vendredi 23 janvier 2026

La vie est ailleurs - Kundera

La vie est ailleurs - Kundera

J'ai failli croire que je laisserai tomber ma lecture, malgré l'écriture fantastique de Kundera. En effet, si la finesse psychologique reste remarquable de bout en bout, le début n'est pas la partie du roman la plus aguichante. Une mère, un mari, un bébé, les relations foireuses de tout ce beau monde, etc. C'est écrit avec une plume remarquable, évidemment, mais ça reste assez commun. De plus, Kundera se met à insérer des apartés qui n'ont pas su m'intéresser. Il y a toutes ces invocations de poètes fameux dont Jaromil (le bébé qui grandit) est l'alter-égo, et ce long chapitre fantasmagorique (et franchement soporifique) qui est sensé être écrit par Jaromil lui-même. J'ai lu ces passages en diagonale.

Cependant, alors le récit progresse, que le protagoniste mature, et que Kundera s’intéresse à la réalité politique de la République Thèque (la révolution communiste), l'intérêt va croissant. Je dirais qu'il y a plusieurs fils entrelacés :

  • La relation toxique entre Jaromil et sa mère, qui le voit comme un succédané à sa vie amoureuse.
  • La relation entre Jaromil et les femmes, prétexte à quelque scènes hilarantes. Là non plus les relations ne vont pas dans le bon sens : Jaromil, malhonnête, prétend ne croire qu'en un absolu (fantasmé). En vérité, il est guidé par sa libido, et la quête d'absolu n'est qu'une tentative de contrôle.
  • La terrible politisation de Jaromil, qui mènera à un acte atroce. 
  • La poésie, et la critique de cette poésie et du lyrisme :

Le lyrisme est une ivresse et l'homme s'enivre pour se confondre plus facilement avec le monde. La révolution ne veut pas être étudiée et observée, elle veut qu'on fasse corps avec elle ; c'est en ce sens qu'elle est lyrique et que le lyrisme lui est nécessaire.

Je ne fais pas justice au roman en évoquant ces quelques points, car ce qui fait tout l'intérêt et toute la puissance de Kundera, c'est la distance cynique avec ses personnages et la pertinence de l'analyse psychologique. (Notons aussi la peinture du régime communiste.) Il y a dans l'écriture de Kundera une vraie radicalité : ses personnages sont comme des pantins manipulés par des forces, des pulsions, qu'ils ne perçoivent pas. Avec la distance que permet l'écriture, on voit ces êtres de haut, on voit toutes les choses humaines de haut. On les comprend donc mieux.

Il y a trop longtemps que j'ai lu les autres romans de Kundera pour pouvoir les comparer à celui-là. Il me semble néanmoins crédible que Kundera rejoindra les grands classiques. 

jeudi 15 janvier 2026

De la providence - Sénèque

De la providence - Sénèque

Plus que jamais, mes louanges envers Sénèque sont vigoureuses. De la providence, ou pourquoi les hommes de bien ne sont pas exempts de malheur malgré l'existence de la providence, est sûrement l'un de ses meilleurs traités. J'en ai les yeux mouillés.

Notons avant tout qu'il y a dans le stoïcisme ce qu'on peut appeler une double acceptation du mal, et en miroir une double acceptation du bien. En effet, tout dépend si on se place au niveau du sage idéal, ou au niveau de l'individu moyen : ce dernier pourra par exemple connaitre des biens et des maux là où le sage idéal ne connaitrait que distance et indifférence. Sénèque, inévitablement, jongle avec ces notions : il parle des malheurs qui accablent l'homme de bien, même si le sage idéal, lui, ne connait pas le malheur.

Ensuite, le propos principal a certaines connotations qui me déplaisent. Derrière l'idée que les malheurs seraient profitables à l'homme de bien se cache ce qui me parait ressembler à une certaine morale chrétienne : l'illusion de la justice globale, ou justice divine. Le christianisme est allé encore plus loin avec cette idée, dans le mauvais sens : chez Sénèque, cette idée n'a strictement rien à voir avec l'après-vie. Ce rapport aux malheurs est puissamment ancré dans l'existence terrestre, quotidienne. Sénèque argumente bien, mais je ne peux m'empêcher de voir là une certaine facilité, comme un voile réconfortant placé devant le réel indifférent. Enfin, je chipote, et Sénèque dépasse cette perspective plus loin dans le traité.

Sénèque parle beaucoup de Dieu, ou des dieux, mais ce terme est aisément remplaçable par providence, nature, destin, ordre de l'univers, etc. Justement, j'apprécie énormément l'approche globalement matérialiste, voire scientifique, si on peut dire :

Les phénomènes mêmes qui, en apparence, sont désordonnés et incertains, je veux dire les pluies, les nuages, les traits de la foudre arrachés aux nuages, les matières brûlantes qui se répandent des sommets entrouverts des montagnes, les tremblements d'un sol qui vacille, tous les mouvements que produit cette zone violente de la nature qui entoure la terre, n'arrivent pas sans raison, tout imprévus qu'ils soient; ils ont aussi leurs motifs, non moins que tous ces faits étonnants qui apparaissent en des lieux inhabituels, les sources d'eau chaude en pleine mer, ou les îles nouvelles qui s'élèvent sur la vaste mer.

Par exemple, dans le passage suivant, il semble tout à fait pertinent de lire dans dieux l'idée de nature, et même, soyons complètement fous, l'idée d'évolution :

Je dis seulement ici que ce que tu appelles difficultés, adversité, horreurs, sont d'abord en faveur de ceux mêmes à qui elles arrivent, et ensuite en faveur de l'ensemble des hommes, dont les dieux se soucient plus que des individus.

 J'y lis (douteusement) la même idée que dans l'incipit du Gai savoir :

J'ai beau considérer les hommes d'un bon ou d'un mauvais œil, je ne les vois jamais appliqués qu'à une tâche : à faire ce qui est profitable à la conservation de l'espèce. 

Je passe rapidement sur l'idée centrale du traité, en relevant quelques-unes des sentences les plus édifiantes : 

Être toujours heureux, traverser la vie sans une seule blessure dans l'âme, c'est ignorer l'un des deux côtés de la nature. [...] Ce n'est en effet qu'à l'épreuve qu'on se connait soi-même. [...] C'est pourquoi, quand les maux tardent à venir, on prend les devants pour s'offrir à eux, et l'on cherche volontairement, pour une vertu qui va s'obscurcir, une raison de la faire éclater. [...] Je t'ai entendu consoler les autres, mais je t'aurai vu, ce qui s'appelle vu, si tu t'étais consolé toi-même.

Plus loin :

La partie la plus résistance dans le corps est celle qu'un emploi répété a exercée; il faut nous offrir aux coups de la fortune afin qu'elle nous endurcisse elle-même contre elle; peu à peu elle nous rendra égaux à nous-mêmes. [...] Par la souffrance, l'âme arrive à maitriser les maux dont elle souffre. [...] Rien de ce que l'habitude a changé en nature n'est cause de malheur.

Puis on s'éloigne de cette rhétorique des souffrances comme étant en fait un avantage pour affronter les souffrances en tant que tel. Petit à petit, on s'éloigne des excuses, des raisons, et on se rapproche de la nature inflexible. C'est la simple acceptation, sans se dire qu'il y a de bonnes raisons : il n'y en a pas.

On n'arrache une chose qu'à celui qui la retient. Je ne subis pas de contrainte, je ne souffre rien malgré moi; je ne suis pas esclave de Dieu, je suis consentant et d'autant plus que je sais que tout découle d'une loi déterminée, fixée pour l'éternité.

Nos destins nous mènent, et la première heure de notre naissance a réglé tout le temps qu'il nous reste. Une  cause dépend d'une autre cause; un ordre de choses éternel détermine la vie privée et la vie publique. C'est pourquoi il faut tout supporter avec courage; c'est que rien ne survient par hasard, comme nous le croyons; tout vient à son heure; avant le temps a été décidé ce qui te réjouit ou te fait pleurer; bien que la vie semble se nuancer d'une grande variété d'évènements singuliers, elle se réduit en somme à l'unité d'un principe : êtres périssables, nous avons reçu des dons périssables.

Pourquoi donc s'indigner ainsi ? De quoi nous plaignons-nous ? Nous sommes nés pour cela. Que la nature use, comme elle veut, de corps qui sont à elle. Pour nous, toujours joyeux et courageux, pensons que rien ne périt de ce qui est vraiment à nous. Qu'est-ce qui appartient à l'homme de bien ? C'est de s'offrir au destin. C'est une grande consolation d'être emporté avec l'univers.

 Puis la prosopopée finale, où Sénèque parle pour Dieu, ou la nature, ou l'ordre de l'univers :

J'ai placé tous les biens en vous-même; votre bonheur, c'est de n'avoir pas besoin du bonheur. Mais, dira-t-on, il arrive bien des évènements tristes, terribles, insupportables. Parce que je ne pouvais pas vous y soustraire, j'ai armé vos âmes contre eux tous. Supportez-les avec courage; c'est par quoi vous êtes supérieurs à Dieu; lui, il est en dehors de la souffrance, vous, vous êtes au-dessus.

Méprisez la pauvreté; personne n'est dans sa vie aussi pauvre qu'il ne l'est à la naissance. Méprisez la douleur : ou bien elle se détruira, ou bien elle vous détruira. Méprisez la mort : ou bien elle est une fin, ou bien elle vous transporte ailleurs. Méprisez la fortune : je ne lui ai donné aucun trait par où frapper une âme.

 Et toujours, l'échappatoire est là, au besoin :

Avant tout, j'ai pris garde que rien ne vous retienne malgré vous : l'issue est ouverte; si vous ne voulez pas combattre, vous pouvez fuir. [...] Je n'ai pas imposé à votre sortie du monde d'aussi longs délais qu'à votre entrée; d'ailleurs, la fortune vous aurait imposé une vraie tyrannie si l'homme mourrait aussi lentement qu'il nait.

Sordide ? Loin de là : toute chose augmente en valeur par le contraste, et ceux qui connaissent mieux la mort connaissent mieux la vie.

dimanche 11 janvier 2026

De la vie heureuse - Sénèque

De la vie heureuse - Sénèque

Comme à l'habitude de Sénèque, mais peut-être plus particulièrement encore dans ce texte-ci, la structure est assez chaotique. Sénèque ne produit pas un traité un traité organisé, construit à l'avance, il semble au contraire se contenter de suivre sa plume, et de laisser son écriture faire le reste.

La première chose à faire est de déterminer ce qu'est la vie heureuse : projet bien difficile. La première perspective est de ne pas suivre la voie de la foule :

Les choses humaines ne vont pas tellement bien que le meilleur plaise au plus grand nombre : l'opinion de la foule est l'indice du pire. Cherchons donc ce qui est le meilleur, et non ce qui est le plus commun.

Ensuite, la vie heureuse est la vie vertueuse, et Sénèque s'emploie à définir la vertu : 

Ce sera toujours la même chose de dire : « Le souverain bien, c'est l'âme qui dédaigne les évènements fortuits et trouve son contentement dans la vertu », ou encore : « Le souverain bien, c'est l'âme invincible possédant l'expérience des choses, calme dans l'action, avec beaucoup de bienveillance et d'obligeance pour son entourage. » Il me plait aussi d'indiquer la définition suivante : l'homme heureux est celui pour qui rien ne se trouve bon ou mauvais en dehors d'une âme bonne ou mauvaise.

Et le rôle des plaisirs, question qui prend une bonne part de l'ouvrage :

Le jour où l'on sera vaincu par le plaisir, on le sera aussi par la douleur. Tu vois quel esclavage malfaisant et nuisible subira l'homme que posséderont par alternance ces maitres incertains et puissants, les plaisirs et les douleurs. Il faut donc trouver une issue vers la liberté, et rien d'autre ne nous la donnera que l'indifférence à la fortune.

Sénèque ensuite critique longuement les doctrines qui placent le bien à l'intérieur du plaisir. Dans ces critiques, il n'inclut pas l'Épicurisme, car les plaisirs de l'Épicurisme sont extrêmement modestes, et ne relèvent pas du plaisir au sens commun. Que le plaisir ne soit pas le guide de la vertu, mais son compagnon. Au cœur du lien impossible entre plaisir et vertu : 

Qui veut allier le plaisir et la vertu, sans même faire de lui son égal, émousse par la fragilité de l'un tout ce qu'il y a d'énergie dans l'autre, et la liberté, qui précisément est invincible si l'on ne connait rien qui soit plus précieux, est mise sous le joug. Car, et c'est là le pire esclavage, on commence à avoir besoin de la fortune; de là une vie inquiète, soupçonneuse, agitée, redoutant les hasards, suspendue aux circonstances.

 Nouvelle définition de la vertu, et promesse du stoïcisme :

Le bonheur véritable est donc placé dans la vertu. Que nous conseillera-t-elle ? De ne pas prendre pour un bien ou un mal ce qui n'est fait ni par vertu ni par méchanceté, puis de rester inébranlable en face du mal et à la suite du bien pour, autant que cela nous est permis, reproduire l'image de Dieu. Que te promet-on en échange de cette entreprise ? De grandes choses, et égales à celles que possède la divinité : tu ne subiras pas de contraintes, tu ne manquera de rien, tu seras libre et en sécurité; nul dommage ne t'atteindra; tu ne tenteras rien en vain et tu ne trouveras point d'obstacle; tout ira à ton gré; rien n'arrivera qui te contrarie, qui soit contre ton opinion et ta volonté. « Quoi donc ? La vertu suffit pour être heureux ? » Cette vertu parfaite et divine pourquoi ne suffirait-elle pas, pourquoi même ne contiendrait-elle point  d'avantage ? Que peut-il manquer en effet à celui qui s'est placé en dehors de tout désir ?

Dans ce texte, Sénèque est très sévère envers lui-même. Là où dans De la brièveté de la vie il se montrait complaisant envers la richesse, il confesse ici vivre dans « un abîme de vices. » Il dit aussi : « C'est de la vertu que parle, non de moi. » C'est un peu comme chez Marc-Aurèle : c'est très touchant. Cet homme au bord de la vieillesse, extrêmement riche, extrêmement puissant, prédisposé par ces conditions au gonflement de l'égo et à la prétention... Et pourtant, ce regard critique envers soi-même, cette volonté de devenir meilleur, de ne cesser de courir après la vertu. Et je ne serai pas cynique envers ces déclarations : que la patine du lointain passé serve au moins à ça.

Je préfère cependant vaincre qu'être captif. Je mépriserai l'empire tout entier de la fortune; de cet empire cependant, si le choix m'était donné, je prendrai ce qu'il y a de meilleur.

lundi 5 janvier 2026

De la brièveté de la vie - Sénèque

De la brièveté de la vie - Sénèque

Je pourrais longtemps me répandre en éloges sur Sénèque. Pourtant, je dirais que la première moitié de ce petit traité n'est pas Sénèque à son meilleur. Il y déploie de longues critiques de ceux qu'il juge incapables de maitriser leur existence, leur temps, et donc vulnérables à la brièveté de la vie. Ces critiques, lancées à de si vastes pans de la société, paraissent trop étendues. Avec autant de négativité, Sénèque risque d'apparaitre comme un vieux ronchon. Bien sûr, même dans cette première partie du traité, on peut trouver de quoi citer :

Votre vie, par Hercule ! durât-elle plus de mille ans, se rétrécira en une infime durée : il n'est pas de siècle que les vices ne dévorent; mais cette existence que la raison sait élargir, en dépit du cours de la nature, doit vous échapper for vite. En effet vous ne saisissez pas, vous ne retenez pas la chose du monde la plus rapide, vous la laissez partir comme une chose superflue et que l'on peut toujours retrouver.

Et peut-être l'une de mes sentences préférées de Sénèque :

Aussi, si tu vois quelqu'un avec des cheveux blancs et des rides, ne va pas penser qu'il a vécu longtemps : il n'a pas vécu longtemps, il a existé longtemps. Irais-tu dire qu'il a beaucoup navigué, l'homme qu'une affreuse tempête a poussé çà et là dès sa sortie du port, et a fait tourner en rond sans changer de place, sous le souffle alterné des vents déchainés en tous sens. Non, il n'a pas navigué beaucoup; il a beaucoup été balloté.

Ensuite, à partir de la section intitulée Seuls les sages possèdent l'art de vivre, Sénèque passe aux conseils positifs, et que dire ? Mentionner que ça me touche serait un euphémisme. J'ai pleuré en (re)lisant ces quelques pages. Il y a quelque-chose de si puissant dans cette exhortation à la fréquentation des sages du passé. Tous les maux humains, toutes les souffrances, toutes les insatisfactions : ces choses-là sont (philosophiquement) résolues depuis des millénaires. Il suffit de profiter de la technologie qu'est l'écriture pour absorber des vies entière d'expérience et de réflexions. Plus que de la sagesse, c'est une sorte d'ultime beauté que ces tentatives sincères, honnêtes, intemporelles, de comprendre le monde et l'esprit humain. Est-ce que j'idéalise ces êtes venus du lointain passé ? Peut-être, et alors ? Sénèque le dit lui-même : « Ce qui est placé loin de nous, nous l'admirons sans arrière-pensée. »

Je retranscris l'essentiel de ce passage.

Seuls entre tous sont gens de loisir ceux qui consacrent leur temps à la sagesse : seuls ils vivent. Et non seulement ils protègent leur propre vie; mais à leur siècle ils ajoutent tous les siècles. Toutes les années qui se sont écoulées avant eux leur sont acquises. Ne soyons pas ingrats; c'est pour nous que sont nés les créateurs célèbres des saintes doctrines; ils sont préparé notre vie; c'est par le travail d'autrui que nous sommes conduits jusqu'aux réalités les plus belles qu'ils ont fait passer des ténèbres à la lumière; aucun siècle ne nous est interdit; nous avons accès à tous; et si, en agrandissant notre âme, nous pouvons sortir des limites étroites imposées à la faiblesse humaine, nous disposons d'une vaste durée à travers laquelle nous étendre.

Nous pouvons discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, vivre en repos avec Épicure, vaincre la nature humaine avec les Stoïciens, la dépasser avec les cyniques; puisque, par la nature des choses, nous pouvons pareillement accéder à la communauté qui dure à travers les siècles, pourquoi, hors de notre durée passagère si courte et si fragile, ne pas nous donner de toute notre âme à ces pensées infinies, éternelles et que nous avons en commun avec les meilleurs des hommes ?

[...]

Nul d'entre eux ne te contraindra à mourir, mais tous t'enseigneront comment on meurt; ils n'épuiseront pas tes années, mais il ajouteront les leurs aux tiennes; leur entretien ne sera pas dangereux pour toi, leur amitié ne mettra pas ta tête en péril, leur estime ne sera pas chèrement achetée. Tu prendras d'eux tout ce que tu voudras, et il ne dépendra pas d'eux que tu n'y puises autant que tu le désires.

Quel bonheur, quelle belle vieillesse pour celui qui s'est placé dans leur clientèle ! Il aura avec qui discuter de toutes choses, petites et grandes, qui consulter chaque jour à son propre sujet, auprès de qui chercher la vérité sans l'insulte, la louange sans la flatterie, enfin qui prendre pour modèle.

Nous avons coutume de dire que nous n'avons pas choisi nos parents et qu'ils nous ont été donnés par le sort; mais voici que nous pouvons nous donner la naissance que nous voulons. Les grands esprits constituent de véritables familles; choisis celle où tu veux être admis; cette adoption te donnera non seulement leur nom, mais leurs biens eux-mêmes. Ces biens ne doivent pas être gardés avec une jalousie mesquine; ils augmenteront d'autant plus qu'ils seront partagés entre plus de personnes.

Ces grands hommes te conduiront à l'éternité, ils t'élèveront en un lieu d'où personne ne te chassera; c'est la seule manière de prolonger ton état mortel, et même de le changer en immortalité. Les honneurs, les monuments, tout ce que l'envie de primer a fait ordonner par décret, les ouvrages qu'elle a fait construire, tout cela s'écroule rapidement; il n'est rien que la durée ne détruise, rien qu'elle n'ébranle; mais contre ce que la sagesse a consacré, elle ne peut rien; le temps y perd son pouvoir de destruction et de dégradation; chaque moment, l'un suivant l'autre à l'infini, apportera une nouvelle raison de la vénérer. Car c'est à ce qui est voisin que s'adresse l'envie; ce qui est placé loin de nous, nous l'admirons sans arrière-pensée. 

La vie du sage s'étend donc au large; elle n'est pas enfermée dans les mêmes limites que celle des autres hommes; seul il est affranchi des lois du genre humain. Tous les siècles sont à son service comme à celui de Dieu. S'agit-il du temps passé ? Il le perçoit par le souvenir. Du présent ? Il l'emploie. Du futur ? Il le saisit d'avance. Ce qui lui fait une vie longue, c'est la réunion de tous les temps en un seul.

Par la suite, les conseils de Sénèque s'adressent spécifiquement à son interlocuteur, administrateur respecté : « Il vaut encore mieux connaitre les comptes de sa propre vie que ceux des réserves publiques de blé. »

mercredi 24 décembre 2025

De zéro à un - Peter Thiel

 De zéro à un - Peter Thiel

Peter Thiel est un milliardaire de la Silicon Valley qui a, encore aujourd’hui, près de 25 ans après la fondation puis la vente de Paypay, une énorme influence. Il a contribué en tant que capital-risqueur à de nombreuses entreprises devenues colossales (Facebook, etc.), il a cofondé Palantir (logiciel de gestion de big data employé notamment par la DGSI), et il est à l'origine de la carrière politique du vice-président américain actuel, JD Vance. Il sembler travailler, avec d'autres milliardaires de la tech et des sycophantes comme Curtis Yarvin, à un futur qu'on pourrait qualifier de techno-fascisme. Plus pudiquement, on peut aussi dire droite tech. Ces temps-ci, il fait des discours sur l'antéchrist, qui serait à peu près tout ceux qui ne partagent pas ses perspectives.

J'espérais dans ce bouquin paru en 2014 un aperçu de l'idéologie de Thiel, mais c'est décevant sur ce plan. C'est une sorte de mémoire inégal. J'ai beaucoup apprécié les réflexion sur les start-ups et le capital-risque. Il y a aussi bon nombre d'anecdotes intéressantes sur l'apogée de la bulle spéculative internet autour de l'an 2000. En revanche, pour une bonne moitié du livre, Thiel expose ses diverses opinions, et c'est... banal ? J'ai été surpris de le lire assez raisonnable sur les problématiques environnementales et les questions d'inégalités. Il mentionne l'échec des énergies renouvelables aux USA, après une bulle en 2007/2008, et l'analyse m'a semblé relativement pertinente. A la fin du livre, il se met à parler de la figure du "fondateur" (de start-up), et ça devient très pénible, il se passe de la pommade, sur à quel point les fondateurs sont précieux, uniques, etc. Ce n'est même pas que je ne partage pas son opinion, c'est qu'il n'est ni subtil ni original dans ses idées.

En somme, au-delà de ce qui relève de son expérience directe des start-ups de la tech et du capital-risque, qui est digne d'intérêt, j'ai eu l'impression de lire quelqu'un de plutôt intelligent, plutôt cultivé, un peu isolé par le monde richissime et élitiste auquel il appartient, mais pas non plus totalement déconnecté de la réalité. Il laisse transparaitre son lot d'idées farfelues, voire foireuses, mais sans plus. Il passe beaucoup de temps à taper sur l'itinéraire normal de la vie, comme si tout le monde n'avait qu'à créer une start-up au lieu de faire des études. C'est surtout un peu chiant, quand il ne parle pas directement d'économie. J'ai eu l'impression de quelqu'un avec qui j'aurais beaucoup aimé parler d'idées, si croisé par hasard. Mais ce livre n'est pas un brûlot idéologique, comme par exemple le manifeste de Marc Andreessen, autre milliardaire capital-risqueur de la tech. Pour trouver l'idéologie, il faut extrapoler à partir des concepts économiques développés.

L'idée centrale différencie deux types de progrès : le progrès horizontal, classique, qui fait passer de 1 à (inventer de nouvelles variations), et le progrès vertical, qui fait passer de 0 à 1, qui serait le seul véritable créateur de nouveauté.

Il prend aussi beaucoup de temps pour défendre l'idée de monopole« Dans une situation de concurrence parfaite, l'entreprise est tellement concentrée sur les marges du présent qu'elle ne peut planifier aucun avenir à long terme. un seul facteur permet à une entreprise de transcender la lutte journalière brute pour la survie : les bénéfices du monopole. » Le monopole serait la seule façon d'accumuler efficacement du capital. On comprend à quel point cette idée s'applique bien à la tech, qui a une capacité unique d'ubiquité.

Selon lui, les monopoles ne méritent leur mauvaise réputation que dans un monde où rien ne change. En effet, le progrès et l'innovation permettraient de renverser les monopoles inefficaces. Il affirme : « Le monopole est la situation de toute entreprise qui réussit. »

samedi 20 décembre 2025

Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies - Christiane Singer

 

Un livre offert par un couple d'amis. Je n'aurais pas lu plus de quelques pages si je n'avais pas ressenti le besoin d'être en mesure d'en parler.

L'écriture m'est franchement intolérable. Je ne voudrais pas faire de jugement de valeur absolu : c'est certainement une question de sensibilité, et cette écriture est contraire à mes sensibilités. A mon sens, c'est une écriture d'intense confusion émotionnelle, un déchargement affectif d'une pénible lourdeur dont la forme surchargée, qui relève de l'esbroufe, ne parvient pas à camoufler un fond trop léger.

Au-delà de l'écriture, je ne trouve pas là d'idées particulièrement pertinentes. Je sens que parfois je ne suis pas loin d'acquiescer, de trouver une branche où m'accrocher, mais tout est si inutilement englué dans des torrents d'exubérance ampoulée que je ne peux que soupirer d'exaspération. Finalement, sous les grands mots se cache une plate et banale rhétorique vaguement réactionnaire : aujourd'hui, vraiment, les gens ont perdu la valeur de l'engagement.

Certes, les humains ont besoin de contact humain. Je veux bien croire qu'une relation de couple durable soit corrélée à plus de satisfaction et moins de misère. Cependant, cette sacralisation du couple, de l'engagement, me semble mal placée. En sacralisant, en mettant plein de grands mots, en imaginant une magie de la chose, on créé une mystique superflue, voire nuisible. Je préfère la voie de la sacralisation. Le couple engagé sur le long-terme est une façon parmi d'autres de répondre à ces vastes et intarissables besoins humains que sont le lien intime avec autrui et l'intégration sociale. Ce sont ces besoins qu'il faut reconnaitre et embrasser, sans idéaliser une méthode particulière de les satisfaire, aussi pratique (voire innée, qui sait) soit-elle pour assurer un minimum de lien humain et donner plus de chances à sa progéniture. Je n'ai rien contre l'engagement dans la vie de couple, au contraire comme je l'ai mentionné, c'est hautement pratique — mais il y a tellement plus à imaginer pour façonner un humain épanoui. Le couple peut autant être une saine fondation qu'une prison sordide, et des millions d'autres choses. Ce qu'il faut, c'est plus de communauté : vivre avec d'autres humains, partager le quotidien d'autrui, être confronté à l'altérité, être intégré à une communauté, travailler ensemble à gérer et améliorer le sort commun. Et ce, qu'il y ait couple traditionnel ou non.

Est-ce que l'autrice évoque ça ? Je ne sais pas trop. Peut-être. Avec plus de points d'exclamation, d'exhortations à la deuxième personne et de contes douteux riches en princes et princesses.

mardi 16 décembre 2025

Think Again - Adam Grant

Think Again - Adam Grant

L'idée centrale de ce best-seller est aussi simple que pertinente : c'est une apologie de la capacité à douter, à questionner ses idées, à se remettre en question. Comme souvent dans ce type de littérature, c'est trop verbeux. La thèse ne mérite pas autant de pages, ou aurait mérité des pages plus denses. Ceci dit, même si on trouve bon nombre de banalités et d'histoires déjà lues ailleurs, que je n'ai pas appris grand-chose et que j'ai souvent lu en diagonale, j'ai aprécié. C'est typiquement le genre de livre de "développement personnel" qu'il faudrait faire lire aux gamins entre 10 et 15 ans, afin de leur offrir un raccourci vers des perspectives trop peu souvent enseignées. 

Ci-dessous, quelques notes.

J'ai aprécié la comparaison avec la perspective du scientifique :

If you're a scientist by trade, rethinking is fundamental to your profession. You're paid to be constantly aware of the limits of your understanding. You're expected to doubt what you know, be curious about what you don't know, and update your views based on new data.

In preacher mode, changing our minds is a mark of moral weakness; in scientist mode, it's a sign of intellectual integrity.

A propos du syndrome de l'imposteur :

  1. Comme on doute de ses capacités, on ne se repose pas sur ses lauriers, et on peut être motivé à travailler plus dur.
  2. Comme on n'est pas ancré dans un "comportement de gagnant", on est plus susceptible d'être flexible mentalement. On échappe à l'effet Dunning-Kruger, puisqu'on sait qu'on ne sait pas.
  3. On peut donc devenir un meilleur apprenant : on ressent la nécessité de progresser, d'apprendre.

Deux types de détachement qui peuvent permettre la fertile remise en question de soi :

  • Détacher son soi présent de son soi passé
  • Détacher ses opinions de son identité 

La différente entre conflit relationnel, et conflit de tâche, ou conflit d'idées. On peut avoir le second conflit sans le premier. Le conflit d'idées peut même être central à une bonne relation interpersonnelle, sans parler de sa nécessité. L'absence de conflit n'est pas nécessairement de l'harmonie, du conflit sain peut être fertile.

Le motivational interviewing : comme on peut rarement motiver quelqu'un à changer, mieux vaut aider autrui à trouver de la motivation intrinsèque. Pour ce faire :

  • Poser des questions ouvertes
  • Pratiquer l'écoute réflexive (avec reformulation)
  • Trouver des points d'accord
  • Identifier les moments où la personne commence d'elle-même à parler de changement (même de loin)
  • Aller dans le sens de la capacité de la personne à changer et à vouloir changer