pouvoir. Il n'y a rien derrière, si ce n'est un goût inné pour la tyrannie, pour être le chef. Homme fort de l'empereur, outil de sa répression, il saisit les occasions d'exercer cette force et, dans les creux, se terre patiemment en attendant le retour de son heure.

Les personnages, loin de n'être pour Zola que l'occasion d'une déconstruction cynique, portent parfois une véritable flamme. Rougon a ses moments, entre deux horreurs, où il s'élève au-dessus de sa situation. Vaguement conscient de ce qu'il est, sa fierté face à la chute lui donne consistance et fournit quelques-uns des passages les plus frappants. Quant à Clorinde, l'aventurière qui, par vengeance — et faute d'autres options, en tant que femme à cette époque — s'élève jusqu'à la couche de l'empereur, elle a la dissipation de Nana, mais aussi un machiavélisme remarquable.

lundi 4 mai 2026

Ravenous - Henry Dimbleby

 

Un bouquin franchement complet et pertinent, écrit par quelqu'un qui a travaillé pour le gouvernement du Royaume-Uni sur la stratégie alimentaire nationale, et qui a été hautement déçu par l'adoption — ou plutôt la non-adoption — des recommandations faites au gouvernement. L'auteur couvre de nombreux aspects du sujet (utilisation des surfaces agricoles, impact sur le climat et l'environnement, législations pertinentes, etc.), mais je vais simplement relever quelques points qui concernent la biologie. C'est ce qui m'a le plus intéressé, le reste étant déjà assez connu (mais très bien amené ici) pour qui s'intéresse à la nutrition et aux questions environnementales.

À propos de la dépense calorique au quotidien : on a tendance à imaginer une dépense calorique stable, liée aux fonctions métaboliques de base, à laquelle viennent s'ajouter (ou non) des dépenses caloriques liées aux activités (physiques et autres) effectuées en plus du métabolisme de base. Ce modèle (Total Energy Expenditure Model) semble insuffisant. Il semblerait, de façon plus nuancée, que lorsqu'on augmente fortement et durablement ses dépenses caloriques, le corps réduit l'énergie qu'il consacre à ses fonctions métaboliques de base, c'est-à-dire à son fonctionnement au repos. De nombreuses études montrent une consommation calorique similaire entre des populations aux modes de vie pourtant extrêmement différents (actifs vs. sédentaires).

Il semble que les humains occupent une niche extrêmement demandeuse d'énergie. Les différents grands singes ont évolué selon des taux de dépense énergétique distincts. Ainsi, les humains consomment 20 % d'énergie de plus que les chimpanzés et les bonobos, 40 % de plus que les gorilles, et 60 % de plus que les orangs-outans (à masse corporelle équivalente). La stratégie humaine consiste à entretenir un gros cerveau, qui demande énormément d'énergie mais qui, en retour, donne les capacités cognitives nécessaires pour la trouver. La découverte de la cuisson a renforcé cette tendance : moins d'énergie consacrée à la digestion, plus d'énergie disponible pour le cerveau.

De plus, les humains sont également extrêmement performants en endurance comme en efforts intenses — des traits probablement développés en parallèle de l'omnivorisme (ça, c'est moi qui le dis). Les humains sont les animaux les plus transpirants de la planète, ce qui sert précisément le refroidissement lors d'efforts intenses.

Comme ils ont besoin de beaucoup d'énergie, les humains ont aussi évolué la capacité d'en stocker. En moyenne, ils peuvent accumuler deux fois plus de graisse que les autres primates. Il me semble (et là encore, c'est moi qui le dis) que cela va de pair avec le développement de l'omnivorisme : la chasse est une activité plus aléatoire, et nécessite donc une plus grande marge de sécurité, que les sources de nourriture végétale des autres grands singes.

N'oublions pas que, comme tous les ressentis humains, l'appétit est un signal biologique utilitaire. Il est régulé par l'hypothalamus. Des lésions infligées à des zones spécifiques de l'hypothalamus peuvent empêcher de ressentir la faim, ou au contraire empêcher la faim d'être jamais comblée.

Pour finir, quelques mots pour relativiser la connaissance humaine en matière de nutrition. Les macronutriments et micronutriments ne représentent qu'une infime partie des substances nutritionnelles contenues dans l'alimentation — du moins dans l'alimentation non industrielle. Il existe des dizaines de milliers de ces composés biochimiques. Par exemple, l'ail contiendrait à lui seul 2 306 composés chimiques différents.

samedi 18 avril 2026

The Abolistionist Project - David Pearce

Dürer, Melencolia I

De David Pearce, j'avais déjà lu et grandement apprécié The Hedonistic Imperative, l'un des livres les plus radicaux jamais écrits. Je vais lire plusieurs de ses autres essais.

L'abolition du titre est celle de la souffrance. C'est une version plus courte, et peut-être mise à jour, des idées déjà au cœur de The Hedonistic Imperative.

Quelles que soient les avancées sociales, et même les potentielles utopies futures, les humains resteront bloqués sur le plateau de l'adaptation hédonique. La seule solution pour dépasser ce plateau est de fondamentalement changer la façon dont l'esprit humain fonctionne. Il s'agit de le « libérer » des contraintes psychologiques imposées par l’évolution.

Subjectively unpleasant states of consciousness exist because they were genetically adaptive. Each of our core emotions had a distinct signalling role in our evolutionary past: they tended to promote behaviours that enhanced the inclusive fitness of our genes in the ancestral environment. 

Trois pistes pour dépasser ce carcan :

  1. Wireheading : stimuler directement les centres de plaisir du cerveau, par exemple avec des électrodes. Je ne vais pas m'attarder sur les problèmes de cette idée, mais Pearce insiste sur son aspect non fonctionnel sur le plan évolutif.
  2. Designer drugs : cette option me fait penser à la Culture des romans de Iain M. Banks, où toutes sortes de drogues modificatrices d'humeur peuvent être synthétisées à volonté directement par le cerveau.
  3. Les solutions génétiques.

David Pearce propose que cette dernière option soit utilisée pour faire tendre l'ensemble de la population vers l'hyperthymie, c'est-à-dire « a motivational system driven entirely by adaptive gradients of well-being ».

Le premier contre-argument qu'il aborde est celui de l'uniformité. Sa réponse, à mon avis, est peu convaincante :

Happier people - and especially hyperdopaminergic people - are typically responsive to a broader range of potentially rewarding stimuli than depressives: they engage in more exploratory behaviour. 

On pourrait surement trouver des tas de gens au tempérament plus mélancolique, par exemple, qui n'auraient aucune envie de voir disparaitre les parties d'eux-même liées à cette tendance mélancolique. Même en admettant qu'il serait pertinent d’éliminer la dépression clinique comme on voudrait éliminer n'importe quelle maladie, il reste un vaste spectre de ressentis, d'états d'esprit, de personnalités, qui n'ont pas nécessairement moins de valeur que l'euphorie. C'est comme l'idée naïve que l'introversion serait un défaut qu'il faudrait remplacer par la qualité que serait l'extraversion.

Ensuite, à propos du contre-argument selon lequel ce serait se livrer à une vaste expérimentation peu éthique sur l'humanité entière, je suis plus sensible à la réfutation de Pearce :

All sexual reproduction is an experiment. We play genetic roulette, shuffling our genes and then throwing the genetic dice.

Les modifications génétiques qu'il promeut permettraient de conserver les aiguillons évolutifs qui façonnent nos préférences, qui font qu'on agit pour promouvoir certains résultats et contre d'autres :

One of the advantages of genetically recalibrating the hedonic treadmill rather than abolishing it altogether, at least for the foreseeable future, is that the functional analogues of pain, anxiety, guilt and even depression can be preserved without their nasty raw feels as we understand them today. We can retain the functional analogues of discontent - arguably the motor of progress - and retain the discernment and critical insight lacking in the euphorically manic. Even if hedonic tone is massively enhanced, and even if our reward centres are physically and functionally amplified, it's still possible in principle to conserve much of our existing preference architecture. 

L'idée est donc de préserver la structure des préférences tout en modifiant leur tonalité affective. Mais Pearce propose d'aller plus loin encore et de « réécrire notre code corrompu », par exemple en élargissant notre capacité pour l'empathie, la confiance, la sociabilité, le sens de l'esthétique. Les humains resteraient fonctionnels car :

From an information-theoretic perspective, what is critical to an adaptive, flexible, intelligent response to the world is not our absolute point on a hedonic scale, but that we are informationally sensitive to differences. 

J’apprécie la critique de l'idée que la souffrance serait une part essentielle de ce que signifie être humain :

Other things being equal, enhancing hedonic tone strengthens motivation - it makes us psychologically more robust. By contrast, prolonged low mood leads to a syndrome of learned helplessness and behavioural despair. 

C'est quelque chose qui m’interroge intimement : je ne suis généralement pas considéré comme une personne très positive. Je suppose que je peux même être perçu comme négatif. Pour autant, j'ai l'impression d'être plutôt proactif. Mais le serait-je encore plus sans mon côté sceptique, critique, mélancolique, insatisfait ? A quel point ces parties de moi-même sont-elles inséparables de mon identité ? Pourrais-je conserver mes perspectives, mes préférences, si mon humeur globale était projetée en avant sur l'échelle hédoniste ? Serais-je plus prompt à l'action, pourrais-je mieux actualiser mes désirs ? Ou la question de proactivité/passivité est-elle complètement hors-sujet et non liée au spectre hédoniste ? Je laisse la question ouverte.

Quand je lis des paragraphes comme celui qui suit, je suis sceptique. Au-delà de l’extrême complexité technique de contrôler et altérer le génome de chaque enfant qui nait sur Terre, est-ce compatible avec les instincts humains ? Quel pourcentage des enfants sont conçus de façon choisie et contrôlée ?

We're on the eve of the Post-Darwinian Transition, not in the sense that selection pressure will be any less severe, but evolution will no longer be "blind" and "random": there will no longer be natural selection, but unnatural selection. We will be choosing the genetic makeup of our future offspring, selecting and designing alleles and allelic combinations in anticipation of their consequences. There will be selection pressure against nastier alleles and allelic combinations that were adaptive in the ancestral environment. 

Puis, Pearce poursuit l'argument en incluant les espèces non-humaines. Je retiens ce doute envers les intuitions éthiques :

This violates our human moral intuitions; but our moral intuitions simply can't be trusted. They reflect our anthropocentric bias - not just a moral limitation, but an intellectual and perceptual limitation too. It's not that there are no differences between human and non-human animals, any more than there are no differences between black people and white people, freeborn citizens and slaves, men and women, Jews and gentiles, gays or heterosexuals. The question is rather: are they morally relevant differences? [...] Our moral intuitions are poisoned by genetic self-interest - they weren't designed to take an impartial God's-eye view. But greater intelligence brings a greater cognitive capacity for empathy - and potentially an extended circle of compassion. 

Je reste hautement sceptique envers cette idée que plus d'intelligence signifierait automatiquement plus d'empathie. Ceci dit, j’apprécie l'argument conclusif : selon Pearce, à mesure que le coût pratique de l'abolition devient négligeable, les barrières morales s'effondrent d'elles-mêmes. Je ne suis pas aussi optimiste que lui sur cette dynamique, mais je partage l'idée que le déterminisme technologique est une force chroniquement sous-estimée dans l'évolution des sociétés et de leur fenêtre d'Overton morale.

If presented today with the choice of buying either free-range or factory-farmed eggs, most non-vegan consumers will pick the free-range eggs. If battery-farmed eggs are one penny cheaper, most people will still pick the "cruelty-free" option. No, one shouldn't underestimate human malice, spite and bloody-mindedness; but most of us have at least a weak bias towards benevolence. If any non-negligible element of self-sacrifice is involved, for example if free-range eggs cost even 20 pence more, then sales fall off sharply. My point is that if - and it's a big if - the sacrifice involved for the morally apathetic could be made non-existent or trivial, then the abolitionist project can be carried to the furthest reaches of the living world. 

 

P.S. : Plutôt que d'en faire un article différents, quelques mots sur The Reproductive Revolution : Selection Pressure in a Post-Darwinian World.

Deux perspectives opposée concernant l'avenir :

  • Le bioconservatisme : le pic de l'espèce humaine est maintenant, et les progrès techniques modernes ont sorti l'humanité du processus évolutionnaire classique. Il est probable que l'humanité soit en déclin, que le QI moyen baisse, etc.
  • Le biorévolutionisme : l'évolution humaine est le point d'accélérer. Nous sommes à la veille d'une évolution non naturelle. Les traits adaptatifs seront en conséquence très différent de ceux promut par la sélection darwinienne.

Évidemment, David Pearce s'ancre profondément dans la seconde perspective.

Je dois m'opposer à une idée centrale de Pearce :

As we know today, the happiest people, the keenest life-lovers, tend to be the most motivated people. It's depressives who tend to be unmotivated.

Le "as we know today" me semble au mieux une forte exagération, et plus probablement une erreur totale. Certes, à une extrémité du spectre la dépression c'est valable. La dépression tue la motivation. Mais si on laisse la dépression de côté, ça ne tient plus debout. Les individus les plus performants et productifs (je laisse de côté la question de la valeur de ces traits) ne sont PAS les plus heureux. J'ai du mal à voir comment Pearce peut sérieusement prétendre le contraire. Les entrepreneurs, les artistes, les experts du domaine médical, les chercheurs, etc., sont justement caractérisés (qu'on m'excuse la généralité) par une insatisfaction chronique. Ils souffrent d'une façon ou d'un autre d'un manque, et leur travail est la quête pour combler ce manque, manque qui sera immédiatement remplacé par un autre. Si le manque est définitivement comblé et  on remplacé, ce qui peut arriver, l'ambition cesse. L'ambition nécessite la frustration. Ces gens sont peut-être capables de pics intenses, mais certainement pas durables. C'est le vaste espace entre les pics et les creux qui aiguillonne la motivation humaine.

L'idée de Pearce qui consisterait à simplement élever l'ensemble du spectre émotionnel vers le haut en est une admission, mais pas une solution convaincante. A mon sens, l'espace entre un grand pic et un énorme pic est mieux qu'un terrible plat émotionnel, mais ne saurait remplacer l’espace entre un creux profond et un grand pic.

mercredi 15 avril 2026

Liberal Eugenics - Nicholas Agar

 

La première phrase de cet ouvrage au sujet sensible : 

Many of my friends and colleagues were somewhat incredulous when I told them that I was writing a book defending eugenics. 

La thèse est très simple : l'eugénisme a mauvaise réputation à cause du nazisme, mais l'eugénisme libéral, lui, a un fort potentiel positif. Evidemment, il y a un tas de problèmes éthiques qui se posent, et l'auteur fait de son mieux pour les explorer. 

Je le dirais ainsi : il est facile a postériori de voir d'un bon oeil les progrès techniques qui ont amélioré le sort humain. Il est également naturel d'avoir peur de changements technologiques dont les effets délétaires potentiels sont évidents. La technique met entre les mains de l'humanité des outils à double tranchant. L'ingéniérie génique est un de ces outils. Il est tout à fait possible que dans un futur indéterminé il soit faisable, à peu de frais, de modifier le génome de sa progéniture. Il est pertinent de réfléchir aux implications de cette possibilité.

Comme j'aime le dire, la sélection d'un(e) partenaire sexuel dans le but d'avoir d'avoir des enfants est une forme d'eugénisme à échelle individuelle. On choisit quelqu'un dont on valorise les caractéristiques dans le but de reproduire ces caractéristiques (que ce soit conscient ou non). C'est la liberté reproductive, un principe très commun :

Reproductive freedom as it is currently recognized in liberal societies encompasses the choice of whether or not to reproduce, with whom to reproduce, when to reproduce, and how many times to reproduce. What I call liberal eugenics adds the choice of certain of your children’s characteristics to this list of freedoms. At the book’s centre are powerful genetic technologies that will enable prospective parents to make such a choice

We would be rejecting authoritarian eugenics, the idea that the state should have sole responsibility for determining what counts as a good human life, in favour of what I will call liberal eugenics. On the liberal  approach to human improvement, the state would not presume to make  any eugenic choices. Rather it would foster the development of a wide range of technologies of enhancement ensuring that prospective parents were fully informed about what kinds of people these technologies would 
make. Parents’ particular conceptions of the good life would guide them in their selection of enhancements for their children.

Cette perspective libérale part du principe qu'il y a une infinité de façons d'être humain, et que les individus sont libres de choisir quels traits ils veulent développer chez eux et quels traits ils peuvent désirer chez leur descendance. 

The freedoms that define liberal eugenics will be defended in the same fashion as other liberal freedoms. Liberal societies are founded on the insight that there are many different, often incompatible ideas about the good life. Some seek huge wealth, others enlightenment; some devote themselves to their families, others to their careers; some commit to political causes, others to football teams; some worship God(s), others would rather go fishing. And this is only to begin to describe the variation in the kinds of lives that people choose for themselves. Living well in a liberal society involves acknowledging the right of others to make choices that do not appeal to us.

Prospective parents may ask genetic engineers to introduce into their embryos combinations of genes that correspond with their particular conception of good life. Yet they will acknowledge the right of their fellow citizens to make completely different eugenic choices.

We might think of diversity as a purely instrumental good, something to be sought because it promotes the interests of individuals. Or we may count diversity an intrinsic good, something to be valued regardless of its relationship with the interests of individuals.  

Évidemment, il y aurait des limites à ce droit étendu de liberté reproductive : l'établissement de ces limites, de ces régulations, occupe une bonne partie du livre. J’apprécie par exemple le problème éthique suivant : deux lesbiennes sourdes qui veulent du sperme d'un donneur sourd pour avoir un enfant sourd. Acceptable ou pas ? L'auteur, comme moi, tend vers le non.

J’apprécie particulièrement le développement suivant, critique d'un certain utilitarisme :

The notion that we must genetically engineer every human being to be as emotionally upbeat as possible is absurd. A personality that behavioural geneticists may describe as anxious, depressed, angry and hostile, others might consider cautious, sombre, sceptical and intolerant of fools. We all know people leading perfectly worthwhile lives, but whose characters correspond with the second list, and it is hard to believe that their very existence would be immoral in the era of human enhancement. The abandonment of a hedonistic conception of human ends offers one way to escape this implication. Preference utilitarians think that instead of maximizing the number of pleasant sensations and minimizing the number of unpleasant ones we should be trying to maximize the satisfaction of preferences and minimize their frustration.’ This theory comports better with our intuitions about the way we should live. Most of us do not set the accumulation of units of pleasure as life’s single aim; rather we pursue goals involving family, careers and friends and we consider a good life to be one in which many of these significant goals are achieved. Preference utilitarians can readily grant that being naturally sombre does not stand in the way of a satisfactory existence; many people who have sunny temperaments nonetheless fail to satisfy their most important desires, something that many of the less temperamentally buoyant achieve. This variant of utilitarianism also gives strongly counterintuitive answers to questions about human genetic engineering. For example, Helga Kuhse and Peter Singer wonder whether it would be ‘possible — and desirable? — to attempt to genetically engineer people whose capacities and goals, while possibly truncated, are in harmony with their limited passions?” The goal of designing humans who are both limited to easily satisfiable preferences and meet the criteria for personhood is likely to pose technological difficulties for enhancers. But the claim that if feasible it should be mandatory seems even more absurd than the idea of compulsory 5-HTTLPR therapy. 

On voit apparaitre la tension classique entre satisfaction et sens. Les progrès techniques, qui détruisent les façons traditionnelles d'envisager le sens, forcent à le réinventer :

Consider the moral image of food finding. Finding, cultivating and preparing food were the most difficult and time-consuming of our distant ancestors’ activities. The hunting of certain animals required teamwork and entailed a risk of death; crops would be planted only to fail. Technology has transformed the significance of food and of the methods historically used to procure it. Although many people fish and hunt recreationally, these activities are travesties of the fishing and hunting of our ancestors.We get food in other ways. But putting a jar of pasta sauce in a supermarket trolley has little of the significance of a successful hunt on the African savannah; it is a comparatively meaningless activity for us. To use Kass’s language, modern supermarkets and fishing rods sever the satisfaction of desires from the activities that have historically been their foundations. The question we must ask is whether their advent has taken meaning from our lives. An affirmative answer to this question ignores the propensity for the human mind to invest things with meaning. Technology has displaced — but not destroyed — the meaning associated with procuring and preparing of food. 

Ces questions me passionnent. Je ressens profondément, intiment, la perte de sens liée au progrès technique. J'ai l'impression que mon cerveau est fait pour évoluer dans une tribu de chasseurs-cueilleurs, pour passer ses journées dans la nature, à interagir avec le monde végétal et animal, à vivre avec quelques dizaines de persones, à se demander ce qu'il y a derrière la colline suivante, et à aller voir... J'ai l'impression que tout ce que je fais, tout ce vers quoi je tends, est un tentative impossible pour retrouver cet état d'être pour lequel je suis fait. Ceci dit, je résiste à la naïve tentation primitiviste. Il n'y pas d'autre option que de vivre avec son temps. Les conditions changent, et changeront encore, inlassablement. L'évolution et ses mécanismes font le reste.

Si les "dons" sont issus d'un hasard génétique et environnemental (où on nait, l'éducation, etc.), en quoi ont-ils plus de valeur que s'ils avaient été favorisés par l'ingénierie génétique ? D'où viendrait la valeur de ce dont on a hérité par hasard ? Pourquoi ne pas chercher à multiplier ces traits positifs ?

Insisting on the preservation of natural advantages sounds a bit like withholding remedial literacy classes on the grounds that those with a natural aptitude for language do not require them. 

Fukuyama seeks to pass different moral judgements on humans genetically engineered to be intelligent or athletically gifted from those he passes on humans who possess these characteristics as the result of nature’s random recombination of genetic material.  

J'aime aussi les implication sur l'idée de liberté. Tous les traits négatifs innés (maladies, handicaps, etc.) imposent des réductions évidentes à la liberté individuelle. On pense moins aisément aux manques d'opportunités à la liberté imposés par le manque de traits positifs. La comparaison avec l'environnement est facile : où l'on nait, dans quel milieu on nait, impose d'énormes contraintes à notre liberté. Plus on nait dans un milieu favorisé, riche, cultivé, connecté, etc., plus on a d'opportunités. Ou au minimum on a des opportunités différentes, qu'on ne choisit pas. Evidemment, on peut se retrouver dans une situation de course à l'armement génétique, d'où les régulations.

We have a good idea of how enhancement technologies might cause suffering. However, more needs to be said about the second kind of harm: the reduction of freedom. 

Theories of positive freedom specify that I am not free to do something unless I am capable of doing it. 

It does not require that parents use enhancement technologies to expand their children’s real freedom, or to have children who have greater real freedom than those they would otherwise have had. Instead, it demands only that they do not, in their pursuit of their eugenic visions, reduce their children’s real freedom, or have children with less real freedom than those they would otherwise have had.

Et l'ingéniérie génique comparée plus directement encore à l'environnement : 

Parents are free to improve their children’s intelligence and physical prowess by selecting their schooling or diet. NURTURE supports a freedom to achieve the same ends by genetic engineering.

If we are permitted to produce certain traits by modifying our children’s environments, then we are also permitted to produce them by modifying their genomes.

Et ci-dessous un point capital : le lien de causalité entre génotype et vie menée est indéniable, mais pourtant extrêmement difficile à contrôler et même à comprendre. On peut très bien modifier des gènes dont on connait le rôle et se retrouver avec un enfant qui ne fera absoluement pas ce qu'on espérait de lui :  

Any society that gives people choices about their lives is bound to make unreliable the link between any particular combination of genes and a particular life plan. This does not reflect any deficit in genomic knowledge. Rather, it reflects facts about how people arrive at their life plans. A wide variety of environmental factors combine with any genetic predispositions to provide us with our life plans. 

The difference between selecting a life plan and raising its probability is a significant one. Were prospective parents to be able to choose their child’s life plan then they could justify equipping her with the specific set of capabilities required for that plan. If they can only raise the probability that a life plan will be chosen, they must make provision for the eventuality of their child’s rejecting their choice. This is to say: they must respect their child’s autonomy, ensuring that he comes into existence able lead a lifestyle founded on values opposed to those of his parents. Herein lies autonomy’s significance for genetic engineers. The inability to select a life plan means that we must be cautious in our attempts to enhance capacities. Parents who pursue ambitious educational strategies risk ignoring choices that their children have already made about their futures. Those who enhance by means of genetic engineering must admit their ignorance of the kind of life their child will lead. Deprived of this information, they should ensure that their use of enhancement technologies equips their child for any choices that he might make. 

samedi 11 avril 2026

Greffer les pommiers avec la greffe anglaise compliquée (vidéo)

Hop, une petite vidéo dans laquelle je montre comment greffer les pommier soi-même, sans matériel, avec la greffe anglaise compliquée. 

C'est tout simple !

Lien direct vers la vidéo. 

 

mercredi 8 avril 2026

Why We Die - Venki Ramakrishnan

 Why We Die - Venki Ramakrishnan

Un bouquin qui ne m'a pas vraiment passionné : le fait est que j'ai du mal à accrocher tant les livres de ce genre ont tendance, sans forcément être mauvais, loin de là, à manquer de densité. Le Biologie de Campbell, qu'il faudrait d'ailleurs que je reprenne, m'a habitué à un autre rythme.

Ce que j'ai trouvé le plus intéressant, c'est, au tout début, la perspective évolutionnaire sur la vieillitude et la mortalité.

Rappel : la sélection naturelle favorise rarement les traits avantageux à une espèce ou même à un groupe. En général, les traits favorisés sont ceux qui améliorent la probabilité que les individus transmettent leurs gènes. 

Pendant la plus grand partie de l'existence de l'humanité, les vies étaient courtes, à cause de facteurs extérieurs : violence, maladie, famine, etc. Il n'y avait donc pas de raison que l'évolution sélectionne la longévité.

En somme, l'évolution ne sélectionne pas contre les mutations qui sont nuisibles plus tard dans la vie, après qu'un individu se soit reproduit et ait assuré la survie de sa progéniture. La plupart du temps, les effets négatifs de ces mutations n'auraient même pas été perceptibles car la plupart des individus mouraient pour d'autre raisons avant que ces effets n'apparaissent.

La nature sélectionne pour des mutations génétiques favorables à court terme, favorables à une reproduction efficace, et peu importe ce qui arrive ensuite. Un même gène peut donc avoir deux effets opposés : favorable jusqu'à 30 ans, négatif après 30 ans, par exemple. Un tel gène aurait tendance à être sélectionné.

De plus, un organisme avec des ressources limitées doit faire un "choix" entre l'investissement dans une croissance et une reproductions précoces, et une durée de vie plus longue. C'est une tension évolutionnaire : rentabilité assurée à court terme vs. avantages potentiels du long terme. 

En général, plus un animal est grand, plus sa durée de vie de élevée. En effet, plus la vulnérabilité aux prédateurs est élevée, plus il fait sens d’accélérer la reproduction. C'est aussi lié à la vitesse du métabolisme, chez les mammifères : un animal plus petit a plus de surface par rapport à sa masse, et doit bruler proportionnellement plus de calories pour maintenir sa chaleur.

D'un point de vue évolutionnaire, une vie longue n'a du sens que si l'individu ne risque pas de mourir à tout moment de causes extérieures. Par exemple, les oiseaux, capables de fuir comparativement efficacement les prédateurs, vivent plus longtemps que les animaux terrestres de taille équivalente.

Les bonnes habitudes qui contribuent à la longévité sont connues, mais le fait est que la longévité semble principalement déterminée par hasard génétique. Comme je l'avais lu ailleurs il y a longtemps : la """meilleure solution""" eugénique pour augmenter la longévité moyenne de l'humanité serait peut-être de n'autoriser la reproduction que à ceux qui atteignent un certain âge sans problème majeur, puis au fil du temps de repousser cet âge.

Fun fact : des télomères courts sont problématiques... mais des télomères trop longs aussi. L'allongement des télomères n'est pas une solution miracle ; il n'y a probablement pas de solution miracle, tant la longévité est la conséquence d'un dense tissu de complexité biologique. 

lundi 23 mars 2026

On n'échappe pas à l'utilité

Un ami à moi finissait sa thèse de philosophie. Nous étions attablés une nuit sur la terrasse, légèrement éméchés. Il se réjouissait d'avoir consacré sa vie à, je cite, l'inutile. C'était une idée importante pour lui : il pensait ainsi avoir dépassé les carcans sociaux. Avoir, je suppose, conquis une forme de liberté. J'ai attaqué cette perspective avec les arguments suivants :

1. Comment pourrait-il être inutile de se consacrer à la philosophie quand il en fait son métier ? (Prof de philo.) La philosophie est littéralement son gagne-pain. Il n'y a rien de plus pragmatique, de plus utile.

2. La philosophie est un capital comme un autre. On l'a vu, c'est un capital culturel et intellectuel qui lui sert à trouver une place économique dans la société. Plus encore, c'est un capital social de la plus haute importance. Cet ami pouvait se targuer d'avoir un certain succès auprès du sexe opposé. Mon argument était que sa capacité à parler d'idées, à parler de philosophie, et plus globalement à bien parler, jouait un rôle majeur dans ce succès. Tout ce qu'on est, tout ce qu'on renvoie, tout ce qu'on dit, est chargé d'un sens profond qui est perçu d'une façon essentiellement non consciente par autrui. Sa maitrise des idées, de la philosophie, et plus globalement du langage, était un signal qui exprimait : je suis éduqué, je suis intelligent, j'ai du potentiel. Un signal hautement utile.

3. De plus, la philosophie était pour lui un radeau de sauvetage dans la sombre tempête de l'existence. Nihiliste, peut-être misanthrope, il trouvait dans la philosophie non seulement son plaisir, mais sa raison de vivre, sa raison d'aimer la vie. Quoi de plus utile ?

Mon propos plus large était donc ceci : on n'échappe pas à l'utilité. C'est impossible. L'essentiel de ce que font les humains répond à des impératifs évolutionnaires, biologiques, purement pratiques, qu'on a tendance soit à ne tout simplement pas voir, soit à camoufler sous des histoires simples qui nous réconfortent.

vendredi 13 mars 2026

Vidéo : La greffe en écusson à œil dormant (greffe de poirier sur cognassier)


Hop, dans cette vidéo je montre la greffe en écusson à œil dormant. Je greffe un classique : du poirier du cognassier.

Lien direct de la vidéo sur YouTube. 

mercredi 4 mars 2026

The Black Could - Fred Hoyle

 The Black Could - Fred Hoyle

C'est un plaisir que de se plonger dans un (bon) classique de la SF dont jusque-là j'ignorais l'existence. The Black Could de Fred Hoyle, paru en 1957, coche pas mal de cases : apocalypse, premier contact, écrit par un astrophysicien, et plein de gentlemen anglais.

Un colossal nuage de gaz se dirige suspicieusement droit vers le soleil, avec de drastiques conséquences climatiques pour l'humanité. C'est assez frappant, il y a des centaines de millions de mort, mais contrairement à une autre SF du siècle passé, on ne s'y attarde guère et passe surtout du temps avec nos gentlemen scientifiques qui papotent autour d'un café dans leur forteresse dédiée à la raison.

Il y a dans ce roman un indéniable aspect "fantasme de nerd". La détestation du monde politique et des politiciens est claire, tandis que l'amour de la raison, de la science, de la méthode scientifique, est évident. D'une façon qui fait très fortement écho au récent et brillant Don't Look Up, les scientifiques tentent d'agir pour prévenir le désastre, là où la classe politique ne pense qu'à son intérêt à court terme. Ce côté du roman est un peu gros, mais heureusement bien mené : nos scientifiques doivent à la fois décrypter les mystères du nuage et jouer avec les ficelles d'un pouvoir politique qui est loin d'avoir les mêmes priorités qu'eux.

Jusque là, c'est un roman apocalyptique aussi rationaliste que fun, mais ça devient d'autant plus excellent quand la véritable nature du nuage est révélée. L'auteur cède peut-être un peu à la facilité quand le nuage apprend rapidement à parler anglais, mais il y a suffisamment de mystères scientifiques à percer pour en arriver là, et pour parvenir à mieux comprendre le nuage, que ça vaut sûrement le coup. J'ai particulièrement apprécié le point suivant : le nuage est un être d'une échelle qui dépasse l'entendement par rapport à l'échelle humaine, c'est un être immortel d'une puissance folle, mais lui aussi à ses propres objectifs, ses propres mystères à percer, dont on a un aperçu. 

J'ai été absorbé. Mais je fais clairement partie du public cible.