lundi 30 août 2021

Les enfants de Dune - Frank Herbert

Les enfants de Dune - Frank Herbert

Après Dune et Le messie de Dune, voilà le troisième volume. Comme le premier, c’est un énorme pavé. Je m’attendais à quelque-chose d’encore pire que le second, mais finalement, je l’ai beaucoup plus apprécié, bien qu’il me soit plus difficile d’en parler : d’un côté, le rythme et la narration sont franchement foireux, et de l’autre, l’ensemble a su maintenir ma curiosité.

Le roman commence bien : 9 ans après le tome précédent, Alia, la sœur de Paul, est sur le trône. Problème : elle s’est fait dépasser par les personnalités de ses ancêtres qui cohabitent avec elle, dans son esprit, et elle est littéralement possédée. Les jumeaux, les enfants de Paul, Leto et Gamina, se débrouillent mieux face à leurs personnalités multiples, et ils complotent pour mettre en œuvre leur vision de l’avenir de l’empire. Paul est toujours là, sous les traits d’un étrange prédicateur qui vient secouer l’ordre établi. Ailleurs, Farad’n, le descendant de l’ancien empereur, se retrouve malgré lui embarqué dans un complot pour se réapproprier le trône. Le roman commence quand Jessica, la mère de Paul, s’apprête à revenir sur Dune pour secouer un peu sa fille Alia (qu’elle n’a jamais pris la peine d’éduquer) et prendre en main les jumeaux.

Oui, c’est un très bon point de départ. On retrouve l’ambition et l’échelle du premier tome, la multitude de factions et de perspectives dont les volontés s’entrechoquent, le tout accompagné de bonne idées qui donnent de la profondeur à ce classique jeu de pouvoir. Ainsi j’ai beaucoup apprécié cette tension autour de la difficulté de vivre avec des milliers d’esprits, ceux de leurs ancêtres, qui s’agitent sous le crâne d’Alia et des jumeaux. Ils y font tous face à leur façon, et si Alia est en gros l’antagoniste principal, elle l’est malgré elle, parce qu’elle s’est fait dépasser par cette malédiction qu’elle n’a pas choisie, parce que sa mère ne l’a pas aidée. De la même façon, si Leto se retrouve être le « héros », il est extrêmement ambigu et n’hésite pas à recourir à la violence extrême pour réaliser son plan, qui n’est autre qu’un totalitarisme absolu. La planète Dune est plus que jamais traitée via le thème de l’écologie. Hélas, c’est souvent trop flou, mais j’ai apprécié cette idée que les petits humains ne se rendent pas compte des changements radicaux qui pourtant se déroulent sous leurs yeux, et que seule une perspective qui prend en compte le long terme peut y faire face.

Bref, il y a beaucoup de bon là-dedans, et pourtant, quel bordel ! Si c’est chouette au début, plus on s’avance, plus on perd pied. Déjà, Frank Herbert rajoute encore une couche de bouillie philosophico-mystique incompréhensible. C’est en bonne partie causé par un problème de motivation des personnages : la plupart du temps, on ne comprend tout simplement pas ce qu’ils veulent, ni pourquoi ils font ce qu’ils font. Frank Herbert parvient à donner l’illusion que tout fait sens, mais dès qu’on se penche un peu au-delà de cette illusion, tout s’effondre. Par exemple, il aime beaucoup dire, en parlant de complots, qu’il y a « une feinte dans une feinte dans une feinte ». Il utilise beaucoup cette expression, c’est une chouette expression, ça sonne bien, ça fait intelligent, mais quel intérêt si le lecteur ne comprend absolument pas quelles sont ces feintes ?

Avec tous ces personnages qui ont une connaissance absolue à la fois du passé et du futur, difficile de saisir ce qu’ils savent ou ne savent pas : finalement, on a l’impression que l’auteur choisit arbitrairement, selon ce qui l’arrange, à quel point les capacités prédictives de ses personnages sont aiguisées. Je suppose qu’il serait possible de démonter méthodiquement la trame et de montrer tout ce qui ne tient pas debout, mais je vais me contenter d’un seul point, un point majeur. Les jumeaux, dès le début, évoquent leur « Golden Path », leur Voie Dorée. Déjà, ils en parlent en termes flous pendant des pages et des pages, et on met un temps fou à comprendre les grandes lignes de ce plan : il s’agit de transformer Leto en créature surhumaine et quasi-immortelle pour qu’il règne en despote sur l’empire et lui donne de la stabilité. Bon, OK. Mais pourquoi ne le font-ils pas tout de suite ? Vraiment, il suffit que Leto consomme de l’épice et se couvre de truites des sables. (D’ailleurs ce procédé relève franchement de la magie, n’est guère expliqué et arrive dans la narration comme un cheveu sur la soupe, mais passons.) Alors pourquoi attend-il les trois quarts du roman pour faire ça ? Rien ne semble l’empêcher de le faire immédiatement, donc il apparaît que toutes les tribulations des jumeaux, qui occupent la majorité du roman, sont parfaitement inutiles.

Si la narration sait se faire accrocheuse, et s’il y a sans aucun doute des explorations intéressantes du pouvoir, des notions d’écologie planétaire, d’unité de l’esprit ou encore d’échelles de temps très longues, ces explorations restent floues ; difficile de s’en satisfaire quand l’ensemble donne une telle impression de confusion. En un sens, la confusion est l’arme de l’auteur : comme la trame est presque incompréhensible, l’auteur espère que le lecteur gobera ses affirmations superficielles que tout cela est très profond. Un dernier point : les jumeaux sont quasiment identiques, c’est d’ailleurs une part importante du récit. Pourtant, c’est l’homme qui saisit le pouvoir absolu alors que la femme est, littéralement, reléguée à la reproduction.

samedi 21 août 2021

Le messie de Dune - Frank Herbert

Le messie de Dune - Frank Herbert

Une douzaine d'années après les évènements de Dune, Paul est empereur. Il a mené une guerre religieuse et meurtrière à travers l'univers connu, et il est fatigué du pouvoir. Le ton est très différent de celui du premier tome et, en théorie, j’apprécie cette approche moins explosive, qui prend le temps d'étudier les horreurs qui vont avec le pourvoir. Le petit prologue est très efficace pour poser cette atmosphère : un historien se fait interroger par les prêtres de Paul, et on comprend qu'il va se faire exécuter pour blasphème. Paul n'est plus un héros, un sauveur, il est dépassé par le pouvoir qu'il incarne. Lui-même n'aspire qu'à le fuir.

Très bon point de départ, dommage que ces thèmes ne soient finalement que très peu explorés. Ce qui occupe l'essentiel du récit, c'est une conspiration contre Paul, conspiration qui hélas restera assez floue. On est très loin de la vivacité du premier tome, qui savait garder un rythme captivant en essaimant les moments mémorables. Cette fois, c'est essentiellement des dialogues et des monologues intérieurs. Dans l'absolu pourquoi pas, mais l'écriture d'Herbert ne parvient absolument pas à rendre intéressant ce rythme beaucoup plus lent. Les gens papotent, ils complotent, et Paul se lamente d'être le maître de l'univers, et toutes les tentatives philosophiques, toutes les tentatives d'être profond, tombent parfaitement à plat. On en vient à survoler tous ces dialogues où les personnages blablatent pour ne rien dire. Il y avait déjà un peu de cette fausse profondeur dans le premier tome, mais elle était plus que compensée par la vigueur narrative de l'ensemble. Ici, il n'y a qu'un seul moment mémorable : quand Paul, après une petite explosion atomique, perd la vue. Face à tous ses soldats stupéfaits, le Paul aveugle, grâce à sa vision oraculaire, continue à voir le monde, même sans ses yeux. Cette scène parvient à frapper l'imagination d'une façon qui manque à tout le reste du roman.

Mais cette scène est aussi le symptôme d'un autre problème : le pouvoir oraculaire de Paul se transforme en magie. Dans le premier tome, j'interprétais le pouvoir de Paul comme une hyper-intelligence causée par un mélange entre des prédispositions génétiques soigneusement sélectionnées, un entrainement intense depuis le plus jeune âge et l'action de la drogue qu'est l'épice. En somme, ça pouvait faire sens, dans un cadre science-fictif, que Paul possède une compréhension si intense du passé et du présent qu'il en vienne à pouvoir prédire partiellement l'avenir. Mais ici, son pouvoir devient si absolu, si détaché de toute contrainte matérielle, que je n'arrive plus à y croire. C'est encore pire à la fin : quand ses enfants naissent, Paul perd instantanément ses pouvoirs qui sont transférés à ses enfants. Pourquoi ? Comment ? Il n'y a pas la moindre explication.

Il y a d'autres problèmes avec le pouvoir le Paul. D'un côté, Frank Herbert veut que son personnage ait une incroyable capacité à prévoir l'avenir, et de l'autre, il veut mettre en scène un complot contre ce personnage. Comme on peut s'y attendre, Paul est capable de prédire la majorité du complot qui se trame contre lui. Alors pourquoi n'exécute-t-il pas immédiatement tous les comploteurs ? Frank Herbert essaie de se sortir de ce problème en mentionnant que Paul a vu dans ses visions que ce serait encore pire s'il agissait ainsi, mais sans l'expliquer clairement. Ainsi Paul doit jouer le jeu du complot, et on a surtout l'impression que c'est une facilité narrative pour l'auteur qui a envie d'écrire tranquillement son histoire de complot sans prendre la peine de s'assurer que tout tienne debout. Sans compter que les quelques points potentiellement intéressants ne sont jamais explorés. Par exemple, il est mentionné une fois que les comploteurs ont volé un ver des sables pour lancer la production d'épice sur une autre planète... et ensuite, ce point est complètement oublié, alors que l'épice est supposé être le pilier principal de tout l'univers de Dune.

Embourbé dans tous ces problèmes, on a du mal à apprécier, voire à trouver, la thématique de départ qui s'annonçait intéressante.

lundi 16 août 2021

Dune - Frank Herbert

Dune - Frank Herbert

J’ai déjà lu Dune quand j’étais préado, à l’époque où je m’enfilais les classiques les plus connus de la SF, comme Fondation ou Hypérion. Mais contrairement à ces deux séries, Dune n’a pas su retenir mon attention : le premier tome m’a laissé une impression mitigée, et je me suis arrêté au milieu du troisième sur six. Après relecture, je suis content de m’y être replongé : non seulement j’ai beaucoup plus apprécié le roman que la première fois, mais, surtout, je crois comprendre pourquoi je l’ai plus apprécié.

Je ne vais pas faire le résumé de Dune : la planète-désert, les gros vers des sables, la superdrogue qu’est l’épice, les tribulations du jeune Paul et de sa famille face aux machinations des vils Harkonnen… D’ailleurs, avec le recul, il est frappant de constater l’influence que Dune a probablement eu sur Star Wars : un jeune héros avec des capacités surnaturelles, un lien familial avec l’antagoniste, un fort manichéisme, un focus sur des planètes exotiques et leurs créatures, des combats qui se font à l’épée parce que c’est cool, et plus généralement, l’univers plus typé science-fantasy que science-fiction.

Mais cette trame, au-delà de la structure basique (péripéties, complots, parcours du héros…) est indéniablement très riche. L’aspect qui m’avait le plus déstabilisé, quand j’étais plus jeune, était la considérable importance de la religion dans Dune. C’est d’autant plus complexe que la religion est traitée d’une façon double, voire contradictoire. D’un côté, la religion apparaît comme une mascarade au service des puissants. Le Bene Gesserit (un ordre mi-scientifique mi-mystique) complote depuis des millénaires et, à travers une vaste entreprise de sélection génétique, a pour objectif de créer une sorte de surhomme. Le Bene Gesserit utilise aussi la religion comme arme : sur Dune, ils ont implanté des siècles auparavant toute leur mystique, et Jessica, mère de Paul et membre du Bene Gesserit, va pouvoir se servir de toutes ces croyances implantées pour parvenir à une position de pouvoir parmi les autochtones. Mais, d’un autre côté, toute cette religion est vraie, puisque Jessica a vraiment des pouvoirs surnaturels (causés à la fois par un entraînement intensif et par les effets de l’épice) et puisque son fils Paul devient véritablement un surhomme, un messie. D’ailleurs, ce caractère « vrai » de la religion est mis en avant par les facilités que rencontre Paul : quand il doit dompter un ver, il attire comme par hasard le plus gros ver jamais vu, quand il a besoin d’une tempête pour l’aider à attaquer ses ennemis, c’est comme par hasard une tempête d’une puissance extrêmement rare. Alors, accomplissements miraculeux d’un véritable messie ou simplement facilités narratives de la part de l’auteur pour créer des scènes épiques ? Je penche pour la dernière hypothèse.

D’après mes souvenirs, le côté mystique de Dune gagne en importance au fil des tomes, mais je crois que mon jeune moi avait simplement été rebuté par cette abondance de religion sans saisir, malgré la place considérable qu’elle occupe, et le caractère franchement pénible des nombreux rituels arbitraires qui ponctuent la narration, qu’elle est avant tout dépeinte comme à la fois un outil du pouvoir et un besoin existentiel pour les peuples. Les « miracles » accomplis par l’entraînement, l’épice et la sélection génétique peuvent s’expliquer scientifiquement (même s’ils ne le sont pas toujours dans la narration), mais au final, ce sont les humains qui fabriquent ces « miracles » au service de leurs intérêts politiques ou psychologiques, et j’apprécie cette plongée dans la realpolitik de la religion. De même, le cliché narratif de la « prophétie », qui semble au premier abord n’être rien de plus qu’un poncif éculé, s’explique au fil de la narration par ces manipulations à grande échelle.

Autre aspect qui avait frustré la version plus jeune de moi : Dune est plus de la science-fantasy que de la science-fiction. Ce qui intéresse souvent dans la SF, c’est un ordre social différent, bizarre, inhabituel, utopique ou dystopique, bref, un ordre social qui n’est pas familier, qui nous projette dans l’inconnu. À l’inverse, dans Dune, malgré quelques factions exotiques, l’ordre social est incroyablement classique : il y a un empereur qui domine tout le monde et des nobles qui dominent chaque planète avec leur famille. On est dans une société féodale, où les puissants règnent sans partage, ont des esclaves, font des duels à l’arme blanche et complotent pour s’emparer du trône. D’ailleurs, tous les personnages sont des membres de l’élite. Même Chani, l’amoureuse de Paul, est la fille du chef des autochtones. On ne sort jamais vraiment des cercles du pouvoir et des puissants. Quand j’étais plus jeune, j’avais une faim avide de nouveauté, j’ai donc été déçu par cet ordre social apparemment classique. Aujourd’hui, non seulement j’ai été plus capable d’apprécier les subtilités qui font la richesse de l’univers de Dune, mais peut-être plus important encore, mon expérience du réel a ancré en moi un profond doute envers le progrès social. Ce que je veux dire, c’est qu’une société à la fois féodale et technologiquement supérieure à la nôtre ne me semble plus une notion si grotesque.

Sur le plan de l’écriture, il y a quelques facilités, notamment au début, les personnages disent des choses qu’ils savent déjà pour le seul bénéfice du lecteur, c’est un procédé un peu gros. Par exemple, au début de la troisième partie, les personnages évoquent immédiatement le temps qui s’est écoulé depuis la partie précédente, mais bien sûr, c’est artificiel, cette information n’est destinée qu’au lecteur. Frank Herbert essaie aussi de faire passer l’idée que Paul est incroyablement intelligent, il insiste beaucoup là-dessus, il le répète très souvent, mais c’est loin d’être toujours convainquant. Pas facile d’écrire une intelligence surhumaine, et il ne me semble pas qu’Herbert y parvienne. Par contre, j’ai noté un procédé qui, lui, fonctionne : Herbert fait beaucoup d’ellipses entre ses chapitres, et ça contribue à densifier l’univers et la narration en laissant des choses en arrière-plan, et en créant de la curiosité.

Au final, difficile de nier les qualités de Dune. À un premier niveau de lecture, c’est un roman dense, riche en rebondissements, en passages héroïques, en machinations diaboliques… D’ailleurs, sur le plan des machinations diaboliques, les passages qui se concentrent sur les méchants Harkonnen sont particulièrement croustillants. Et à un second niveau de lecture, Dune explore des thématiques variées d’une façon souvent habile, la religion notamment, mais aussi le rapport extractiviste à l’environnement. Au début, j’étais assez sceptique face à cet univers quasi-féodal et ces histoires éculées de familles nobles et de « prophéties », mais il y a indiscutablement de la matière sous ces poncifs.

jeudi 29 juillet 2021

Under a White Sky: The Nature of the Future - Elizabeth Kolbert

Under a White Sky: The Nature of the Future - Elizabeth Kolbert

Elizabeth Kolbert est l'auteure de La sixième extinction, classique du genre que j'avais commencé sans le finir il y a des années. Dans Under a White Sky: The Nature of the Future, elle se penche sur un phénomène intrinsèquement lié à la sixième extinction : le contrôle du contrôle de la nature, ou comment les humains se retrouvent à devoir gérer par la technique leur tentatives foireuses de contrôler la nature par la technique. Notons aussi que Elizabeth Kolbert, pour chacun des chapitres (consacrés à des cas différents), va sur le terrain parler aux gens concernés. Et pourquoi "sous un ciel blanc ?" C'est la couleur que prendrait le ciel en cas de mise en place de vastes projets de géo-ingénierie solaire.

Le premier chapitre se penche sur l'artificialisation des rivières américaines (du genre changer leur sens ou les relier par des canaux) et des conséquences sur les populations animales. Ces espèces, en bonne partie, comme les carpes asiatiques, ont été introduites elles aussi artificiellement pour, à l'origine, contrôler les herbes aquatiques, devenues elles-mêmes incontrôlables à cause des rejets azotés de l'agriculture... Ainsi des portions de rivière sont littéralement électrifiées dans une tentative de contrôler les mouvements de ces poissons introduits par les humains pour gérer des problèmes causés par les humains. A noter que c'est le Printemps silencieux de Rachel Carson, livre fondateur de l'écologie, qui a popularisé cette idée de contrôle biologique : même avec les meilleurs intentions du monde, tripoter la complexité des systèmes naturels entraine toujours des conséquences imprévues. En plus des barrières électriques, l'auteure explore une myriade de tentatives de luttes toutes plus douteuses les unes que les autres, mention spéciale à la dernière : transformer les carpes en plats gourmets, quitte à les expédier au Vietnam pour transformation avant de les réimporter. Symbolique.

Le second chapitre s'intéresse à la Louisiane qui, a cause du contrôle du Mississippi, s'effondre sous les eaux. En effet, les crues naturelles du fleuve venaient apporter de la nouvelle "terre" pour compenser l’affaissement naturel de cette région sans guère de substrat rocheux. Or, les humains modernes n'aiment pas les crues, alors ils construisent des digues, ce qui entraine un affaissement général, ce qui entraine des inondations, contre lesquelles il faut de plus grosses digues... Les natifs du coin, eux, se contentaient de bouger au rythme de l'eau. Aujourd’hui, toutes les 5 minutes, la Louisiane perd l'équivalent d'un terrain de tennis. Des sommes et des efforts fantastiques sont dépensés pour "reconquérir" des terrains ridicules qui, de toutes façons, seront inévitablement engloutis de nouveau par l'océan sous peu. Des sommes et des efforts encore plus fantastiques servent à "recréer le phénomène naturel de sédimentation" à coup d'infrastructures colossales.

On quitte les rivières pour un petit trou d'eau paumé dans la Vallée de la Mort, le Devils Hole. C'est le seul endroit où vit une petite espèce de poisson, sans doute l'espèce vertébrée avec l'habitat le plus petit du monde. Les poissons de cette espèce pèsent peut-être 100 grammes en tout. Et, alors que les espèces disparaissent à un rythme alarmant autour du monde, des efforts considérables sont déployés pour protéger celle-là. L'auteure utilise un terme aussi amusant que dramatique  : espèce Stockholm. En passant, la nappe phréatique dont le trou n'est qu'un détail est si grande qu'elle a des marées. En plus des efforts passés, comme empêcher le pompage dans la nappe, un faux trou a été construit, comme pour Lascaux. A la fin de ce chapitre, l'auteure se livre à quelques songeries dans sa chambre à Vegas. Elle exprime un sentiment qui m'occupe presque en permanence ces temps-ci, alors je ne résiste pas à l'envie de la citer :

That night, my last in Nevada, I stayed on the Strip, at the Paris, in a room with a view of the Eiffel Tower. This being Vegas, the tower rose out of a swimming pool. The water was the blue of antifreeze. From somewhere near the pool, a sound system pumped out a beat that reached me, dull and throbbing, through the sealed windows of the seventh floor. I really wanted a drink. But I couldn’t bring myself to go back down to the lobby, past Le Concierge, Les Toilets, and La Réception, to find a faux French bar. I thought of the Devils Hole pupfish in their simulated cavern. I wondered: is this how they felt in their darker moments?

Ensuite, les coraux. Ils accueilleraient la diversité de vie la plus importante au monde, supérieure à celle de l'Amazonie (à surface équivalente). Bien sûr, ils sont foutus, mais plein d'apprentis-sorciers cherchent des "solutions". Dans des labos sont simulées les conditions que connaitront les océans dans le futur, et des croisements sont effectués entre coraux qui, dans la nature, ne vivent pas aux mêmes endroits. C'est sans compter les plans du genre fécondation des coraux par robots et brouillard artificiel pour leur faire de l'ombre, bref, toutes sortes de "amazingly imaginative innovation". L'auteure ne commente pas les déclarations de ce type, énoncées par les gens qu'elle rencontre.

En Australie, les énormes crapaud-buffles, introduits par les humains encore une fois dans un but foireux de contrôle biologique (contre des nuisibles de la canne à sucre), déciment la faune locale : ils sont toxiques, mais les animaux australiens, n'ayant pas évolué à proximité d'une telle bestiole, ne le savent pas. Ils mangent le crapaud (extrêmement abondant) et meurent. Donc, comment gérer ce problème crée par une tentative de gérer un problème ? La réponse est sincèrement stupéfiante : le génie génétique a désormais les connaissances nécessaires pour modifier génétiquement des populations entières d'animaux sauvages. Sans doute le truc que j'ignorais le plus dingue de tout le livre : j'avais déjà vu passer cette idée à propos des moustiques, où je crois elle ne va pas tarder à être appliquée à grand échelle, mais sans en comprendre toutes les implications. Il s'agit de forçage génétique : la capacité d'un gène à dépasser les 50% de chances de transmission et d'ainsi éliminer le gène concurrent. C'est un phénomène qui existe naturellement, mais il est désormais possible de créer un forçage génétique artificiel, dans ce cas en modifiant le gène qui provoque la toxicité des grenouilles (par exemple le remplacer par un gène de toxicité bien plus modérée). Ainsi on prend des crapauds, on modifie génétiquement leur descendance en remplaçant le gène cible par un autre (processus effectué sur l’œuf, c'est-à-dire avant la division cellulaire de l'embryon), puis une fois que ceux-ci sont grands, on les relâche. Ainsi, quand ils se reproduiront, ils transmettront à coup sûr le gêne artificiel au détriment du gène naturel, et sur le long terme, paf, contrôle génétique des populations sauvages. Et pour aller plus loin, l'idée de "suppression drive" : le forçage génétique d'un trait si délétère qu'il entraîne la fin d'une espèce, par exemple en forçant la transmission des chromosomes XY au lieu des XX, entrainant une descendance intégralement mâle. Cette idée est sérieusement envisagée pour des îles envahies par des souris (introduites par les humains) qui détruisent les populations d'oiseaux locaux. Jusqu'à présent, la méthode de lutte était le largage de grandes quantités d'anticoagulant par hélicoptère. Par contre, si quelques souris s'échappent...

Les chapitres suivants s’intéressent aux solutions de géo-ingénieries du type aspirer le carbone de l’atmosphère ou bloquer les rayons du soleil en injectant je ne sans quelles substances dans l’atmosphère. Le premier point, l'auteure l'explore, est complétement utopique, tant les procédés non seulement coûteraient indiciblement cher, mais surtout demanderaient eux-même énormément d'énergie, et d'où viendrait cette énergie ? Comme exploré d'une façon tout aussi utopique dans The Ministry for the Future par Kim Stanley Robinson, cette dernière idée, celle de la modification atmosphérique pour réduire l'intensité solaire, risque fort de devenir réalité, car il suffit qu'un seul pays se lance en solitaire. Ce procédé, même s'il fonctionnait sans conséquences négatives, ne changeraient rien aux causes du changement climatique. Ce ne serait qu'un palliatif temporaire qui, pour compenser le réchauffement, devrait être maintenu de façon permanente et exponentielle. Si jamais il prenait fin, pour une raison ou une autre, un réchauffement incroyablement brutal s'abattrait sur la Terre : tous les degrés de réchauffement remis à plus tard arriveraient d'un seul coup. On tient là un candidat sérieux sur la liste des Grands Filtres.

Et pour conclure, une idée sur l’origine des civilisations liée au climat. Avant l'optimal climatique qui a permis la naissance de l'agriculture il y 12000 ans environ, les températures variaient drastiquement et brutalement. Les cultures naissantes ne pouvaient pas donc jouir d'une stabilité suffisante pour durer dans le temps. Avec le changement climatique anthropique, d'une échelle sans précédent depuis l'extinction des dinosaures, c'est clairement la fin de cet optimal climatique : l'âge des migrations est de retour. Un chiffre pour saisir l'ampleur des modifications anthropiques : aujourd'hui, une molécule de CO2 sur trois présente dans l'atmosphère a été rejetée par les humains. Et ça grimpe, ça grimpe.

L’optimal climatique, ou l'âge des civilisations, mis en perspective.

lundi 26 juillet 2021

Deathworld - Harry Harrison

Deathworld - Harry HarrisonDeathworld - Harry Harrison

Œuvre assez peu connue de l'auteur de l'excellent Soleil vert, Deathworld (1960) est une trilogie dont la dernière édition française regroupe en un seul volume les trois tomes. J'ai fait ma lecture en VO, et ce compte-rendu ne concerne que le premier tome, roman parfaitement indépendant.

Ça commence comme du bon gros pulp. Jason, notre héros, est un aventurier qui gagne sa vie en écumant les casinos de toutes les planètes grâce à ses pouvoirs psi. C'est immédiatement plaisant, la scène du casino n'a pas été sans me rappeler les péripéties de James Bond, et on se laisse gentiment prendre au jeu. L'auteur ne perd pas son temps et Jason choisit volontairement, quand il en a l'opportunité, d'aller faire un tour sur le deathworld. Car Jason est un aventurier qui s'ennuie, et il voit là un défi à sa hauteur : j'ai apprécié cette motivation simpliste mais crédible, car qui d'autre qu'un casse-cou trop sûr de lui irait se fourrer dans ce bourbier ?

Le deathworld, c'est une planète très peu peuplée où l’environnement est en guerre déclarée contre les quelques humains qui s'y attachent. Gravité double de celle de la Terre, météo pire qu'en Islande, et surtout, absolument toutes les formes de vie locales ne sont faites que pour une chose : exterminer du bipède. On s'en doute, les humains locaux sont coriaces : montagnes de muscle, armés jusqu'aux dent, surentrainés et terriblement belliqueux. Harry Harrison parvient très bien à donner de la chair à cette planète et à ses dangers, grâce notamment à un long développement au cours duquel il accumule les détails et les indices. Jason doit ainsi passer des mois à s'entrainer à affronter la faune avant d'avoir le droit de mettre le nez dehors.

L'auteur est un minimum subtil et il ne s'agit finalement pas d'un simple récit d'aventure : les mystères ne tardent pas à émerger, et Jason va devoir utiliser son cerveau encore plus que ces muscles, ce qui est bon signe pour la qualité du roman. La lutte des habitants du deathworld n'est-elle pas vouée à l'échec ? Pourquoi donc la planète s'est-elle retournée contre eux ? Et y aurait-il d'autres habitants qui parviennent à vivre en harmonie avec elle ? Comment réconcilier ces factions aux idéologies radicalement opposées ?

Certes, le fond du roman est assez simpliste et on devine ses grandes lignes très rapidement : en gros, la nature se retourne contre les humains car elle les perçoit comme une menace. Aujourd'hui, c'est un poncif extrêmement banal, mais en 1960, deux ans avant le Printemps silencieux de Rachel Carson, c'était sans doute différent. On peut aussi regretter des détails bancals, comme par exemple le fait que les habitants du deathworld savent que la nature devient de plus en plus pacifique quand on s'éloigne de leur cité, mais ça n'a pas l'air de les frapper... Au bénéfice de l'auteur, l'un des sujets est l’extrémisme idéologique, et on peut admettre qu'ils sont simplement aveuglés par leur culture.

Finalement, on ne fera pas de Deathworld un chef-d’œuvre, mais ça ne manque pas non plus de qualités pour le lecteur avec un faible envers la SF à tendance environnementaliste. Harry Harrison, sous une forme dynamique façon pulp, et malgré un propos un peu simpliste, parvient à poser un univers frappant tout en prenant le temps d'explorer comment les humains, physiquement et idéologiquement, s'y adapteraient ou ne s'y adapteraient pas.

vendredi 23 juillet 2021

Défaillances système - Martha Wells (AssaSynth/Murderbot 1)

Défaillances système - Martha Wells (AssaSynth/Murderbot 1)Défaillances système - Martha Wells (AssaSynth/Murderbot 1)

Roman court et premier tome d'une série, j'ai lu All Systems Red (2017) de Martha Wells en VO, sans savoir, jusqu'à une minute avant d'écrire ces lignes, que c'était en France la série traduite sous le titre (douteux) Journal d'un AssaSynth (en VO, c'est Murderbot).

Je comprends très aisément le succès de cette série. Notre Murderbot est un androïde qui a piraté son propre système de contrôle et d'obéissance : il est donc est un agent libre que les humains croient être une simple machine. Au cours d'une mission sur une planète inhabitée où il est garde du corps de quelques humains, face à une situation qui part en cacahouète, il va enfin sortir (un tout petit peu) de sa coquille pour socialiser avec les sacs à viande.

Il est clair que la trame n'est qu'un prétexte pour mettre en scène le personnage de Murderbot, sa personnalité et ses interactions de grand timide avec les humains. Difficile de nier que de ce côté, c'est un succès : l’androïde, cynique et désespéré, mal dans son métal, ne sachant que faire de sa liberté, est indubitablement attachant. En revanche, il m'a semblé que c'était un peu racoleur, façon syndrome Harry Potter/Jane Eyre, c'est-à-dire que Murderbot est le typique héros au grand cœur incompris par la société, ce qui est avant tout une facilité pour que le lecteur s'identifie avec le protagoniste. Il est peu doué socialement et accro aux séries, c'est d'ailleurs les deux traits essentiels de sa personnalité, traits qui correspondent de façon suspecte au lectorat potentiel de ce genre de littérature... 

Avec ce focus sur Murderbot, on a vraiment l'impression que l'auteure ne se soucie guère de sa trame (voire s'en fout complètement), trame qui prend fin d'une façon abrupte sans guère de résolution. Certes, ça reste carré, propre, professionnel ; ça se lit tout seul et je suppose que, en un sens, c'est ce qui compte... J'explorai peut-être la suite, ce n'est pas comme si ça prenait très longtemps à lire de toutes façons, dommage que ma motivation principale d'entamer le tome suivant serait la facilité.

mardi 20 juillet 2021

The Great White Space - Basil Copper

The Great White Space - Basil Copper

The Great White Space (1974) de Basil Copper est un énième médiocre pastiche de Lovecraft. Dès les premières lignes, on sait à quoi on a affaire : référence presque  directe aux Montagnes hallucinées et personnage qui s'appelle Clark Ashton quelque-chose, comme Clark Ashton Smith, l'auteur ami de Lovecraft.

Se déroule donc un récit plus pulp qu'horrifique où notre narrateur, photographe, se laisse embarquer gentiment dans une expédition sans même chercher à savoir où il va, ni pourquoi il y va. La fine équipe trouve le moyen de traverser la moitié du monde avec des espèces de tanks ; le narrateur insiste sur le fait qu'il ne peut pas révéler l'endroit de l'horreur indicible avant de nommer les villes juste à côté ; les aventuriers plongent dans les entrailles de la terre dans une quasi-réécriture du classique de Lovecraft pour y une trouver une horreur pas très passionnante. Et nos héros se fraient un passage à coup de grenades et de fusils-mitrailleurs avant une fuite éperdue qui n'arrive pas à la cheville de celle des Montagnes hallucinées.

Comment dire ? Ce n'est pas absolument nul, mais c'est tellement dérivatif, tellement trop long, tellement vu et revu, qu'autant relire Lovecraft pour la douzième fois. J'ai traversé la deuxième moitié du roman en sautant un paragraphe sur deux. Il y a une idée potentiellement sympa dans cette anomalie souterraine qui sert de carrefour dimensionnel pour êtres indicibles, mais la structure narrative est tellement soporifique que ça n'a guère d'effet. La subtilité de Lovecraft vaut mieux que toutes les explosions de ses imitateurs.