Peter Thiel est un milliardaire de la Silicon Valley qui a, encore aujourd’hui, près de 25 ans après la fondation puis la vente de Paypay, une énorme influence. Il a contribué en tant que capital-risqueur à de nombreuses entreprises devenues colossales (Facebook, etc.), il a cofondé Palantir (logiciel de gestion de big data employé notamment par la DGSI), et il est à l'origine de la carrière politique du vice-président américain actuel, JD Vance. Il sembler travailler, avec d'autres milliardaires de la tech et des sycophantes comme Curtis Yarvin, à un futur qu'on pourrait qualifier de techno-fascisme. Plus pudiquement, on peut aussi dire droite tech. Ces temps-ci, il fait des discours sur l'antéchrist, qui serait à peu près tout ceux qui ne partagent pas ses perspectives.
J'espérais dans ce bouquin paru en 2014 un aperçu de l'idéologie de Thiel, mais c'est décevant sur ce plan. C'est une sorte de mémoire inégal. J'ai beaucoup apprécié les réflexion sur les start-ups et le capital-risque. Il y a aussi bon nombre d'anecdotes intéressantes sur l'apogée de la bulle spéculative internet autour de l'an 2000. En revanche, pour une bonne moitié du livre, Thiel expose ses diverses opinions, et c'est... banal ? J'ai été surpris de le lire assez raisonnable sur les problématiques environnementales et les questions d'inégalités. Il mentionne l'échec des énergies renouvelables aux USA, après une bulle en 2007/2008, et l'analyse m'a semblé relativement pertinente. A la fin du livre, il se met à parler de la figure du "fondateur" (de start-up), et ça devient très pénible, il se passe de la pommade, sur à quel point les fondateurs sont précieux, uniques, etc. Ce n'est même pas que je ne partage pas son opinion, c'est qu'il n'est ni subtil ni original dans ses idées.
En somme, au-delà de ce qui relève de son expérience directe des start-ups de la tech et du capital-risque, qui est digne d'intérêt, j'ai eu l'impression de lire quelqu'un de plutôt intelligent, plutôt cultivé, un peu isolé par le monde richissime et élitiste auquel il appartient, mais pas non plus totalement déconnecté de la réalité. Il laisse transparaitre son lot d'idées farfelues, voire foireuses, mais sans plus. Il passe beaucoup de temps à taper sur l'itinéraire normal de la vie, comme si tout le monde n'avait qu'à créer une start-up au lieu de faire des études. C'est surtout un peu chiant, quand il ne parle pas directement d'économie. J'ai eu l'impression de quelqu'un avec qui j'aurais beaucoup aimé parler d'idées, si croisé par hasard. Mais ce livre n'est pas un brûlot idéologique, comme par exemple le manifeste de Marc Andreessen, autre milliardaire capital-risqueur de la tech. Pour trouver l'idéologie, il faut extrapoler à partir des concepts économiques développés.
L'idée centrale différencie deux types de progrès : le progrès horizontal, classique, qui fait passer de 1 à n (inventer de nouvelles variations), et le progrès vertical, qui fait passer de 0 à 1, qui serait le seul véritable créateur de nouveauté.
Il prend aussi beaucoup de temps pour défendre l'idée de monopole. « Dans une situation de concurrence parfaite, l'entreprise est tellement concentrée sur les marges du présent qu'elle ne peut planifier aucun avenir à long terme. un seul facteur permet à une entreprise de transcender la lutte journalière brute pour la survie : les bénéfices du monopole. » Le monopole serait la seule façon d'accumuler efficacement du capital. On comprend à quel point cette idée s'applique bien à la tech, qui a une capacité unique d'ubiquité.
Selon lui, les monopoles ne méritent leur mauvaise réputation que dans un monde où rien ne change. En effet, le progrès et l'innovation permettraient de renverser les monopoles inefficaces. Il affirme : « Le monopole est la situation de toute entreprise qui réussit. »