Un ami à moi finissait sa thèse de philosophie. Nous étions attablés une nuit sur la terrasse, légèrement éméchés. Il se réjouissait d'avoir consacré sa vie à, je cite, l'inutile. C'était une idée importante pour lui : il pensait ainsi avoir dépassé les carcans sociaux. Avoir, je suppose, conquis une forme de liberté. J'ai attaqué cette perspective avec les arguments suivants :
1. Comment pourrait-il être inutile de se consacrer à la philosophie quand il en fait son métier ? (Prof de philo.) La philosophie est littéralement son gagne-pain. Il n'y a rien de plus pragmatique, de plus utile.
2. La philosophie est un capital comme un autre. On l'a vu, c'est un capital culturel et intellectuel qui lui sert à trouver une place économique dans la société. Plus encore, c'est un capital social de la plus haute importance. Cet ami pouvait se targuer d'avoir un certain succès auprès du sexe opposé. Mon argument était que sa capacité à parler d'idées, à parler de philosophie, et plus globalement à bien parler, jouait un rôle majeur dans ce succès. Tout ce qu'on est, tout ce qu'on renvoie, tout ce qu'on dit, est chargé d'un sens profond qui est perçu d'une façon essentiellement non consciente par autrui. Sa maitrise des idées, de la philosophie, et plus globalement du langage, était un signal qui exprimait : je suis éduqué, je suis intelligent, j'ai du potentiel. Un signal hautement utile.
3. De plus, la philosophie était pour lui un radeau de sauvetage dans la sombre tempête de l'existence. Nihiliste, peut-être misanthrope, il trouvait dans la philosophie non seulement son plaisir, mais sa raison de vivre, sa raison d'aimer la vie. Quoi de plus utile ?
Mon propos plus large était donc ceci : on n'échappe pas à l'utilité. C'est impossible. L'essentiel de ce que font les humains répond à des impératifs évolutionnaires, biologiques, purement pratiques, qu'on a tendance soit à ne tout simplement pas voir, soit à camoufler sous des histoires simples qui nous réconfortent.
Joli billet.
RépondreSupprimerJe crois me souvenir que nous avions eu le même débat. Tu essayais de me persuader que le poète était, quoiqu'on dise, utile. J'avais dû te rétorquer "Un bon poète n'est pas plus utile à l’État qu'un bon joueur de quilles" du vieux Boileau puis "Toute forme d'utilité m'a toujours paru quelque chose de bien hideux" sentence écrite par un Baudelaire ronchon. Malgré tout, tu m'expliquais qu'un poète, même maudit, n'échappait pas à l'utilité. Étant d'une nature bonne pâte, j'avais fini par approuvé.
Finalement, tu aurais fait un bon conseiller France Travail auprès des artistes : "Ne cherchez pas d'emploi et continuez de créer : vous êtes utile à la société. Allez, je reconduis vos droits au chômage..."
Ah, ça dépend. J'aurais d'abord demandé à évaluer la production de ces artistes, avant d'émettre un jugement. Toi, j'aurais reconduit tes droits ! Mais pour l'utilité en question, je ne parlais pas vraiment de l'utilité "à la société", mais de l'utilité à soi-même, aussi bien en tant qu'individu sensible qu'en tant qu'objet biologique.
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