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vendredi 9 août 2024

The Tragical History of the Life and Death of Doctor Faustus - Christopher Marlowe

Écrite vers 1593, cette pièce est l'une des plus fameuses interprétations du mythe de Faust. Elle est célèbre notamment grâce à son auteur, Christopher Marlowe, libre penseur sulfureux mort précocement. Aujourd'hui, ça reste sympathique à parcourir, malgré des errances peu passionnantes par moment. Pas besoin de raconter l'histoire, si connue, mais cette version du personnage de Faust parvient à évoquer le flou moral qui fait tout le charme de ce mythe : d'un côté Faust le vil pêcheur dévoré par l'avidité et l'orgueil, de l'autre Faust l'humain empli de curiosité envers le monde et d'amour pour la vie. Ces deux facettes incarnées par une seule sentence :

The god thou serv'st is thine own appetite.

C'est chez William Blake et son Mariage du Paradis et de l'Enfer qu'on trouve une captivante synthèse de ces tendances qui n'ont pas à être contradictoires. De même, je n'ai pas pu lire cette pièce sans penser au Paradis Perdu de Milton. Marlowe ne va pas aussi loin dans l'empathie pour l'Adversaire, mais j'ai remarqué cette vision saisissante et très similaire de l'enfer comme état d'esprit, si on me pardonne l'expression moderne.

FAUSTUS. And what are you that live with Lucifer?

MEPHIST. Unhappy spirits that fell with Lucifer,
Conspir'd against our God with Lucifer,
And are for ever damn'd with Lucifer.

FAUSTUS. Where are you damn'd?

MEPHIST. In hell.

FAUSTUS. How comes it, then, that thou art out of hell?

MEPHIST. Why, this is hell, nor am I out of it.
Think'st thou that I, that saw the face of God,
And tasted the eternal joys of heaven,
Am not tormented with ten thousand hells,
In being depriv'd of everlasting bliss?

Plus loin :

FAUSTUS. First I will question with thee about hell.
Tell me, where is the place that men call hell?

MEPHIST. Under the heavens.

FAUSTUS. Ay, so are all things else; but whereabouts?

MEPHIST. Within the bowels of these elements,
Where we are tortur'd and remain for ever:
Hell hath no limits, nor is circumscrib'd
In one self-place; but where we are is hell
,
And where hell is, there must we ever be

Chez Milton, on trouvait les mots suivants :

Ah ! moi, misérable ! par quel chemin fuir la colère infinie et l'infini désespoir ? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à l'enfer ; moi-même je suis l'enfer ; dans l'abîme le plus profond est en dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans cesse de me dévorer ; auprès de ce gouffre, l'enfer où je souffre semble le ciel.

Si l'enfer est une perspective, qu'en est-il du paradis ? 

J'ai été étonné que Marlowe n'hésite à ridiculiser le pape, Faust utilisant ses pouvoirs démoniaques pour lui jouer des tours loin d'être innocents. La blague culmine dans la bouffonerie quand les moines de la cour du pape font à Dieu la prière suivante :

CURSED BE HE THAT STOLE HIS HOLINESS' MEAT FROM THE TABLE!
Maledicat Dominus!
CURSED BE HE THAT STRUCK HIS HOLINESS A BLOW ON THE
FACE!
Maledicat Dominus!
CURSED BE HE THAT TOOK AWAY HIS HOLINESS' WINE!
Maledicat Dominus!

Difficile de ne pas voir là un rejet total de la religion organisée, d'autant plus que Faust et Méphistophélès tabassent les moines avant de s'éclipser. Je suppose qu'un expert de la littérature anglaise pourrait dire s'il s'agit là d'un simple retournement carnavalesque parfaitement normé et accepté ou d'une subversion plus profonde. Je retiens l'apparition fugitive du discernement éternel, éternellement oublié  :

GOOD ANGEL. O, what will all thy riches, pleasures, pomps,
Avail thee now?

EVIL ANGEL. Nothing, but vex thee more,
To want in hell, that had on earth such store.

La quête infinie et impossible des luxes mène à la perte de la félicité authentique (peut-être l'ataraxie) qui existe en abondance sur la simple Terre. On croirait lire Epicure — mais je le vois partout. Et cette dernière lamentation désespérée de Faust, avant sa damnation éternelle :

O soul, be chang'd into small water-drops,
And fall into the ocean, ne'er be found.

 

mardi 20 novembre 2012

Rhinocéos - Eugène Ionesco

Rhinocéos - Eugène Ionesco

Je n'ai pas vraiment l'habitude de lire du théâtre, et il faut bien dire que Rhinocéros fut un très bonne surprise. Et en plus, ça se lit très vite.

Le principe est simple : tous les habitants d'une petite ville se transforment progressivement en rhinocéros. Tous sauf Bérenger, qui est le seul à s'accrocher à son humanité. C'est un peu comme une invasion de zombies en fait, avec des rhinocéros à la place des putréfiés. Cependant, un détail, et pas des moindres, distingue ces deux types d'invasion : dans Rhinocéros, les transformations sont volontaires, choisies, réfléchies.

A première vue, le récit peut sembler totalement absurde. Pas grand chose n'est chose n'est vraisemblable dans les relations entre les personnages : Bérenger et son ami Jean sont diamétralement opposés et n'ont rien pour être amis, Bérenger et Daisy vivent 25 ans de mariage en quelques minutes ... Et puis tous ces gens qui se transforment en rhinocéros, c'est quand même un peu bizarre. Bon, bien sur, il y a du sens derrière tout ça. Cette invasion de rhinocéros est l'image d'une idéologie qui se répand à travers la foule, d'un fanatisme qui déshumanise et transforme chacun en bête courant bêtement droit devant soi. L’étonnement laisse progressivement place à l'indifférence, puis l’indifférence cède face à l'instinct grégaire. Chaque personnage se trouve sa propre raison pour rejoindre ce courant de pensée : "C'est le monde qui a raison, ce n'est pas toi, ni moi", "Mon devoir m'impose de suivre mes chefs et mes camarades", "Chacun trouve la sublimation qu'il peut" ...  Seul Bérenger, qui pourtant au début prenait plus de distance que les autres face à l'arrivée des premiers pachydermes, ne peut se résigner à rejoindre la foule animale, et c'est lui qui devient le monstre. La préface du livre, aussi instructive que plaisante à lire (comme le sont trop rarement les préfaces), explique fort bien tous ces aspects de la pièce et d'autres encore, notamment l'influence de Kafka. Mais du coup, ma lecture aurait probablement été différente sans la préface, peut être que j'aurai moins compris et donc moins apprécié la pièce. Il faudrait qu'un autre moi la lise pour la première fois en sautant la préface, et on comparerait nos compte-rendus mutuels ... Ouais, je vais faire ça.

Rhinocéros est parfois drôle, toujours décalé et surtout véhicule une puissante dénonciation de toutes les formes de fanatismes qui transforment avec leur consentement les foules comme les individus en ... rhinocéros, justement. Et en plus, sa lecture est très aisée. Ça me donnerait presque envie de lire plus souvent du théâtre.

300 pages, 1959, Folio théâtre