Plus que jamais, mes louanges envers Sénèque sont vigoureux. De la providence, ou pourquoi les hommes de bien ne sont pas exempts de malheur malgré l'existence de la providence, est sûrement l'un de ses meilleurs traités. J'en ai les yeux mouillés.
Notons avant tout qu'il y a dans le stoïcisme ce qu'on peut appeler une double acceptation du mal, et en miroir une double acceptation du bien. En effet, tout dépend si on se place au niveau du sage idéal, ou au niveau de l'individu moyen : ce dernier pourra par exemple connaitre des biens et des maux là où le sage idéal ne connaitrait que distance et indifférence. Sénèque, inévitablement, jongle avec ces notions : il parle des malheurs qui accablent l'homme de bien, même si le sage idéal, lui, ne connait pas le malheur.
Ensuite, le propos principal a certaines connotations qui me déplaisent. Derrière l'idée que les malheurs seraient profitables à l'homme de bien se cache ce qui me parait ressembler à une certaine morale chrétienne : l'illusion de la justice globale, ou justice divine. Le christianisme est allé encore plus loin avec cette idée, dans le mauvais sens : chez Sénèque, cette idée n'a strictement rien à voir avec l'après-vie. Ce rapport aux malheurs est puissamment ancré dans l'existence terrestre, quotidienne. Sénèque argumente bien, mais je ne peux m'empêcher de voir là une certaine facilité, comme un voile réconfortant placé devant le réel indifférent. Enfin, je chipote, et Sénèque dépasse cette perspective plus loin dans le traité.
Sénèque parle beaucoup de Dieu, ou des dieux, mais ce terme est aisément remplaçable par providence, nature, destin, ordre de l'univers, etc. Justement, j'apprécie énormément l'approche globalement matérialiste, voire scientifique, si on peut dire :
Les phénomènes mêmes qui, en apparence, sont désordonnés et incertains, je veux dire les pluies, les nuages, les traits de la foudre arrachés aux nuages, les matières brûlantes qui se répandent des sommets entrouverts des montagnes, les tremblements d'un sol qui vacille, tous les mouvements que produit cette zone violente de la nature qui entoure la terre, n'arrivent pas sans raison, tout imprévus qu'ils soient; ils ont aussi leurs motifs, non moins que tous ces faits étonnants qui apparaissent en des lieux inhabituels, les sources d'eau chaude en pleine mer, ou les îles nouvelles qui s'élèvent sur la vaste mer.
Par exemple, dans le passage suivant, il semble tout à fait pertinent de lire dans dieux l'idée de nature, et même, soyons complètement fous, l'idée d'évolution :
Je dis seulement ici que ce que tu appelles difficultés, adversité, horreurs, sont d'abord en faveur de ceux mêmes à qui elles arrivent, et ensuite en faveur de l'ensemble des hommes, dont les dieux se soucient plus que des individus.
J'y lis (douteusement) la même idée que dans l'incipit du Gai savoir :
J'ai beau considérer les hommes d'un bon ou d'un mauvais œil, je ne les vois jamais appliqués qu'à une tâche : à faire ce qui est profitable à la conservation de l'espèce.
Je passe rapidement sur l'idée centrale du traité, en relevant quelques-unes des sentences les plus édifiantes :
Être toujours heureux, traverser la vie sans une seule blessure dans l'âme, c'est ignorer l'un des deux côtés de la nature. [...] Ce n'est en effet qu'à l'épreuve qu'on se connait soi-même. [...] C'est pourquoi, quand les maux tardent à venir, on prend les devants pour s'offrir à eux, et l'on cherche volontairement, pour une vertu qui va s'obscurcir, une raison de la faire éclater. [...] Je t'ai entendu consoler les autres, mais je t'aurai vu, ce qui s'appelle vu, si tu t'étais consolé toi-même.
Plus loin :
La partie la plus résistance dans le corps est celle qu'un emploi répété a exercée; il faut nous offrir aux coups de la fortune afin qu'elle nous endurcisse elle-même contre elle; peu à peu elle nous rendra égaux à nous-mêmes. [...] Par la souffrance, l'âme arrive à maitriser les maux dont elle souffre. [...] Rien de ce que l'habitude a changé en nature n'est cause de malheur.
Puis on s'éloigne de cette rhétorique des souffrances comme étant en fait un avantage pour affronter les souffrances en tant que tel. Petit à petit, on s'éloigne des excuses, des raisons, et on se rapproche de la nature inflexible. C'est la simple acceptation, sans se dire qu'il y a de bonnes raisons : il n'y en a pas.
On n'arrache une chose qu'à celui qui la retient. Je ne subis pas de contrainte, je ne souffre rien malgré moi; je ne suis pas esclave de Dieu, je suis consentant et d'autant plus que je sais que tout découle d'une loi déterminée, fixée pour l'éternité.
Nos destins nous mènent, et la première heure de notre naissance a réglé tout le temps qu'il nous reste. Une cause dépend d'une autre cause; un ordre de choses éternel détermine la vie privée et la vie publique. C'est pourquoi il faut tout supporter avec courage; c'est que rien ne survient par hasard, comme nous le croyons; tout vient à son heure; avant le temps a été décidé ce qui te réjouit ou te fait pleurer; bien que la vie semble se nuancer d'une grande variété d'évènements singuliers, elle se réduit en somme à l'unité d'un principe : êtres périssables, nous avons reçu des dons périssables.
Pourquoi donc s'indigner ainsi ? De quoi nous plaignons-nous ? Nous sommes nés pour cela. Que la nature use, comme elle veut, de corps qui sont à elle. Pour nous, toujours joyeux et courageux, pensons que rien ne périt de ce qui est vraiment à nous. Qu'est-ce qui appartient à l'homme de bien ? C'est de s'offrir au destin. C'est une grande consolation d'être emporté avec l'univers.
Puis la prosopopée finale, où Sénèque parle pour Dieu, ou la nature, ou l'ordre de l'univers :
J'ai placé tous les biens en vous-même; votre bonheur, c'est de n'avoir pas besoin du bonheur. Mais, dira-t-on, il arrive bien des évènements tristes, terribles, insupportables. Parce que je ne pouvais pas vous y soustraire, j'ai armé vos âmes contre eux tous. Supportez-les avec courage; c'est par quoi vous êtes supérieurs à Dieu; lui, il est en dehors de la souffrance, vous, vous êtes au-dessus.
Méprisez la pauvreté; personne n'est dans sa vie aussi pauvre qu'il ne l'est à la naissance. Méprisez la douleur : ou bien elle se détruira, ou bien elle vous détruira. Méprisez la mort : ou bien elle est une fin, ou bien elle vous transporte ailleurs. Méprisez la fortune : je ne lui ai donné aucun trait par où frapper une âme.
Et toujours, l'échappatoire est là, au besoin :
Avant tout, j'ai pris garde que rien ne vous retienne malgré vous : l'issue est ouverte; si vous ne voulez pas combattre, vous pouvez fuir. [...] Je n'ai pas imposé à votre sortie du monde d'aussi longs délais qu'à votre entrée; d'ailleurs, la fortune vous aurait imposé une vraie tyrannie si l'homme mourrait aussi lentement qu'il nait.
Sordide ? Loin de là : toute chose augmente en valeur par le contraste, et ceux qui connaissent mieux la mort connaissent mieux la vie.

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