dimanche 11 janvier 2026

De la vie heureuse - Sénèque

De la vie heureuse - Sénèque

Comme à l'habitude de Sénèque, mais peut-être plus particulièrement encore dans ce texte-ci, la structure est assez chaotique. Sénèque ne produit pas un traité un traité organisé, construit à l'avance, il semble au contraire se contenter de suivre sa plume, et de laisser son écriture faire le reste.

La première chose à faire est de déterminer ce qu'est la vie heureuse : projet bien difficile. La première perspective est de ne pas suivre la voie de la foule :

Les choses humaines ne vont pas tellement bien que le meilleur plaise au plus grand nombre : l'opinion de la foule est l'indice du pire. Cherchons donc ce qui est le meilleur, et non ce qui est le plus commun.

Ensuite, la vie heureuse est la vie vertueuse, et Sénèque s'emploie à définir la vertu : 

Ce sera toujours la même chose de dire : « Le souverain bien, c'est l'âme qui dédaigne les évènements fortuits et trouve son contentement dans la vertu », ou encore : « Le souverain bien, c'est l'âme invincible possédant l'expérience des choses, calme dans l'action, avec beaucoup de bienveillance et d'obligeance pour son entourage. » Il me plait aussi d'indiquer la définition suivante : l'homme heureux est celui pour qui rien ne se trouve bon ou mauvais en dehors d'une âme bonne ou mauvaise.

Et le rôle des plaisirs, question qui prend une bonne part de l'ouvrage :

Le jour où l'on sera vaincu par le plaisir, on le sera aussi par la douleur. Tu vois quel esclavage malfaisant et nuisible subira l'homme que posséderont par alternance ces maitres incertains et puissants, les plaisirs et les douleurs. Il faut donc trouver une issue vers la liberté, et rien d'autre ne nous la donnera que l'indifférence à la fortune.

Sénèque ensuite critique longuement les doctrines qui placent le bien à l'intérieur du plaisir. Dans ces critiques, il n'inclut pas l'Épicurisme, car les plaisirs de l'Épicurisme sont extrêmement modestes, et ne relèvent pas du plaisir au sens commun. Que le plaisir ne soit pas le guide de la vertu, mais son compagnon. Au cœur du lien impossible entre plaisir et vertu : 

Qui veut allier le plaisir et la vertu, sans même faire de lui son égal, émousse par la fragilité de l'un tout ce qu'il y a d'énergie dans l'autre, et la liberté, qui précisément est invincible si l'on ne connait rien qui soit plus précieux, est mise sous le joug. Car, et c'est là le pire esclavage, on commence à avoir besoin de la fortune; de là une vie inquiète, soupçonneuse, agitée, redoutant les hasards, suspendue aux circonstances.

 Nouvelle définition de la vertu, et promesse du stoïcisme :

Le bonheur véritable est donc placé dans la vertu. Que nous conseillera-t-elle ? De ne pas prendre pour un bien ou un mal ce qui n'est fait ni par vertu ni par méchanceté, puis de rester inébranlable en face du mal et à la suite du bien pour, autant que cela nous est permis, reproduire l'image de Dieu. Que te promet-on en échange de cette entreprise ? De grandes choses, et égales à celles que possède la divinité : tu ne subiras pas de contraintes, tu ne manquera de rien, tu seras libre et en sécurité; nul dommage ne t'atteindra; tu ne tenteras rien en vain et tu ne trouveras point d'obstacle; tout ira à ton gré; rien n'arrivera qui te contrarie, qui soit contre ton opinion et ta volonté. « Quoi donc ? La vertu suffit pour être heureux ? » Cette vertu parfaite et divine pourquoi ne suffirait-elle pas, pourquoi même ne contiendrait-elle point  d'avantage ? Que peut-il manquer en effet à celui qui s'est placé en dehors de tout désir ?

Dans ce texte, Sénèque est très sévère envers lui-même. Là où dans De la brièveté de la vie il se montrait complaisant envers la richesse, il confesse ici vivre dans « un abîme de vices. » Il dit aussi : « C'est de la vertu que parle, non de moi. » C'est un peu comme chez Marc-Aurèle : c'est très touchant. Cet homme au bord de la vieillesse, extrêmement riche, extrêmement puissant, prédisposé par ces conditions au gonflement de l'égo et à la prétention... Et pourtant, ce regard critique envers soi-même, cette volonté de devenir meilleur, de ne cesser de courir après la vertu. Et je ne serai pas cynique envers ces déclarations : que la patine du lointain passé serve au moins à ça.

Je préfère cependant vaincre qu'être captif. Je mépriserai l'empire tout entier de la fortune; de cet empire cependant, si le choix m'était donné, je prendrai ce qu'il y a de meilleur.

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